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    <title-info>
      <genre>det_irony</genre>
      <genre>det_espionage</genre>
      <genre>det_police</genre>
      <author>
        <first-name>Frédéric</first-name>
        <last-name>Dard</last-name>
        <nickname>San-Antonio</nickname>
      </author>
      <book-title>Viva Bertaga !</book-title>
      <annotation>
        <p>Du nouveau, les gars !</p>
        <p>Un personnage encore jamais rencontré dans les S.-A. : celui de Marie-Marie.</p>
        <p>Qui est Marie-Marie ? Je préfère vous le laisser découvrir. Tout ce que je peux dire, c’est que pour ses débuts en compagnie du fameux trio (S.-A., Béru et Pinuche), elle est plutôt servie, la môme !</p>
        <p>Tour à tour aux prises avec les Chinetoques, les guérilleros, les Indiens réduiseurs de tronches, elle se paye une drôle de virouze dans la Sude-Amérique, sur fond de révolution.</p>
        <p>Mais qui y a-t-il à la tête de cette révolution ?</p>
        <p>Oh, non, je vous dis rien… Mais je vous parie qu’à la fin de ce bouquin, comme les Rondubraziens, vous crierez : « Viva Bertaga » !</p>
      </annotation>
      <date>1968</date>
      <coverpage>
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      </coverpage>
      <lang>fr</lang>
      <src-lang>fr</src-lang>
      <sequence name="Le Commissaire San-Antonio" number="069"/>
    </title-info>
    <document-info>
      <author>
        <nickname>papamuller</nickname>
      </author>
      <program-used>FictionBook Editor Release 2.6.6, AlReader.Droid</program-used>
      <date value="2014-05-02">02 May 2014</date>
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      <version>2.1</version>
      <history>
        <p>1.0 — Создание fb2. Структурирование книги, форматирование, сноски, беглая вычитка. Обработка скриптами. Обложка, дескриптор. (papamuller, 4PDA; май 2014 г.)</p>
        <p>2.0 — Сверка с качественным сканом. Дополнительная вычитка, форматирование, расстановка всех сносок. Обработка скриптами. (papamuller, 4PDA; январь 2016 г.)</p>
        <p>2.1 — Дополнительная вычитка. Обложка от первоиздания. Обновление дескриптора. (papamuller, 4PDA; июль 2018 г.)</p>
        <p>
          <strong>Просьба к верстальщикам — не запускать скрипт «Генеральная уборка» — он убьет форматирование текста в соответствии с правилами французской пунктуации и синтаксиса!!!</strong>
        </p>
      </history>
    </document-info>
    <publish-info>
      <book-name>Viva Bertaga !</book-name>
      <publisher>Éditions Fleuve Noir</publisher>
      <city>Paris</city>
      <year>1968</year>
      <sequence name="Sp&amp;eacute;cial Police" number="679"/>
    </publish-info>
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    <title>
      <p>San-Antonio</p>
      <p>Viva Bertaga !</p>
    </title>
    <section>
      <epigraph>
        <p>
          <emphasis>À Henri Tachan,</emphasis>
        </p>
        <p>
          <emphasis>cette hacienda à moi</emphasis>
        </p>
        <text-author>Don San-Antonio</text-author>
      </epigraph>
      <empty-line/>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE PREMIER</p>
        <p>À L’OMBRE DE LUI-MÊME</p>
      </title>
      <p>— Moi, dit Pinaud, je suis bien certain que la peine de mort ne sera jamais abolie en France. Et savez-vous pourquoi ?</p>
      <p>Le brigadier Laronde et moi-même donnons notre langue au chat, Laronde en émettant un bruit de vache qui se pâme tout autour de son mégot de cigare, et votre serviteur d’un sobre hochement de tête.</p>
      <p>La Vieillasse passe deux doigts flétris entre le col élimé de sa chemise et son cou de poulet hérissé de vilains poils dont chacun semble pousser au milieu d’une inflammation de ses ganglions lymphatiques.</p>
      <p>— Parce que, reprend le Doctoral, les Français ont une grande tendresse pour la guillotine. Je crois que c’est l’invention dont ils se montrent le plus fiers. Elle symbolise à leurs yeux la Révolution de 1789, c’est-à-dire la période la plus fameuse de leur histoire. Car je ne sais si vous l’avez remarqué, mais les peuples s’enorgueillissent davantage de leurs révolutions que des guerres qu’ils ont gagnées…</p>
      <p>— Tu parles comme un livre, m’étonné-je.</p>
      <p>Je tends la main par-dessus la table pour cueillir l’opuscule que mon ami est en train de compulser. Il s’intitule : <emphasis>Cent et une manières de briller en société </emphasis>et c’est le second paragraphe de la page 16 que le Débris vient de nous réciter en l’assortissant d’une intonation pleine de nonchalance.</p>
      <p>— Eh ben, Pépère, tu veux t’orienter sur la diplomatie ? fais-je en feuilletant son guide.</p>
      <p>— J’ai remarqué, répond le Bêlant, que ce sont des choses inutiles qu’on a le plus souvent besoin et qu’on sait le moins dire. Cet ouvrage me paraît très précieux, car il contient des recettes de conversation infaillibles.</p>
      <p>— Si tout le monde l’achète et s’en inspire, les conversations de salon vont vite ressembler aux concours du Conservatoire…</p>
      <p>La sonnerie du téléphone met (provisoirement) un terme à notre échange de vues. Laronde qui est le plus proche de l’appareil décroche, fait « mouais » à travers la bouillie de tabac, puis ôte son cigare pour réciter un : « Mais certainement, monsieur le directeur » admirablement formulé. Il ne manque pas un bouton de guêtre à l’uniforme de son respect.</p>
      <p>— Pour vous, commissaire ! chuchote-t-il en me virgulant le combiné.</p>
      <p>Jugeant sans doute mon esprit de déduction en veilleuse, il se croit obligé d’ajouter : « C’est le patron. »</p>
      <p>La voix du Vieux est aussi froide que la morve perlant au nez d’un bonhomme de neige.</p>
      <p>— Bonjour, San-Antonio, que raconte la bascule, ce matin ?</p>
      <p>Je me racle le gosier.</p>
      <p>— Quatre-vingt-six, monsieur le directeur.</p>
      <p>Son silence est plus pointu que le poinçon d’un graveur sur alliances.</p>
      <p>— Vous vous fichez de moi !</p>
      <p>— Ça n’est pas mon habitude, rétorqué-je du talc au talc (comme me l’a enseigné un copain masseur).</p>
      <p>— Mais, saperlipopette<a l:href="#n_1" type="note">[1]</a>, hier elle accusait quatre-vingt-quatre !</p>
      <p>— Je sais bien !</p>
      <p>— Avouez-le, San-Antonio, vous avez augmenté les rations ?</p>
      <p>— Absolument pas, monsieur le directeur. En vingt-quatre heures, notre homme a absorbé deux endives cuites à l’eau, sans beurre ni sel, une pomme et un yaourt, ce qui représente un total de cent cinquante calories, alors qu’il lui en faudrait au moins trois mille ! Nous sommes très en dessous de la moyenne énergétique de l’Inde. De plus nous avons poussé les séances de sauna à une heure trente. Je crois que c’est son métabolisme qui est en cause !</p>
      <p>— Fichaise ! Le diététicien est formel. Depuis le début du traitement, notre patient devrait être parvenu au poids souhaité de soixante kilogrammes. Voulez-vous mon avis ? Dans votre entourage, quelqu’un trahit !</p>
      <p>Je file un coup de périscope sur mon entourage. Il se compose du gars Laronde, un zig pas compliqué, passionné de jardinage. Pour l’instant, penché sur le catalogue d’un pépiniériste hollandais, il est en train de cocher au crayon rouge les oignons de tulipes qu’il se propose de commander. Le Fripé complète « l’entourage » annoncé plus haut. C’est vous dire que je n’ai pas besoin de me cloquer la cervelle en tire-bouchon pour démasquer le traître, si traître il y a !</p>
      <p>— Vous le surveillez étroitement ? reprend le Dabe.</p>
      <p>— Extrêmement étroitement, monsieur le directeur.</p>
      <p>— Maintenant le temps presse. S’il n’a pas perdu vingt kilos d’ici la semaine prochaine, tout est compromis !</p>
      <p>— Je sais, monsieur le directeur, mais je ne peux pourtant pas le dépecer !</p>
      <p>— Il prend ses cachets régulièrement ?</p>
      <p>— Je les fais dissoudre moi-même dans le verre d’eau auquel il a droit.</p>
      <p>Je me tais car une longue plainte retentit, en provenance du couloir. « J’ai faim », gémit une voix fluette, une voix exsangue…</p>
      <p>— Comment se comporte-t-il ?</p>
      <p>— Il fait pitié. Il est prostré. Il réclame à manger de plus en plus faiblement. Je me demande si l’entreprise n’est pas risquée, monsieur le directeur.</p>
      <p>Le Big Boss fait entendre un léger clappement de langue irrité.</p>
      <p>— Il avait qu’à pas se coller dans cette galère, San-Antonio.</p>
      <p>Il raccroche.</p>
      <p>Le père Pinuche relève son nez suintant du manuel de conversation.</p>
      <p>— Il y a du tirage ? demande-t-il de sa belle voix de chèvre fouettée.</p>
      <p>— Et comment !</p>
      <p>La plainte reprend, plus navrante que précédemment. Elle vous arrache le cœur et les tripes. Surtout les tripes. Car c’est moi qui maigris dans cette rocambolesque affaire. J’ai scrupule de mastiquer chaque bouchée de mes repas à l’idée de ce malheureux que nous affamons délibérément, minutieusement, scientifiquement ; aussi deviens-je de plus en plus frugal.</p>
      <p>— J’ai envie d’aller lui tenir compagnie, murmure le Désuet en refermant son précieux opuscule.</p>
      <p>— Le toubib a dit que le repos complet…</p>
      <p>— Je le fatiguerai pas.</p>
      <p>Il se lève. J’en fais autant.</p>
      <p>— Tu permets, Pinuche !</p>
      <p>Je m’approche de lui et me mets à le fouiller.</p>
      <p>— Mais qu’est-ce qui te prend ! proteste Pépère. En voilà des façons !</p>
      <p>— Je voulais m’assurer que tu ne lui refilais pas de la croque, en douce. Je connais ta bonne âme !</p>
      <p>Pinaud hausse les épaules.</p>
      <p>— Vous mériteriez que je le fisse ! déclare-t-il, parce que quand je vois vos méthodes, San-Antonio, j’ai quasiment honte d’être Français !</p>
      <p>Je l’escorte jusqu’à la porte du prisonnier. Il s’agit d’une grille dont les barreaux ont un espacement savamment calculé, je vous expliquerai pourquoi par la suite, à condition que vous ne me fassiez pas tartir. Au-delà des grilles, comme dirait Jean Gabin, il y a une petite pièce meublée d’un lit et d’un fauteuil. Le prisonnier est en pyjama rayé, ce qui accentue son aspect de détenu. Il est blafard, pas rasé, avec les cheveux collés par une sueur d’anémie. Des bajoues flasques tremblent sous son menton.</p>
      <p>— Je voudrais aller aux ouatères ! balbutie l’affamé.</p>
      <p>— Conduis-le ! enjoins-je à Pinaud.</p>
      <p>On délourde. L’homme se traîne hors de sa cage comme un pauvre plantigrade pantelant ! Il s’arrête à ma hauteur, me considère d’un long regard jaune et trouble.</p>
      <p>— C’est du beau, bredouille-t-il. Ah ! c’est du beau…</p>
      <p>Il continue sa route en s’appuyant au bras de la Vieillasse. Les cagoinces sont au fond du couloir à gauche, comme cinquante pour cent des chiottes en France, les autres cinquante pour cent se trouvent au fond du couloir à droite.</p>
      <p>Le prisonnier entre en titubant dans le discret local. Et alors votre San-Antonio bien-aimé réfléchit à toute vibure. Il se dit que ça fait deux fois déjà au cours de la matinée que le régimeur se rend aux gogues. Pour un zig qui ne tortore pas et qui boit un verre d’eau par jour, ça fait beaucoup, ne trouvez-vous pas ?</p>
      <p>Adossé à la porte du petit endroit, Pinuche rallume son légendaire mégot.</p>
      <p>Il me regarde arriver à travers la flamme fumeuse du briquet et son petit œil cloaqueux brille curieusement.</p>
      <p>Moi, vous me connaissez ? Je télépathe à mes heures. Voilà que je ligote dans le caberlot du Débris aussi clairement que s’il s’agissait d’un panneau annonçant l’arrivée des trains à la gare de Lyon.</p>
      <p>Deux mouvements me suffisent.</p>
      <p>Le premier consiste à balayer le Fripé de ma route, et le second à faire sauter le chétif loquet de la vespasienne d’un coup d’épaule.</p>
      <p>La porte s’ouvre à la volée, me découvrant un spectacle vachement édifiant. Mon prisonnier est assis sur la lunette des caquezingues. Le couvercle de la chasse d’eau est déposé à ses pieds. Il tient un litre de rouge d’une main, un colossal sandwich aux rillettes de l’autre et le bouffe gloutonnement. Un sac en plastique, ruisselant, pend hors de la chasse.</p>
      <p>Je bondis pour lui arracher ses aliments.</p>
      <p>— Espèce de goret ! Bâfreur ! Tube digestif ! Ver solitaire ! l’apostrophé-je, tandis qu’il lutte farouchement pour me soustraire son sandwich. C’est cette vieille loque de Pinaud qui te ravitaillait hein, Obèse ?</p>
      <p>Je parviens à me saisir du sandwich. Il a une suprême ruée pour mordre dedans.</p>
      <p>— Salopard, va ! me lance-t-il, la bouche pleine ! Un pauvre petit casse-graine de rien du tout ! Sans cœur ! Assassin ! Affameur ! C’est ma mort que tu veux, hein, San-A. ! Dis-le que t’as du plaisir à m’assassiner. Vous êtes des vandaux, toi et le Vieux ! Des gestapisces ! Vous me courez avec votre régime Gandhi ! J’en ai ma claque de ce turbin ! Mort aux vaches ! Le fascisme ne passera pas.</p>
      <p>Il s’étouffe, postillonne de la rillette, enfonce l’abattant des chiotzbrounts à coups de fesses, retrouve des couleurs…</p>
      <p>La rogne m’empare.</p>
      <p>— Tu veux ma main sur le museau, dis, Béru ? C’est une paire de tartes qu’il te faut en guise de dessert, espèce de loque ! Horrible goinfre ! Pourceau ! T’as pas d’honneur, Gros ! T’as plus qu’un métrage de boyaux ! Tu as fini par t’absorber toi-même, par te consommer. Tu me répugnes, tu poisses ! On glisse sur toi comme dans de la chose ! Tiens, assis sur ce trône, te voilà enfin parvenu à destination. Te voilà sacré roi des chiottes, Béru 1<sup>er </sup> ! Comme sceptre il te manque une balayette… Tu te plais à rouler les mécaniques, à jouer les casseurs, les fracasseurs, les concasseurs, en réalité, t’es qu’un poulet mouillé, Gros ! Une chochotte ! Ton énergie ressemble à de la pâte dentifrice : elle dégouline !</p>
      <p>J’avise le furtif Pinaud, embusqué dans le couloir. Le Spectre donne un nouveau flamboiement à ma rogne.</p>
      <p>— Et l’autre crevard, là, qui te dorlote, te chouchoute, te choucroute ! Ah ! ils sont réussis, mes coéquipiers ! Des équipiers-nickelés, oui ! Des héros de bazar ! Prendspasderix les Gaulois ! Je vous casse, mes drôles ! Je vous balance au Vieux, avec le rapport salé ! Votre carrière s’achèvera dans cette cuvette de goguelinches ! On va tirer la chasse sur vous pour se débarrasser de vos méprisables personnes ! Matamors-moi l’os, et Papa-Gâteux dans la fosse d’aisance, enfin ! Tels qu’en eux-mêmes !</p>
      <p>Je m’époumone, me survolte, m’extrapole, me déglote, me décordevocalise. Je traverse des étendues d’écœurements, des steppes de dégoût, des déserts de mépris, des océans de lassitude. Je franchis des Himalaya de réprobation, j’annapurnise dans le désenchantement.</p>
      <p>Je me rabats dans le jardin de la villa mis à notre disposition pour le traitement du Gros. Une trouvaille du vioque. À qui appartient-elle ? Quelles étranges séances se sont déjà déroulées entre ses murs ? Mystère ! Un vent de mars chargé de pluie agite les bigoudis noirs hérissant la tête des arbres. Ce coin de campagne renifle le cimetière. Je prends place sur un banc de pierre moussu, humide et glacé. Le découragement, c’est l’avers de la fatigue. L’antichambre de la mort, vous y prépare. On ne s’y met jamais assez tôt à cet apprentissage. On repousse la besogne à un coma ultérieur. Et puis quand le moment arrive on est marron. On ne sait plus à quels saints ni à quel Dieu se vouer !</p>
      <p>— Écoute, San-A… T’es tout de même dur avec nous…</p>
      <p>Ils sont là, tous les deux, Béru-Pinaud, penauds. Le premier dans son pyjama rayé, l’autre à l’affût derrière son misérable mégot. Béru tient dans le creux de sa main les miettes du sandwich qu’il a ramassées dans les gogues.</p>
      <p>— Barrez-vous, je ne veux plus vous voir, grommelé-je. Votre présence me flanque de l’urticaire. Quand je vous vois, ça me démange comme si je venais de m’asseoir sur un meeting de morpions.</p>
      <p>— Essaie de comprendre, mec, implore le Gravos. J’ai déjà largué trente kilos en dix jours, je cavalais droit au Père-Lachaise à ce train-là. Je suis plus mollasson qu’une limace. Quand je lève un bras, ça me fatigue autant que si je déchargeais un train de marchandises à moi tout seul ! C’est pas le tout de rentrer dans les normes, ajoute l’Énorme, faut pouvoir agir. Ça ferait quoi que je pesasse les soixante kilos annoncés à l’estérieur si je les pèserais sur un brancard ?</p>
      <p>— Il était à deux doigts de la neurasthénie, plaide l’Amoindri, en reniflant ses remords. Avais-je le droit de laisser agoniser un ami pareil ?</p>
      <p>Malgré tout, leurs bonnes voix me calment. Je sais pas ce qu’ils ont, ces deux balluches, à m’envaper de la sorte ! Quand je les vois, tout contrits, avec leurs yeux ennuyés et leur tendre gaucherie, c’est plus fort que moi : je fonds…</p>
      <p>— Écoute, Béru, tu viens nous traiter d’assassins, le Vieux et moi, mais qui s’est foutu dans ce merdier, sinon toi, hein ?</p>
      <p>Il masse ses bajoues herbeuses :</p>
      <p>— J’sais bien, admet l’Ogre de Barbarie.</p>
      <p>— T’as voulu faire du zèle en apposant tes empreintes sur le laissez-passer que nous étions parvenus à piquer à Krackzek. Jouer les Bayard ! Forcer le Dabe à te confier cette mission périlleuse ! Bravo ! C’est beau de camper les téméraires, mon pote, seulement, en forçant les brèmes, t’as pas remarqué que le sauf-conduit était établi au nom d’un gus qui pesait soixante-deux kilos ! Hein, Gros Malin ? Conclusion, comme ce document est à pièce unique et qu’il porte tes empreintes, il n’y a plus que toi qui puisse l’utiliser. Seulement, il te reste une dernière formalité à remplir : peser soixante-deux kilos ! On te le fait remarquer. Tu escamotes ta grimace et, toujours grand seigneur, tu annonces que tu vas attaquer un régime à grand spectacle. On te fait confiance. Mais au bout de quinze jours, tu n’avais perdu que cinq cents grammes. On a alors calculé qu’à ce tarif-là, il te faudrait environ cinq ans pour gommer tes soixante kilos excédentaires.</p>
      <p>Il va parler, mais tout à mon résumé, je monte le ton.</p>
      <p>— On décrète alors l’état d’urgence. On t’amène ici. On s’active. Bon, au début tu te mets à fondre. C’est spectaculaire ! Un vrai bonhomme de graisse sur une plaque chauffante ! Et puis ça s’arrête ; pire : tu reprends du tonnage, gars. Pourquoi ? Parce que cette vieille Fripe saisie de compassion déguise la chasse d’eau des bédolmuches en garde-manger ! Et voilà Monseigneur Bérurier qui boulimise, avec du faf à train en guise de serviette ! Ah ! misère, mais tu l’aimes donc tant que ça, la boustifaille, pour abdiquer ta dignité contre un kil de rouge et un sandwich aux rillettes ?</p>
      <p>Des larmes couleur de gomme arabique dégoulinent sur sa frime amaigrie.</p>
      <p>— Pas ma faute, mon San-A. C’est mon organise qui déclarait forfait. Je cotonnais des flûtes ; j’avais des vertiges.</p>
      <p>— Sac à lard, va !</p>
      <p>Il met sa main flasque sur mon épaule.</p>
      <p>— Jockey, je vais aller jusqu’au bout de mon calvaire, mec. Banco pour la gastronomie fakir ! Tiens, je me paie un coup de sauna en supplément pour espier. Seulement j’ai pas bon espoir, mon pote, parce que, pour tout te dire, je viens de piger une chose : c’est que mon esquelette à lui tout seul, il pèse sûrement plus de soixante-deux kilos ! Faudra sûrement m’emputasser d’un jambon pour que je fasse le poids, et encore, je me demande…</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE II</p>
        <p>ET QUATRE JOURS PLUS TARD…</p>
      </title>
      <p>— À combien en sommes-nous, mon cher San-Antonio.</p>
      <p>Changement à vue… Et à ouïe !</p>
      <p>Le Vioque est tout miel. Une vraie pâtisserie turque.</p>
      <p>— La décélération se poursuit, Patron. Bérurier a encore perdu trois kilos, ce qui nous l’amène à soixante-douze !</p>
      <p>— Il supporte ?</p>
      <p>— On l’encourage. Il fume beaucoup, il lit énormément…</p>
      <p>— Peut-on savoir quoi ? gouaille le Raclé de l’occiput.</p>
      <p>— La vie des saints, monsieur le directeur. Car il est éclairé par la flamme des martyrs. Dans son état, maigrir est une philosophie. Depuis qu’il l’a compris, il s’est conditionné et placé en état d’héroïsme. Béru fait don de sa graisse à la France !</p>
      <p>— Complimentez-le pour moi et dites-lui de ma part que ce sacrifice figurera à son dossier.</p>
      <p>— Peut-être serait-il opportun que vous le lui disiez vous-même, Patron ? Même la flamme des martyrs a besoin d’être ranimée…</p>
      <p>— Amenez-le au téléphone !</p>
      <p>Je dis à Pinuche d’aller quérir le maigre héros.</p>
      <p>— Oh ! pendant que j’y pense, fait le Big Old Boss, on a téléphoné de chez Bérurier pour signaler que sa petite nièce est seule chez lui depuis trois jours. J’ai l’impression que la dame Bérurier met à profit la cure de son époux pour se dévergonder, vous devriez aller voir ce dont il s’agit et prendre les dispositions qui s’imposent, mon bon ami.</p>
      <p>— Comptez sur moi, monsieur le directeur.</p>
      <p>— En fin de journée passez donc me voir ; maintenant que notre bonhomme est presque à point, il convient d’arrêter notre plan d’action…</p>
      <p>— Avec plaisir. Je vous passe le Gr… Je veux dire Bérurier, rectifié-je, car il serait malséant de continuer d’appeler « le Gros » le fantôme titubant qui vient d’entrer au salon. Béru vu dans un miroir déformant. Béru dont la peau pend. Un Béru blafard, cerné, creusé, rongé, évidé. Son ancien ventre fait des vagues. Son cou est une fraise de chair. Il s’est voûté. Il marche comme un cent-cinquantenaire, à petits pas flottants, comme on marche par gros temps sur le pont d’un navire.</p>
      <p>Le Lapinaud des champs le soutient, les yeux embués. C’est vrai qu’il fait moribond, notre Fakir.</p>
      <p>— Pour toi : le Patron ! annoncé-je en lui remettant solennellement le combiné.</p>
      <p>Il porte l’appareil à son oreille d’un geste indécis. Sa voix pâlotte murmure un « allô » de jeune fille pubère.</p>
      <p>On perçoit les vibrations hymnenationalesques du Dabe. Progressivement Béru rectifie la position, se redresse, bombe le torse, lève le menton. Ses bajoues lui font des favoris. Il ressemble à Sa Majesté France-Soir-Joseph empereur d’Autruche. Il murmure, trémole, puis galvanise des « Je vous remercie, monsieur le directeur ! Jusqu’au bout, monsieur le directeur ! Rien ne m’arrêtera, monsieur le directeur ! Le pays peut compter sur moi ! »</p>
      <p>Là-dessus on l’embarque au sauna. Laronde et Pinuche décident une belote pendant que l’ex-Mastar pleurnichera ses ultimes kilos de graisse.</p>
      <p>Je les laisse rallier Paris et railler Paris d’une voix éraillée<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a>.</p>
      <empty-line/>
      <p>— C’est un escandal purée simple ! me déclare la pipelette du Maigre. Et les Bérurier feraient pas partie de la police que je déposerais une plainte sur le parquet, m’sieur le commissaire.</p>
      <p>Elle accordéonne des rides, la Vigilante. Elle aigrette du chignon. Agénor, son gros chat rouquin, plus taillé qu’un poirier au printemps, écoute avec intérêt Truc Machin parler de la grande détresse du dollar au journal Tell est visé.</p>
      <p>La loge sent Agénor et la soupe réchauffée.</p>
      <p>— Racontez-moi ça, chère madame, l’adoucis-je.</p>
      <p>Dame Cerbère croise son fichu noir sur l’emplacement de sa défunte poitrine.</p>
      <p>— C’est un’ honte, redémarre-t-elle. M’aginez-vous qu’y a quatre jours, la grosse Bérurier est été chercher sa petite nièce de la campagne orpheline dont on devait la placer à l’insistance Publique. Vous allez me ’bjecter que ça partait d’un bond naturel. Soite ! Seulement, quand on décide de faire le bien, faut pas le faire mal, m’sieur le commissaire.</p>
      <p>— Que s’est-il donc passé ?</p>
      <p>— Ne bougez pas, j’y viens. Elle installe la gamine dans son appartement. Et puis, dès le lendemain, volatil pas que cette grosse vache (c’est de la Bérurier que je m’esprime) fiche le camp en java, selon son ordinaire lorsque son gros sac-à-vinasse est absent. Depuis trois jours elle est pas reparue et la gosse moisit toute seulette là-haut.</p>
      <p>Elle essuie un pleur qui ne vient pas.</p>
      <p>— Peut-on comporter de la sorte, monsieur le commissaire ? Je vous fais juge.</p>
      <p>Je la remercie de cette promotion. Elle ajoute :</p>
      <p>— J’aurais bien dit à la petite de venir chez moi, mais mon Agénor supporte pas les enfants. Que voulez-vous : lui et moi, on n’est plus de la première jeunesse…</p>
      <p><emphasis>In petto</emphasis> je me dis qu’ils ne sont pas non plus de la seconde.</p>
      <p>— On a nos habitudes, comprenez-vous ?</p>
      <p>— Je sais ce que c’est que les vieux ménages, assuré-je. Très bien, je vais régler cette question, chère madame. Merci d’avoir prévenu…</p>
      <p>— Ça m’a coûté cinquante centimes de téléphone, dit-elle.</p>
      <p>Je sors une pièce en simili argent, représentant notre simili république en pleines semailles, et la dépose sur la toile cirée décolorée de la table.</p>
      <p>— Merci, ronchonne la concierge. Seulement j’ai téléphoné du bistrot à côté où, décemment, y a fallu que je buvasse un café. Un café, c’est un franc !</p>
      <p>Je me dégoussette d’une nouvelle république un tant soit peu fatiguée.</p>
      <p>— Sans parler que j’étais si tellement émue que j’ai dû boire un petit calva à deux francs, continue la vieille personne.</p>
      <p>Je lui refile une pièce argentée et m’élance dans l’escadrin avant qu’elle ne se fasse payer des vacances aux Baléares.</p>
      <p>Parvenu sur le somptueux paillasson des Bérurier (son motif représente une vache pâturant dans des alpages, un blason en quelque sorte) je tends l’oreille. Réaction très superflue, car il n’est pas besoin de tendre l’oreille pour percevoir le vacarme provenant de chez le Maigre. La radio mugit à s’en faire péter les transistors. Elle ne diffuse pas : elle profuse. Un groupe anglo-franco-bellevillois est en train de vacarmer un nouveau tube intitulé <emphasis>C. for moon.</emphasis> Et, dans l’appartement, quelqu’un lui fait un brin de conduite (puisqu’il s’agit d’un tube) en tapant sur une casserole avec, supposé-je, un instrument un tantinet contondant. Je sonne. Long est le silence à se rétablir lorsqu’une radio anglo-saxonne.</p>
      <p>Je resonne, impétueusement, puis je ponctue du poing, du pied et de la voix. Enfin, premier résultat, le solo de casserole s’interrompt. Deuxième résultat, une petite voix mélécassise de l’autre côté de la porte :</p>
      <p>— Eh ben quoi, qu’est-ce c’est ce ramdam, bon Dieu de bois !</p>
      <p>— Ouvre ! dis-je, impatienté.</p>
      <p>La voix reprend :</p>
      <p>— C’est de la part de qui ?</p>
      <p>— Un ami de tonton Bérurier.</p>
      <p>— Il est pas là, tonton, et tata non plus, faudra repasser.</p>
      <p>— Justement, c’est à ce propos que je viens…</p>
      <p>Léger silence, plein de méditation.</p>
      <p>— C’est comment, vot’ nom ?</p>
      <p>— San-Antonio !</p>
      <p>— Le commissaire ?</p>
      <p>— Oui, ma poule !</p>
      <p>— Faudrait pas me charrier, passez voir vot’ carte sous la porte, que je m’assure…</p>
      <p>Elle a une voix rigolote, la nièce. Je pressens un personnage à la Zazie. Amusé, j’obtempère et glisse ma carte dans l’appartement. À peine ai-je commencé de la couler sous le panneau de bois qu’elle est happée à l’intérieur.</p>
      <p>— Mince, c’est pourtant textuel ! reprend la voix.</p>
      <p>Le verrou gémit et l’huis s’entrouvre sur une bonne femme haute comme quatre pommes au regard de souris grise, aux pommettes flamboyantes et au nez retroussé. Elle a de longues nattes mal tressées qui lui pendent de chaque côté de la frimousse, et sa denture en cours de transformation peut se résumer à deux fortes canines, largement espacées à la mâchoire supérieure.</p>
      <p>La môme me défrime, puis me compare à la photographie rivée à ma carte et déclare :</p>
      <p>— Ouais, c’est bien vous, mais vous avez ramassé un p’tit coup de vieux depuis ce cliché. Oh ! léger, d’ailleurs je vous trouve mieux comme ça.</p>
      <p>— Merci, mademoiselle, fais-je cérémonieusement.</p>
      <p>Elle hausse les épaules et son regard s’assombrit :</p>
      <p>— Foutez-vous pas de moi, grommelle miss Tresses. J’suis pas une demoiselle, j’suis une gamine.</p>
      <p>— Comment t’appelles-tu ?</p>
      <p>— Marie-Marie !</p>
      <p>— Tu bégayes ou c’est ton prénom ?</p>
      <p>— C’est mon prénom, grinche la gosse. Rapport à deux grand-mères teigneuses qui s’appelaient toutes les deux Marie et qui ont toutes les deux voulu être ma marraine.</p>
      <p>Elle hausse ses frêles épaules :</p>
      <p>— Au lieu d’avoir comme tout le monde un parrain et une marraine, moi j’ai eu comme qui dirait une parraine et un marrain !</p>
      <p>— Note que c’est gentil, Marie-Marie…</p>
      <p>— Tu parles, Charles ! Je voudrais t’y voir !</p>
      <p>Je pénètre dans l’appartement. Un curieux spectacle s’offre à moi. Dans le fond du vestibule, miss Tresses a confectionné une tente avec une couverture et le séchoir à linge.</p>
      <p>Le linoléum est encombré d’assiettes sales, de verres, de bouteilles de sirop, de détritus de toutes natures.</p>
      <p>Le poste de radio est accroché au loquet d’une porte, je vais l’arrêter et me retourne vers Marie-Marie.</p>
      <p>— Qu’est-ce que c’est que ce bidule, Bout-de-zan ?</p>
      <p>— Je m’ai installée dans le vestibule, explique la gosse, quand je suis toute seule, les grandes pièces me filent les jetons, la nuit surtout.</p>
      <p>— Il y a longtemps que tante Berthe t’a laissée ?</p>
      <p>Elle plisse les yeux et compte sur ses doigts.</p>
      <p>— Ça va faire trois jours. Heureusement qu’avait de la boustifaille dans les placards.</p>
      <p>— Elle t’a rien dit en partant ?</p>
      <p>— Si, qu’elle allait chez son ami le coiffeur, m’sieur Alfred, je crois me rappeler.</p>
      <p>— Elle t’a dit qu’elle s’en allait pour plusieurs jours ?</p>
      <p>— Non, elle m’a seulement causé qu’elle en aurait pour un bon bout de temps ! Je me doutais pas qu’elle gerbait en croisière !</p>
      <p>M’est avis qu’elle envoie le bouchon un peu trop loin, la Bertaga. Elle a dû s’endormir sur le rôti. J’interviewe la petite. Sans se faire prier, Marie-Marie m’allonge son pedigree. Elle est de Juvisy-sur-Orge. Sa mère est partie avec un maçon italien deux ans après sa naissance et elle n’en a plus de nouvelles. Son père était camionneur. Il s’est tué l’an dernier sur la Nationale 7 en convoyant un chargement de légumes (dont il a eu la primeur, si je puis dire, puisqu’il a pris les vingt tonnes de romaines sur le dossard). Marie-Marie a été confiée à sa deuxième grand-mère, la première ayant décédée peu après son baptême.</p>
      <p>Seulement la seconde grande-vioque est tombée dans l’escalier de sa cave la semaine précédente et s’est brisé un fagot de vertèbres plus ou moins cervicales, faisant de Marie-Marie une orpheline à part entière. On s’apprêtait à confier celle-ci à l’Assistance publique lorsque tata Berthe, alertée, est allée la récupérer.</p>
      <p>Triste histoire, mais que l’intéressée subit vaillamment, avec entrain et bonne humeur. C’est une nature, cette Marie-Marie. Elle vous subjugue.</p>
      <p>— Mets ton manteau, Bout-de-chou, on s’en va.</p>
      <p>— Où ça ? fait-elle, sans enthousiasme.</p>
      <p>— À la recherche de ta tante, parbleu.</p>
      <p>La gamine fronce le nez, hésite et grommelle en tortillant ses tresses.</p>
      <p>— Dommage, je me marrais bien toute seule.</p>
      <p>Néanmoins, elle va chercher un petit manteau bleu, à martingale et coiffe à la diable un béret blanc, genre <emphasis>Bonnie and Clyde</emphasis> qui ressemble à une tarte à la crème. Puis elle déclare en me dévisageant d’un œil critique :</p>
      <p>— Je vous suis, mais c’est bien à cause que j’ai vu vot’ carte de commissaire. Mémé m’a fait jurer de jamais rester seule avec un homme tant que je serai pas mariée.</p>
      <p>— Quel âge as-tu, Brin d’amour ?</p>
      <p>— Huit ans, répond-elle ; et vous feriez bien de m’appeler Marie-Marie car j’ai horreur des surnoms.</p>
      <empty-line/>
      <p>J’emmène ma trouvaille à la Grande Cabane. En me voyant radiner en compagnie de cette jouvencelle, mes collègues m’abreuvent de quolibets, style : « Eh ben, dis donc, Casanova, la moyenne d’âge de tes conquêtes a rudement baissé », et autres : « On ne savait pas que t’organisais des ballets roses. » Ces saillies ne sont pas de l’humeur de Marie-Marie qui, drapée dans son gros cache-nez de laine et dans sa dignité, laisse tomber à la cantonade un retentissant :</p>
      <p>— Sacré bon Dieu de bois ! Et moi qui croyais que mon pauv’ papa exagérait quand y disait que tous les flics étaient aussi connards que tonton Bérurier !</p>
      <p>Du coup, les ricaneurs déricanent et les gausseurs dégaussent. J’entraîne une Marie-Marie digne comme une pintade dans mon bureau où mon premier soin est de téléphoner chez Alfred le coiffeur, manière de rappeler Berthe au sens du devoir. Mais le turlu gazouille à perdre haleine et nul ne décroche. M’est avis qu’il a fermé son atelier à bigoudis, Alfred, et embarqué sa Baleine dans une délicate croisière sur les bords de Marne. Qu’est-ce que je vais maquiller de cette môme, tonnerre de Zeus ? Par méveine, m’man est allée passer une quinzaine chez sa belle-sœur, dans la banlieue lyonnaise. Le plus simple est encore de l’emmener à la villa où nous « traitons » son cher oncle.</p>
      <p>Je dégoupille le bigophone intérieur pour appeler le Défrisé.</p>
      <p>— Je suis à votre disposition, monsieur le directeur.</p>
      <p>— Alors montez immédiatement, San-Antonio.</p>
      <p>— Attends-moi ici et sois sage, recommandé-je à Marie-Marie.</p>
      <p>— Où qu’v’ z’allez ? s’inquiète-t-elle, le visage déjà bourré de mécontentement et de rougeurs oragesques.</p>
      <p>— Voir mon chef, trésor. Tu sais faire des réussites ? Si oui, il y a un jeu de cartes dans le tiroir du bureau. Je ne serai pas longtemps absent.</p>
      <p>— Des clous ! riposte miss Tresses. J’ai pas envie de moisir seule ici, au milieu de vos ahuris. Je vais avec vous.</p>
      <p>Elle a le regard, le ton catégorique. Croyez-moi, mais cette chipie, il faut se la faire ! Si elle ne change pas d’ici sa puberté, je plains le gugus qui décrochera ce petit lot à la tombola des crêpes.</p>
      <p>— Bon, accompagne-moi, mais tu m’attendras dans l’antichambre du Grand Patron, il n’a pas l’habitude de donner ses conférences en présence des petites filles.</p>
      <p>Elle boudasse.</p>
      <p>— Si je m’étais doutée que j’allais poireauter, je serais restée chez tante Berthe, là-bas, avec mon transistor et les pots de confiture, au moins, je vivais ma vie !</p>
      <p>Elle commence à me courir un peu. La garderie, c’est pas mon blaud ! Et teigneuse, avec ça ! Plus grincheuse que la pipelette des Béru…</p>
      <p>— C’est à quel étage, votre dirlo ?</p>
      <p>— Au quatrième.</p>
      <p>— On prend pas l’ascenseur ?</p>
      <p>— On va plus vite par l’escalier. C’est un ascenseur hydraulique.</p>
      <p>— Hydraulique ou pas, je veux le prendre. J’adore monter dans les ascenseurs.</p>
      <p>— Tu serais pas un peu casse-pieds, dans ton genre ? soupiré-je en ouvrant la grille de la cabine.</p>
      <p>Elle hoche la tête.</p>
      <p>— Vous avez tort de me braquer, dit-elle. Qu’est-ce y a de mal à se servir d’un ascenseur vu qu’il est fait pour ça ?</p>
      <p>Nous commençons notre lente élévation. La cage de bois gémit et cliquette comme une crécelle. Marie-Marie s’assoit sur le strapontin capitonné et murmure :</p>
      <p>— C’est Antoine, vot’ prénom ?</p>
      <p>— T’as rien contre ?</p>
      <p>Elle fait la moue :</p>
      <p>— Vous êtes dans mon cas, hein ? C’est pas vous qui l’avez choisi. Et puis un prénom, c’t’un prénom, somme toute, non ?</p>
      <p>— En effet, m’empressé-je d’opiner.</p>
      <p>— Ça vous chiffonnerait si je vous appellerais Antoine ?</p>
      <p>— Je t’en prie.</p>
      <p>Elle se chatouille le cou de la pointe d’une de ses tresses et demande avec un brin de coquetterie déjà féminine :</p>
      <p>— Et si je vous disais tu ? Ça me botterait de raconter à mes copines que je tutoie le commissaire San-Antonio.</p>
      <p>— Tu en as ?</p>
      <p>— J’en ai plus puisque j’ai quitté Juvisy, mais je m’en ferai fatalement à l’école où qu’on me mettra. Alors, d’accord, je peux vous dire tu ?</p>
      <p>— Si tu y tiens…</p>
      <p>— Ça vous vexe pas ?</p>
      <p>— Au contraire, c’est flatteur.</p>
      <p>Un sourire édenté récompense mon acquiescement. Elle est à la fois irritante et obsédante, cette petite.</p>
      <p>Nous débarquons au quatrième. À cet étage, tout est silence, tout est grave, tout s’ennoblit. Les peintures sont neuves et sobres, les portes à doubles battants et il y a de la moquette au sol. Des tableaux croûteux, mais bien ripolinés, puisés dans le mobilier national, donnent au lieu une allure d’étude notariale de quartier riche. Un agent aux fringues neuves sert de planton. Il a l’air aussi peu vrai que les agents français dans les films américains. Il est trop frais, trop propre, trop joli garçon. Il sent l’eau de Cologne et le cuir neuf.</p>
      <p>— Vous me surveillez ce petit phénomène, vieux, lui lancé-je joyeusement en lui montrant Marie-Marie.</p>
      <p>— Sans blague ! rugit la désignée, j’ai pas besoin qu’on me surveille ! Passe-moi les menottes, Antoine, du temps que t’y es !</p>
      <p>Je lui fais les gros yeux et baisse le ton pour tenter (sans grand espoir) de l’impressionner.</p>
      <p>— Écoute, ma fille, ici ce n’est pas la cour de récréation de la communale de Juvisy. Tu vas me faire le plaisir de te tenir tranquille, sinon ça bardera, vu ?</p>
      <p>Outragée comme une reine mère à qui on aurait mis du poil à gratter dans le corsage, elle va s’asseoir sur la banquette garnie de velours grenat et se met à siffler.</p>
      <p>Je toque à la porte du Vieux.</p>
      <empty-line/>
      <p>— Le moment est venu de tout mettre au point, San-Antonio, décrète le Scalpé en se massant la boule.</p>
      <p>— Eh bien, allons-y, patron ! jovialisé-je.</p>
      <p>Pour être sincère, je ne suis pas fâché de passer à l’action, mes gueux. J’en ai un peu ma claque de moisir dans un pavillon de grande banlieue en regardant maigrir Béru. C’est pas joyce comme spectacle, ça manque de mouvement et le suspense y est languissant.</p>
      <p>Il fait pivoter son fauteuil, recule sans le quitter (car le siège, non seulement est pivotant, mais il est en outre à roulettes) et, d’un geste sec, le dépoilé du cockpit, tire sur un cordonnet. Une carte se déroule, comme dans les films d’espionnage. Le vert domine. Mais il y a aussi du bleu, du rouge et des traits géométriques en noir.</p>
      <p>Le Tondu cueille une règle d’ébène aux arêtes de cuivre sur son burlingue et me désigne la carte.</p>
      <p>— La région de Santa-Maria Kestuféla, dit-il d’un ton tellement pénétré qu’on se demande comment il va pouvoir l’en ressortir.</p>
      <p>L’extrémité de sa règle décrit un vague cercle autour du graphique noir.</p>
      <p>— Ceci est la base.</p>
      <p>Je mate le dessin. Il a la forme d’une tête de marteau. Double enceinte grillagée, toutes les deux électrifiées, miradors hérissés de mitrailleuses, chiens policiers en liberté à l’intérieur du camp, j’en passe et des moins bonnes ! Conclusion, pour pénétrer dans cette forteresse moderne, un seul moyen : le moyen légal. C’est pourquoi nous avons « fait le nécessaire<a l:href="#n_3" type="note">[3]</a> » pour obtenir un sauf-conduit authentique, celui sur lequel cet imbécile de Bérurier a apposé ses empreintes pour me forcer la main.</p>
      <p>Il a ouvert le tiroir gauche de son bureau et brandit un document dans les tons verdâtres. À cet instant, la porte du bureau s’écarte violemment.</p>
      <p>— Je vous défends de traiter tonton d’imbécile ! clame la voix acide de la harpie, même si ça serait vrai ! Mon pauv’ papa disait toujours : « Alexandre-Benoît est con comme un plumeau, mais c’est la crème des hommes ! »</p>
      <p>Le Dabuche en reste comme trois mètres de chipolata, sa règle à la main, et on se demande s’il ne va pas l’avaler.</p>
      <p>— Mais, que signifie ! bavoche le Cinglant ! Que signifie !</p>
      <p>— La nièce de Bérurier, monsieur le directeur, dont vous m’avez dit de m’occuper…</p>
      <p>Je traverse le burlingue en quatre enjambées et demie pour aller choper Marie-Marie par le bras.</p>
      <p>— Espèce de petite effrontée, qui t’a permis d’entrer ? m’emporté-je. Je t’avais dit de m’attendre dans l’antichambre…</p>
      <p>— Lâche-moi ! gronde miss Tresses en frétillant comme une poignée de goujons. Compte là-dessus que je vais t’attendre toute seule avec un type que je connais pas ses intentions !</p>
      <p>Le planton s’encadre dans l’ouverture de la porte.</p>
      <p>— Je suis navré, monsieur le directeur, bredouille-t-il, ce n’est pas ma faute, elle…</p>
      <p>— Y faisait rien qu’à m’adresser des risettes, trépigne Marie-Marie, grand-mère m’a toujours dit : « Fillette, quand un bonhomme te sourit, prends tes jambes à ton cou. »</p>
      <p>Elle darde son index sur le malheureux agent.</p>
      <p>— Il est trop propre pour être honnête, ce gars-là, continue de vitupérer la môme. Un flic qui sent la savonnette, moi je te le dis, Antoine : ça cache quèque chose !</p>
      <p>Un grand éclat de rire apporte à cette scène burlesque une heureuse diversion. Nous nous retournons : c’est le Big Boss qui se tient les côtes ! À la renverse sur son fauteuil il rit comme jamais je ne l’ai vu rire, en se claquant les cuisses à coups de règle.</p>
      <p>— Qu’est-ce qui se marre, çui-là ? marmonne la petite d’un ton méfiant.</p>
      <p>— Mon Dieu, comme cette enfant est cocasse ! hurle le Patron. Laissez-la, mes amis !</p>
      <p>Il se calme, s’approche de Marie-Marie et murmure en lui soulevant le menton.</p>
      <p>— Tu vas rester ici, mais tu seras très mignonne, n’est-ce pas ?</p>
      <p>Marie-Marie lui donne une tape sur la main :</p>
      <p>— Touchez-moi pas ! fait-elle sèchement en s’écartant. Mémé m’a bien recommandé de me méfier des chauves, comme quoi c’est les pires violeurs !</p>
      <p>Le Vioque, médusé, se fige, et puis son hilarité le réempare et le voici qui gonfle, qui apoplexique, qui râle, roucoule et se trémousse.</p>
      <p>— Mais où diantre ce Bérurier est-il allé chercher un tel phénomène de nièce ! pouffe-t-il.</p>
      <p>Il est tout attendri, le Plastifié. Il regarde Marie-Marie avec des yeux de grand-père. Mince, j’savais pas qu’il était humain, dans son genre…</p>
      <p>— Allez lui acheter des bonbons, dit-il au planton. Tu vas t’asseoir ici, mon petit lapin, déclare le Vioque en désignant une table d’acajou, dans le fond de la pièce. Et tu feras des dessins pendant que nous bavarderons…</p>
      <p>La mômasse hésite. Puis elle renifle et me dit, en ponctuant d’un clin d’œil :</p>
      <p>— Il est sympa, ton dirlo, Antoine. Pas bêcheur pour un chef flic. Je voudrais que les gardiens de la paix ronchons et les tractuels prennent du feu !</p>
      <p>Sur ce satisfecit, elle va s’asseoir et consent enfin à se taire.</p>
      <p>Le Déboisé lui file une dernière œillade attendrie et revient à nos moutons, c’est-à-dire à cette base de Santa-Maria Kestuféla (Rondubraz), à cause, ou grâce à laquelle, une fois dans sa vie, le Mastar se sera permis de perdre la moitié de son poids.</p>
      <p>— La carte a été établie au nom de Krackzek, sujet tchécoslovaque, domicilié en France, dont vous connaissez la spécialité, n’est-ce pas ?</p>
      <p>— En effet, monsieur le directeur.</p>
      <p>— Lorsque Bérurier aura atteint le poids idéal, nos spécialistes modifieront son aspect de manière à ce qu’il ressemble au sieur Krackzek. Ensuite de quoi il partira pour Santa-Maria Kestuféla. Il devra agir dès le premier jour, car je ne pense pas qu’il pourrait faire illusion très longtemps, ne possédant pas le talent particulier de l’homme dont il prend l’identité.</p>
      <p>La règle armée de cuivre virevolte et va se poser sur un point hachuré de la carte, à l’intérieur de la tête de marteau.</p>
      <p>— Voilà le point chaud, San-Antonio, décrète le Vieux : la chambre forte de la base. Elle se présente sous la forme d’un immense coffre-fort entouré de cellules photo-électriques verticales…</p>
      <p>Je sais tout cela… La preuve, c’est que nous avons muni la chambre d’amaigrissement d’Alexandre-Benoît, de barreaux respectant l’espacement exact des cellules photo-électriques.</p>
      <p>— L’écartement du rayon lumineux est de trente-huit centimètres exactement, poursuit le patron. Même amaigri, Bérurier devra rentrer son ventre et se tenir droit pour passer entre ces rayons sans les interrompre, ce qui déclencherait les signaux d’alerte.</p>
      <p>— Il passera jamais, affirme Marie-Marie.</p>
      <p>On la défrime. Elle hausse les épaules et rit puissamment de ses deux canines.</p>
      <p>— Dites, vous rigolez : il a une bedaine comme ça, tonton ! Trente-huit centimètres, ça fait pas chouchouille.</p>
      <p>Elle s’approche du bureau, saisit une règle graduée et du pouce, compte l’écartement souhaité.</p>
      <p>— Ton oncle a terriblement maigri, lui dis-je, maintenant il est presque aussi mince que moi.</p>
      <p>— Même qu’il serait plus mince encore, y passerait pas, affirme notre jeune conseillère technique. Et vous savez-t’y pourquoi ?</p>
      <p>— Non ? fait gravement le Boss.</p>
      <p>— Parce qu’il est en zigzag, l’onc’ Béru.</p>
      <p>Un sourire engageant effleure les lèvres du directeur.</p>
      <p>— Qu’appelles-tu en zigzag, mon petit ?</p>
      <p>— Y ressemble un peu à un pigeon, tonton. Sa poitrine est bombée et son dargiflard tire en arrière.</p>
      <p>Elle lâche la règle pour prendre un gros crayon rouge et, de sa petite main maladroite, trace un éclair aux angles arrondis sur le buvard du Boss.</p>
      <p>— Jamais vous ferez passer un machin comme ça à travers trente-huit centimètres, réaffirme la jeune documentée, jamais ! Sans compter qu’il est manche comme un os de gigot, l’onc’ Béru. Je vous fous mon billet qu’il se tordra la patte au moment de franchir vot’ truc et qu’il déclenchera tout le bouzin… C’t’un bonhomme, on a jamais pu bouffer une fois en famille sans qu’y renverse son verre sur la nappe, quand ça serait pas la soupière…</p>
      <p>Nos sourires amusés s’estompent. Ce que dit la gosseline est tellement bourré de bon sens, qu’il nous apparaît comme évident que jamais le gars Béruche ne pourra se jouer des rayons lumineux. Surtout un aller-retour !</p>
      <p>— Si le signal retentit, c’est fichu, soupire le directeur, lequel se permet un gros mot, vu la gravité de nos préoccupations. Songez en outre qu’avant de franchir le barrage en question, il aura dû neutraliser au gaz la douzaine de gardes en faction devant le coffre !</p>
      <p>Marie-Marie nous considère d’un œil goguenard. Puis elle récupère la règle graduée et, opposant deux chaises, dos à dos, les écarte l’une de l’autre de trente-huit centimètres.</p>
      <p>— C’est à travers ça que vous voudrez faire passer tonton ? rigole-t-elle.</p>
      <p>Effectivement, l’écartement semble infiniment dérisoire quand on évoque la stature du Mastar.</p>
      <p>— Moi, j’ai une autre solution, ajoute la fillette.</p>
      <p>Un peu gonflant, non, que le grand Dirlo et un crack de la poule écoutent les suggestions d’une petite délurée de huit berges ! Et pourtant, nous sommes plus attentifs que des héritiers à l’ouverture d’un testament !</p>
      <p>— Quelle autre solution ? demande le Scalpé.</p>
      <p>— Regardez ! fait Marie-Marie.</p>
      <p>Elle passe et repasse entre les deux dossiers de chaise, de plus en plus rapidement.</p>
      <p>— C’est moi que je dois y aller entre les photoélectriques de la cellule, déclare-t-elle. Avec ma pomme, ça risque pas de carillonner !</p>
      <p>La perspective d’envoyer une enfant dans la base de Santa-Maria Kestuféla pour ouvrir une chambre forte nous incite à éclater de rire, ce dont nous nous acquittons d’un commun accord, le Vieux et moi.</p>
      <p>— Bout de chou, va ! murmure-t-il. Maintenant, laisse-nous discuter, nous avons de gros problèmes à élucider.</p>
      <p>— Mais y a pas de problème, puisque je peux faire vot’ boulot ! proteste Marie-Marie.</p>
      <p>— Oh ! écoute, ça suffit, ma petite fille ! tonné-je. Fiche-nous la paix, si tu ne veux pas recevoir la fessée !</p>
      <p>Elle devient verte de rage, s’approche de moi, me défie d’un regard flagellateur.</p>
      <p>— Sadique ! laisse-t-elle tomber.</p>
      <p>Ensuite de quoi elle va s’asseoir dans le fond de la pièce.</p>
      <p>— Allons, ne boude pas, lui lance le Vieux, qui joue le grand-père Hugo, aujourd’hui. Ce que tu ne sais pas, mon enfant, c’est que derrière les barreaux lumineux, il y a un coffre dont il faut ouvrir la serrure sans en connaître le système, ni en posséder la clé !</p>
      <p>Apparemment vaincue, Marie-Marie hausse les épaules et se le tient pour dit.</p>
      <p>— Dès maintenant, fait mon chef vénérable, vous allez entraîner Bérurier à passer entre deux rayons. Et vous ne lui donnerez pas de nourriture avant qu’il puisse franchir cette grille invisible sans déclencher la sonnerie. Si ce bougre-là est en zigzag, je vais lui apprendre à se tenir droit, moi !</p>
      <p>Il s’enrogne tout en parlant.</p>
      <p>— Il a commis un abus de blanc-seing ! Une usurpation de fonction ! Un… Une… Il en subira les conséquences jusqu’au bout ! Matamore ! Fier-à-bras ! Je préfère vous dire que si par miracle il revient de cette équipée, San-Antonio, je lui demanderai sa démission !</p>
      <p>— Et ça, c’est du poulet ? demande soudain Marie-Marie en déposant sur le bureau du Boss un volumineux dossier ligoté avec une attache noire.</p>
      <p>Le Sinistré du mamelon ouvre sa bouche à vous dévoiler tous les rouages de son râtelier.</p>
      <p>— Mais… où as-tu pris ça ? bafouille-t-il.</p>
      <p>Marie-Marie désigne le fond de la pièce.</p>
      <p>— Dans vot’ coffre, m’sieur !</p>
      <p>— Il… il était ouvert ?</p>
      <p>— Vous êtes pas le genre de bonhomme à laisser vot’ coffre ouvert, non ?</p>
      <p>Elle montre une grosse agrafe de bureau, toute tordue.</p>
      <p>— Je m’ai servi de ça, et j’ai pas traîné. Faut vous dire qu’à la maison c’est toujours moi que je réparais les réveils détraqués. Notre voisin, le père Flouasse, était serrurier et comme je m’intéressais, il m’a appris à bricoler…</p>
      <p>Elle cueille le dossier par le nœud de son attache, comme elle le ferait d’un cadeau.</p>
      <p>— C’est sûrement pas tonton qui vous aurait récupéré ces paperasses aussi vite, sans vouloir que je me vante. Un maladroit pareil, vous parlez ! Lui, quand y veut casser des noix avec un casse-noix, il casse le casse-noix !</p>
      <p>— Ah, diablotin, diablotin ! murmuré-je, non sans admiration.</p>
      <p>Marie-Marie me file un œil acéré par-dessus son épaule.</p>
      <p>— Ben, qu’est-ce qui t’arrive, Antoine ? demande-t-elle. V’là que tu causes comme la vieille qu’à écrit les <emphasis>Malheurs de Sophie,</emphasis> que mémé me cassait les pieds à vouloir me lire.</p>
      <p>— San-Antonio ! s’exclame le Vieux… Savez-vous à propos de Krackzek, qu’il est veuf et père d’une fillette de dix ans ?</p>
      <p>Je bondis, frémissant de colère :</p>
      <p>— Patron ! vous ne comptez tout de même pas…</p>
      <p>Il essaie de me calmer d’un geste souverain.</p>
      <p>— Ne vous emballez pas, mon cher. Il convient de bien étudier la situation, et surtout de ne pas rejeter des solutions qui, certes, à première vue peuvent paraître… oiseuses…</p>
      <p>— Mais qui à seconde vue sont odieuses ! terminé-je.</p>
      <p>Marie-Marie me tire la langue. Jugeant cette brimade insuffisante, elle déclare :</p>
      <p>— Je m’f’sais une aut’ idée de toi, Antoine, quand tonton Bérurier nous causait de tes prouesses. Tu devrais te faire garde-barrière avec ta mentalité pote-au-feu. ’reusement que ton patron est plus gonflé et qu’il a enfin compris que votre histoire de coffre à la mords-moi-l’œil, c’était plus mon affaire que celle à mon onc’ !</p>
      <p>Elle tourne vers le Dabe une frimousse radieuse :</p>
      <p>— Vous êtes formide, lui dit-elle ; seulement, moi, à vot’ place, je m’achèterais une perruque !</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE III</p>
        <p>Y A COMME UN DÉFAUT !</p>
      </title>
      <p>— Dis donc, Krackzek…</p>
      <p>L’homme ne bronche pas. Je reprends, en montant le ton, et d’une voix légèrement chantante :</p>
      <p>— Oh ! Oh ! Krackzek !</p>
      <p>Le bide !</p>
      <p>— Krackzek, espèce de sale c… ! tonné-je enfin.</p>
      <p>Lors, le type prostré lève sur un moi un regard si lourd qu’il va devoir bientôt le coltiner dans une brouette.</p>
      <p>— Oh ! oui, mince, gueule pas si fort, San-A. Je me rappelais plus.</p>
      <p>Il ressemble à un vieux poitrinaire, Béru. Il nage dans ses fringues. Un Gugus de cirque. Il lui manque plus qu’un nez qui s’allume, une tignasse rousse pivotante et un saxophone pour parfaire l’illuse.</p>
      <p>— T’auras bonne mine, à Santa-Maria Kestuféla, lorsque les gars t’interpelleront et que tu continueras d’avancer sans seulement dresser une oreille.</p>
      <p>— T’inquiète pas, je vais m’entraîner… Seulement, dans l’état que je suis, mon mental fait un peu roue libre, essaie de comprendre. Chaque fois je suis été descendu au-dessous de cent kilos, je déboussolais du cigare. À plus forte raison maintenant que je vadrouille autour des soixante-cinq. Quand je vais aux cagoinces y me semble que si je me cramponne pas après la chaîne, je vais disparaître à tout jamais.</p>
      <p>— On va te relubrifier la gamberge, mon pote. À partir de demain tu vas gober des pilules qui feront de toi l’un des plus grands penseurs du siècle.</p>
      <p>L’Amaigri secoue ses fanons flasques.</p>
      <p>— Cause toujours, ronchonne-t-il, j’aimerais mieux être un poids lourd con qu’un génie maigre.</p>
      <p>— Natacha ! lancé-je à la cantonade.</p>
      <p>Aussitôt, Marie-Marie qui sautait à la corde dans le jardin se précipite dans la pièce.</p>
      <p>— Tu m’as appelée, Antoine ?</p>
      <p>— Je voulais te donner en exemple à ton oncle, mon chou. Tu vois, Alexandre-Benoît, comme elle a du réflexe cette gosse. Déjà dans la peau de son personnage !</p>
      <p>— Turellement, objecte le Décharné, elle a pas largué soixante kilos de graisse, elle ! Toujours pas de nouvelles de ma Berthe ?</p>
      <p>— Non, mon vieux clystère !</p>
      <p>Il détourne les yeux :</p>
      <p>— Ni d’Alfred ?</p>
      <p>— Personne ne répond au téléphone.</p>
      <p>— Ah les vaches, soupire-t-il. Où qu’ils ont pute à lait ?</p>
      <p>Ses doigts tremblants de faiblesse tambourinent la table. Il fixe des maléfices dans le plâtre grisâtre du plaftard, puis, brusquement, comme traversé par un courant électrique, il bondit.</p>
      <p>— Je sens que quèque chose est arrivé, San-A.</p>
      <p>— On l’aurait su, mon pote !</p>
      <p>Il secoue la tronche :</p>
      <p>— C’est pas dans les habitudes d’Alfred de fermer sa cabane en dehors des vacances.</p>
      <p>— Justement : il a pris des vacances !</p>
      <p>— Il les prend toujours en août d’habitude.</p>
      <p>— Eh bien, il a changé d’habitudes !</p>
      <p>Mais je ne parviens pas à balayer l’angoisse du cher homme. Il remue des présages dans sa tronche creuse.</p>
      <p>— Berthe, je la connais, dit-il, chaude du valseur, j’admets, mais femme de devoir. Elle n’eusse jamais été chercher la gamine pour la plaquer aussi sec, voyons ! Tu la prends pour une ménagère apprivoisée ou quoi ?</p>
      <p>Dans mon for intérieur, j’admets que ça grince un peu dans les engrenages. Mais il convient avant tout de préserver le moral de mon valeureux camarade.</p>
      <p>— Tu veux que je te dise ce qui s’est passé, Gros ?</p>
      <p>— Dis, mais ne m’appelle pas Gros, ça me fait trop de peine.</p>
      <p>— Alfred aura été obligé de s’absenter pour une raison grave, mettons un deuil dans sa famille. Il aura demandé à Berthe de l’accompagner. Sans doute ont-ils prévu d’envoyer quelqu’un chez vous s’occuper de Marie-Marie, et ce quelqu’un aura bouffé la consigne !</p>
      <p>Il hoche la tête et soupire :</p>
      <p>— Parle pas de bouffer, je t’en prie !</p>
      <p>Pinaud revient de son petit footing quotidien, la moustache dégoulinante de rosée.</p>
      <p>— C’est l’heure de ton sauna, dit-il au Dégraissé en matant sa montre.</p>
      <p>— Charmant de le rappeler, vagit Béru. Avant, c’t’apôtre me cloquait des sandwichs dans la chiasse d’eau, et maintenant si je l’écouterais, je passerais mes journées dans la guitoune à sueur.</p>
      <p>— Parce que j’ai compris une chose, plaide le Sentencieux : c’est que plus vite tu auras atteint le poids exigé, plus vite tu pourras t’alimenter normalement. Des grillades, beaucoup de grillades !</p>
      <p>Béru serre les poings.</p>
      <p>— Ah ! charogne ! Tu vas te taire, oui ! Me faire saliver mes dernières gouttes d’eau, c’t’honteux, vieille frappe ! Honteux !</p>
      <p>Il se met à sangloter :</p>
      <p>— Des grillades… Des grillades… Mais je rêve qu’à ça ; misère du ciel. Dans vot’ sauna de mes fesses, pendant que je mijote au bain-marie, je vois rissoler des entrecôtes ! L’autre jour, tiens, on jouait à la belote avec Laronde. Il avait remonté ses manches, si tu te souviendras ? De voir ses gros biceps ça m’a flanqué comme un vertige : j’ai failli mordre dedans ! Je le jure ! Non, mais, vous réalisez où que j’en suis ? À avoir envie de manger le brigadier Laronde, moi ! Un inspecteur principal, presque futur commissaire !</p>
      <p>— Mon Béru, mon Béru, pleurniche Pinaud. Tu verras, t’auras encore des beaux jours à table. Plus qu’un petit effort et puis tu seras d’équerre. Aujourd’hui, c’est ta dernière séance. Allons, viens…</p>
      <p>Béru s’arrache lamentablement de son siège.</p>
      <p>— Vous êtes des pillards, reproche-t-il fermement. Tous ces kilos accumuloncés pendant des années et qui partent en flaques, vous voudrez que je vous dise ? C’est déshonorant !</p>
      <p>Il suit pourtant le Fripé jusqu’à la pièce garnie de bois où un thermomètre exaspérant indique 90° centigrades.</p>
      <p>Votre San-Antonio bien-aimé s’approche de la croisée pour regarder jouer Marie-Marie. Des tas, des monceaux, des montagnes de sentiments divers le hantent. Il pense que la Société est une dégueulasserie (ce qui n’est pas original) car elle ne respecte rien. C’est une ogresse hypocrite qui pousse des cris scandalisés devant les mocheries de la vie pour qu’on ne s’aperçoive pas trop qu’elle les perpètre !</p>
      <p>Envoyer Béru et sa nièce dans cette sinistre base du Rondubraz ! Peut-on trouver plus vil, plus dégradant ?</p>
      <p>Une petite fille de huit ans ! Seigneur, mais qu’est-ce que tu fous ? « Laisse ta corde à sauter et tes poupées, Marie-Marie, et suis ces pieds-nickelés de l’ombre sur le terrain de leurs louches exploits ! Puisque tu es habile de tes doigts et que la serrurerie n’a pas de secrets pour toi, franchis les barrages perfides et va ouvrir un coffre puissamment surveillé. » Honte à nous ! Honte au Vieux ! Jamais je ne laisserai s’accomplir ce crime de lèse-humanité. Qu’allons-nous devenir, misère du Ciel, si on utilise les gamines à des besognes pareilles !</p>
      <p>— Tu parles tout seul ? s’étonne le Bêlant qui revient du sauna.</p>
      <p>Je m’ébroue (de noix).</p>
      <p>— Viens avec moi, Pinuche !</p>
      <p>— Où ça ?</p>
      <p>— Chez Alfred, le coiffeur. Sa disparition et celle de Berthe commencent à m’inquiéter.</p>
      <p>— Le Gros aussi se fait du mouron.</p>
      <p>— Où est Laronde ?</p>
      <p>— Au bourg, il est allé acheter des cigarettes…</p>
      <p>Nous sortons.</p>
      <p>— Où qu’z’allez ? nous lance Marie-Marie, essoufflée.</p>
      <p>— Faire une course. Quand le brigadier reviendra, dis-lui qu’il surveille bien ton oncle car sa fringale lui grimpe au cerveau. Et ce serait une catastrophe s’il se mettait à boustifailler maintenant.</p>
      <p>— Ça retarderait not’ voyage ?</p>
      <p>— Exactement.</p>
      <p>Elle me cligne de l’œil.</p>
      <p>— Alors compte sur moi, Antoine. Je l’aurai à l’œil…</p>
      <p>Là-dessus elle se remet à cordasauter.</p>
      <empty-line/>
      <p>Vachement pimpante, la boutique d’Alfred. On sent tout de suite l’homme de classe. Le soubassement est en marbre noir. Les vitres dépolies s’agrémentent de motifs blancs représentant des déesses penchées sur des vasques et son blaze s’étale au-dessus de la porte, en caractères dorés vachement majestueux.</p>
      <p>J’actionne le bec-de-cane en cuivre ouvragé, mais la lourde est fermée à clé.</p>
      <p>— Passons par l’allée, conseille la Vieillasse.</p>
      <p>On s’engouffre (de Padirac) sous un porche silencieux, sobrement meublé d’un compteur électrique et d’un vélo Solex. Des senteurs d’huile chaude qui achèveraient de démoraliser Béru flottent sous la voûte. Elles émanent d’une loge de concierge sise à l’entresol. Nous remontons le courant de ces effluves et je toque à la vitre d’une porte aussi étroite que la guillotine. Contrairement à la tradition qui représente les pipelettes sous des traits carabosses, c’est une aimable dame, jeune et tuberculeuse, qui nous ouvre. Un nuage s’évade de la friteuse et s’abat sur nos épaules.</p>
      <p>— Le salon de coiffure est fermé ? questionné-je, assez sottement, puisque aussi bien je viens de m’efforcer en vain sur la poignée de sa porte.</p>
      <p>— Parlez-moi-z’en pas, vivace la Dame aux Camélias des escaliers ; ça fait plusieurs jours et je commence à me demander s’il serait pas arrivé quelque chose à monsieur Alfred. C’est pas son habitude de fermer boutique sans cris-égare.</p>
      <p>— Il habite l’immeuble ?</p>
      <p>— Ouais, mais il est pas chez lui. C’est moi que je lui fais le ménage, j’ai les clés de son appartement et y est pas !</p>
      <p>Elle tousse dans les vapeurs de beignets qui nous environnent.</p>
      <p>— C’est louche, je crois qu’y faudrait affranchir les matuches.</p>
      <p>— Voilà qui est fait, affirmé-je en écartant la fumée huileuse de la main pour lui permettre de lire ma carte.</p>
      <p>Elle jette un coup d’œil et annonce :</p>
      <p>— J’sais pas lire : je suis bretonne.</p>
      <p>— Voilà qui doit vous poser des problèmes pour prendre connaissance du courrier de vos locataires ?</p>
      <p>— C’est mon mari qui me le trille et qui me le lit.</p>
      <p>Je renonce à célébrer l’instruction du tuberculeux consort pour revenir à mes moutons (frisés puisqu’ils concernent un coiffeur).</p>
      <p>— Et la femme de monsieur Alfred ?</p>
      <p>Elle s’arrondit les orifices afin de bien aménager sa rampe de lancement à ragots.</p>
      <p>— Vous savez donc pas qu’ils sont en insistance de divorce depuis plusieurs mois, rapport que ’sieur Alfred a une lésion avec la femme d’un de ses amis, une grosse dondon que le mari est dans la police ?</p>
      <p>— Que m’apprenez-vous là ! m’égosillé-je histoire de lui laisser le bénéfice de sa révélation.</p>
      <p>— Sifflet ! Sifflet ! noblise la poitricierge, parodiant la vieille locataire du sixième qui fut baronne dans une vie antérieure.</p>
      <p>— Depuis combien de temps le magasin est-il fermé ?</p>
      <p>La tuberculose réfléchit.</p>
      <p>— Ça doit faire une sixaine de jours.</p>
      <p>— Et quand avez-vous vu Alfred pour la dernière fois ?</p>
      <p>La pipelette-de-Koch n’hésite pas.</p>
      <p>— Eh ben, ça remonte à vendredi dernier. Je vais vous espliquer. Justement je balayais le trottoir autour de mes poubelles dont à cause de la grève des boueux c’était plein de pluchures autour. Sur le coup de six heures, la grosse vache que je vous faisais état ci-dessus arrive, toute pompante. M’sieur Alfred raccompagnait une cliente. « Ent’ vite, ma poule ! qu’il dit à son boudin, y me reste plus qu’une coupe et je boucle la cabane. » Depuis dès lors, terminé : je l’ai plus revu. L’lendemain, le salon était fermé et son appartement vide.</p>
      <p>— Y avait-il couché ?</p>
      <p>— Tiens, non, c’t’exaque, tressaille la cerberculeuse. L’lit était pas défait…</p>
      <p>— Rien n’indique qu’il soit parti en voyage ?</p>
      <p>— Non.</p>
      <p>— Vous n’avez rien remarqué de particulier dans le magasin, en faisant le ménage ?</p>
      <p>— J’fais pas le ménage au magasin. C’est m’sieur Alfred qui s’en charge car il est très méticuleux rapport à ses instruments de travail dont il voudrait pour rien au monde que quéqu’un d’autre touche. Faut dire que son salon est très perfectionné.</p>
      <p>Le nuage friteur devient de plus en plus opaque. À croire que le fameux <emphasis>Fog</emphasis> londonien dont ne parlent pas les Anglais s’est abattu dans cette loge laconique. Pinuche, qui n’a rien dit jusqu’alors, profite d’un silence pour placer une question extrêmement pertinente.</p>
      <p>— Madame, fait le Détritus, vos beignets ne seraient-ils pas en train de brûler ?</p>
      <p>— Je ne fais pas de beignets ! répond paisiblement la con-bacillaire.</p>
      <p>— Alors vos frites, peut-être ? hypothèse la Guenille.</p>
      <p>— Mon Dieu, mes frites ! s’égosille l’aimable personne digne des loges en disparaissant dans ses brouillards astraquestes.</p>
      <p>Nous retournons devant le salon de coiffure.</p>
      <p>— Que penses-tu de tout ça ? me demande Pinuche.</p>
      <p>— Rien de très bon, avoué-je.</p>
      <p>— C’est louche, hein ?</p>
      <p>— Fortement, renchéris-je en dégainant mon sésame.</p>
      <p>On a beau être serrure de coiffeur, on ne s’en compose pas moins d’une gâche et d’un pêne, toutes choses qui amusent prodigieusement le petit outil que m’a légué depuis un certain jadis, un vieux malfrat qui m’avait à la chouette<a l:href="#n_4" type="note">[4]</a>.</p>
      <p>Le temps pour Pinuche d’éternuer trois fois, et la porte s’écarte doucement.</p>
      <p>Nous pénétrons dans l’usine à frisettes. La Vieillasse éternue derechef, étant, assure-t-elle, allergique aux poils coupés.</p>
      <p>Le salon n’est pas très vaste. Exclusivement réservé à la clientèle féminine, il ne comporte que trois fauteuils (lesquels font face à trois lavabos et sont surmontés de trois séchoirs à bras amovibles). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, étant donné que le magasin est bouclé depuis six jours, deux personnes sont installées dans deux des fauteuils : une jeune fille en blouse blanche et Alfred. La jeune fille que je vous raconte doit être la shampouineuse d’Alfred. C’est une personne d’une vingtaine damnée. Elle est boulotte, brune et morte. Alfred, lui est d’une pâleur de triste cire. Il porte une veste de pommadin, dans les tons parme, qui doit être très belle lorsque deux litres de sang ne se sont pas répandus dessus comme c’est présentement le cas. Il est penché de côté et porte la raie à gauche et une plaie à droite. On lui a cassé sur le roof un gros flacon de cristal extrêmement épais. Au cours de ma tumultueuse carrière, j’ai remarqué qu’il n’y a pas plusieurs façons d’être mort : on l’est ou on ne l’est pas. Alfred ne l’est pas. Du moins pas encore car m’est avis qu’il a une sérieuse option sur le prochain départ pour l’au-delà. Un râle imperceptible sort de sa poitrine. Six jours de coma, faut le faire. La Vieillasse en éteint son mégot de saisissement.</p>
      <p>— Juste ciel ! soupire-t-elle en s’approchant.</p>
      <p>Je lui désigne une immense flaque noire sur le carrelage.</p>
      <p>— Marche pas dedans, Pépère, tu pourrais glisser ! l’avertis-je en décrochant le téléphone afin d’affranchir mes collègues de la P.J.</p>
      <p>Je recommande à ces messieurs d’expédier une paire d’ambulances dont l’une avec masque à oxygène et suspension télescopique. Ensuite de quoi je m’assois dans le troisième fauteuil pour me remettre de mes émotions.</p>
      <p>— Tu parles d’un carnage, balbutié-je. Le gars qui a fait ça ne doit pas avoir les deltoïdes en cale sèche.</p>
      <p>— Ils étaient au moins plusieurs, assure la Guenille.</p>
      <p>Je m’abstiens de savourer son « au moins » pour donner du fil à ma curiosité.</p>
      <p>— C’est ton avis ?</p>
      <p>— Regarde : la demoiselle aussi a été assommée. Tu penses bien qu’un homme seul n’aurait pas pu estourbir Alfred et son employée, en pleine journée, sans que ça fasse du ramdam.</p>
      <p>— Pourquoi, en pleine journée ?</p>
      <p>Le Navré me désigne les deux victimes.</p>
      <p>— Vise : ils sont en tenue de travail, et Alfred fermait sa boutique à six heures.</p>
      <p>J’opine à tout va. D’ailleurs la concierge ne nous a-t-elle pas déclaré que vendredi soir, à l’arrivée de Berthe…</p>
      <p>— Je me demande ce qu’est devenue la mère Béru, réfléchis-je (peut-être par émulation, à cause des miroirs du magasin ?)</p>
      <p>— Tu crois qu’elle est concernée ?</p>
      <p>— Y a pas de raisons qu’elle n’ait plus reparu…</p>
      <p>— Bon Dieu, vise un peu, San-A. !</p>
      <p>Son index tremblant me désigne un sac à main posé sur la table basse supportant des revues.</p>
      <p>— Eh bien ?</p>
      <p>— Le sac de Berthe ! Je le reconnais, c’est ma femme et moi qui le lui avons offert pour son anniversaire…</p>
      <p>Il ouvre le réticule, une superbe pièce de maroquinerie, en matière plastique véritable imitant à ce point le croco qu’un caïman pleurerait en l’apercevant.</p>
      <p>— Tiens, bavoche le Postillonneur, qu’est-ce que je te disais : voici sa carte d’identité, sa savonnette particulière, son gant de toilette privé marqué à son initiale et les clés de son appartement !</p>
      <p>J’essaie de piger. Je parviens mal. J’ai beau frétiller des cellules, ma gamberge fait la toupie au bout d’un moment. On est vendredi, fin d’après-midi. Alfred et sa shampouineuse n’ont plus qu’une cliente lorsque Berthe radine. La concierge a parfaitement entendu le merlan déclarer « y me reste plus qu’une coupe et je boucle la cabane ». Berthe pénètre dans le salon… La porte se referme ! Pour la suite, mystère !</p>
      <p>— Dis donc, hésite le Lamentable, ça ne serait pas Berthe, par hasard…</p>
      <p>Il montre les deux assommés d’un hochement de tête avant de développer son hypothèse.</p>
      <p>— Alfred, tu le connais : c’est un rude lapin. Rien de détonnant qu’il saute sa petite assistante. Suppose que Berthe se soit aperçue de la chose et qu’elle pique une crise de jalousie ! Tu l’as jamais vue en furie, la Grosse ? Moi si : un vrai typhon ! Je me rappelle d’un jour ou elle a tout cassé dans un restaurant parce que Béru caressait la croupe de la serveuse ! Imagine que son tempérament de tigresse l’ait poussée à l’irréparable. Elle estourbit les deux coupables et se sauve !</p>
      <p>— Ensuite ? interrogé-je, les yeux perdus dans le vague.</p>
      <p>— Elle erre comme une âme en peine, lieucommunise Pinaud. Son courroux s’apaise. Réalisant l’horreur de son acte, la malheureuse…</p>
      <p>— Se jette dans la Seine ?</p>
      <p>— Par exemple…</p>
      <p>— Petit détail, objecté-je : cette tigresse en folie, son forfait accompli, aurait pris soin, en se sauvant, de fermer à clef la porte du salon ?</p>
      <p>— Pourquoi non, Antoine ? Dans son égarement, elle a pu éprouver le besoin de mettre un obstacle entre son forfait et l’extérieur ; en langage psychiatrique, cela s’appelle, je crois, un refus de l’acte…</p>
      <p>La perspective d’une Berthe assassine ne me botte pas.</p>
      <p>— La Baleine est une gaillarde, une sanguine, une forte en gueule, Pinuche. O.K. pour l’accès de jalousie. Mais c’est pas le genre d’ogresse qui se sauve et va voir au fond de la Seine si j’y suis. Et puis tu oublies qu’il y avait une cliente dans le magasin, lorsqu’elle s’est pointée.</p>
      <p>— La scène a pu avoir lieu après le départ de ladite cliente ?</p>
      <p>Je me penche sur le pauvre Alfred.</p>
      <p>— Sa vie ne tient plus qu’à un fil, dis-je. M’étonnerait qu’il soit transportable. Quant à sa shampouineuse, elle ne doit pas avoir de parents pour que personne ne se soit inquiété de son absence depuis six jours.</p>
      <p>Sur cette remarque, la lourde du magasin s’ouvre. Je crois qu’il s’agit de la police ; en fait une aimable dame d’âge mûr aux cheveux gris-bleu pénètre en souriant dans la boutique.</p>
      <p>— Messieurs dames, lance-t-elle à la ronde.</p>
      <p>Elle s’avance vers Alfred.</p>
      <p>— Enfin vous avez rouvert, gazouille l’arrivante, je me demandais où vous étiez passé ! Vous pourriez me prendre tout de suite pour un rinçage ?</p>
      <p>Un pas supplémentaire conjure sa myopie. Elle voit, n’en croit pas ses yeux, fait : « Mais, mais, mais », en croit ses yeux et s’abat sur le parquet.</p>
      <p>— Je pense qu’une des ambulances devra faire deux voyages, murmuré-je.</p>
      <empty-line/>
      <p>— Oh ! Oh ! lance une voix juvénile du haut d’un poirier. Nous levons la tête et apercevons Marie-Marie, à califourchon sur une branche.</p>
      <p>— Qu’est-ce que tu fiches, là-haut ? lui crié-je, comme s’il était raisonnable de poser une telle question à un enfant logé dans un poirier.</p>
      <p>— Je regarde venir ! répond l’Écureuil en achevant de haillonner son bloudjine au tronc rugueux de l’arbre.</p>
      <p>Une cabriole et elle est devant nous, essoufflée mais radieuse.</p>
      <p>— Votre vieille noix de Laronde est rentré, beurré comme une tartine y a seulement dix minutes, cafte l’espiègle. Je l’ai envoyé se plumer…</p>
      <p>— Et ton oncle ? m’enroué-je, redoutant un nouveau désastre.</p>
      <p>— Je l’ai mis sous clef pour éviter qu’il déconne !</p>
      <p>— Il s’est laissé faire ? s’étonne Pinuche.</p>
      <p>— Si vous croireriez que j’y ai demandé son avis, glousse l’impertinente.</p>
      <p>Elle glisse deux doigts dans la petite poche ventrale du bloudjine et en extrait une clé plate.</p>
      <p>— Tenez, chef, me dit-elle, mission terminée !</p>
      <p>— Mon Dieu, bêle Zébut, mais c’est la clé du sauna !</p>
      <p>— Tu l’as bouclé dans le sauna ? m’effaré-je.</p>
      <p>— Ben, je l’ai enfermé là où qu’il se trouvait !</p>
      <p>Misère ! Ça fait plus de quatre plombes que nous sommes partis !</p>
      <p>— Elle l’a tué ! s’enroue le vieux Crabe. Elle l’a tué ! Quatre heures dans une atmosphère à 90°, personne ne le supporterait.</p>
      <p>On ventraterre jusqu’à la fonderie. Pas un bruit, pas un son, toute vie est éteinte. Il ne doit subsister d’Alexandre-Benoît Bérurier qu’une flaque et un pyjama.</p>
      <p>En flageolant des phalangettes je déboutonne la porte. Décidément, c’est la journée des visions de cauchemar… Notre cher ex-Gros gît sur les lattes de bois, la bouche ouverte, les yeux ouverts, en chien de fusil. Le thermomètre marque cent degrés.</p>
      <p>— Vite ! fait Pinaud en posant son veston avant de franchir le seuil de l’enfer.</p>
      <p>On empoigne le Gros, on le sort de la chaudière. Dieu, qu’il est léger ! Une plume ! La douche crépite sur son corps fumant. Il ouvre un œil. Il nous sourit !</p>
      <p>— Je voudrais voir Berthe, fait-il dans un souffle.</p>
      <p>— Tu la reverras bientôt, promet-je impudemment, en formant des vœux pour que ce ne soit pas au ciel.</p>
      <p>— Où qu’elle est ?</p>
      <p>— Elle soigne ton copain Alfred qui a eu un accident.</p>
      <p>— De voiture ?</p>
      <p>— Non, il est tombé sur la tête !</p>
      <p>Nous admirons la constitution de ce vaillant Béru qui, après quelques deux cent cinquante minutes passées dans un creuset ardent, trouve le moyen de penser à sa femme et à l’amant d’icelle.</p>
      <p>— M’semble que je pourrai plus jamais remarcher, geint-il. Cette fois, chuchote notre infortuné compagnon, j’ai la silhouette Dachau, les gars. Si vous tousseriez un peu trop fort et que la fenêtre soye ouverte, vous entenderiez plus jamais causer de moi. Vous voulez bien me poser sur la bascule, qu’on susse à quoi s’en tenir ?…</p>
      <p>Nous souscrivons à sa requête.</p>
      <p>— Alors ? demande le gisant.</p>
      <p>— Cinquante-cinq kilos, annonce en bredouillant Pinaud. On ne doit pas pouvoir faire mieux dans le genre.</p>
      <p>Cette déclaration, loin d’affliger le malheureux, lui communique un regain d’énergie.</p>
      <p>— Cinquante-cinq kilos, murmure-t-il, mais alors, va falloir que je rengraisse.</p>
      <p>— En effet.</p>
      <p>— Donc, je peux me permettre un gueuleton à tout casser sans faillir à mon devoir ?</p>
      <p>— Tu y as droit ! Fais ton menu, Pinaud ira au pays chercher ce que tu désires…</p>
      <p>Une immense béatitude se lit aussitôt sur la frime ravagée du fakir.</p>
      <p>— Eh bien ? demande gentiment la Vieillasse en lui bassinant les tempes où perlent encore les ultimes gouttes de sueur.</p>
      <p>— Bouscule-moi pas : je pense, susurre le Désenflé d’une voix lointaine.</p>
      <p>Il remue faiblement les lèvres.</p>
      <p>— Pour commencer, avant toute chose, y me faudrait une bouteille de Muscadet bien frappée, annonce-t-il.</p>
      <p>— Tu l’auras, promet la Pinuche.</p>
      <p>— Ensuite, mon repas, je compte l’attaquer à la sournoise, dans le léger pour me réduquer les mandibules. Tiens, je démarrerais bien par une paire d’andouillettes…</p>
      <p>— D’accord.</p>
      <p>— Et puis tu ramèneras une choucroute garnie, Pinaud. Mais pas garnie façon petite bêcheuse, surtout ! Je vois du lard, beaucoup de lard, du fumé, du pas fumé, du demi-sel ; un jambonneau, aussi et surtout : bien gras.</p>
      <p>— Avec des francforts ?</p>
      <p>— Un chapelet complet, comme pour une neuvaine, mec ! Le reste du menu, je le laisse à ton espérience, mais une supposition que tu dénichasses une belle côte de bœuf, ce serait pas plus bête qu’aut’chose…</p>
      <p>Nous le portons sur son lit. Maintenant je sais qu’il passera à travers les barreaux ! Il convient donc de préserver cette marge de sécurité si rudement acquise.</p>
      <p>— Ne rapporte que la côte de bœuf, chuchoté-je à l’oreille de Pinuche.</p>
      <p>— Mais que dira-t-il ? s’inquiète le Trémoleur.</p>
      <p>— Rien, puisqu’il aura la bouche pleine.</p>
      <p>J’ajoute, pour calmer les scrupules du bonhomme :</p>
      <p>— Un trop gros repas, dans son état, pourrait avoir de funestes conséquences.</p>
      <p>Le bigophone grelotte. C’est le Vieux qui me rancarde à propos d’Alfred. Le pommadin vient d’être placé sous une tente à oxygène. On lui file du sérum et du raisin par tous les tuyaux pour essayer de le requinquer. Si dans 48 plombes il s’est cramponné, on se risquera à le trépaner. Le Raclé a filé une méchante armada de roycos sur cette affaire ; mais il exige qu’on s’embarque dare-dare pour l’Amérique du Sud, Béru, Marie-Marie et Bibi. Il sait que lorsque le Tout-maigre sera rendu à la vie civile il voudra revoir son équipière. On serait obligé de le mettre au parfum et, dès lors, fou d’anxiété, il deviendrait bon à nibe pour sa mission. Le plus sage est de lui préserver le mental en l’embarquant dès cette noye. Nos places sont retenues. On parachèvera son entraînement là-bas…</p>
      <p>À mon sens, la précaution est bonne.</p>
      <p>— Pinaud n’est pas du voyage ? m’enquiers-je.</p>
      <p>— Non, fait le Boss, tout compte fait je préfère le mettre également sur l’enquête du salon de coiffure car il offre l’avantage de parfaitement connaître les protagonistes de ce drame.</p>
      <p>Je toussote avant de déballer le plus gros.</p>
      <p>— Vous savez, monsieur le directeur, que Bérurier a encore perdu neuf kilos. Il peut désormais passer sans difficulté entre ces satanées cellules photo-électriques, si bien qu’il est superflu que nous nous encombrions de cette gosse.</p>
      <p>Une espèce de petit léopard fulgure dans la pièce. C’est Marie-Marie.</p>
      <p>Avant que j’aie eu le temps de la reconnaître, elle m’a déjà arraché l’appareil des mains.</p>
      <p>— C’t’un menteur, m’sieur ! clame le monstre. Mon onc’ a maigri, c’est vrai, seulement il est tellement ramolli qu’il pourrait pas traverser le terrain de foteballe de Savigny sans déclencher les signals électriques si on en mettrait seulement un à chaque bout. Non, croyez-moi : vous feriez une connerie en m’envoyant pas là-bas !</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE IV</p>
        <p>C’EST AU PIED DU MUR QU’ON VOIT LE COLIMAÇON</p>
      </title>
      <p>L’hacienda de don Enhespez, notre correspondant rondubrazien, est située à une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau, à une cinquantaine à reptation de serpent et à une soixantaine à marche de facteur rural de la base Santa-Maria Kestuféla.</p>
      <p>C’est un vaste domaine qui s’étend sur la rive opposée du lac Papabezpa, lequel aurait pu être le plus grand d’Europe s’il ne se trouvait en Amérique du Sud.</p>
      <p>Étrange homme en vérité que ce don Enhespez. Très grand, très maigre, très jaune de peau, très blanc de poil, très ridé de partout il fait penser, aux dires de Béru, à un serment de vigne. Vêtu d’un pantalon de velours et, comme l’a écrit Ponson du Terrail, d’une chemise de la même couleur, chaussé de bottes de gaucho — en accordéon — la taille ceinte d’une cartouchière aux incrustations de cuivre, le personnage a tout ce qu’il faut pour entrer dans la légende et y trouver une place assise.</p>
      <p>Je connais son curriculum dans les grandes lignes, comme disait un gars travaillant aux P. et T. En réalité don Enhespez est français. C’est un ancien bagnard expédié à Saint-Laurent-du-Maroni pour y purger vingt ans malgré ses protestations d’innocence. Comprenant que ça n’est pas avec une forte dose de sulfate de soude qu’il les purgerait, le bagnard préféra s’évader et atteignit sans trop d’encombres (la circulation à l’époque n’étant pas ce qu’elle est devenue, dirait Monseigneur Françaijevousai, l’homme au pif en forme de Bretagne), le Rondubraz. Pérégrinateur-né, il parvint jusqu’à San-Kriégar où il se plaça comme valet d’écurie dans ce domaine qui maintenant est le sien. À l’époque, la propriété appartenait à une riche vieille veuve du nom d’Isabelle Silroa-Savéssa y Godré, dont les aïeux, non seulement remontaient à Christophe Colomb, mais encore plus haut ! Histoire classique du plongeur devenant patron de l’hôtel. Notre ami s’embourba mémère, la réussit admirablement et la dame, les yeux cernés par la reconnaissance, le coucha sur son testament après l’avoir couché dans son plumezingue. Mais cette réussite sociale n’apaisa pas l’amertume de don Enhespez. Il refusait d’être un bagnard en rupture de bang et continua à distance de clamer son innocence, tante est si bien que le Vieux (encore jeune à l’époque), intéressé par son cas, se livra à une contre-enquête et démontra l’innocence de notre hôte. Réhabilitation, musique et morgues ! Entre les deux hommes, ce fut à la vie à la mort. Vous comprenez donc que nous possédons en don Enhespez un allié à toute épreuve. C’est pour vous démontrer la chose que je me suis permis ce bref résumé de sa vie. Ne m’en veuillez pas, j’agis pour votre bien.</p>
      <empty-line/>
      <p>Assis à califourchon sur une selle de cheval servant de tabouret, don Enhespez regarde évoluer le maigre Bérurier, quasiment nu dans un slip trop grand. La peau du Mastar fait des vagues. Il pend comme un pébroque à la renverse, le chéri. Fini son durillon de comptoir ! Envolé ses cuissots plantureux. Il ressemble désormais à un tube de pâte dentifrice vidé. Il a le dos arqué par la faiblesse, les oreilles trop grandes, le nez perdu dans un visage où s’obstinent des roseurs… Il se déplace en grand malade pour qui aller aux voitéres représente une traversée saharienne.</p>
      <p>— Eh bien, Pépère, l’encouragé-je : qu’attends-tu pour passer tes nouvelles fringues ?</p>
      <p>Béru hoche la tête.</p>
      <p>— Je veux bien que j’ai fondu, mais de là à entrer dans ce futal, mec… Même avec un chausse-pattes et de la vaseline j’y parviendrais pas !</p>
      <p>— Ce sont pourtant des vêtements à vos mesures, observe don Enhespez.</p>
      <p>— Allons, allons ! Les mesures d’un garçonnet, voui ! ronchonne le Transparent.</p>
      <p>Lentement il passe ses cannes dans le pantalon, remonte celui-ci et s’éberlue en constatant qu’il peut le fermer.</p>
      <p>— Calamitas, soupire-t-il, c’est donc si grave !</p>
      <p>Il secoue tristement la tête.</p>
      <p>— Je me remonterai jamais, gars. J’sus devenu de la graine de sana avec vos saunas.</p>
      <p>— Dis donc, Krackzek…</p>
      <p>— Moui ?</p>
      <p>— Bravo, ça vient ! le complimenté-je.</p>
      <p>— Oh, toi, y’a que le turbin qui t’intéresse, reproche le Déjeté. Ma santé, tu t’en balances éperdument ! Y en a qui feraient un geste, qui vous offriraient une petite boutanche d’huile de foie de morue pour vous requinquer ; mais tézigue, c’est malgache bonne eau ! Travail, famine, patrie, comme c’t’ordure de Dabe ! Ah, putasse, le jour que j’ai empreinté ce laissez-passer, j’eusse mieux fait de me plonger les paluches dans un bénitier plein d’acide sulfurique !</p>
      <p>Ses jérémiades irritent prodigieusement notre hôte, homme d’action avant tout.</p>
      <p>— C’est une pleureuse, votre collaborateur ! déclare sèchement don Enhespez. Vous espérez sérieusement qu’il peut entreprendre une mission aussi périlleuse ? Vous savez, mon vieux, que les Chinetoques de la base ne sont pas des plaisantins.</p>
      <p>Son mépris met l’ex-Gravos en rogne.</p>
      <p>— Ah ! vous, le cove-bois, je vous interdis de vous mêler de mes oignes, sinon je vais engraisser les lois de l’hospice-alité. Vos Chinois, j’en ai rien à branler et c’est pas encore z’eux qui me flanqueront la jaunisse !</p>
      <p>— Ils sont terribles, soupira don Enhespez. Depuis qu’ils ont sournoisement investi ce pays, tout a changé. Il y a dans l’air je ne sais quelle angoisse explosive. Les Rondubraziens n’osent plus se parler, chacun se croyant espionné par les autres. Notre gouvernement a peur. Il sait que, sous couvert d’accords industriels, il a introduit le loup dans la bergerie. Ces gens s’implantent, noyautent, contaminent. Si ça continue, d’ici deux ans le Rondubraz sera colonisé proprement. Et les Américains laissent faire ! On dirait qu’ils sont las d’assumer leur rôle à présent et qu’eux-mêmes sont touchés par le courant jaune. Un jour, il les entraînera…</p>
      <p>Ayant dit, don Enhespez se sert une coupe de Dom Pérignon.</p>
      <p>Interjection, l’accorte servante métisse de don Enhespez, pénètre dans la pièce et vient chuchoter quelque chose dans l’étagère à crayon de notre hôte.</p>
      <p>— Ah bien ! fait ce dernier.</p>
      <p>Et de nous annoncer :</p>
      <p>— Le maquilleur est ici, mon bon Krackzek. Interjection va vous conduire à la salle de bains où cet homme s’occupera de votre grimage.</p>
      <p>Béru sort sans trop rechigner, fasciné par le valseur de la servante.</p>
      <p>— Vous paraissez bien soucieux ? me demande Enhespez, en allumant un long cigare noir aussi odorant qu’un poste de police au moment où messieurs les poulagas se déchaussent pour s’oxygéner les durillons.</p>
      <p>Soucieux ! Admettez qu’il y a de quoi ! Nous voici au seuil de la grande aventure. Déjà la batterie attaque son roulement précédant le saut de la mort. Béru usurpant l’identité d’un Tchèque sans parler une broque de sa pseudo-langue maternelle (ce qui fait de lui, en quelque short, un Tchèque sans provisions), va se présenter dans le nid de guêpes bardé de clôtures électrifiées. Ce, en compagnie d’une innocente petite fille. À eux deux, ils vont risquer une partie sans précédent : ruiner tout le bénéfice de cette exploitation chinoise minutieusement réalisée. Et pendant que l’étrange couple tentera cette périlleuse mission, Alfred le merlan rend son âme pommadée à Dieu, en France cependant qu’on demeure sans la moindre nouvelle de la Baleine de ces messieurs ! Le plus pire, comme dit Béru, c’est que votre vaillant, votre fougueux, votre téméraire San-Antonio doit, en l’occurrence, se contenter d’un rôle aussi subal que terne, que dis-je, un rôle ! Un emploi. De régisseur. Il a juste le droit de frapper les trois coups et de « faire les rideaux ». Tout ça parce qu’un jour, un Béru plein de beaujolpif a cru bon de jouer les Bayard en apposant l’empreinte de ses francforts sur un document à pièce unique. Chaque fois que j’évoque son filoutage, je me dis que c’est bien fait pour ses pinceaux, tout ce qui arrive…</p>
      <p>Je m’arrache à ma songerie pour prendre en considération la remarque d’Enhespez.</p>
      <p>— Je le suis, cher monsieur, je le suis. Il m’est insupportable d’envoyer la petite fille dans cette galère.</p>
      <p>L’ancien bagnard vide sa coupe.</p>
      <p>— Je comprends ce que vous éprouvez, mais je ne suis pas de votre avis, commissaire.</p>
      <p>— Vraiment ?</p>
      <p>— Je pense que cette gosse constituera un bouclier. Elle donne une garantie d’authenticité au personnage de votre gars. Généralement, un type chargé d’une pareille mission ne prend pas ses auxiliaires à la maternelle ! Malgré leur méfiance, les Jaunes n’y verront que du bleu.</p>
      <p>Je salue la fine boutade d’un sourire. Peut-être a-t-il raison. Pourtant, je contre-objecte :</p>
      <p>— D’accord pour l’entrée en matière, mais songez à la conclusion. Le coup perpétré, en admettant qu’il réussisse, il va falloir les récupérer…</p>
      <p>— Votre plan a prévu cette phase de l’opération, riposte philosophiquement le maître de San Kriégar, pourquoi ne s’accomplirait-il pas de bout en bout ?</p>
      <p>— Tout de même, dis-je sourdement (bien que je jouisse parfaitement de mes facultés auditives), s’il arrivait quoi que ce soit à cette petite, je ne le supporterais pas.</p>
      <p>Un instant plus tard, Bérurier revient. Est-ce bien Béru, cet homme mince, au regard sombre, aux sourcils touffus, à la moustache en paquet de tabac ? Une balafre sillonne sa joue droite, une tache de vin marque son cou. Il a le cheveu plus fourni et châtain clair. Bref, il est devenu Krackzek, le gus intercepté par nos services.</p>
      <p>— Et commak, mec ? se marre le Diminué, est-ce que je conserve tout mon sexe à pile ?</p>
      <p>— Il est décuplé, le rassuré-je. S’il y a des Chinoises dans le camp, elles vont instituer le numéro d’appel pour obtenir tes faveurs.</p>
      <p>— Maintenant, tranche don Enhespez, passons dans mon bureau afin que nous fassions le point avant le déclenchement de l’opération.</p>
      <p>Son burlingue est une vaste pièce aux murs revêtus de bambou. Une photographie en couleurs du maréchal de Gaulle trône en bonne place. Ce n’est pas par erreur que je parle du « maréchalat<a l:href="#n_5" type="note">[5]</a> » de de Gaulle. Don Enhespez voue au président-directeur général une telle admiration, qu’il a remplacé sur la photo les deux chétives étoiles du boss par une superbe constellation. Je suppose que cette profonde vénération résulte du grand âge de notre hôte et du fait qu’il vit à quelque huit mille kilomètres de l’amère patrie. Mais passons.</p>
      <p>— Mettez-vous dans le fauteuil, commissaire, dit-il, vous présiderez !</p>
      <p>Les bonshommes, y peuvent pas se départir de leurs présidenceries. C’est toujours embusqué dans leurs faits et gestes, cette notion hiérarchique de la sonnette et de la carafe de flotte. Du discours surtout ! De l’emphase. Les hommes, ils ont moins besoin de présider que d’être présidés. Avoir quelqu’un à applaudir, à jalouser, à critiquer, à élire et à supporter. Pouvoir lancer au creux d’une phrase, mine de rien : « Comme me disait l’autre jour le président Dugenou… » Vous le constatez une fois de plus : à partir de trois gus, faut une présidence. Un qui laséancétouverte à tout va. Un qui jedonnelaparole. Un qui ordredujoure. Un qui mesdamesmessieuse. Président des petits ramoneurs du Haut Var, des blanchisseurs d’Abidjan, des cocus du Seizième, des constipés de France, des endeuillés du slip, des collectionneurs de véroles, des raies publiques, de la chambre des pères, de la chambre des pairs et de la chambre des paires (de choses).</p>
      <p>— Je n’en ferai rien, me récusé-je. J’assurerai si vous le permettez la vice-présidence tandis que Bérurier s’occupera du secrétariat général.</p>
      <p>Don Enhespez sourcille, mais ne riposte pas.</p>
      <p>— Je propose de procéder à une analyse complète de la conjoncture, déclare-t-il. Commissaire, nous vous écoutons.</p>
      <p>Bravo, me v’là rapporteur. Je décide de me détendre un peu le mental en m’offrant une petite parodie de conseil of administration.</p>
      <p>— Messieurs, déclaré-je, examinons préalablement les faits. Jusqu’à ces dernières années, le Rondubraz était considéré comme étant une petite nation plutôt déshéritée du continent sud-américain. Mais, voici cinq ans, deux ingénieurs français : M. Clovis Racheinbaum et Jules Kliktomops découvrirent un important gisement de sulfocradingue dans la région de Santa-Maria Kestuféla.</p>
      <p>Je me toussote dans le creux de la pogne ainsi que se doit de le faire un orateur pour montrer à son auditoire qu’il se surmène les muqueuses.</p>
      <p>— Ce qu’est le sulfocradingue, messieurs, est-il besoin de le préciser ? Ce minerai récemment expérimenté dans la recherche nucléaire, et dont la rareté fait peine à voir, constitue un élément primordial de décafouillage inducteur dans la fabrication de la bombe H 2S. En résumé, il est absolument certain que la nation possédant une certaine réserve de sulfocradingue se hissera rapidement à la première place dans le domaine nucléaire. Est-ce clair ?</p>
      <p>Ils opinent avec la gravité souhaitée.</p>
      <p>— Parfait, ponctué-je. Lorsque les deux géologues français firent cette découverte, ils en informèrent notre gouvernement, lequel prit aussitôt contact avec le gouvernement rondubrazien afin de lui proposer une exploitation commune du gisement. Alors que les pourparlers prenaient un tour favorable, le gouvernement de ce pays fut renversé et le parti socialo-hystérico-moleté s’empara du pouvoir.</p>
      <p>— Hélas, hélas, hélas, soupire don Enhespez qui a des lettres.</p>
      <p>Je continue en montant la voix car Bérurier paraît s’assoupir.</p>
      <p>— Les pourparlers avec notre vaillant pays venu du fond des âges, fort de quatorze siècles de grandeur et si sublimement personnifié par cet instrument du destin que fut le général de Gaulle…</p>
      <p>Un bruit de fuite. C’est Enhespez qui pleure sur le parquet.</p>
      <p>— Les pourparlers avec notre pays furent rompus, reprends-je. Et le nouveau régime se tourna dès lors vers la Chine. Si bien qu’à l’heure où je parle, ce sont les Chinois qui extrayent le sulfocradingue. Comme le soulignait si pertinemment le président Enhespez il y a un instant au plus : les Américains sont au courant du fait mais ne font rien pour enrayer ce stockage d’une matière minérale propre à faire sauter la planète qui l’a engendrée. La Russie a bien tenté quelques discrets coups de main sur la base : las, ceux-ci furent annihilés par les mesures de protection chinoises. Ce que voyant, la France éternelle, consciente de sa responsabilité, prit la décision de détruire le sulfocradingue déjà extrait du sol rondubrazien. Les circonstances allaient nous aider dans une certaine mesure, en ce sens que la base de Santa-Maria Kestuféla a besoin de techniciens pour le raffinement du sulfocradingue. Je m’explique, et si je me trompe, arrêtez-moi ! Ce minerai, vous le savez sans doute, se présente sous une forme quasi liquide, dans le genre du mercure. Il se trouve pris dans une gangue de silicose-pourneriendyr qui le maintient sous sa forme liquide en le mettant à l’abri de l’oxygène ; car, messieurs, le sulfocradingue présente la particularité de se transformer en gaz au contact de l’oxygène perdant de ce fait ses propriétés décafouilleuses-inductrices. Rares sont les spécialistes capables de l’extraire correctement de la roche dont il est prisonnier. Or, rappelons-nous qu’un gramme de sulfocradingue est généralement au cœur d’un bloc pesant entre trois et cinq cents kilos, ce qui rend son stockage à l’état brut extrêmement difficile. Selon nos renseignements, les Chinois essaient de le récupérer au fur et à mesure de son extraction, mais la pénurie de techniciens fait que le stockage de la matière brute est plus rapide que celui de la matière purifiée. D’où nécessité pour eux de recruter de la main-d’œuvre étrangère. Un certain Krackzek, sujet d’origine tchèque, mais qui vit en France fut contacté récemment. Il accepta les propositions qui lui furent faites, mais nos services eurent vent de la chose et, à la suite d’une discrète opération, nous interceptâmes et l’homme et le document l’accréditant auprès de la base.</p>
      <p>Je cherche de quoi étancher ma soif. Mon hôte comprend mon regard déshydraté et me sert un bourbon carabiné. Bérurier bâille bruyamment.</p>
      <p>— Tout ça, on le savait gros mot seau d’eau, dit-il en se fourbissant les orbites pour se dépêtrer la somnolence.</p>
      <p>— Il est utile de le rappeler afin que tout soit bien clair, tranché-je<a l:href="#n_6" type="note">[6]</a>.</p>
      <p>J’écluse un certain volume d’alcool sobrement additionnée d’eau gazeuse.</p>
      <p>— Le génial inspecteur Bérurier, ici présent, se porta volontaire et le voici donc à pied d’œuvre. Comment se présente le coup de main et en quoi consiste-t-il ? Nous allons tâcher à l’établir. Pour dire vrai, il se présente assez mal. Certes, Bérurier a en main une sorte de sésame qui va lui permettre l’accès de la base, seulement il ne parle pas un mot tchèque (qui est officiellement sa langue maternelle), et il ne connaît rien de l’extraction du sulfocradingue. Pour que sa mission réussisse, il convient qu’elle s’accomplisse dans le plus bref délai. Béru arrivera donc au camp en fin de journée, et prétextera une grande fatigue consécutive au voyage, ce qui lui épargnera d’aborder immédiatement les questions techniques dont il ignore tout. De plus, étant accompagné de Marie-Marie, il aura un bon motif pour ne s’occuper que de leur installation.</p>
      <p>J’ouvre une trousse de cuir et y cueille un gros bouton noir.</p>
      <p>— Ce bouton est en réalité un petit poste émetteur capable de retransmettre tous les sons dans un rayon de deux kilomètres. Déguisé en pêcheur, sur le lac Papabezpa, je pourrai donc suivre le déroulement des opérations. En quoi consisteront-elles ?</p>
      <p>Je déroule le plan de la base remis par le Vieux.</p>
      <p>— Ici, l’immense entrepôt où l’on accumule le minerai brut. Là, l’atelier de raffinage. Tout autour, les bâtiments d’habitation, cantines, etc. Au centre, une construction octogonale, sans autre ouverture que la porte. C’est le saint des saints, l’endroit où est entreposé le sulfocradingue à l’état pur. Selon nos estimations, il y en a environ huit cents grammes, ce qui est peu lorsqu’il s’agit de pommes de terre, mais extravagant quand il est question d’une matière dont la puissance décafouilleuse-inductrice est de trois goménol-privatifs par milligramme. Au milieu de cette construction, un coffre-fort au-dessus duquel une couronne de cellules photo-électriques espacées l’une de l’autre de 38 centimètres constitue une barrière difficilement franchissable. Le poste est plein de gardes vigilants, armés et prêts à faire feu à la plus légère alerte.</p>
      <p>Je puise une seconde fois dans ma trousse de cuir.</p>
      <p>— Voici deux berlingots, Béru, dis-je en les déposant sur la table de non-travail (car il n’écrit jamais) de don Enhespez. Si tu parviens à briser l’un d’eux dans le poste avant que les argousins défouraillent, ils s’endormiront en un peu moins de deux secondes pour une durée variant de vingt à trente minutes. Évidemment il faudra que tu sois immunisé contre ce produit hypnotique… La seule chose que nos laboratoires aient à te proposer, la voici…</p>
      <p>Je sors de ma pochette miracle deux petites boules de verre percées de minuscules trous, et serties dans une petite gaine caoutchoutée.</p>
      <p>— Faudra te filer ça dans les narines et te foutre de l’albuplast sur la bouche de façon à être bien certain de ne respirer qu’avec le pif, vu ?</p>
      <p>— Banco ! grogne le funambule.</p>
      <p>— Si tu parviens à endormir le poste, à passer à travers les rayons lumineux et à ouvrir le coffiot, enchaîné-je, il te suffira de briser les éprouvettes de verre placées sur le rayon pour que le sulfocradingue s’évapore au contact de l’air. Ensuite de quoi, la petite et toi quitterez immédiatement la base.</p>
      <p>J’ajoute, d’une voix blessée :</p>
      <p>— Si vous le pouvez…</p>
      <p>Un silence suit. C’est encore le gars Mézigue, enfant choyé de Félicie qui le rompt.</p>
      <p>— Le Vieux pense que la gosse devra tenter d’ouvrir le coffre toute seule, Gros. Mais je compte sur ta dignité d’homme pour que tu agisses en personne, mon pote. Marie-Marie ne doit te servir que de couverture. Elle est chargée d’endormir les soupçons, un point c’est tout !</p>
      <p>— Cause toujours et bois de l’eau fraîche, comme disait mémé, lance l’infernale fillette en sautant par la fenêtre ouverte. Une fois qu’on sera dans la place, Tonton et moi on fera bien ce qu’on voudra, hein, m’n’onc’ ?</p>
      <p>— Ainsi tu nous espionnais ?</p>
      <p>— Non, je cueillais des fleurs sous la fenêtre…</p>
      <p>Elle dégage un bouquet qu’elle tenait caché dans son dos.</p>
      <p>— Vise un peu si qu’elles sont baths, tonton !</p>
      <p>— Mes orchidées ! beugle don Enhespez ! Mes orchidées royales ! Elle a coupé mes orchidées royales !</p>
      <p>Il manque d’air, le vieux bagnard. Paraît que c’est son vice, la culture de l’orchidée, il venait de mettre au point une nouvelle espèce qu’il comptait offrir à la reine Yvonne lors de son prochain voyage en France ! Il sanglote sur les fleurs coupées. Il injurie Marie-Marie ! La traite de vandale, de fléau, d’Attila, de profane, d’orchidéicide ! La môme, ulcérée, finit par lui flanquer son précieux bouquet sur les genoux en clamant de sa voix de girouette :</p>
      <p>— Oh, mince, râlez pas si fort, c’est jamais qu’d’ l’herbe, non ! Viens, m’n’onc, allons chez les Chinois, je parie qu’on se marrera mieux qu’ici !</p>
      <p>Hagard, le maître de San Kriégar sort sans crier gare.</p>
      <p>Je le laisse vaquer avec indifférence. J’ai — hélas — d’autres soucis en tronche que les orchidées royales.</p>
      <p>— Premier problo à résoudre, dis-je. Planquer ces différents instruments, pour le bouton émetteur, c’est fastoche : on va le coudre à ton veston. Mais les berlingots et les boules nasales ? Car il n’est pas exclu qu’on vous fouille à l’arrivée…</p>
      <p>— Oh, dis, nous z’en fais pas des bidons, glousse la pseudo-Natacha. Les boules de verre on va les mettre à la place des yeux de ma poupée, et les berlingots, je vas les placer dans la boîte de bonbons que vot’ patron m’a z’offert. Bougez pas, je fonce chercher Catherine dans ma chambre et on y changera ses mirettes !</p>
      <p>Des ondes joyeuses flottent encore dans la pièce quand la môme a disparu…</p>
      <p>— Elle est sidérante, ta nièce, Gros, déclaré-je. Franchement, je n’ai jamais encore rencontré une enfant pareille !</p>
      <p>Sa Majesté prend une attitude dégagée.</p>
      <p>— Ouais, je sais, dit-elle, du côté à Berthe, y sont presque aussi intelligents que chez les Bérurier.</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE V</p>
        <p>TRAVAIL AVEC ET SANS FILET</p>
      </title>
      <p>Les eaux du lac Papabezpa étincellent autant que le filet de pêche qui me sert d’alibi et que je remonte fréquemment avec l’aide du señor Tassiepa Sanchez, le majordame<a l:href="#n_7" type="note">[7]</a> de don Enhespez. Sanchez est un métis à la voix frêle en qui, selon mon hôte, je puis avoir toute confiance.</p>
      <p>Le filet, si j’ose dire, nous sert de paravent. Hélas, l’ironie du sort veut que ça biche à tout berzingue et le poiscaille s’accumuloncèle dans le fond plat de notre barlu. La vraie pêche miraculeuse, mes drôles ! Je passerais un contrat avec Amieux, ma fortune serait faite. Au loin, posés sur l’horizon, se découpent les miradors de la base Chinetoque.</p>
      <p>De temps à autre je tripatouille les boutons de mon poste récepteur planqué dans ma musette afin de vérifier si le ci-devant Gros et sa petite peste de nièce radinent à la base. Mais mon appareil demeure désespérément muet.</p>
      <p>Devant ma mine allongée, Tassiepa Sanchez débite des paroles réconfortantes.</p>
      <p>— Ils ne peuvent être encore arrivés, affirme-t-il. Rendez-vous compte que le maître les a conduits jusqu’à la gare de Tumarkonu pour qu’ils prennent le train jusqu’à Santa-Maria Kestuféla où ils doivent descendre comme des gens arrivant de Graduronz, la capitale. Les taxis sont rares à Santa-Maria Kestuféla. Ils…</p>
      <p>Je lui fais signe de la boucler. Un grésillement perdu dans des éloignements sidéraux retentit. Je règle le frémisseur à basse combustion de mon poste et l’organe de Marie-Marie me parvient, haché et faible ; mais l’écoute s’améliore de seconde en seconde.</p>
      <p>— À quoi qu’tu penses, tonton ?</p>
      <p>— Je réfléchis, rétorque l’organe de l’inconsistant.</p>
      <p>— À quoi ? insiste la môme.</p>
      <p>— À ce qu’on peut bien bouffer chez ces Chinois. Je sens qu’on va se farcir du riz à l’eau. Ces gus, je les connais : y se nourrissent d’un courant d’air…</p>
      <p>En toile de fond, je décèle le ronron d’un moteur.</p>
      <p>— Je crois qu’on arrive, fait Marie-Marie. Oh dis donc, ça n’a pas l’air marrant comme coin !</p>
      <p>— Tu parles, maussade le Maigre, c’est pas le clube Méditerranée.</p>
      <p>— Y conduit comme un connard, ce pèlerin ! fulmine Marie-Marie, v’là que je m’ai cogné le front contre la vit’. J’ai pas une bosse, dis, m’n’onc ?</p>
      <p>— C’est rien, indifférence Béru. Un peu de maintien, môme, nous v’là sur le chantier de naguère !</p>
      <p>Un bref silence. Un bruit de portière ouverte. Une voix zézayante dit des trucs en espagnol, une autre y répond. Formalités entre le conducteur du taxi et une sentinelle chinoise, je suppose. Ça s’anime.</p>
      <p>— Quoi t’est-ce ? demande Alexandre-Benoît. Faut qu’on descende ici ? Le taxi peut pas pénétrer dans le camp ? Mince, se farcir la traversée de c’t’esplanade en plein soleil, c’est joyce ! Je croyais en être quitte avec les séances de sauna.</p>
      <p>Il bougonne. En arrière-fond, les voix continuent de jacasser.</p>
      <p>Je l’entends souffler un bout de temps. Des martèlements de pas cadencés retentissent.</p>
      <p>— Allez pas si vite, quoi, bon Dieu ! proteste Marie-Marie… J’ai pas des bottes de cellier comme Barbe-bleue, moi !<a l:href="#n_8" type="note">[8]</a></p>
      <p>Enfin on doit atteindre un poste de garde. Une nouvelle voix, plus sèche, plus autoritaire que les précédentes, éclate brusquement. Cette voix s’exprime en anglais.</p>
      <p>— Scoue-mi, my lord, bredouille Béru, mais je ne me pique pas anglais. Je pique franche on lit. A capito ?</p>
      <p><emphasis>— Come with me !</emphasis> rétorque la voix.</p>
      <p>— Pas mal et vous, my lord ? répond le Mastar à tout hasard.</p>
      <p>Ça déambule un moment sur une surface cimentée. Des portes s’ouvrent. Des voix échangent des trucs en chinois.</p>
      <p>Accroupi au fond de sa barque, votre San-A. a le battant qui se trémousse, mes chéries. Cette fois c’est parti : mes deux lascars sont dans le guêpier.</p>
      <p>— Vous êtes monsieur Krackzek ? module un organe doucereux.</p>
      <p>— Parfaitement, mon général, répond Bérurier.</p>
      <p>— Je ne suis pas général, affirme l’interlocuteur. Ici il n’y a aucun militaire, cher monsieur. Nous sommes de simples techniciens chinois au service du gouvernement de ce pays.</p>
      <p>— Mande pardon, bredouille Pépère, je m’ai mépris, vu que vous êtes en bleu de travail.</p>
      <p>— Vous avez votre sauf-conduit ?</p>
      <p>— Le v’là, mon technicien !</p>
      <p>Un blanc. Le chef de camp doit étudier le document.</p>
      <p>— Qui est cette enfant ? demande-t-il.</p>
      <p>— C’est ma fille, Natacha, mon technicien. Sa pauv’ maman est morte, elle a plus que moi z’au monde, et moi je n’ai plus qu’elle. J’ai pas pu me résolver à la laisser. Si vous n’y verriez pas d’inconvénient, j’aimerais la garder avec moi. Turellement vous me déféquerez sa nourriture de mon traitement.</p>
      <p>— Ici on travaille, déclare l’autre, chacun doit laisser sa vie de famille au-dehors !</p>
      <p>Sa voix a gardé la même douceur vénéneuse, et pourtant, malgré l’imperfection de l’audition, je sens qu’elle appartient à un homme impitoyable.</p>
      <p>Seulement, bien que provisoirement squelettique, Béru ne s’en laisse pas imposer.</p>
      <p>— Écoutez, mon technicien, fait-il posément, confondons pas vérole et chaude-pelisse. Si je suis devenu un des meilleurs espécilistes mondiaux du sulfocradingue c’est pour c’t’enfant. Sans elle, j’sus bon à nibe.</p>
      <p>— Que signifie cette expression ? s’inquiète le Chinois chef.</p>
      <p>— C’est un mot tchèque, tranche le Péremptoire. Il veut dire que si j’ai pas ma petite Natacha près de moi, je peux pas travailler.</p>
      <p>La gosse intervient.</p>
      <p>— Vous savez, m’sieur : j’sus pas encombrante ; pourvu que vous m’laissiez jouer avec ma poupée, je dérange personne.</p>
      <p>— Nous verrons, élude le haut personnage de son ton de sacristain enrhumé. Il paraît que vous parvenez à extraire jusqu’à un décigramme par jour, monsieur Krackzek ?</p>
      <p>— Pff, vous rigolez, mon technicien ! Y a même des fois j’arrive à cent milligrammes ! Mais je vous prie de croire qu’à la fin de la journée j’ai la crampe du collégien dans le poignet.</p>
      <p>— Quelle méthode utilisez-vous ?</p>
      <p>— Beûh, la méthode Prévots-Delaunay, de préférence.</p>
      <p>— Je ne connais pas.</p>
      <p>— Parce que c’est tout récent.</p>
      <p>— Il s’agit d’un procédé plus rapide ?</p>
      <p>— Aucune comparaison, mon technicien. Je connais aussi la méthode Bougnazal, mais à mon avis elle est trop salissante. Maintenant, si vous voudriez bien me faire conduire à mes appartements, ce voyage m’a vanné.</p>
      <p>— Je pense que vous nous donnerez dès ce soir un petit échantillon de votre savoir, monsieur Krackzek ?</p>
      <p>— Et puis quoi encore, fulmine Béru, faudra p’t’être que je vous fasse la tambouille et que je repeigne la niche à Médor, non ? Je gélatine des cannes, moi, et tout ce que je peux vous démontrer avant demain matin c’est la manière que je roupille.</p>
      <p>— Très bien, se soumet l’autre. Nous attaquerons demain à la première heure. Je vous laisse vous installer.</p>
      <p>Le technicien-chef s’adresse à l’un de ses sbires et lui ordonne :</p>
      <p>— Ton ri ki kui se ra trô bou yi !</p>
      <p>Ce qui, les chinétologues vous le confirmeront, signifie : « Conduisez cet homme au bâtiment 14 bis. »</p>
      <p>Je les entends déambuler.</p>
      <p>Tassiepa Sanchez cligne de l’œil.</p>
      <p>— Jusque-là ça ne se passe pas trop mal, fait-il en espagnol.</p>
      <p>Bien que je ne comprenne pas cette langue, je lui réponds par un prudent :</p>
      <p>— Attendons la suite !</p>
      <p>Nous rehissons le filet. Il est bourré de fretin. On en a jusqu’aux genoux, de la friture. Je vais renifler la marée dieppoise pendant une semaine. C’est toujours un peu ridicule, la vie. Dans les instants les plus graves, les détails cocasses viennent vous perturber l’épopée. Je me rappelle, une des premières filles que j’ai sortie pour lui raconter ma flamme avec ce qui s’ensuit, je l’ai drivée par une belle nuit sans lune dans un square et c’est sur un banc que je me la suis extasiée. Je sentais bien que le banc poissait. Je me disais : c’est la rosée ! Manque de bol, c’était de la peinture fraîche. Quand on s’est retrouvé dans les lumières, on pouvait récapituler les péripéties de nos ébats sur nos fringues. Elle et moi ça commençait par de sages rayures en travers à l’endroit de nos dargifs. Ensuite, les rayures se trouvaient dans le sens de la longueur. Tout le long de son dos pour la môme, aux genoux et aux coudes pour mézigue.</p>
      <p>On ne s’en est pas gaffé tout de suite ; seulement à la brasserie où on se remettait d’équerre avec une menthe-limonade. Tous les consommateurs se boyautaient… Ça m’a retiré instantanément l’amour que j’avais d’elle.</p>
      <p>Pour vous dire, ces poissons, ils me souillent l’anxiété. Ça cloaque contre mes jambes. Ça visqueuse, ça frétille. J’arrive pas à me concentrer sur l’écoute de mon émetteur.</p>
      <p>Et pourtant, mes gueux, la partie qui se joue est fantastique, non ? J’imagine la gamine et l’amaigri dans ce camp bardeleudo-électrifico-miradoré, si inconscients du danger que la tranquillité de leurs voix me met la larme aux cils. Ils sont dans une poudrière, en train de jouer avec des allumettes comme on se paye un pique-nique sur les bords de l’Oise.</p>
      <p>— Eh ben, dis donc, p’pa, c’est pas jojo comme crèche ! s’exclame la mignonne.</p>
      <p>— Écrase, gosse ! enjoint le ci-devant Dodu. Ici c’est motus et vivendi.</p>
      <p>Je devine à un froissement d’étoffe qu’il a un geste rond pour signaler à sa pseudo-fille que des micros perfides doivent être planqués dans leur logement.</p>
      <p>— Si que j’allais jouer, p’pa ? dit miss Tresses d’un ton dégagé, mais où percent ses intentions pour qui les connaît.</p>
      <p>— Va, murmure le Mastar. Mais reste à promiscuité, Natacha, j’irai te rejoindre dans quèques minutes pour faire un peu de footinge, que ce long voyage m’a quasiment noué les muscs. Je déballe nos valoches, ma poule, et j’sus t’à toi.</p>
      <p>— Je prends ma poupée ! avertit Marie-Marie.</p>
      <p>— Jockey ! Mais la chahute pas trop, qu’elle est fragile !</p>
      <p>Des pas, encore… Rien n’est plus fastidieux que cette attente. Il leur faut le temps de se repérer, de piger la topographie du camp, d’échafauder un plan de fuite. Quel dommage que notre liaison soit à sens unique ! Je peux entendre le gars Béru, mais lui, hélas, est absolument coupé de moi. Impossible donc de lui donner des directives… Je regarde ma montre de plongée. Elle indique six plombes moins une. Le moment est venu de filer, selon nos conventions (collectives) un coup de walkie-talkie à don Enhespez. J’abandonne l’écoute du Mastar pour dégager l’antenne de mon second appareil. Un léger sifflement susurre sa note continue.</p>
      <p>— Ici oiseau migrateur, vous m’entendez ?</p>
      <p>Je répète à quatre reprises ma phrase de code. Enfin le sifflement cesse.</p>
      <p>— Je vous reçois parfaitement, répond la voix cavernée de notre hôte.</p>
      <p>— Les passereaux sont dans leur cage. Ils ont l’air de s’y plaire. Prenez l’écoute tous les quarts d’heure.</p>
      <p>— Entendu…</p>
      <p>Silence. Cette brève communication m’a calmé les nerfs. Je sais qu’au domaine de San Kriégar le dispositif de récupération est en place. Une jeep tout-terrain bourrée de mitraillettes pour une récupération en catastrophe par terre ; une vedette automobile, également riche en armes à feu, dans l’hypothèse d’une récupération par eau. Il y a même, sur l’esplanade de l’hacienda, un petit hélicoptère peint en jaune dont l’exploitant agricole se sert pour pulvériser de l’insecticide sur ses centaines d’hectares de fromtobock<a l:href="#n_9" type="note">[9]</a>. Une vraie mobilisation, comme vous pouvez voir. Au moment du sauve-qui-peut, Béru commentera sa fuite, et d’après ses indications nous volerons à la rescousse.</p>
      <p>— Attention ! murmure Tassiepa Sanchez.</p>
      <p>Il me désigne une petite embarcation en forme de pirogue qui se dirige vers nous. Deux hommes au torse nu, à la peau cuivrée, aux cheveux huileux, se tiennent debout dans l’embarcation. Ils ont une pagaie dans les mains et un anneau d’or à l’oreille droite.</p>
      <p>— Ce sont des Indiens Ifoti, me chuchote Sanchez. Ces gens sont des pêcheurs très doux, mais très bavards, contrairement aux Indiens Ifotipa qui eux sont des chasseurs silencieux et cruels.</p>
      <p>Effectivement, comme pour corroborer ces dires, la pirogue des deux Ifoti s’arrête près de notre barque et ses occupants se mettent à nous parler en dialecte du cru et en gesticulant. Heureusement que mes instruments de phonie sont planqués sous des toiles car ils pourraient éveiller leur curiosité.</p>
      <p>Ça jacasse, jacasse, jacasse. Je commence à choper des fourmis dans les entonnoirs. Tassiepa Sanchez leur fait la causette abondamment en distribuant des sourires. Sans doute est-il sensible aux muscles qu’on voit frémir sous la peau des deux costauds ? Vu que je ne pige que pouic à leurs salades, je m’abstiens de me manifester, mais je roule des gobilles féroces à mon camarade. Rendez-vous compte qu’il se passe des choses capitales au camp et qu’il m’est impossible de les écouter. La palabre dure un bon quart d’heure. J’ai les doigts tout blancs à force de crisper ma main sur le rebord de mon banc. Enfin, les deux piroguiers nous saluent et se mettent à pagayer après avoir foutu la pagaye à notre bord.</p>
      <p>— Mais, putain d’Adèle, que nous voulaient-ils ? demandé-je à ma petite camarade.</p>
      <p>Il hausse les épaules.</p>
      <p>— Rien de particulier. Ils s’intéressent à tout. Ils voulaient connaître la puissance de notre moteur, qui vous étiez, la quantité des poissons que nous avons déjà sortis, ce sont des enfants.</p>
      <p>Je bitoune mon récepteur. Pile je tombe sur la voix grumeleuse du précédent Gros.</p>
      <p>— Non, et non et non ! fulmine-t-il. Si tu n’obéis pas je te file une fessée, t’entends, dis, pie-borgne !</p>
      <p>— T’étrangue pas, tonton, riposte miss Tresses. On a beau z’être au milieu de l’esplanade, tes petits copains chinois pourraient t’entendre et se met’ à chinoiser ! C’est à moi que le Grand Patron a confié le boulot et c’est moi que je le ferai. Manche comme t’es, recta tu leur déclencherais le signal !</p>
      <p>— Soye polie, eh, frontée ! rugit le Gros, oublille pas que si j’sus pas ton père j’sus tout de même ton oncle !</p>
      <p>— Continue de me faire tarter, et justement je vais aller leur causer que t’es mon onc’.</p>
      <p>Pour la première fois, le Déventré pense à son micro et s’adresse à moi directement.</p>
      <p>— T’entends comment elle comporte, cette teigne, dis, San-A. ! Un vrai choléra. Ah ! misère de mes deux, quelle idée qui vous a pris de me cloquer cette mistoune comme équipière ! Bouge pas, ma fille (enchaîne le cher homme) qu’on sorte d’ici et je te vais faire fumer le dargeot pour t’apprendre d’obéir. Qu’est-ce qu’y a passé par la tronche, à ma Berthy, pour qu’elle se mêlasse de recueillir une greluse pareille ! Ah ! mon papa avait raison quand il disait : « Fais du bien à un vilain et y t’ch… dans la main ! »</p>
      <p>Sa colère le fait tousser. Il apoplexique un grand coup, ce qui fait danser le bouton-micro. Puis il se ramone les intérieurs.</p>
      <p>— Bon, fait la sempiternelle gamine, t’as vidé ta crise, tonton ? Alors écoute bien ce que je vais t’dire. Et toi aussi, Antoine ! aboie-t-elle en approchant sa bouche du bouton (je le suppose étant donné l’intensité du son). Pendant que m’n’onc’ déballait not’ valise, je m’ai promenée dans le camp. Faut que je vous dise, ces Chinetoques, y sont très gentils, très corrects. Pas un qui s’est permis un geste déplacé envers mon égard. Je m’ai amusée un peu partout, mine de rien et je suis même t’été jusqu’à la salle du cof’. Y sont seulement quatre là-dedans, et y jouent avec des petits bâtons. Y m’ont fait signe de sortir, mais gentiment, sans se fâcher. Je peux donc me permet’ d’y retourner et de casser les berlingots. Alors que si tonton irait, y se ferait virer d’emblée, non ? Quand y roupilleront j’irai m’occuper du cof’ tandis que tonton fera le 22. Supposez que j’arrive pas à l’ouvrir, y sera toujours temps qu’m’n’onc’ s’y mette, en supposant qu’y soye plus futé que moi, ce dont ça m’étonnerait.</p>
      <p>— Marie-Marie ! grondaille Béru, respecte mes cheveux clairsemés, je te prie !</p>
      <p>La Jehanne Hachette des messageries Poulagas n’a cure (comme on dit à Évian) de cette protestation. Son plan d’action la survolte. Elle babille à propos de ce coup de force insensé, comme elle organiserait une partie de marelle dans une cour de récréation.</p>
      <p>— Si j’ouv’ le cof’, dare-dare je débouche les flacons et je me barre. Le seul truc que tonton doit s’occuper, c’est du moment qu’on se cassera.</p>
      <p>Béru toussote.</p>
      <p>— Dans le fond, ma gosse, approuve-t-il, ça me paraît se défendre, ton petit micmac. J’espère dans tous les cas que tu sauras ouvrir ce coffiot, autrement sinon je me pointerai. Pour en ce qui concerne la fuite, j’ai déjà pris mes dispositifs, tu m’esgourdes, San-A. ? V’là le labeur : derrière la carrière où qu’on extrapole le sulfocradingue, le camp est bordé par un ruisseau. À c’t’endroit, y a une sorte d’espèce de trou creusé sous le grillage de clôture. À mon avis, c’est un des clébards du camp qui l’a gratté, un fox-trot-terrier sans doute. Il aura reniflé du gibier ou une chienne en chaleur. Ce trou est situé juste derrière un montricule de pierres, tante est si bien qu’on doit pouvoir se tailler par-là sans trop se faire repérer des gus des miradors. Enfin quoi, brèfle, ça me paraît la seule issue possible. Marie-Marie passera sans mal, pour ma pomme, ça devrait carburer itou pour peu que je creusasse un chouïa de mieux afin de pas morfler la décharge à haute pension de la clôture électricifiée. Donc, vous devriez nous espédier le barlu vers l’embouchure du ruisseau. On gagnera le lac à la nage. À propos, tu sais nager, môme ?</p>
      <p>— Un vrai goujon, m’n’onc’ !</p>
      <p>— Banco ! On usine de cette sorte de manière, termine le Bénévol. Allez, zou, faut pas lanternocher, c’est le moment c’est l’instant. En supposant qu’ils se méfiassent de nous, jamais ils penseraient qu’on va leur bricoler l’existence dans l’heure de notre arrivée.</p>
      <p>Un léger bruit de castagnettes, derrière moi, attire mon attention. C’est le gars Tassiepa Sanchez qui glaglate des croqueuses.</p>
      <p>— Non ! non ! non ! non ! non ! hoquette-t-il en se signant à chaque « non ».</p>
      <p>Je sourcille :</p>
      <p>— Non quoi, amigo ?</p>
      <p>— Il ne faut pas, il ne faut pas !</p>
      <p>Son attitude me fait jetonner.</p>
      <p>— Mais expliquez-vous ! Leur plan me paraît admirablement convenir à la situation, et franchement je n’espérais pas que ce serait aussi aisé.</p>
      <p>— Mais señor, mais señor ! que rebredouille Sanchez, ce qui va se passer est terrible, terrible !</p>
      <p>— Parce que c’est la petite qui agit ? J’ai confiance en elle, c’est une enfant prodige.</p>
      <p>— Je parle de la suite, señor. Il ne faut pas qu’ils se sauvent par le ruisseau, ce cours d’eau s’appelle le rio de Profundis parce qu’il est infesté de piranhas !</p>
      <p>L’espace d’un moment, mon cœur s’arrête de battre. Le docteur Barnard passerait par-là, aussi sec il me déclarerait viande froide pour me le sucrer. Car maintenant faut drôlement surveiller ses organes, mes frères ! Les champions de la greffe en tout genre pourchassent impitoyablement les cœurs, les reins, les foies, les éponges et d’autres pièces détachées pour leurs expériences. Y veulent tous avoir la couverture de <emphasis>Paris-Match,</emphasis> les bistoureurs. Je devrais me faire opérer de l’appendicite, j’hésiterais, je réclamerais la présence d’un huissier dans le bloc opératoire. J’aurais torpeur de me réveiller avec une valseuse ou un rognon en moins ! On devient tous un fabuleux jeu de puzzle, camarades ! Bientôt on fera passer des annonces dans le <emphasis>Chasseur Français : Monsieur, trente ans, parfaite constitution, échangerait jambe gauche très velue, pointure de pied 42, contre un foie en bon état. Si alcoolique s’abstenir.</emphasis> On y vient, mes gueux ! On y vient. Et ce ne sera qu’une étape. Un jour, y aura un rayon à la Samaritaine où on pourra se réorganiser de fond en comble. On entendra des converses de ce tonneau :</p>
      <p>— Moi, Ninette, à ta place, je me ferais greffer ce mignon pubis qu’a le cresson auburn, ça irait bien avec ta nouvelle couleur de cheveux.</p>
      <p>Ou encore :</p>
      <p>— Tu ne crois pas, Jojo, que tu pourrais t’acheter ce gros zigomar décapotable, au lieu d’une nouvelle télé ? Ça nous ferait plus de profit pour les soirées d’hiver.</p>
      <p>Je vous jure que ça se prépare. Je serais directeur de grand magasin, j’annoncerais d’ores et déjà la prochaine ouverture d’un rayon d’abats humains.</p>
      <p>Mais faites excuse, je me suis écarté de notre catastrophe, car c’en est une ! La perspective de Marie-Marie plongeant dans le rio de Profundis me glace. Les piranhas (ou pirayas) vous savez ce que c’est, non ? Des petits poiscailles carnassiers qui vivent en bancs dans les cours d’eau d’Amérique du Sud. Rien de plus effrayant que ces bestioles. Vous jetez un bœuf dans la rivière, le temps de compter jusqu’à dix il ne reste plus que ses os !</p>
      <p>Ah ! comme à cet instant je hais l’informateur qui nous a brossé une description détaillée du camp et de son environnement, en omettant cet effroyable détail !</p>
      <p>— Vous êtes certain de ce que vous dites ? lâché-je sottement à Tassiepa Sanchez.</p>
      <p>— Absolument, vous ne le saviez donc pas ?</p>
      <p>Je secoue misérablement la tête.</p>
      <p>— Non.</p>
      <p>— S’ils plongent dans cette eau, en quelques secondes ils seront anéantis, prophétise mon compagnon.</p>
      <p>Je coupe la liaison avec Béru. Si au moins nous étions convenus d’un signal, lui et moi. J’aurais pu envoyer une fusée, tirer un coup de canon, merde, faire quelque chose ! Mais non, rien, il est livré à lui-même ! Quelle abominable chose !</p>
      <p>C’est à Marie-Marie que je pense surtout. Marie-Marie, avec ses deux tresses en queue de rat, ses deux dents écartées, ses deux yeux bien ronds comme des boutons de bottine…</p>
      <p>J’empoigne mon walkie-talkie (à noter que dans ma barque, je talke mais ne walke pas). Don Enhespez est à l’écoute, le cher homme !</p>
      <p>— Où en sommes-nous ? demande le vieux bagnard (il projette de rentrer en France et de se retirer à Aubagne).</p>
      <p>— La tuile, mon ami ! Le bout de l’horreur !</p>
      <p>Et je lui narre. Ses exclamations angoissées ratifient les affirmations de Tassiepa Sanchez.</p>
      <p>— Il faut empêcher cela à tout prix ! déclare le Réhabilité.</p>
      <p>— D’accord, mais comment ?</p>
      <p>— Je ne sais pas, rétorque-t-il spontanément, car il a l’esprit d’à-propos.</p>
      <p>— Vous ne pourriez pas envoyer de toute urgence la vedette automobile jusqu’à l’endroit que Bérurier a prévu pour sortir du camp ?</p>
      <p>— Impossible, et cela pour trois raisons : d’abord elle n’aurait pas le temps matériel d’arriver puisque ma demeure se trouve à huit kilomètres du rio de Profundis, ensuite parce qu’elle se ferait immédiatement repérer et intercepter. Vous n’ignorez pas que si cette exploitation est officiellement réalisée par des techniciens civils, ceux-ci n’en sont pas moins protégés par les militaires rondubraziens (appartenant à des éléments extrémistes de l’armée), troisièmement enfin, le rio de Profundis n’est pas navigable, son cours étant encombré d’arbres morts immergés.</p>
      <p>— Alors que faire ? glapis-je. Nous n’avons pas le temps non plus de gagner l’endroit en question avec notre lourde barcasse et son maigre teuf-teuf… Dites, et l’hélicoptère ?</p>
      <p>— Vous n’y songez pas, il ne saurait se poser sur le rio de Profundis non plus que dans le camp !</p>
      <p>Je racle la gaine de cuir du walkie-talkie de mes ongles. Ah ! l’impuissance ! Quel mal cruel !</p>
      <p>— Allô, vous êtes toujours là ? demande Enhespez.</p>
      <p>— Oui, comme deux ronds de flan. Je voudrais devenir Icare et voler jusqu’à la base pour avertir mon camarade.</p>
      <p>Je me prends la tête d’une main ; je me la prendrais bien à deux si je ne tenais l’appareil et même à quatre si j’étais Bouddha Kâpala.</p>
      <p>— En somme, murmure Tassiepa Sanchez, leur seule chance d’en réchapper, c’est que leur mission rate !</p>
      <p>Moi, vous me connaissez ? Il ne m’en faut pas davantage pour que tout un bigntz se développe dans ma cervelle d’exception.</p>
      <p>— Ne quittez pas l’écoute ! fais-je à Enhespez.</p>
      <p>Je me rebranche sur Béru. Il est précisément en train de me parler, le bougre.</p>
      <p>— … qu’en penser, fait-il, car v’là presque dix brequilles qu’elle a disparu dans la salle du coffiot, mec.</p>
      <p>Il toussote.</p>
      <p>— J’sus t’assis sur une plouse, pas loin de la construction dont à propos de laquelle je lui surveille l’entrée. Tout est peinard jusqu’à présent. Des colis chinois me passent devant et me virgulent des regards très rogateurs. Y en a même un qui s’est arrêté pour me mater d’un air surpris et je me suis demandé ce que ce colis fichait. Il était plein de plâtre, d’où j’ai conclu que c’était un colis maçon<a l:href="#n_10" type="note">[10]</a>.</p>
      <p>Il continue de radioreporter sans faiblesse.</p>
      <p>— Probable qu’elle les a endormis, les rizottos. Seulement j’ai idée qu’elle arrive pas à se faire le coffre. Je vais aller mater. Faut que je m’approche en loucedé. Allez, zou, je déhote…</p>
      <p><emphasis>« </emphasis>Seigneur, monâmélevé-je, fais que ça rate ! Fais que cet empoté de Béru déclenche le signal, qu’on les arrête et je pense : de poisson, ce qui aggrave mon angoisse. Tout, mais pas les piranhas ! »</p>
      <p>Maintenant c’est le silence. Un silence interminable, à peine troublé par un léger froissement et, par des heurts menus. Que se passe-t-il ? Pourquoi le Gravos ne parle-t-il plus ? Soudain, je comprends : il n’a plus les boules filtrantes pour se protéger du gaz soporifique et il <emphasis>doit cesser de respirer !</emphasis> Il joue les pêcheurs de perlouzes, Béru. Combien d’autonomie dans sa cage thoracique ? Une minute ? Je louche sur ma trotteuse. Son aiguille imperturbable tressaille de seconde en seconde…</p>
      <p>— On n’entend plus rien ? s’inquiète Tassiepa Sanchez.</p>
      <p>Je ne prends même pas la peine de lui répondre. Mon palpitant cogne à trois pulsations par seconde au moins. Ce qui ajoute à l’angoisse de l’instant, ce sont ces petits bruits feutrés qui me parviennent, indiquant que nos appareils continuent de bien fonctionner. Je suis toujours en liaison avec Béru, seulement les sons cessent d’exprimer l’action.</p>
      <p>Quatre minutes maintenant que Béru a franchi le seuil de la salle du coffre. Toujours rien. Une nouvelle minute passe, une autre encore… Les gardes vont bientôt se réveiller.</p>
      <p>Enfin, un bruit de pas bien martelé. Et puis un cyclone, un typhon, un cataclysme et autres noms comportant un « y », me bourrasquent les tympans. Un écrivain classique déclarerait que ça ressemble à un soufflet de forge. Mais alors, actionné par Vulcain, mes frères ! Ça siffle, ça tornade. Une toux naît de cette tempête. La toux grasse de Béru.</p>
      <p>— Ah p… de vache de m… de ch… ! glougloute l’exténué. Ah ! vérolerie du Bon Dieu ! Ah ! charogne ambulante !</p>
      <p>Un temps… Il essaie de reprendre souffle.</p>
      <p>— Tu m’esgourdes toujours, San-A., j’espère… Quel circus, mon mec ! Toujours est-il que ça y est ! T’entends, frangin ? En fumaga leur sulfocradingue. Tu parles d’une bobine qu’ils feront… Je te résume rapidos avant de filer dans la flotte avec la gosse, biscotte on ne sait pas ce qui peut arriver, faut donc que je t’affranchissasse… La môme avait bel et bien ouvert le coffiot, seulement elle était trop petite pour cramponner les prouvettes de drogue. Elle a essayé de prendre une chaise, mais une chaise ça mesure plus de trente-huit centimètres de large…</p>
      <p>Il cesse de s’adresser à mézigue pour répondre à des voix qui le questionnent en anglais.</p>
      <p>— No, sœur, it is not grave, déclare aimablement le soupeur-man. The petite fille has on lit tombé on the tronche. Look the big boss ! Elle is estourbie, do you pigez ?</p>
      <p>« Allez, ma poule, on va faire un petit tour, ça ira mieux, reprend le Précédent Dodu… »</p>
      <p>Un moment s’écoule, au cours duquel je ne perçois que sa respiration embarrassée. Puis il renoue la converse.</p>
      <p>— V’là, on est peinard, gars. Je te termine : la môme arrivait pas à atteindre le rayon des drogues. Quand elle m’a vu entrer, cette chérie, elle s’est enlevée les boules du pif pour me les donner. Je les ai mise, mais elle a pas pu s’empêcher de respirer avant de gerber et elle s’est écroulée avec les guignols. Moi, mission avant tout, contrairement à ce que vous pensiez, j’ai posé ma veste, rentré mes miches et je m’ai coulé entre les rayons lumineux. J’ai ouvert les flacons de sulfocradingue, et le tour était joué. Le temps de ramasser ma petite ronfleuse et c’est en ordre. Maintenant je bombe à l’autre bout du camp, vers la brèche. J’espère que tu nous as déjà espédié le barlu. Tchao, et à bientôt j’espère…</p>
      <p>Bien que mon pote ne puisse entendre, malgré moi je crie : « Non, Béru ! »</p>
      <p>— Alors ils ont réussi leur mission ! fait respectueusement Sanchez !</p>
      <p>Je coupe la liaison pour reprendre le walkie-talkie.</p>
      <p>— Vous êtes à l’écoute ?</p>
      <p>— Et comment ! répond don Enhespez.</p>
      <p>— Ils ont détruit la réserve, malheureusement ils vont droit au rio de Profundis. Il n’y a plus qu’une solution pour leur sauver la vie, du moins provisoirement : téléphonez à la base d’urgence et dénoncez-les !</p>
      <p>— Quoi ! s’étrangle notre collaborateur.</p>
      <p>— Comprenez que c’est LA SEULE FAÇON DE LEUR ÉPARGNER LA MORT PAR LES PIRANHAS ! Il faut gagner du temps. Téléphonez immédiatement, sinon dans quelques minutes il sera trop tard !</p>
      <p>Pour éviter de nouvelles objections je coupe la communication. À nouveau je me mets à l’écoute du Gravos. Je n’ai que son souffle. De temps à autre il bougonne entre ses fausses dents : « Je sais pas si j’ai les biscotos ramollingues, mais je te trouve en plomb, Gosse ! »</p>
      <p>Il est à nouveau intercepté par des travailleurs chinois qui s’inquiètent pour la petite inanimée.</p>
      <p>Béru les rassure :</p>
      <p>— It is pas grave, mes sœurs ! Juste une big bosse !</p>
      <p>Il poursuit sa marche en marmottant pour lui :</p>
      <p>— Reusement qu’avant de fout’ le camp j’ai satonné la calbombe des gardes pour leur augmenter leur dose de dorme, autrement sinon y z’ameuteraient déjà la garde ! Ah ! on arrive… Je vois le tas de minerai…</p>
      <p>La sueur me colle aux tempes.</p>
      <p>Un soupir. Je sens que Béru vient de se délester de sa charge. Ils sont devant la brèche. Un nouveau soupir, émis par Marie-Marie celui-là.</p>
      <p>— Tu te réveilles, ma guenille ? demande gentiment Bérurier. Remets-toi pendant que je vas agrandir ce trou. Heureusement qu’il est prévoyant, ton tonton, et qu’y s’a muni d’une cuillère à soupe. Note que toi tu peux te faufiler, mais comme t’es encore plus ou moins dans le sirop, je préfère sortir le premier, commako je t’aiderai à nager…</p>
      <p>Et il fox-terre énergiquement.</p>
      <p>— Ça va y être, petite… Seulement je veux pas risquer de me prendre un courant à forte pension dans le baigneur, tu comprends ? Pas marrant d’avoir le dargiflard qui crame ! Tu te sens bien, petit bout ?</p>
      <p>— J’ai mal à la tête…</p>
      <p>— La flotte te retapera… T’as reniflé le gaz, comprends-tu ?</p>
      <p>— T’as pu passer ent’ les rayons, m’n’onc’ ?</p>
      <p>— Comme une lettre à la poste !</p>
      <p>— Malgré ton gros cul et ta poitrine de pigeon ?</p>
      <p>Le Mastar fulmine :</p>
      <p>— Écoute, Marie-Marie, je t’ai déjà exigé la politesse. C’est pas supportable une merdeuse qui vous prend pour un c… ! Est-ce que j’sus impoli, moi, dis mauviette ! C’est pas parce que mam’zelle Chochotte sait ouvrir un malheureux coffre-fort qui faut qu’à se prenne pour la cuisse de Jupiter !</p>
      <p>— Tu ferais mieux de creuser, conseille sans s’émouvoir la gredine. D’un moment à l’autre y vont découvrir les gardes et ça risque d’être notre fête ! On se disputera plus tard, m’n’onc’ !</p>
      <p>Béru reprend ses travaux de fouisseur. Les raclements de la cuillère dans la terre sèche s’accélèrent.</p>
      <p>Mais qu’est-ce qu’ils foutent, les Chinetoques ! Don Enhespez n’a donc pas pu les joindre ?</p>
      <p>— V’là le turbin, décrète Bérurier. Je vas me couler par le trou, toi surveille que je ne touchasse pas le grillage, compris ? Si t’as l’impression que je risque d’accrocher, tu me préviens.</p>
      <p>— C’est ton cul qui me fait peur, m’n’onc’, murmure pensivement Marie-Marie. T’as mal maigri de là que tu le veux ou pas ! Enfin vas-y toujours.</p>
      <p>Une série de geignements. La petite voix mal audible de la môme.</p>
      <p>— Tire un peu tes miches à gauche, tonton ! Et rentre-les, bonté divine !… Ah ! mon pauv’ p’pa avait raison quand y disait : « Ce que Bérurier a de plus cul, c’est tout de même son cul ! »</p>
      <p>— Y disait ça, ton père ! grommelle le repteur de son académie.</p>
      <p>— Ça et bien d’aut’ choses encore !</p>
      <p>— En somme y pouvait pas me souffrir, quoi ! lamente le toujours Gros.</p>
      <p>— Au contraire, y t’aimait beaucoup. Fais gaffe à ta cuisse droite…</p>
      <p>— C’est plein de jolis poissons dans la rivière, fait le Bénévol entre deux ahanements. M’semble que ce sont des ablettes. Ma doué, j’aurais ma canne à pêche, tu verrais ce malheur ! Je parie qu’au chènevis on doit choper tout ce qu’on veut !</p>
      <p>— Halte ! hurle une voix…</p>
      <p>Elle me paraît plus céleste que le céleste empire, cette voix pourtant impitoyable !</p>
      <p>— Revenez ou nous tirons !</p>
      <p>— In ze babe ! soupire laconiquement Bérurier à mon intention.</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE VI</p>
        <p>LA CERISE SUR TOUTE LA LIGNE</p>
      </title>
      <p>— Mon papa voulait juste m’attraper un petit poisson ! gazouille Marie-Marie !</p>
      <p>Une claque retentissante arrache un cri à l’enfant.</p>
      <p>— Espèce de brute ! Ouistiti ! Constipé ! clame la souffletée.</p>
      <p>Je n’ai pas le privilège d’écouter la suite, non plus que de savourer mon (très relatif et très précaire) soulagement. Tassiepa Sanchez vient de me donner un coup de coude dans les cerceaux.</p>
      <p>— Vite ! Vite ! fait-il, jetez les appareils à l’eau !</p>
      <p>Déjà il s’est emparé du walkie-talkie (qu’on appelle également talkie-walkie dans les cas graves) et l’a flanqué dans le lac.</p>
      <p>Je regarde le bateau qui fonce sur nous : une vedette basse, ultra-rapide, à la proue de laquelle flotte le drapeau rondubrazien<a l:href="#n_11" type="note">[11]</a>.</p>
      <p>— La police ! souffle Tassiepa. Débarrassez-vous vite de l’écouteur.</p>
      <p>Ne pouvant me résoudre à rompre toute liaison avec Sa Majesté, au lieu de flanquer mon bitougnots hypersédentaire à projection convexe dans l’eau du Papabezpa, je l’enfouis dans le tas de poissons.</p>
      <p>Déjà la vedette est sur nous. Quatre hommes se tiennent à bord : deux policiers rondubraziens, un Chinois en bleu de chauffe et, tenez-vous bien et retenez-moi, l’un des deux pêcheurs Ifoti de tout à l’heure. Je pige illico que ces piroguiers de malheur sont appointés par les Chinetoques de la base pour surveiller cette rive du lac. Ce sont eux qui ont alerté les responsables du camp. Probable que ma qualité d’étranger ne leur a rien dit qui vaille. Et peut-être aussi ont-il aperçu l’un de nos appareils ? En tout cas, cet enfant de sagouin nous désigne de l’index en vitupérant. Le Chinois est grand, maigre et porte des lunettes, ce qui, vous le verrez, n’affecte pas le moins du monde le déroulement de mon histoire. L’un des flics est debout à l’arrière de la vedette et c’est lui qui la tient (la vedette) puisqu’il brandit une mitraillette.</p>
      <p>J’écoute les ordres qui nous sont aboyés. Avant même que mon copain Sanchez ne m’ait traduit, j’ai pigé, avec la polyglotie que vous me savez, le sens général de la diatribe. Ces bons messieurs veulent que nous prenions place dans leur embarcation, cependant que le ci-devant piroguier Ifoti s’occupera de la nôtre.</p>
      <p>J’ai comme la certitude qu’il va nous arriver, à tous, des Himalayas de désagréments. Voyez-vous, s’il n’y avait dans ce coup-là miss Marie-Marie, je prendrais mon sort en brave, mon mal en patience et mes déboires avec philosophie car je me dirais que notre objectif est atteint. Seulement, le sort de la gamine m’inquiète terriblement.</p>
      <p>Un qu’en mène pas plus large qu’une image pieuse dans un missel, c’est l’ami Tassiepa Sanchez ! Il flageole des montants, le pauvre biquet. Ses belles ratiches éclatantes jouent le concerto pour dominos et castagnettes de J. Glaglate.</p>
      <p>— Ils nous accusent d’espionnage, me bredouille le mangeur d’hommes, pardon, le majordome. Nous serons sûrement fusillés avant ce soir.</p>
      <p>Le premier, les bras désespérément levés, il passe de notre barque dans la vedette. Le flicard à la mitraillette le fait basculer dans le fond du barlu d’un coup de crosse. À moi, now ! Idem, j’attrape les nuages. Mais chez le gars bibi, fils adoré de Félicie (et de quelques autres dames) il ne s’agit pas d’un geste de soumission, oh que non, mes poules blanches ! Comment qu’il prépare bien ses coups, le San-A. joli ! bravo ! Impec ! Chapeau ! Il joint ses deux mains levées, vous mordez bien le topo ? Well ! Puis il grimpe sur le banc central de sa barque afin de se trouver à peu près à la hauteur de la vedette, toujours O.K. ? Il fait une grande enjambée, feint de tituber, car rien n’est moins stable, vous ne l’ignorez pas, que deux embarcations bord à bord sur de la flotte… Déjà, une barque posée sur le sable remue lorsqu’on marche dedans, alors sur l’eau mouvante du Papabezpa, vous parlez ! Surtout que la brise du soir fait passer un frisson dans les grands bois où sommeillent les chênes, justement ! Donc, reviens-je-à-mes-moutons-je, je titube au bidon, le plus naturellement possible. Mes deux mains jointes tranchent l’air embaumé et s’abattent comme une cognée sur la nuque de l’homme armé, lequel se démitraillette et s’évanouit aussi sec. Les autres gus n’ont pas encore eu l’étang de piger que déjà le citoyen San-Antonio a cramponné la soufflante. Le Chinois met sa main à sa poche. À toutes fins utiles je l’estourbis d’un coup de crosse. Ce que voyant, le piroguier de mes chères deux demande pardon à genoux. Il implore grâce, Rainier et tous les saints homologués, y compris les seings privés du calendrier. Quant au policier qui tient le gouvernail, il me considère d’un œil extrêmement soucieux.</p>
      <p>— Cher ami Sanchez, dis-je, voulez-vous être assez bon pour dévisser le moteur Johnson de notre barlu et le foutre à l’eau. Ensuite vous mettrez les rames de la barque dans la vedette et vous récupérerez mon poste d’écoute.</p>
      <p>Il obtempère, car il est obtempéreur de tempérament.</p>
      <p>Plaouff ! Le moteur est immergé. Vlac, vlac ! les deux rames choient sur le pontage de la vedette. Vschouiiit ! Il a retiré mon appareil du tas de poissons gluants.</p>
      <p>— Parfait, mon bon, maintenant, fouillez ces hommes, prenez leurs armes et dites-leur de monter dans la barque !</p>
      <p>En quatre minutes la situation est donc rapidement inversée. C’est nous qui occupons la vedette et les quatre marioles qui sont dans la barque de pêche privée de moteur et d’avirons.</p>
      <p>— Je pense qu’ils dériveront toute la noye, à moins que des recherches s’organisent, dis-je. En tout cas, avec le poiscaille que nous avons pris, ils ne mourront pas de faim.</p>
      <p>Ayant dit, je me mets aux commandes et exécute un magistral départ en trombe (d’eau) dont les violents remous font danser la barcasse.</p>
      <p>Sanchez me crie à l’oreille :</p>
      <p>— Nous voici dans de vilains draps, señor !</p>
      <p>— Le plus vilain des draps, rétorqué-je, c’est le linceul, mon cher, et nous n’en sommes pas encore là !</p>
      <p>— Mais je suis connu dans la région et j’ai dit tout à l’heure aux Indiens Ifoti qui j’étais !</p>
      <p>— Vous quitterez le pays dès ce soir.</p>
      <p>— Mais, don Enhespez…</p>
      <p>Déjà tout s’aménage dans ma tête phosphorente. Un vrai puzzle ! J’assemble les morceaux avec une dextérité fabuleuse.</p>
      <p>— Laissez-moi manœuvrer, vieux et tout se passera bien pour nous.</p>
      <p>— Où allons-nous ?</p>
      <p>— À l’hacienda de San Kriégar !</p>
      <empty-line/>
      <p>— Diable, diable ! murmure l’ancien convict après que je lui ai résumé la situation, cela va mal, dirait-on !</p>
      <p>— Point tellement, riposté-je. Vous avez téléphoné à la base pour dénoncer Bérurier, ce qui vous blanchit donc aux yeux des Chinois (si j’ose m’exprimer de la sorte). Comment s’est passé ce coup de fil ?</p>
      <p>Le vieillard fronce ses blancs sourcils.</p>
      <p>— Je n’étais pas fier de moi.</p>
      <p>— Il n’y avait pas d’autres solutions possibles. Ce faisant vous leur avez sauvé momentanément la vie et c’est ce qui importe. Alors ?</p>
      <p>— J’ai cru que je n’obtiendrais jamais la communication avec le responsable de la base. Il a fallu que je passe par les autorités et que je me fasse connaître. Ensuite on m’a prié d’attendre. Enfin j’ai eu le grand manitou au bout du fil. Je lui ai déclaré qu’il venait d’engager un imposteur et que ce pseudo-Krackzek était un espion occidental.</p>
      <p>— Très bien…</p>
      <p>Tout en bavassant je m’applique à réparer mon poste que son séjour dans le tas de poissons a détraqué. En fait les trous du pick-up sont obstrués et il y a de la viscosité sur les flatercheuses de conjuration.</p>
      <p>— On ne vous a pas demandé d’où vous teniez ces renseignements ?</p>
      <p>— J’ai dit que je leur fournirai toutes les explications souhaitables par la suite, mais que le plus urgent était d’appréhender le coupable et la gamine qui l’accompagnait.</p>
      <p>— Superbe. Pour eux vous êtes donc un allié.</p>
      <p>— Ils vont arriver d’un instant à l’autre, assure Enhespez.</p>
      <p>— Je l’espère bien. Aussi, voilà ce que vous allez leur dire et ce que nous allons faire !</p>
      <empty-line/>
      <p>À peine ai-je achevé de lui donner mes directives qu’une Land-Rover jaune débouche sur l’esplanade du domaine en soulevant (sans effort) un gros nuage de poussière ocre. La nuit est aux prises avec d’ultimes rayons de soleil. Un flamboiement pourpre embrase l’horizon. Je suis un descriptif. Si je me laissais aller je vous pisserais du Flaubert et vous me fileriez sur le rayon du haut de votre bibliothèque, là où votre bonniche dérange pas la poussière.</p>
      <p>Une nuée d’hommes jaunes, en bleu (quand on les regarde en branlant le chef on ne voit que du vert) et escortés (pour la forme, la frime et la galerie) de deux flics rondubraziens plus fatigués encore qu’indifférents, déhottent du véhicule. Ouf ! La phrase tortueuse que voici ! Enfin, je m’en ai pas trop mal tiré, y a des fois que vous paumez un adjectif en cours d’écriture ou qu’un verbe vous éclate à la bouille !</p>
      <p>O, ironie, à l’instant même que débouche ce chargement de réglisse, mon petit récepteur se remet à fonctionner. J’ai le temps de percevoir la voix haletante du Mastar.</p>
      <p>— Inquiète-toi pas, Marie-Marie, y z’auront pas le cœur de te faire du mal !</p>
      <p>— C’est pour toi que je me bile, m’n’onc, susurre la pauvrette en reniflant des chagrins. Quand j’te vois suspendu par les bras, comme ça, tu me fais de la peine à regarder. T’as l’air d’un veau accroché à la devantrine du boucher !</p>
      <p>— Soye polie, bon Dieu de m… ! gronde le digne homme. C’est pas parce que je suis dans l’incapacité de te filer une torgnole qui faut profiter de la situation…</p>
      <p>Je stoppe et file l’engin sur un meuble. Déjà on toque à la porte ouverte sur la somptuosité du couchant. Un groupe de Chinois se présentent, avec des visages plus hermétiques que des combinaisons de scaphandrier.</p>
      <p>— Señor Enhespez ?</p>
      <p>Je reconnais la voix suave de l’homme qui, tantôt, réceptionna Béru.</p>
      <p>Mon hôte, faisant contre mauvaise fortune bon cœur (ah ! la hardiesse de cette expression !) s’avance vers ses visiteurs.</p>
      <p>— Messieurs, dit-il, je vous attendais ! Quelle aventure !</p>
      <p>Le chef de la base lui dédie un sourire en caoutchouc, vite refermé. Il doit pas avoir le cœur en fête, ce cher homme ! Avec son stock de sulfocradingue évaporé, m’est avis qu’on ne lui votera pas de félicitations lorsqu’il regagnera l’ex-empire céleste ! Après un coup fourré de cette envergure, son avancement il ira se le chercher chez Plumeau, Dudule !</p>
      <p>Il tend une main maussade à ce pestilentiel chien occidental de don Enhespez :</p>
      <p>— Je suis le camarade Sin Jer Min En Laï, se présente-t-il.</p>
      <p>— Ravi, affirme l’ancien bagnard avec le sourire d’un type qui a bu par mégarde un godet de vinaigre.</p>
      <p>— Je voudrais avoir quelques explications à propos de ce qui s’est passé cet après-midi, reprend Sin Jer Min En Laï.</p>
      <p>— Dans le fond, c’est très simple, déclare mon hôte. Mais permettez-moi préalablement de vous présenter le camarade Saféglouglou, des services secrets albanais.</p>
      <p>Je m’avance et salue avec raideur.</p>
      <p>Notre hôte (toi de là que je m’humecte) reprend :</p>
      <p>— Avant-hier, mon majordome, un certain Tassiepa Sanchez, m’a demandé la permission de recevoir pour quelques jours un de ses parents européens du nom de Krackzek, son beau-frère m’a-t-il précisé, ainsi que sa fille. J’ai agréé, et lui ai permis d’héberger ces gens jusqu’à ce matin. Or, quelle n’a pas été ma stupeur lorsqu’en fin d’après-midi je reçus un appel téléphonique de monsieur (il me désigne) qui voulait savoir si j’avais chez moi un certain Krackzek et sa fille. Je répondis qu’ils venaient de me quitter.</p>
      <p>« Prévenez immédiatement le camp voisin que cet homme est un imposteur, me dit alors Saféglouglou, j’arrive ! » Un peu éberlué, je me suis acquitté de cette mission, et maintenant je laisse la parole au camarade Saféglouglou. »</p>
      <p>Bon, je sais : ça vous paraît un peu tiré par les crins, cette version. À moi aussi. Il est sûr et certain qu’elle ne peut pas nous mener bien loin, mais je n’ai besoin que de quelques heures pour risquer un coup d’envergure. C’est en agissant promptement que Béru et la gosse ont pu réussir leur mission, je suppose qu’en agissant de même, j’ai une confuse chance de leur venir en aide. Seulement, pour ça, faut pas glander, mes fieux. Dites-vous bien que les boniments les plus énormes restent les meilleurs. Tenez, votre bobonne, quand elle se pointe avec deux heures de retard et qu’elle vous dit qu’elle a poireauté chez le coiffeur, vous la croyez, non ? Alors que onze fois sur dix elle sort de l’hôtel <emphasis>Des deux Hémisphères et du scoubidou-verseur réunis !</emphasis></p>
      <p>Manière de vous ménager un petit œil-de-bœuf sur mes pensées, je vous révélerai simplement ceci, deux points, z’ouvrez les guillemets : « Les Chinois de cette base sont des techniciens avant tout, encadrés sans doute par des militaires en civil ; mais qui ne doivent pas appartenir aux services secrets chinetoques. Par conséquent, si je les berlure, il leur faudra le temps matériel de se renseigner, donc : sursis, vous entravez, mes ramollis ? »</p>
      <p>Je m’avance, le menton pointé, l’œil atone, le buste droit, la voix métallique, le calcif… Mais qu’est-ce que j’allais vous préciser là !</p>
      <p>— Micromégas-Devoltère Saféglouglou, me présenté-je. Appartenant à la brigade 69 deux fois des cellules internationales de renseignements, section des enquêtes et filatures. Mot de code : Mao sait tout ! Numéro matricule : Odéon quatre-vingt-quatre zéro zéro. Centre psychologique V-G-A 5. mor. Membre supérieur du Mao jaune Pou-li-dhôr !</p>
      <p>Mon interlocuteur bâille des prunelles et me délivre une prudente courbette.</p>
      <p>— Ayant usurpé l’identité d’un commissaire parisien déclaré-je, je me suis attaché aux agissements d’un agent secret français des plus redoutables : un certain Alexandre-Benoît Bérurier dont nos services ont tout à redouter.</p>
      <p>— Un démon ! coupe Sin Jer Min En Laï.</p>
      <p>Donc, il mord à mon historiette pour fascicule illustré réservé à la jeunesse de huit à douze ans !</p>
      <p>— Exact. Je l’ai suivi jusqu’au Rondubraz. Le bougre est parvenu à me semer au moment où je réalisais qu’il avait des visées sur l’exploitation de sulfocradingue à laquelle vous vous consacrez avec tant d’énergie, camarade. Le temps de renouer le fil interrompu, d’apprendre que Bérurier était acoquiné avec le principal employé de ce domaine, et déjà, notre homme était passé à l’action. J’ai alors prié le camarade Enhespez de vous alerter, car je l’appelais du petit village de Tupinambouc où il faut quatorze heures d’attente pour obtenir la communication avec l’extérieur. J’espère que vous avez été avisé avant qu’il se soit produit quelque chose de fâcheux ? ajouté-je pour ma satisfaction personnelle.</p>
      <p>Le Chinois jaunit et ses mâchoires saillent. Il ne répond pas à ma question mais, se tournant vers mon hôte, demande :</p>
      <p>— Où est votre majordome ?</p>
      <p>— Enfui, révèle don Enhespez (et c’est la stricte vérité). Il a tout entendu quand je vous ai appelé. Aussitôt il a, paraît-il, sellé un cheval et s’est sauvé dans la cordillère. (Toujours exact).</p>
      <p>« Bien, me dis-je en aparté, profitant du silence qui suit, c’est à partir de tout de suite que je vais savoir si ma bonne étoile a franchi l’équateur avec moi ou pas. »</p>
      <p>Le camarade-chef réfléchit. Puis il gutture dans sa langue millénairo-maternelle. Illico un Chinois va causer avec les deux flics rondubraziens. Ces derniers écoutent sans enthousiasme, branlent le chef (le leur, pas le chef chinois) et s’approchent de don Enhespez.</p>
      <p>— Excusez-nous señor, bafouillent-ils, il faut qu’on vous arrête !</p>
      <p>— Hein ! s’effare l’ancien bagnard.</p>
      <p>— Hé ! fait l’un des militaires rondubraziens avec presque l’accent corse.</p>
      <p>— Pouvez-vous me dire ce que cela signifie ? proteste Enhespez, tourné vers le Chinois.</p>
      <p>L’interpellé a un bref hochement de tête.</p>
      <p>— Vous aviez à votre service un traître à sa patrie, dit-il. Tant que nous ne l’aurons pas retrouvé, vous répondrez de ses actes !</p>
      <p>Enhespez me coule un regard désamorcé. Je reste impavide.</p>
      <p>— Je suis navré pour vous car vous nous avez spontanément prêté votre concours, señor, lui dis-je, mais je comprends parfaitement la réaction des camarades.</p>
      <p>Je m’approche du chef.</p>
      <p>— Je souhaiterais être confronté avec l’agent Bérurier le plus vite possible, dis-je. Il a certainement d’autres complicités dans ce pays, il faut qu’il nous les indique.</p>
      <p>Mon interlocuteur opine :</p>
      <p>— Venez !</p>
      <empty-line/>
      <p>Un peu rébarbatif, le camp de Santa-Maria Kestuféla, mes amis ! Vous parlez d’une villégiature ! Les bâtiments sont en fibrociment peint en vert. Des miradors pareils à des derricks se dressent aux quatre angles d’une enceinte barbelée haute de cinq mètres et les gardes chinois, bien qu’ils soient en bourgerons bleus, sont plus rébarbatifs que des C.R.S. voyant charger un monôme d’étudiants.</p>
      <p>Nous gagnons directement le local où sont bouclés les prisonniers. Franchement, les gars, j’ignore ce que je vais faire, car je suis seul et désarmé au milieu d’hommes hostiles. Et puis j’ai la trouille que la gosse me reconnaisse, ce qui flanquerait par terre tout mon système. Ah ! c’est un dur métier que le mien, je ne le dirai jamais assez ! Vous prenez un bel impondérable, vous le trempez dans une fosse d’aisance, et ça vous donne un boulot de flic.</p>
      <p>La prison du camp est un large clapier sans fenêtres qui prend l’air grâce à des petits trous ronds percés en bordure du toit. Une porte de fer munie de verrous et de cadenas extérieurs y donne accès. On est tout une cohorte à en franchir le seuil. Pour alerter le Dodu et sa nièce je parle haut et d’un ton alerte :</p>
      <p>— Cher camarade-chef, tonitrué-je, vous ne sauriez croire à quel point je suis satisfait d’avoir enfin ce rat puant à ma merci. Un homme qui pousse l’abjection jusqu’à faire participer une innocente enfant à ses sordides combinaisons !</p>
      <p>Nous v’là in the place. Une ampoule munie d’un grillage protecteur éclaire un cagibi absolument dépourvu de mobilier. Des anneaux et des chaînes sont fixés aux murs à des hauteurs variables. Illico, mon regard anxieux se porte sur Marie-Marie. Je fais un effort pour contenir mes larmes. Elle a les mains maintenues dans son dos par une énorme chaîne dont l’autre extrémité est rivée à la cloison. Elle se tient debout, la bouche entrouverte sur ses deux petits crochets. Sa frange de cheveux s’écarte pour découvrir son front de petite fille et ses tresses coulent de chaque côté de son visage anxieux.</p>
      <p>Quant à Béru, il est suspendu par les poignets et il paraît sur le point de défaillir.</p>
      <p>— Ah ! ah ! nous voici enfin face à face, monsieur Bérurier ! dis-je, en lui virgulant un clin d’œil tellement éloquent qu’il comprend.</p>
      <p>Le pauvre biquet trouve un regain d’énergie pour entrer dans le jeu.</p>
      <p>— Ah ! vous… vous savez ma véritable identité ? bredouille-t-il.</p>
      <p>— Ça et bien d’autres choses ! Plus ce que tu vas m’apprendre, bandit !</p>
      <p>Et v’lan, je le gifle ! Pas fort, mais je sais rendre une légère beigne sonore.</p>
      <p>— Sale brute ! crie Marie-Marie.</p>
      <p>Je me tourne vers le chef et lui murmure à l’oreille :</p>
      <p>— Cet homme est au bord de l’évanouissement. Ne pourrait-on le conduire, ainsi que l’enfant, dans un lieu plus confortable où nous les interrogerons tranquillement ?</p>
      <p>— Mon bu ro ! ordonne Sin Jer Min En Laï à ses sbires, ce qui, je l’ai appris sur mon Larousse franco-chinois, veut dire : « Emmenez les prisonniers dans mon cabinet de travail. »</p>
      <p>Cinq minutes plus tard, nous sommes réunis dans une pièce rudimentaire. Béru est affalé sur un escabeau. Sa nièce occupe quelques centimètres carrés sur un banc de bois, entre deux gardes vigilants.</p>
      <p>Je me mets à arpenter la pièce bourrée de Chinetoques. « Mon bon San-A., me dis-je, et puis après ? Tu as réussi, grâce à ton diabolisme basal, à rejoindre tes compagnons, seulement comprends bien une chose : tu ne peux rien pour eux. » J’ai beau louchailler de gauche et de droite, je n’aperçois aucune arme sur laquelle me précipiter.</p>
      <p>— Asseyez-vous, camarade, propose aimablement Sin Jer Min En Laï.</p>
      <p>Une imperceptible lueur d’irritation brille dans sa prunelle féline. J’ai comme un début d’impression que mes manières autoritaires lui brisent un tantinet soit peu les claouis.</p>
      <p>Je prends place à sa table (un meuble très sobre, composé d’une grande planche posée sur des tréteaux), et je croise mes mains devant moi, ainsi qu’il sied à un juge d’instruction au moment d’entreprendre l’inculpé. Mais à la seconde précise où je vais parler, mes yeux fureteurs tombent (sans se faire mal, rassurez-vous), sur un journal rondubrazien. Il s’agit du « Peluquero », l’organe principal du Rondubraz, directeur Gabriel Robinetto. À la ouno s’étalent une photographie et un titre, l’une et l’autre extrêmement gras. Le titre annonce : <emphasis>Bertaga Bérou, chef des révolutionnaires phalangistes rondubraziens que l’on croyait morte a été kidnappée par nos services secrets en plein Paris et ramenée clandestinement à Graduronz où elle sera jugée et exécutée.</emphasis></p>
      <p>Et sous ce titre à changement de vitesse, mes amis ! Sous ces sombres caractères qui eussent flanqué des complexes à M. Johannes Gensfleisch (dit Gutenberg) soi-même, se trouve, tenez-vous bien, la photographie de Berthe Bérurier. Aucune erreur n’est possible ! Il s’agit indéniablement de la Baleine. Je reconnais ses bajoues, ses frisettes, ses verrues, son regard bonasse et vicelard. Je reconnais ses boucles d’oreilles et son médaillon. Je LA reconnais. Et je suis solidifié par la stupeur. La foudre tomberait à mes pieds, je verrais voleter Pierre Doris comme un papillon de chou (piéride), j’entendrais M. Michel Debré raconter une histoire marrante, je lirais un article de Mauriac dans l’<emphasis>Humanité,</emphasis> je verrais un Hindou manger de la vache sacrée et un Suisse de la vache enragée que je ne serais pas plus sidéré, abasourdi, annihilé, coagulé, insoluble, prostré, que je le suis !</p>
      <p>C’est gigantesque, c’est suprême, c’est démesuré comme sensation.</p>
      <p>Eh quoi ! Berthe… Le salon de coiffure, Alfred, l’attentat… Berthe, victime d’une confusion ! Berthe kidnappée, amenée au Rondubraz où, précisément, son mari…</p>
      <p>— Qu’y a-t-il ? me demande Sin Jer Min En Laï.</p>
      <p>— Un instant, le prié-je.</p>
      <p>Je cramponne le baveux pour lire l’article ; le parcourir au moins… Les caractères dansent devant mes yeux. C’est dur de se farcir un papier en espagnol quand on ne parle pas espagnol. Pourtant, mon avidité de savoir est telle que je franchis ce ridicule obstacle. Ma curiosité fait que j’espérante<a l:href="#n_12" type="note">[12]</a>.</p>
      <p>Les lettres s’assagissent, le sens des mots se constitue. Vive la racine latine ! Depuis des semaines, Berthe repérée dans Paname, filée, puis embarquée… Une caisse diplomatique expédiée par avion. Berthe mise en hibernation pour le voyage… Berthe incarcérée à la prison Piccolina Roquetta dans la banlieue de Graduronz. Berthe qu’on va confondre d’atteinte à la sûreté de l’État après l’avoir confondue avec quelqu’un d’autre. Berthe qu’on va fusiller incessamment !</p>
      <p>Je lâche le journal.</p>
      <p>Revenons à nos moumoutes…</p>
      <p>Trop tard.</p>
      <p>Pendant que je lisais, quatre nouveaux personnages sont entrés dans la pièce : ceux-là mêmes que j’ai abandonnés quelques heures plus tôt sur les eaux du Papabezpa.</p>
      <p>Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, mes amis : la cerise, c’est la cerise, non ?</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE VII</p>
        <p>LES ATTRACTIONS SONT COMPRISES DANS LE PRIX DES CONSOMMATIONS</p>
      </title>
      <p>Quatre doigts frémissants sont dardés sur ma glorieuse (et élégante) personne. Quatre voix vocifèrent (à repasser) en espagnol, en chinois et en ifotisien. Les intonations sont différentes, les accents syllabiques ne sont pas les mêmes, mais ces trois langues cependant se marient pour composer une clameur vengeresse. « Parfait, me dis-je avec ce calme qui fait la force des hommes de ma trempe<a l:href="#n_13" type="note">[13]</a>. Le sort est contre moi, subissons-le vaillamment, dignement. »</p>
      <p>Je croise les bras, tout comme l’a fait mon défunt camarade Vercingétorix après avoir virgulé ses armes à César.</p>
      <p>Et j’attends, l’œil sûr, le sourire amusé.</p>
      <p>Le Chinois chef le branle. Il ne paraît pas autrement surpris. D’ailleurs il a la frite parée pour les catastrophes : avec ses yeux en boutonnière de gilet, ses pommettes surplombantes et ses lèvres aussi minces que deux tickets de métro superposés.</p>
      <p>Quand les quatre survenants se sont vidés de leur bile, le cher homme se tourna vers moi.</p>
      <p>— Je me doutais que vous étiez un espion, dit-il.</p>
      <p>— Voilà un bien grand mot, petit camarade constipé, réponds-je. Nous sommes tout au plus des saboteurs. Le gouvernement français n’a pas aimé qu’on l’évince après que ses spécialistes eussent découvert le sulfocradingue. Tirer les marrons du feu n’est pas une vocation. Nous avions pour mission d’anéantir votre stock et nous l’avons fait. Il vous reste évidemment la légère compensation de vous venger sur nos petites personnes ! Il n’empêche que nous avons réduit à néant vos efforts de plusieurs mois.</p>
      <p>L’autre hausse les épaules.</p>
      <p>— Le gisement demeure, fait-il. Mais vous avez deviné juste : vous paierez votre trahison le prix fort !</p>
      <p>Une mignonne idée me germe dans le cigarillo.</p>
      <p>— Je pense que ça ne sera pas bon marché pour vous non plus, cher Sin Jer Min En Laï. Que diront vos supérieurs quand ils apprendront ce qui s’est passé ? Avoir la responsabilité d’une denrée aussi follement précieuse et la laisser anéantir par le premier peigne-cul venu, avouez que ça n’est pas fort ?</p>
      <p>— Merci pour le peigne-cul, grogne le Gravos. Tu pourrais aménager tes espressions, gars !</p>
      <p>Je surveille le camarade-chef, essayant de lire ses secrètes pensées sur sa bouille indéchiffrable. Il reste aussi impavide qu’une statue de bronze. Pourtant, votre futé San-A. comprend que, malgré son vif désir de nous découper en menues rondelles, Cécolle va devoir s’abstenir jusqu’à la venue des autorités dont il dépend. Nous mettre à mort ne ferait qu’aggraver sa propre situation car, ce faisant, il supprimerait nos témoignages et pourrait passer pour suspect aux regards de ses patrons (si j’ose user d’un terme pareil avec des ressortissants de la Chine populaire). En résumé nous constituons provisoirement pour lui les plus précieux atouts de sa défense.</p>
      <p>Effectivement, il donne des ordres et l’on me menotte tout comme l’ami Bérurier. Je cherche Marie-Marie, mais ne la vois pas. Sin Jer Min En Laï a eu la même réaction. Il se met à grincer comme une girouette par gros temps. Les assistants se bousculent, s’effervescent, s’agenouillent, galopent, gardameutent.</p>
      <p>J’ai idée que l’espiègle a profité du remue-ménage causé par le retour des quatre naufragés pour se couler discrètement hors du bâtiment. M’étonnerait que la pauvrette puisse aller bien loin. J’entends aboyer les chiens. Y a des martèlements, des cris dans la nuit.</p>
      <p>Au bout d’un instant de confusion, on nous embarque au local disciplinaire et l’on nous suspend au plaftard par des chaînes montées sur poulies. Six gardes armés demeurent dans la pièce avec nous. Ils s’assoient à terre et s’adossent aux murs, leur mitraillette entre les jambes. Petit détail pittoresque, un magnétophone de marque japonaise — ô ironie ! — un <emphasis>Tû Dé Kôn</emphasis> à trois pistes, clapoteur à valve et compresseur d’invectives a été branché, afin d’enregistrer toutes les paroles que nous serions susceptibles d’échanger, Béru et moi.</p>
      <p>C’est pas la première fois qu’on me suspend par les paluches, mes lapins. Aussi connais-je à fond les affres de cette torture. Au début, c’est pas déplaisant, car ça vous permet de faire un peu d’élongation. Mais très vite l’ankylose vous prend, avec son nuage de vilaines fourmis. On a peu à peu l’impression que vos mancherons vous sont arrachés du corps avec de formidables tenailles. Et puis votre respiration s’embarrasse, vos éponges se paralysent. Les crucifiés, à l’époque de Jésus, on les clouait pas : on se contentait de les attacher par les poignets et ils périssaient asphyxiés. Ça prend du temps, des heures et des heures…</p>
      <p>— Tu vois, marmonne Béru, depuis que j’ai maigri, je supporte mieux ce genre de plaisanterie. Avant, j’avais soixante kilbus de mieux qui tiraient sur les biscotos…</p>
      <p>Un temps.</p>
      <p>— Où qu’tu crois qu’elle est t’été, Marie-Marie ? ajoute-t-il.</p>
      <p>— J’en sais rien !</p>
      <p>— C’que t’as l’air de mauvaise bourre, mec ! mécontente le Paisible, comme si nous devisions devant deux entrecôtes Bercy dans le troquet de mon cousin Troquiet.</p>
      <p>Je ne dirai jamais assez la quiétude sublime de cet homme de bien. Dans les pires moments, il s’obstine à vivre l’instant, Alexandre-Benoît. Il ne tient aucun compte des noirs nuages merdoyant sur sa tête. Pour qui sont ces serpents ? Il décide qu’ils sont pour l’institut Pasteur ! De l’inconscience ? Pas vraiment, disons plutôt une totale acceptation de sa qualité d’homme. Il vit sa vie au jour le jour, à la seconde la seconde ! Heureux de chaque bouffée d’oxygène qui lui régénère le gros rouge. Le voyez-ci, accroché en cinq-sept, quand de la chair que trop il a nourrie… Prisonnier, certain de sa mort imminente, loin de sa femme dont il est sans nouvelles et du sort de sa nièce. Et quelle est sa réaction, bonnes gens ? Pour la première fois il se réjouit de son amaigrissement. Ça lui fait moins lourd à sustenter ! Ah ! l’aimable bipède que voilà ! Ah ! la noble âme ! S’il proteste, c’est pour me contester ma mauvaise humeur ! Car c’est cela, Bérurier-le-Fameux : il parle de la mauvaise humeur d’un ami qu’on a pendu par les poignets à son côté ! Pour lui les blessures les plus profondes ne sont que des égratignures, et les écrasements des chiquenaudes ! Je te respecte, Béru. Tu nous honores par ton dépouillement.</p>
      <p>— J’ai déjà dû grandir d’au moins dix centimètres, reprend sa Béatitude.</p>
      <p>Imaginez la scène, mes petites folles : votre San-A. et son compère en train de jambonner. Six gus silencieux les fixent. Un magnétophone tourne. Le tout dans la clarté fuligineuse d’une ampoule poussiéreuse que sa grille protectrice découpe en rectangles inégaux.</p>
      <p>Je me demande si on a retrouvé la gosseline. Sûrement qu’oui. Malgré l’obscurité elle n’aurait pu échapper au flair des chiens policiers. Qu’en feront-ils ? Auront-ils le triste courage de la tuer ?</p>
      <p>Ça continue de remueménager dans le camp.</p>
      <p>Et don Enhespez ? Qu’en ont-ils fait ? Ah ! les points d’interrogation ne me manquent pas. Mais le plus gros de tous, celui qui prend les dimensions d’une crosse épiscopale, s’applique à Berthe. Son aventure est proprement effarante.</p>
      <p>— J’ai une de ces faims, je la vois courir, dit Béru. Si messieurs les citrons nous effacent, j’espère que précédemment on aura droit au sandwich du condamné !</p>
      <p>La porte se déverrouille (car nos gardes sont bouclés avec nous) et une masse ensanglantée est projetée dans notre geôle. Je reconnais Enhespez !</p>
      <p>Il n’a plus, d’apparence humaine, que ses souliers. C’est de la boue ! Un monstrueux hamburger ! On l’a tailladé menu, comme on émince du persil pour la sauce vinaigrette. Ses oreilles sont en fins lambeaux, son nez idem, et ses joues ; de même que son cou, ses mains, ses jambes, son ventre… Bouillie rouge ! Décoction de chairs. Résidu d’homme ! Il forme une masse répugnante sur le sol. Il ne bouge plus. Il ne parle plus. Il ne respire plus ! Il ne pense plus. Bref, tirez-en la conclusion que vous voudrez, mais selon moi il est mort.</p>
      <p>— Merde, t’as vu Pépère, dans quel état ils l’ont mis ? bredouille Béru.</p>
      <p>Je cherche à piger. Quelque chose me déroute dans ce meurtre langoureusement perpétré. Pourquoi n’a-t-on pas conservé don Enhespez au même titre qu’on nous garde, nous ? Je devine que Sin Jer Min En Laï a agi en connaissance de cause, mais dans quel but ?</p>
      <p>— Ils nous esposent sa sarcasse pour nous donner à réfléchir, j’suppose ? dit le Mastar. Y espèrent que devant sa dépouille on va dégoiser des trucs intéressants !</p>
      <p>Il tourne son mufle vers le micro du magnéto.</p>
      <p>— V’là ce que j’ai à déclarer ! hurle le Gros.</p>
      <p>Et il entonne, d’une voix qui rapidement s’essouffle :</p>
      <poem>
        <stanza>
          <v>
            <emphasis>Moi j’l’appell’ ma p’tite Chinoise</emphasis>
          </v>
          <v>
            <emphasis>Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise…</emphasis>
          </v>
        </stanza>
      </poem>
      <p>— Économise tes éponges, gars, l’interromps-je. Tu es enfantin.</p>
      <p>Ça commence à me tirer dans les muscles dorsaux. Ma nuque devient un pieu enfoncé entre mes épaules. Je tire sur mes chaînes comme si je préparais un rétablissement. C’est violent comme effort, mais ça vous déverrouille.</p>
      <p>Soudain, un grand brouhaha éclate dans le camp. On court, on galope, on s’interpelle. Des véhicules affairés passent en trombe devant le bâtiment où nous sommes incarcérés. On se croirait dans un fortin assiégé. Malgré leur impassibilité, nos gardes sourcillent et se dévisagent. L’un d’eux finit par murmurer, à l’adresse de ses compagnons :</p>
      <p>— Ké cé s’ramdam, bon Dieu !</p>
      <p>Ce qu’on pourrait très approximativement traduire par : « Diable, diable, mais que se passe-t-il donc ! »</p>
      <p>— Tu entends ce circus ? s’intéresse Béru. Ma parole, on dirait qu’ils sont en train de tourner « les derniers jours de mon pays ».</p>
      <p>Effectivement, il y a de l’effervescence. Moi qui suis un petit curieux de nature, je donnerais la fortune des Rockefeller pour savoir l’objet de cette bastringuée.</p>
      <p>— C’est p’t’être un coup de grisou dans leur mine de sulfocradingue, non ? suppose mon compagnon de bonne, de mauvaise et d’infortune.</p>
      <p>Au lieu de jouer avec lui au carré de l’hypothèse, je suis, de ce regard sagace qui me vaudrait le nom d<emphasis>’Œil de Faucon</emphasis> si j’étais Indien, un mince filet de poussière blanche tombant du plaftard. C’est menu, presque imperceptible, mais j’ai retapissé la chose à cause de ma position qui m’oblige à tenir la tête levée. La poussière coule de façon régulière. Ça ressemble à la poudre de bois coulant d’une vieille poutre becquetée par un ver. Je vous ai dit que toutes les constructions du camp sont faites de plaque en fibrociment. Quelle bestiole peut bien s’attaquer à ce matériau mort, je vous le demande avec accusé de réception.</p>
      <p>Je tends l’oreille, à la recherche d’un petit grignotement, mais le vacarme environnant est trop intense pour que je puisse le percevoir. La poussière continue de sourdre. Elle est si légère que, parvenue à deux mètres du sol, elle se disperse. Il n’empêche qu’à terre, cela forme des petits monticules comme dans la partie inférieure d’un sablier qu’on vient de renverser. Je mate le plafond fixement. Je vois surgir de la plaque blême un morceau de poinçon qui tournique pour agrandir l’orifice.</p>
      <p>L’un des gardes lève la tête. Lui aussi a aperçu la poudre blanche. Il signale la chose aux autres, lesquels regardent à leur tour le plafond percé. Comme ils se lèvent, une petite chose ronde tombe du trou et éclate au sol. J’ai à peine le temps de me demander ce qu’est cet objet. Presque immédiatement tout se brouille et je m’oublie.</p>
      <empty-line/>
      <p>Il est bath, mon rêve.</p>
      <p>Comme tous les rêves, il s’appuie sur un souvenir plus ou moins confus.</p>
      <p>Je me rappelle un spectacle auquel j’ai assisté aux États-Unis, il y a quelques années. C’était au Texas, pas loin de San Antonio justement. La boîte s’appelait <emphasis>Aqua Reina.</emphasis> Elle offrait la particularité d’être immergée au fond d’un plan d’eau. Ses parois étaient en verre et l’on buvait des scotch-coca en regardant se baguenauder des poissons dans un univers à la Cousteau. De temps à autre, de belles girls déguisées en sirènes venaient danser un ravissant ballet aquatique. Un tuyau de caoutchouc leur permettait de respirer. C’était clinquant, comme tout ce qui est amerlock, et cependant féerique.</p>
      <p>Dans mon rêve, v’là que je retourne à <emphasis>Aqua Reina, </emphasis>les potes. Seulement l’eau est à l’intérieur de la salle. Y a une sirène minuscule qui évolue autour de moi. Elle a un long tuyau dans le bec et deux tresses lui pendouillent sur les épaules. Elle ressemble à Marie-Marie comme une sœur jumelle, la sirène que je cause. Je fais un effort pour chasser l’eau de mes poumons.</p>
      <p>— Marie-Marie, articulé-je.</p>
      <p>Mais je ne produis que des bulles. La sirène ne m’a pas entendu. Elle continue avec application son ballet. L’argument d’icelui est le suivant : la naïade ligote avec du fil de fer six Chinois endormis. Elle ramasse six mitraillettes noires et les dépose à l’autre extrémité du local. Ensuite elle traîne un gros magnétophone auprès de moi. Elle l’appuie au mur. Elle pique les canons de deux mitraillettes dans les manettes de cuir situées à chaque extrémité du magnétophone et se juche sur les crosses des mitraillettes. Grandie d’un bon mètre, la petite sirène peut atteindre le crochet où sont passées nos chaînes et au moyen d’une scie à métal (ou à métaux) se met à sectionner la base du gros crochet. Elle fonctionne à tout berzingue, la môme. Au bout d’un moment, le crochet coupé en deux restitue ses chaînes et deux gentlemen ayant pour blazes Bérurier et San-Antonio s’abattent le pif sur le plancher.</p>
      <p>J’achève de m’arracher aux vapes. Suffisamment toujours est-il pour comprendre que je ne rêve pas.</p>
      <p>— Marie-Marie…</p>
      <p>— Pas le moment, ronchonne la petite teigne. Maintenant va falloir regrimper par le plafond, si tu pourras m’hisser, ensuite, je vous aiderai à sortir de là avec mon onc’ !</p>
      <p>L’un des gardes chinetoques qui a repris conscience, lance un cri. Je lui stoppe le S.O.S. d’un coup de latte dans le gosier.</p>
      <p>— Faudrait les museler, dit la môme, sans quoi ils vont gueuler.</p>
      <p>Je défère à son désir en bâillonnant les gardes avec leurs ceintures de toile.</p>
      <p>— Que se passe-t-il, dehors ? demandé-je à la gosse.</p>
      <p>— C’est l’incendie que j’ai allumé, qui leur occupe le temps, répond-elle. Un grand entrepôt plein d’huile ; tu vas voir comme c’est beau, promet la jeune pyromane (ou pyro-woman).</p>
      <p>Effectivement, de grandes lueurs pourpres dansent par la brèche du plafond.</p>
      <p>Le camarade Bérurier trouve opportun de se réveiller.</p>
      <p>— Où sont-ce nous ? bredouille-t-il.</p>
      <p>— Dans un magnifique western, gars. Tu peux te tenir debout ?</p>
      <p>— Tiens, se réjouit le Mastar, la môme Grignette est retrouvée, où que t’étais passée, dis, Musaraigne ?</p>
      <p>— Ne t’occupe, tonton, je vous raconterai tout plus tard, je m’ai bien amusée. Alors tu m’hisses, Antoine ?</p>
      <p>Je l’hisse, heureux qui comme qui l’hisse… Quand elle s’élève au-dessus de mes épaules, elle murmure.</p>
      <p>— Je t’prierai de pas regarder sous mes jupes, Antoine.</p>
      <p>Marie-Marie cramponne le bord de la plaque de fibrociment cassée et opère un rétablissement. Couchée sur le toit elle prodigue d’astucieux conseils.</p>
      <p>— Je serais de toi, Antoine, je grimperais sur les épaules à m’n’onc’, et une fois ici, tu lui tiendrais le tuyau de caoutchouc pour qu’il grimpe après.</p>
      <p>Ainsi est fait. Quelques minutes plus tard, nous sommes tous les trois sur le toit. Je devrais dire tous les quatre car, en homme prévoyant, je me suis muni d’une mitraillette.</p>
      <p>À deux cents mètres d’ici l’incendie fait rage. Tous les occupants de la base sont mobilisés pour essayer de neutraliser le sinistre. Mais va te faire voir ! Rien ne crame mieux que l’huile et leurs extincteurs sont dérisoires devant l’ampleur du feu.</p>
      <p>— Beau travail, petite ! approuvé-je.</p>
      <p>— Une vraie Jeanne d’Arc, renchérit Sa Majesté, sauf que c’est elle qui fout le feu !</p>
      <p>Vous parlez d’une amazone, cette momaque ! Elle craint personne ! Je savais pas que ça pouvait exister, une gamine pareillement douée pour l’aventure !</p>
      <p>— Comment t’es-tu débrouillée, mon chou ? questionné-je, avide de savoir.</p>
      <p>Elle renifle. Les lueurs du brasier allument sur son petit visage malicieux des lueurs démoniaques.</p>
      <p>— Ben, j’sais pas si vous l’aurez remarqué, mais dans le bureau du Chinetoque, je m’ai débinée à quat’ pattes, profitant de c’qu’on f’sait pas gaffe à moi.</p>
      <p>— Où qu’t’as été ? bougonne le Gravos.</p>
      <p>— Dans la pièce à côté, c’était la chambre du vilain type. Je m’ai glissée dans son plumard et j’ai plus bougé. Je savais bien que si j’aurais sortie, en trois secondes les clebs me repéreraient.</p>
      <p>— Ensuite ?</p>
      <p>— Quand j’ai entendu que la meute s’éloignait vers l’aut’ bout du camp, j’ai pris des godasses qui se trouvaient là en me disant comme quoi les cadors renifleraient pas mes arômes à moi si je me les mettrais aux pieds, vous suivez ?</p>
      <p>— Où qu’elle va chercher ça dans sa petite tronche ! bée Béru. J’te jure que ça pourrait être une Bérurier pur fruit !</p>
      <p>Marie-Marie lui décoche un regard d’incendiaire :</p>
      <p>— Ho, hé ! Parle pas de malheur, m’n’onc’ !</p>
      <p>Puis, elle poursuit ses explications.</p>
      <p>— Une fois que j’ai chaussé les pompes du Chinois, j’ai été fout’ le feu à l’entrepôt d’huile, puis foncé en direction de vot’ bâtiment. J’ai remarqué pour lors qu’il était adossé à un autre ; çui-là ! ajoute l’enfant en nous désignant un toit accolé à celui sur lequel nous cachalons.</p>
      <p>Le second toit est percé d’un large vasistas, ouvert pour l’instant.</p>
      <p>— C’t’autre baraquement, c’est un atelier, fait-elle. J’y ai trouvé tout ce qui me fallait : n’échelle, un pointon, un long tuyau de caoutchouc… un gros marteau que le voilà jusque à côté de la bouille à tonton justement !</p>
      <p>— Et puis ?</p>
      <p>— Faut vous dire qu’y me restait un berlingot endormeur dans la poche, vu que j’en avais cassé qu’un dans la salle du cof’. J’ai percé un petit trou dans vot’ toit et j’ai balancé le berlingot. J’ai vu qu’y f’sait son effet. Alors avec mon marteau j’ai cassé la plaque de ciment…</p>
      <p>— Personne t’a repérée ? s’étonne le Majestueux.</p>
      <p>La gamine me prend à témoin :</p>
      <p>— Il entend pas le bouzin qu’y font autour de l’incendie…</p>
      <p>Elle hausse ses frêles et méprisantes épaules.</p>
      <p>— C’te fois, je m’ai méfié du gaz, c’est ce dont pourquoi j’ai embarqué long de tuyau pour respirer et je m’ai bouché le nez avec du papier mâché. Bon, on fiche le camp ou on se fait cuire un œuf ?</p>
      <p>Nous reptons pour gagner le vasistas de l’autre toit. L’échelle est toujours dressée contre l’orifice. Une fois dans l’atelier, je vais à la porte pour couler un z’œil à l’extérieur. M’est avis que ça ne se présente pas trop mal, mes fils, car, à deux mètres de là, j’avise une jeep en stationnement.</p>
      <p>— O.K., nous allons jouer le numéro plein, dis-je. Sitôt la lourde ouverte on fonce à la jeep. Toi, Gros, tu prends le volant et tu fonces vers la sortie sans t’occuper du reste. De deux choses l’une : la barrière est ouverte ou elle est fermée. Si elle est ouverte tu passes, si elle est fermaga, je vais demander poliment à ces messieurs de nous l’ouvrir. Toi, môme, tu te coucheras à l’arrière sur le plancher, compris ?</p>
      <p>— T’es louf, Antoine, si je me coucherais je pourrais rien voir ! proteste Fleur de Souci !</p>
      <p>— Je te raconterai après, môme ! Mais fais ce que je te dis car il pourrait bien vaser des pruneaux ! Vous y êtes ? Alors à l’abordage !</p>
      <p>Nous cavalons à toute vibure jusqu’à l’auto. En dix secondes nous voilà démarrés. Le Béru qui connaît le camp mieux que moi drive sans hésiter en direction de l’entrée. De loin, je constate que la barrière est assurée.</p>
      <p>— Fais un appel de phares ! lui dis-je.</p>
      <p>Il obéit. Des silhouettes s’agitent dans la lumière du poste de garde. Un mec sort, s’approche de la manivelle qui pont-levise, mais s’abstient de la manœuvrer avant de nous avoir retapissés.</p>
      <p>— Stoppe pile à sa hauteur, Alexandre-Benoît !</p>
      <p>C’est un beurre, ce Béru. Au doigt et à l’œil, il obtempère. La jeep freine à mort devant le gus, lequel morfle la crosse de ma taratata en pleine poire avant même d’avoir pu constater que je ne suis pas chinois. Je saute de la guinde et remonte moi-même la barrière, d’une seule main, car je conserve la sulfateuse braquée en direction du poste.</p>
      <p>Marie-Marie, en jeune fille désobéissante, émerge de la chignole et se met à lancer des trucs derrière l’auto. J’ignore ce dont il s’agit, mais cela produit un petit bruit d’averse qui attire l’attention des autres gougnafiers de l’intérieur. Les v’là t’il pas qui ramènent leurs fraises, ou, plus justement, leurs citrons ? Moi, vous me connaissez ? J’ai rien du tueur à Garches ! Liquider froidement des gens qui ne m’ont provisoirement rien fait, voilà qui n’est pas dans mes manières. Je ne tire que sur des malfrats, ou quand je suis en état de légitime défense, comme disait un éléphant. Abandonnant la manivelle, je bondis au milieu du groupe en virevoltant de la moulinette. Ma promptitude et ma force font mieux que patience et longueur de temps, mes fieux ! Bzzaoûm ! Vrrang ! Plofff ! Je ne jette pas le manche après la cognée, mais je cogne avec le manche ! Ça se décime et la victoire se dessine.</p>
      <p>Pendant ce temps, miss Tresses achève de remonter la barrière. Y me reste plus qu’un vilain à jetonner. Manque de bol, ce foie-jaune a eu le temps d’extirper sa rapière de son étui, et il me praline. Des valdas me susurrent des bouts de Te Deum aux oreilles. Heureusement que je suis d’une mobilité qui foutrait des complexes à un pou sélectionné pour les jeux olympuces. Un saut à gauche, un autre à droite, un troisième au milieu, un quatrième en avant, et il a ses coups de crosse art chit et pisse copaux à gauche de sa hure. J’ai assené tellement fort que son étiquette se décolle et lui pend sur la joue.</p>
      <p>Va falloir qu’elle se fasse ravaler la façade, cette bonne jonquille sans jonque. L’expression « rentrer chez soi l’oreille basse » va prendre toute sa signification.</p>
      <p>— Et ben, tu t’annonces (apostolique), oui ! beugle le Faramineux.</p>
      <p>Je saute dans la jeep.</p>
      <p>— Cocher, au bois ! Et ne ménagez pas l’attelage ! lancé-je d’une voix aussi gaillarde que la prose de mon éminent confrère Robert Gaillard.</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE VIII</p>
        <p>LES FEUX PASSENT DU ROUGE AU… BLANC</p>
      </title>
      <p>La jeep caracole (à manger de la tarte) sur la route défoncée. La vitesse nous file des claques savoureuses à travers la frime. C’est bon le souffle de la liberté. Pour un peu, je chanterais.</p>
      <p>Assis à côté de la Grignette, je la prends par l’épaule et la serre contre moi.</p>
      <p>— Ah ! ma petite poule, lui dis-je, ma petite poule, sans toi !</p>
      <p>— Sans moi vous alliez vous rhabiller, tonton et toi, assure la Jeanne Hachette du pauvre.</p>
      <p>Elle tortille du buste pour m’échapper.</p>
      <p>— Mais c’est pas une raison pour te permettre des prévôtés av’c’ moi, Antoine ! Mémé me disait : « Méfie-toi toujours des hommes qu’ont trop d’effusion dans le sentiment ».</p>
      <p>J’ai idée que sa fameuse mémé l’a un peu traumatisée, Marie-Marie, et que si elle applique scrupuleusement ses préceptes, elle aura beaucoup de mal, plus tard, à se dégauchir un nez-pou.</p>
      <p>— Dites donc, ma révérende mère, lui dis-je, que jetiez-vous derrière l’auto pendant que je tournais la manivelle ?</p>
      <p>— Je vidais une boîte de clous, Antoine. Je m’en ai désemparée dans l’atelier avant de filer. Comme ça, s’ils nous coursent, faudra qu’ils emportent des rustines, j’t’l’dis !</p>
      <p>Le Mastar tombeauouverte sur quelques kilomètres again, puis il se tourne vers nous.</p>
      <p>— Alors ? fait-il, dans quelle direction se dirigeâmes-t-on ?</p>
      <p>— Y a pas trente-six solutions, mon pote : allons nous planquer dans la forêt pendant quelques jours, ensuite de quoi nous aviserons. Notre seule base en ce pays, qui était l’hacienda de don Enhespez, est fichue maintenant.</p>
      <p>— Le pauvre bonhomme, soupire le Compatissant…</p>
      <p>— Ils l’ont drôlement arrangé, renchérit la môme. Quand je pense qu’il rouspétait à cause de ses orchites… Comme quoi Mémé avait raison quand é’m’ disait : « On n’emporte pas la France à la semelle de ses souliers. »</p>
      <p>— Ça, c’était pas mémé, mais Danton, rectifie-je.</p>
      <p>Marie-Marie sort ses deux dents vipérines.</p>
      <p>— J’ai jamais connu de Danton, j’t’dis que c’était mémé, quoi, nom d’Dieu !</p>
      <p>— Qu’est-ce qu’on va becqueter, en forêt ? Tu peux me le dire ? s’inquiète le Filiforme. Si c’est pour me farcir le régime écureuil, merci bien, j’sors d’en prendre. Mon bide fait tellement de plis qu’avec la peau en rabe tu pourrais te confectionner un abat-jour.</p>
      <p>Je lui tapote l’épaule.</p>
      <p>— Dans ces contrées, le gibier foisonne, mec ! Y aura du rôti à tous les repas !</p>
      <p>— Tu jures ?</p>
      <p>— Ma parole ! T’as jamais mangé du tamanoir à la broche, dis ?</p>
      <p>— C’est bon ?</p>
      <p>— Fabuleux ! Et un cuissot de vigogne, donc ! Aux aromates ! Sans parler du condor sur canapé !</p>
      <p>Tandis qu’il salive à outrance, nous quittons la route qui va de Santa-Maria Kestuféla à Riquita pour plonger dans la forêt. Un ruisseau peu profond, minuscule affluent du de Profundis, y coule.</p>
      <p>— Roule dans la flotte ! conseillé-je à l’Éminent, de cette manière ils perdront notre piste.</p>
      <p>Béru admet que l’idée <emphasis>is good</emphasis> et s’engage dans le lit de ce petit cours d’eau. Notre guinde tangote de plus en mieux, tante essuie bien que la chère Marie-Marie finit par s’endormir dans mes bras.</p>
      <p>On véhicule commak pendant plusieurs plombes. Le Mastar a mis les phares et on voit bondir des flopées d’animaux dans la lumière. C’est plein d’insectes titubeurs, d’oiseaux tous plus nocturnes les uns que les autres, de mammifères jamais vus sur les planches du Larousse. La végétation ne végète pas, je vous le garantis. Elle se paie du luxuriant, la gueuse ! Les lianes guirlandent au-dessus du ruisseau. Les racines aquatiques forment une barrière continue. Bref, comme on dit après une longue tirade, ça devient franchement inextricable. On se prend des coups de fouet dans la pêche à tout moment.</p>
      <p>— Ça commence à bien faire ! gronde le conducteur. Le premier routier que j’aperçois, je m’arrête ! On est bonnards pour jouer « Tarzan s’évade » dans ton jardin bouquiniste ! Ah, mince, je préfère le bois de Boulogne.</p>
      <p>Je calcule que nous avons dû mettre une dizaine de kilomètres entre nos poursuivants et nous. Et quels kilomètres ! C’est pas de la tarte ! Jamais ils n’auront l’idée de venir nous repiquer ici.</p>
      <p>— C’est bon, Pépère, essaie de sortir du ruisseau et de dégauchir un brin de clairière où nous pourrons bivouaquer.</p>
      <p>Dix minutes plus tard, nous stoppons en bordure d’un élargissement du cours d’eau. Il y a des rochers et du sable. On carre la jeep dans une anfractuosité et on s’aménage un campement à la va-vite !</p>
      <p>Les banquettes du véhicule et une couvrante servant de plaid constituent un plumard de fortune sur lequel nous nous alignons.</p>
      <p>— J’ai faim ! gémit Béru avant de sombrer dans les vapes.</p>
      <p>— Qui dort dîne ! riposté-je avec ce don de la répartie et ce sens de l’image-choc qui assurent la pérennité de mon œuvre.</p>
      <p>Effectivement, terrassés par la fatigue, l’émotion, la nuit et le silence, nous rejoignons miss Tresses au pays fabuleux des songes où, au possible, nul n’est tenu<a l:href="#n_14" type="note">[14]</a>.</p>
      <empty-line/>
      <p>Le ram’dage des oiseaux m’éveille. Dans la nature, ce sont les zizes qui font le plus de bruit, remarquez-le. Rien de plus gueulard, de plus varié, de plus perçant, de plus aigu, de plus strident que les cris des emplumés de frais.</p>
      <p>Je tâche à me désengourdir. Sous quelque latitude qu’on se trouve, les nuits sont fraîches et vous nouent les muscles quand vous dormez à la belle étoile.</p>
      <p>Bérurier et sa nièce roupillent toujours. Je me lève et, en guise de petit déjeuner, les considère attentivement. Spectacle attendrissant cil en fût. Comme ces deux êtres s’incorporent bien à la nature ! Comme ils tiennent bien leur place dans le concert vivant qui m’environne. « Ah ! me dis-je en aparté pour ne pas les réveiller, que la vie est donc une belle et noble chose ! De toute beauté ! Lorsqu’elle s’épanouit en pleine nature et en toute liberté et que l’homme a donc de la chance de posséder simultanément des testicules et le sens poétique. » Cet hommage muet, mais qui n’en est pas moins vibrant, rendu à la créature, sinon au créateur, je me penche simultanément sur le ruisseau et la situation. La seconde n’a pas la limpidité du premier, croyez-le bien. Certes, nous avons magistralement rempli notre mission et nous nous trouvons vivants et libres, but it is not yet tout à fait in the pocket, hélas ! (In english : « Alas ».) Vous pouvez compter que les Chinetoques remuent tout le patelin pour nous récupérer. M’est avis que les poulets du Rondubraz au grand complet : les en civil, les en militaires, les C.R.S.<a l:href="#n_15" type="note">[15]</a>, les gares de mobiles, les indicateurs, les contre-indiqués, les cons tractuels tout ce qui est flic ou enfoiré, tout ce qui appréhende, tabasse, menotte, matraque, quartiélatine, enfonce, défonce, foule, refoule, défoule, foulicide ! Tout ceux qui font pleurer d’humiliation, de rage et de gaz lacrymogène ! Tous les mousquetaires du mousqueton. Ceux qui ont leur conscience pour eux, et celle du ministre de l’intérieur pour les autres ! Ceux pour qui le verbe n’est que procéverbe. Ceux à qui on met une jugulaire pour leur permettre de mieux juguler. Ceux qui épient et ceux képient ! Ceux qui ne mettent qu’un « r » à bourrique parce qu’ils ont l’autre sur la figure ! Les inculqués de frais ! Ceux qui doivent se gaver de bananes puisqu’ils protègent tous les régimes ! Ceux qui forcent les retraites pour mériter la leur ! Ceux qui débloquent et reblotent derrière les grillages de leurs fourre-cons blindés. Et puis d’autres et d’autres encore sont en train de se remuer le panier (à salade) pour alpaguer le singulier trio que nous nous sommes mis à trois pour constituer<a l:href="#n_16" type="note">[16]</a>.</p>
      <p>Nous sommes sans argent, sans papier, sans allié, perdus dans un pays qui nous est inconnu<a l:href="#n_17" type="note">[17]</a>.</p>
      <p>Berthe arrêtée. Bientôt jugée ! Probablement fusillée ! Misère ! Tout ce que je peux faire à son propos, c’est taire son sort à Alexandre-Benoît, car Pépère deviendrait dingue s’il apprenait ça.</p>
      <p>Je me déloque courageusement dans le frais matin. Une petite plongée dans le ruisseau me rebecquetera. Le soleil a de la peine à percer la voûte verte des <emphasis>ipso-factos</emphasis> géants qui nous surplombent. Lorsque je me serai baigné je partirai à la chasse. Car il faut coûte que coûte que nous nous alimentions ! Me v’là à loilpé ! Je serre les ratiches et saute dans l’onde glacée. « Brrr ! Ça réveillerait un Maure ! Je ballotte de tous mes membres moins un.</p>
      <p>Tu parles d’une opération coup de fouet !</p>
      <p>Lorsque je bondis hors de l’eau, la température extérieure me fait l’effet d’une étuve en comparaison. J’ai un coup de vapeur d’autant plus fort que le paysage s’est légèrement modifié puisque viennent de s’y incorporer une demi-douzaine de gaillards hirsutes, armés de fusils et bardés de cartouchières. Ils ont des pièges à macaroni vachement abondants. Ces barbes noires, aussi touffues que la forêt, ont quelque chose de castriste. Les surgissants me couchent en joue de leurs flingues. Sur quoi, Béru et sa gentille nièce se réveillent.</p>
      <p>Le Plissé fronce ses sourcils broussailleux en apercevant les hommes qui nous cernent.</p>
      <p>— Tiens, la famille Barbapoux, dit-il sans s’émouvoir ; c’est à quel sujet, messieurs ?</p>
      <p>— Suivez-nous ! enjoint le barbu-chef (il en a dix centimètres plus long que les autres !).</p>
      <p>Il a parlé en espago, bien sûr, puisqu’il s’agit de sa langue maternelle.</p>
      <p><emphasis>— Deseo que me afeite usted !</emphasis> lui réponds-je ; ce qui veut dire : « Je désire me faire raser. »</p>
      <p>Je conviens sans discuter que cette phrase manque quelque peu d’à-propos, encore que j’aie effectivement besoin de me faire racler la couenne, seulement c’est la seule que je sache parfaitement prononcer en espagnol.</p>
      <p>Le gus, loin de se bifonner, m’adresse un geste autoritaire.</p>
      <p>Vaincu, je m’apprête à sortir de la flotte, lorsque la môme Marie-Marie s’exclame :</p>
      <p>— Hé, dis, Antoine, cache ton piano ! En v’là des manières ! Si mémé aurait vu ça, elle serait tombée morte !</p>
      <p>— Commence par regarder ailleurs, Moustique ! lui lâché-je. C’est pas le moment de faire ta pimbêche !</p>
      <p>Je me présente, nu comme un œil de veau dans une assiette à l’admiration teintée de jalousie des autochtones.</p>
      <p>— Quelqu’un parle français ou speak english ? questionné-je à la ronde, une fois récupérés mon slip et ma souveraineté.</p>
      <p>L’un des barbouzards me répond que lui.</p>
      <p>— Qui êtes-vous et que nous voulez-vous ? lui demandé-je pour lors.</p>
      <p>— Mon nom est Chi Danlavaz, fait-il rudement en fourrageant dans ses broussailles. Nous sommes des guérilleros et nous vous faisons prisonniers. Vous serez jugés et pendus selon les règles.</p>
      <p>Décidément c’est une manie au Rondubraz !</p>
      <p>Je lui débobine un sourire en cent quarante de large.</p>
      <p>— C’est la Providence qui vous a placés sur notre route, camarade, certifié-je.</p>
      <p>— Y a pas de Providence et appelez-moi señor ! riposte le barbu.</p>
      <p>— Volontiers ! Laissez-moi vous dire que nous sommes également dans l’opposition.</p>
      <p>— Vous mentez !</p>
      <p>Il désigne la jeep.</p>
      <p>— Vous roulez dans une voiture gouvernementale et qui pis est, elle vient de la base chinoise de Santa-Maria Kestuféla.</p>
      <p>— Nous l’avons volée pour nous échapper.</p>
      <p>— Vous mentez ! s’obstine cet abruti.</p>
      <p>— Voyons, que ferions-nous avec cette jeep en pleine forêt si nous n’étions pas traqués ! m’emporté-je.</p>
      <p>— Du repérage, déclare sans hésiter Chi Danlavaz. Vous avez pour mission de découvrir notre camp, voilà pourquoi vous vous déplacez avec une enfant !</p>
      <p>Il a un grand ricanement qui fait s’envoler un flamenco à hupe.</p>
      <p>— S’évade-t-on en compagnie d’une fillette ? Votre ruse est un peu grosse !</p>
      <p>Et il traduit notre converse à ses potes, lesquels rient à gorges d’employés.</p>
      <p>Bérurier se masse l’estomac.</p>
      <p>— Tu sais qu’y commencent à me fatiguer la prostate, ces zigotos à tronche de pique-niques, grommelle-t-il.</p>
      <p>— Qui sont-ce ? demande Marie-Marie.</p>
      <p>— Des révolutionnaires, ma poule. N’aie pas peur, on finira bien par s’expliquer.</p>
      <p>— Tu m’as déjà vu avoir peur ? se rebiffe l’intrépide.</p>
      <p>Elle tape du pied, fait signe à Béru de se pencher et se met alors à lui chuchoter des choses. Sa Majesté opine.</p>
      <p>— Señor, dis-je au barbu francophone, nous avons mis le feu à la base, vous pouvez vous renseigner. C’est là, je pense, un exploit qui sert votre cause ?</p>
      <p>Le v’là qui indécise. Il consulte ses potes.</p>
      <p>— Qui êtes-vous ? demande-t-il enfin.</p>
      <p>— Des agents français ayant pour mission de neutraliser l’exploitation du sulfocradingue dans votre glorieux pays !</p>
      <p>— De quoi je me mêle ! explose-t-il en espagnol, ce qui lui est plus commode que de le dire en français, nous détestons toute ingérence étrangère dans nos affaires !</p>
      <p>— Mais vous subissez les Chinois !</p>
      <p>— Cela nous regarde ! Nous préparons précisément une révolution destinée à les chasser !</p>
      <p>— Pas commode, ils sont solidement implantés !</p>
      <p>Chi Danlavaz blêmit.</p>
      <p>— Nous avons déjà réussi la précédente révolution, non ! aboie-t-il, celle qui a chassé les Américains ! Et croyez-moi, ces derniers étaient plus profondément implantés que les Chinois !</p>
      <p>J’ai un moment d’indécision :</p>
      <p>— Attendez, vous dites que vous avez fomenté la précédente révolution…</p>
      <p>— Parfaitement !</p>
      <p>— En ce cas, c’est grâce à votre action que le Rondubraz a présentement un gouvernement de gauche prochinois ?</p>
      <p>— Et alors ?</p>
      <p>— Voyons, voyons, cher señor, après avoir mis en place ce gouvernement rouge, vous voulez le renverser ?</p>
      <p>— Et nous le renverserons ! promet farouchement mon interlocuteur.</p>
      <p>— Pour le remplacer par ?…</p>
      <p>— Par un gouvernement blanc qui sera proaméricain.</p>
      <p>— Vous regrettez donc votre dernière révolution ?</p>
      <p>— Absolument pas ! Mais nous sommes des guérilleros, señor ! Notre vocation est de faire des révolutions. Nous en ferons d’autres ! Beaucoup d’autres ! Et maintenant assez parlé : suivez-nous !</p>
      <p>Il regarde sa Difor et hoche la tête :</p>
      <p>— Déjà huit heures ! Nous aurons juste le temps de vous juger et de vous pendre avant le déjeuner !</p>
      <p>— Bande de sauvages ! vocifère A-B.B. Lâchez vos flingues et levez les pognes avant que je vous éternue dans la tripaille !</p>
      <p>Il braque sur le groupe la mitraillette que la futée Marie-Marie est allée lui chercher en douce.</p>
      <p>— T’as entendu ça, San-A. Ces peaux d’harengs qui voudraient nous buter à l’apéro ! Y feraient ça après la bouffe, encore, je dirais trop rien, mais je peux pas tolérer c’te mesquinerie !</p>
      <p>Bien que les autres nous braquassent, la sulfateuse les intimide au point de leur faire jeter leurs armes sans discuter !</p>
      <p>Chi Danlavaz a un mauvais sourire.</p>
      <p>— Vous espérez nous échapper, fait-il. Mais vous ne vous rendez pas compte que vous êtes cernés !</p>
      <p>Béru ronchonne :</p>
      <p>— Écrase, Barbe à poux, et cherche pas à me faire peur, j’ai pas l’hoquet !</p>
      <p>— Vous voulez la preuve de ce que j’avance ? fait le guérillero. Pauvres idiots qui vous croyez seuls dans la forêt alors que nos forces grouillent.</p>
      <p>Il penche la tête de côté :</p>
      <p>— Vous entendez ces cris d’oiseaux ? Eh bien, ce ne sont pas des oiseaux, mais nos compagnons qui nous appellent. Ils vont arriver d’un instant à l’autre…</p>
      <p>Je prête l’oreille. Un caquetage de perroquet retentit.</p>
      <p>— Les voilà ! annonce Chi Danlavaz.</p>
      <p>— Essaie de pousser un seul cri et je t’arrose de plomb, mec ! vigile Bérurier.</p>
      <p>— Ils n’en arriveraient que plus vite, répond placidement Chi (lequel n’est pas seulement pro-révolutionnaire, mais surtout révolutionnaire-pro).</p>
      <p>Il ajoute :</p>
      <p>— Allons, señor, si vous posez cette arme, il ne sera pas fait de mal à l’enfant, mais si vous commettez une bêtise…</p>
      <p>L’argument déconcerte Béru et de la mollesse accable son bras vengeur. Ce que voyant, Chi Danlavaz arrondit ses lèvres et imite à la perfection le cri modulé du <emphasis>spathura solstitialis</emphasis> en rut.</p>
      <p>Au bout d’un instant, les branchages de la forêt s’écartent et d’autres barbus tous plus pileux et hirsutes les uns que les autres apparaissent.</p>
      <p>Un barbu ! Quinze pour moi !</p>
      <p>Deux barbus !</p>
      <p>Trois barbus !</p>
      <p>Quatre barbus !</p>
      <p>Jeu !</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE IX</p>
        <p>L’IMMOBILISATION N’EST PAS LA GUERRE</p>
      </title>
      <p>Ce qu’il y a de bien chez les guérilleros professionnels, c’est qu’ils sont organisés.</p>
      <p>Ils habitent au cœur de la forêt, dans un camp relativement confortable puisque chaque tente comprend une salle de bains, l’air conditionné et la télévision. Il existe une tente-cinéma, une tente-école, une tente-hôpital et une tente-église où le padre Alonzo Credo célèbre la messe quand on s’apprête à renverser un gouvernement de gauche ou fait chanter l’<emphasis>International </emphasis>aux petits condors rouges lorsqu’on lutte contre un gouvernement de droite.</p>
      <p>Il y a en outre une tente-palais de justice, et c’est là qu’on nous conduit. À peine qu’on nous a installés sur le banc d’acajou des accusés, Chi Danlavaz imite par trois fois le cri du <emphasis>Leucippus Fallax</emphasis> (ou Doleromye trompeuse), ce qui est le signal destiné à convoquer les membres de permanence de la cour d’exception.</p>
      <p>Effectivement, une douzaine d’hommes complètement à barbe et à moitié à poil (ils sont torse nu) pénètrent sous la tente. Le président est reconnaissable à son pistolet à crosse d’ivoire dont il se sert comme maillet. Ces messieurs de la magistrature prennent place à la grande table qui nous fait face, cependant que deux d’entre eux viennent s’asseoir à nos côtés. Il s’agit, m’explique-t-on, de nos avocats commis d’office.</p>
      <p>Le président tape les trois coups avec son flingue.</p>
      <p>— La séance est ouverte, annonce-t-il. Huissier, lisez l’acte d’accusation !</p>
      <p>Un petit bonhomme mal barbu se dresse alors. Il s’approche de Chi Danlavaz et ce dernier lui chuchote quelques mots à l’oreille. L’huissier opine et s’éclaircissant la voix, attaque :</p>
      <p>— Camarades de la cour, camarades jurés…</p>
      <p>— Tsst, tsst, tsst ! fait le président. Nous luttons contre un gouvernement de gauche, señor huissier !</p>
      <p>— Oh ! pardon, réagit le distrait.</p>
      <p>Et de reprendre :</p>
      <p>— Señores de la corte, señores los jurés, les accusés sont deux espions étrangers que nos services de renseignements ont découverts dans la forêt.</p>
      <p>Il se rassoit.</p>
      <p>— La parole est au señor avocado général ! déclare alors le président.</p>
      <p>Un grand gus, un peu rouquin, bondit de son siège et beugle en tendant l’index dans notre direction après avoir retroussé la manche de sa chemise (il est le seul à en porter une pour pouvoir, justement, se livrer à des effets de manche) :</p>
      <p>— Pas de pitié pour les chiens galeux ! Je réclame la peine de mort. Et je vous demande, messieurs les jurés, de ne pas accorder les circonstances atténuantes qui entraîneraient automatiquement la commutation de la peine de mort par pendaison en peine de mort par fusillade !</p>
      <p>Il retombe sur son banc et s’essuie le front avec son mouchoir.</p>
      <p>Mon avocat me tapote l’épaule d’un geste qui se veut rassurant :</p>
      <p>— Pas d’inquiétude, me dit-il, je sens que tout ira bien.</p>
      <p>Le président accordant la parole à la défense, il se lève.</p>
      <p>— Señores de la cour, señores los jurés, dit-il. Espions ou pas espions, ces hommes sont des étrangers. Allons-nous transgresser ce sens de l’hospitalité qui a fait la renommée de notre glorieux pays par-delà ses frontières ? Non, señores de la cour, non, señores los jurés. La justice du Rondubraz restera rondubrazienne, voilà pourquoi vous ne suivrez pas les brillants arguments du señor avocat général et vous condamnerez mon client au peloton d’exécution. Vive le Rondubraz libre !</p>
      <p>Dans l’assistance (car il y en a une, composée en majeure partie de femmes) on renifle. Je distingue même des larmes dans les yeux d’une ravissante fille brune aux yeux couleur de myosotis.</p>
      <p>L’avocat de Bérurier, un peu jaloux du succès de son confrère se lève à peine. Il déclare simplement :</p>
      <p>— Je m’en remets à la sagesse de la cour.</p>
      <p>— Parfait, approuve le président. Accusés, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?</p>
      <p>Béru se lève vigoureusement.</p>
      <p>— Ah ça, oui ! fait le Fracassant. Et beaucoup de choses qu’on a à vous dire, encore !</p>
      <p>— Ce serait trop long, asseyez-vous, je vous remercie ! coupe le magistrat.</p>
      <p>Pépère voudrait sortir de son banc, mais deux solides gaillards lui matraquent le bulbe et il s’écroule sur son siège.</p>
      <p>Bref colloque de la cour. Le président cogne de la crosse de son Eurêka :</p>
      <p>— Silence ! dit-il. Je cède la parole au señor président du jury.</p>
      <p>On secoue alors un gros plein de soupe qui roupille au bout de la table. Le zig s’ébroue.</p>
      <p>— C’est à vous ! souffle quelqu’un.</p>
      <p>Il se fourbit les lampions.</p>
      <p>— Oh, parfaitement. Après en avoir délibéré, récite le grassouillet guérillero, la réponse du jury est oui sur le chef d’accusation et non en ce qui concerne les circonstances atténuantes.</p>
      <p>— Je vous remercie ! approuve le président. En fait de quoi, la cour condamne les accusés à être pendus dans l’heure qui suit.</p>
      <p>Il se lève et allume un cigare.</p>
      <p>— Navré, me murmure mon avocat. Il m’est pourtant arrivé plusieurs fois d’obtenir les circonstances atténuantes. À mon avis, c’est parce qu’on est un peu à court de munitions en ce moment qu’ils vont appliquer la pendaison. Remarquez que si c’est moins glorieux que la fusillade, ça n’est pas plus désagréable.</p>
      <p>— Ne vous tracassez pas, mon cher maître, le rassuré-je. Que ce soit un peloton de ficelle ou un peloton d’exécution qui mette fin à ma vie importe peu…</p>
      <p>— Bravo, fait mon défenseur, en tout cas j’ai fait tout ce que j’ai pu !</p>
      <p>— C’est un des six mulâtres de jugement ! s’indigne Bérurier. T’as pas vu Marie-Marie ? V’là qu’elle s’est de nouveau esbignée. Tu veux parier qu’elle nous prépare encore un tour de sa façon, la petite chérie ?</p>
      <p>— C’est possible, conviens-je, plein d’un secret espoir.</p>
      <p>Une vraie anguille, cette gosse ! Elle s’assoit sagement dans un coin. On l’oublie, et quand on veut s’occuper d’elle on constate qu’elle a disparu.</p>
      <p>Chi Danlavaz vient se planter devant nous, les pouces passés dans sa ceinture.</p>
      <p>— Qu’est-ce que je vous disais ? dit-il. Ça n’a pas traîné, hein ?</p>
      <p>— En effet, complimenté-je, du beau travail. Peut-on vous demander quel est le programme maintenant ?</p>
      <p>Il opine.</p>
      <p>— Le bourreau est en train de préparer ses potences dans la clairière de Grève, c’est l’affaire d’un quart d’heure.</p>
      <p>Son sourire s’éteint, alors qu’il devrait au contraire se rallumer, vu qu’une vaste clameur arrive du dehors :</p>
      <p><emphasis>— Fuego ! Fuego !</emphasis> fait la clameur.</p>
      <p>Vous tous qui avez grandi sans être espagnols, vous pouvez néanmoins traduire, n’est-ce pas ? Oui : c’est bien « au feu, au feu ! » qu’hurle cette communauté guérilléreuse.</p>
      <p>— Tu vois, je me gaffais que la môme micmaquait un turbin quéconque, béate le Mastar.</p>
      <p>Il hoche la tête :</p>
      <p>— Elle est pas variée dans ses astuces. Faudra qu’on se la surveille par la suite pour qu’elle ne devinsse pas pyrographe. Avec elle, vaut mieux planquer ses allumettes !</p>
      <p>À travers la toile du palais de justice, on distingue nettement l’incendie. Il décrit un arc de cercle. Il doit cramer haut et dru !</p>
      <p>— Tu parles d’une futée, reprend mon camarade d’infortune.</p>
      <p>Il file un coup de saveur alentour et propose :</p>
      <p>— Y sont plus que trois, on pourrait essayer de mettre les adjas, qu’en dis-tu ? Ça me botte pas d’être suspendu comme un jambon. J’sais bien que ça file le tricotin à ce qu’on raconte mais j’ai pas besoin d’une secousse dans la moelle pépinière pour mettre Popaul au garde-à-vous !</p>
      <p>L’incendie, particulièrement en cette période sèche de l’année, fait plus que force et que rage. Il ronfle, monte, chalumeaute. Le camp panique plus fort que, naguère, la base. Nos gardes font une triste frime. L’eau doit pas être commode à vaporiser sur les flammes. Ça manque de motopompes dans le secteur ! La chaleur devient infernale.</p>
      <p>Chi Danlavaz donne un ordre à ses deux sbires. Illico les interpellés se nantissent de cordes et s’approchent de nous pour nous ligoter, ce qui les oblige à bandouliérer leurs flingues. Reste plus que l’ami Chi avec son pistolet pointé. On doit pouvoir s’arranger.</p>
      <p>— Tendez vos poignets ! ordonne Danlavaz.</p>
      <p>Il a passé derrière nous. Faut agir scientifiquement.</p>
      <p>Je tends docilement mes bras en avant. Mon encordeur avance les siens pour me lier, alors, prompt comme… (Comme quoi, du reste ? Tiens, disons comme l’éclair, histoire de se singulariser.) Alors, prompt comme l’éclair (au café vu que nous sommes en Amérique du sud), je lui chope les poignets et le fait virevolter. Chi Danlavaz prend son pote dans le bustier et tire. Sa ballouze se perd dans la poitrine du gars. La preuve qu’elle s’y perd, c’est qu’elle n’en ressort pas. Tandis que Béru s’arrange à l’amiable avec son propre gougnafier, je plonge par-dessus le cadavre du mien et je m’écrase sur Danlavaz. Culbute ! Il est estourbi par la chute ! Un une-deux au menton lui fait plus d’effet qu’une forte dose de somnifère.</p>
      <p>— Besoin d’un coup de paluche, mec ? s’enquiert A-B.B.</p>
      <p>Lui a terminé son adversaire en deux coups de karabéru<a l:href="#n_18" type="note">[18]</a>.</p>
      <p>— Merci, gars, j’ai fini mon ménage.</p>
      <p>— Alors on part en vacances ?</p>
      <p>— Et Marie-Marie ?</p>
      <p>— Mince, c’est vrai !</p>
      <p>— Mémé disait toujours : ton onc’ Béru, si tu veux de la chose de cochon, t’as qu’à y attacher un panier au der ! persifle la voix citrique de la garnemente.</p>
      <p>Elle franchit la porte de la tente de la Justice avec un visage violet et couvert de sueur.</p>
      <p>— Ah ! on peut se défoncer l’oigne ! fulmine miss Tresses ! Alors je m’esquinte à fout’ le feu au village pour sauver M’sieur m’n’onc’ et le remerciement c’est « je me tire sans l’attendre ». Y sait même plus qu’il a une nièce ! Moi je viens d’arpenter un kilomètre en forêt pour semer l’ogre qui me court après avec un revolver, vu qu’il m’a surprise en train d’allumer sa cabane, je reviens vous sauver la mise une fois de plus, et je…</p>
      <p>Elle n’a pas le temps d’en moufter davantage ! Un gros méchant cradingue dont la barbouse ressemble à un matelas éventré surgit, haletant, avec à la main un revolver gros comme un canon de 75 ! Le guérilleros roule des yeux injectés de sang ! Il brave, démorve, halète, bouillonne, tire la langue, pue, gronde, cruauté. Sa pétoire, c’est en direction de ma petite Marie-Marie qu’il la brandit. Je me jette devant la gosse, le coup part ! Une brûlure fulgurante (c’est toujours comme ça qu’on raconte un coup de feu dans les livres sérieux de mes confrères) me déchire le flanc. L’impact (joyeux impact) me fait butiner, je veux dire turbiner ; non, pardon : tituber ! J’suis sonné, hein ?</p>
      <p>Marie-Marie pousse un cri. L’autre la rebraque ! À ce moment une femme déboule dans la tente en hurlant :</p>
      <p>— Gastone-Yaltéléfonekiçone !</p>
      <p>Car elle est trop bouleversée pour avoir le temps de trouver un diminutif à ce long prénom.</p>
      <p>Dans la tente d’arrêt, la brute marque un temps d’arrêt. Ça suffit au cher Béru pour se manifester. Il bondit et cisaille l’ogre d’un coup de saton in the bide. Oh ! ce shoot ! Pelé dans sa période fauve, les gars ! L’homme au revolver tombe à genoux. Mon ami lui tire un second penalty dans la devanture et la brute se répand en éternuant une poignée de dents.</p>
      <p>— T’as morflé, mec ? s’inquiète Béru.</p>
      <p>Je me palpe le côté. Ma main rougeoie. Marie-Marie se fout à chialer.</p>
      <p>— Antoine ! C’est pas vrai, dis, t’es pas blessé ! T’es pas blessé, mon grand ?</p>
      <p>V’là qu’elle m’a appelé mon grand, comme le fait Félicie. Je lui souris.</p>
      <p>— T’inquiète pas, ma petite grand-mère, c’est juste une méchante éraflure…</p>
      <p>La femme ayant lancé un appel opportun s’approche. Je la retapisse facile : c’est la beauté qui larmoyait tout à l’heure à la fin de la plaidoirie de mon avocado.</p>
      <p>Elle tient un panier en rabane qu’elle pose à terre. Puis elle se penche sur le dénommé Gastone-Yaltéléfonekiçone. Si ce gus déniche pas d’urgence un chirurgien esthétique, il lui restera plus qu’à s’affilier au groupement des gueules cassées, moi je vous le dis ! On dirait qu’il a eu la bouille coincée dans la porte d’un coffre-fort ! Elle est toute de guingois. Il lui manque le nez, la lèvre supérieure, une pommette, une oreille et la presque totalité des chailles. Bilan positif, hein ? Ça revient à dire qu’il en faudrait deux comme lui, plus le professeur Barnard, pour en reconstituer un normal.</p>
      <p>— C’est votre mari, señora ? demandé-je, surpris par l’air songeur de la ravissante personne.</p>
      <p>— Mon fiancé, nuance-t-elle, il me terrorise ! Je suis heureuse de le voir dans cet état. Vous auriez dû le tuer !</p>
      <p>Elle hausse ses magnifiques épaules :</p>
      <p>— Tant pis, soupire la ravissante. Je vous apportais de quoi vous restaurer avant votre exécution, dit-elle en montrant le panier.</p>
      <p>— Vous êtes une reine, mon petit cœur ! assure Béru en se jetant sur les provisions.</p>
      <p>— Molo, Gros ! m’impatienté-je, on pique-niquera plus tard et plus loin, tout le camp va cramer, déjà on commence à rissoler.</p>
      <p>Donnant l’exemple, je me coule hors de la tente de Justice. Il n’est que temps. L’herbe propage le sinistre à toute allure, et l’incendie se précipite dans notre direction.</p>
      <p>Dehors, c’est la monstre panique ! Les guérilleros ne cherchent plus à enrayer le feu. Ils essaient désespérément de sauver leurs biens les plus faciles à coltiner. On voit courir des types avec des postes de télévision, des femmes coltinent leurs carillons Westminster, des mômes évacuent leur collection d’Astérix.</p>
      <p>— Vous venez avec nous, señorita ? proposé-je à la jeune fille.</p>
      <p>Elle hésite. Mais mon regard velouté qu’embrasent les lueurs de l’incendie balaie ses dernières hésitations.</p>
      <p>Nous voilà partis en file-indienne à travers la forêt. La belle guérillère s’est sucé le doigt et l’a brandi avant de choisir une direction.</p>
      <p>— Il faut aller contre le vent, déclare-t-elle, sinon le feu qui va s’étendre pourrait nous rattraper.</p>
      <p>On fonce.</p>
      <p>Marie-Marie s’est remise de son émotion. Elle ferme la marche en maugréant.</p>
      <p>— Qu’as-tu ? finis-je par lui demander.</p>
      <p>La momaque me lance un mouvement d’humeur.</p>
      <p>— Comme si qu’on aurait eu b’soin d’embarquer cette fille av’c nous, marmonne-t-elle. J’suis tranquille que si ça serait une mocheté tu y aurais pas dit d’v’nir, Antoine ! Tu serais un peu cavaleur que ça m’étonnerait pas !</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE X</p>
        <p>ON CHARRIE BENCYLA</p>
      </title>
      <p>Notre compagne rondubrazienne, si accessible à la pitié, se prénomme Ibernacion. Ses yeux ont la couleur des sources chuchotantes et ses cheveux noirs encadrent le plus régulier des ovales. Pour le corps ? Eh ben ma foi, d’après ce que j’en vois et surtout d’après ce que j’en devine, il est d’une harmonie parfaite. Vous pouvez le placer nu, à contre-jour, vous ne verrez pas la lumière à travers ses cuisses. Elle est pas fabriquée comme une fourchette à escargot, Ibernacion. J’ai pas encore causé de la couleur de sa peau, hein ? Ni de son velouté ? Bon, ce sera pour plus tard, vous impatientez pas. Faut pas prendre des habitudes libidineuses, mes drôles. Je vous vois venir. Sitôt qu’une nana bien roulée pénètre dans mes bouquins, v’là que vous frétillez de la tête chercheuse. Vous vous dites, avec un bel ensemble, connaissant le tempérament du jules : « Ça y est, y va se la faire ! » Et pour dès lors vous me négligez l’action pour ne plus vous intéresser qu’au descriptif du moment où… Faut vous réfréner vos bas instincts, mes canards, vous contrôler l’énervement, ne pas trop harder si vous voulez conserver vos couleurs.</p>
      <p>Bon, notre petit groupe trace comme Samo à travers la végétation. Ce qu’elle connaît bien la forêt, cette guérillé-rose. Elle pourrait se filer une gâpette de guide sur la pipe et organiser des circuits touristiques.</p>
      <p>Au bout de trois heures de marche, nous commençons d’exténuer, vu l’allure de notre décarade. Béru surtout, le pauvre ange, il implore qu’on fasse halte. Il est apoplectique, il suffoque… Il s’étrangle. L’anse du panier d’Ibernacion passée au bras, il se comprime la poitrine.</p>
      <p>— Bon, on va faire halte et se partager les provisions de la petite dame, décidé-je.</p>
      <p>Je tends la main en direction du panier. Béru met un certain inempressement à me l’abandonner. Je pige la raison de ce manque d’ardeur lorsque je constate qu’il ne contient plus qu’une bouteille de « tequila ».</p>
      <p>— Eh ben, où est la tortore ? demandé-je.</p>
      <p>Il bafouille, cafouille, vasouille :</p>
      <p>— Heu… je… Eh ben ça alors ! Tu paries que je les aurai perdues en courant !</p>
      <p>— Non, je parie pas, espèce d’immondice déambulatoire ! Tu les as bouffées ; v’là pourquoi tu t’es laissé glisser en queue de peloton !</p>
      <p>Sa Boulimie baisse la tête.</p>
      <p>— Je te demande pardon, San-A., tu sais ce que c’est ? J’ai voulu grignoter ma part… Et puis ç’a été plus fort que moi…</p>
      <p>Ibernacion qui a pigé invective l’ex et futur Gros. Elle vitupère que c’est surtout pour moi qu’elle avait apporté son panier pique-nique. Il contenait une tortilla, des patates douces cuites à l’eau et des mangues.</p>
      <p><emphasis>— Puerco ! Puerco !</emphasis> trépigne la magnifique furie.</p>
      <p>— Ça veut dire quoi ? interroge Bérurier.</p>
      <p>— Porc ! traduis-je.</p>
      <p>Il se cache le visage à deux mains pour masquer une honte indescriptible.</p>
      <p>— À propos de porc, balbutie-t-il derrière ce paravent de chair-bourre, y en avait dans l’omelette, gars. C’est de là que la tentation m’a prise. C’était trop bon.</p>
      <p>— Tu n’as même pas gardé une bouchée pour cette enfant, espèce d’onclâtre !</p>
      <p>Marie-Marie qui a repris souffle hoche une tête éclairée par le dédain.</p>
      <p>— Ça t’étonne, toi, Antoine ? fait-elle. Eh ben pas moi. Mémé disait toujours : « Ton onc’ Bérurier est tellement goinfre que si on le présentait au commis agricole, il remporterait le prix du plus beau goret ! »</p>
      <p>L’Avide sursaute sous la nouvelle flétrissure.</p>
      <p>— Écoute, musaraigne, goinfre ou pas goinfre, j’ai droit à ton respect. La prochaine fois que tu me sors un truc pareil, je te pète le museau !</p>
      <p>— Tu l’entends, Antoine, couine la gosse. Y m’sort le pain de la bouche et y voudrait me frapper en plus. Ah, a se gourait pas, mémé, quand é disait encore…</p>
      <p>Du geste je l’invite à la boucler. Pas la peine d’aggraver la situation. Marie-Marie se laisse tomber sur la mousse. Elle fixe longuement son ignoble oncle et pleurniche lugubrement :</p>
      <p>— J’ai faim ! Oh, là, là, ce qu’j’ai faim !</p>
      <p>Puis elle attend la réaction d’A-B.B.</p>
      <p>Celle-ci ne se fait point attendre. Des larmes jaillissent des bons yeux de veau, comme le sang après un coup de lancette.</p>
      <p>— Bougez pas de là, bredouille l’Attendri. Je vais vous dénicher de la jaffe, moi. Passe-moi le pistolet que t’as sucré au fiancé de Maâme, mec !</p>
      <p>— Et puis quoi encore ! Des coups de feu pour nous faire repérer !</p>
      <p>— T’as raison, concilie Béru, je m’arrangerai par mes moyens naturels ; du temps que je braconnais dans les bois de Saint-Locdu-le-Vieux, j’avais pas besoin de flingue.</p>
      <p>— Va pas trop loin, recommandé-je, tu serais chiche de te perdre.</p>
      <p>— Moi ! Av’c mon sens de l’orientation, tu rêves !</p>
      <p>Il s’éloigne d’une démarche caoutchouteuse sous les frondaisons tentaculaires.</p>
      <p>Nous nous allongeons sur le sol pour reprendre quelques forces. Pour ma part je cramponne la boutanche de tequila en me disant qu’un coup de ramone-gosier me fera du bien. Mais Ibernacion me prend délicatement le flacon.</p>
      <p>— Désinfection ! murmure-t-elle.</p>
      <p>Je me méprends.</p>
      <p>— C’est la bouteille de votre sœur Désinfection ?</p>
      <p>— Non ! Il faut désinfecter votre blessure avec !</p>
      <p>C’est vrai, ça, ma blessure… Dans la folle cavalcade en forêt je l’ai oubliée. Je lève le bras et fais la grimace en découvrant que ma limace est complètement rouge.</p>
      <p>— Je vais vous soigner, déclare notre ravissante guerrière-osée.</p>
      <p>Délicatement, elle retire ma limouille de mon bénard et la déchire… Une moche zébrure en diagonale apparaît dans ma chair. La balle du meûchant m’a traversé la viande. Par les deux orifices, le sang coule.</p>
      <p>— Ne regarde pas, dis-je à Marie-Marie dont la pâleur m’inquiète, ça impressionne, mais ce n’est pas grand-chose.</p>
      <p>Docile, elle se détourne. Brave petite môme, va !</p>
      <p>Ibernacion retrousse sa jupe et saisit le bas de son jupon blanc. Pendant un instant (beaucoup trop bref à mon sens — et surtout à mes sens —) je visionne la plus bath paire de jambes qui se soient jamais baladées sous un buste de femme. Il aurait été dommage qu’elle soit femme-tronc, cette Brebis ! Ah, monsieur le baron, si vous saviez comme tout ça est bien galbé, bien foutu et tout…</p>
      <p>Criiic ! Elle déchire un grand morceau de jupon. C’est attendrissant, une fille qui haillonne pour vous ! Elle plie le lambeau d’étoffe en quatre et l’arrose de tequila. Puis elle verse ce qui reste d’alcool sur les deux orifices de ma plaie. De quoi réveiller un mort, mes chéries. Je serre bien fort les dents pour ne pas hurler. Ibernacion applique l’étoffe imbibée sur ma blessure. Nouveau troussage dont la vue dissipe ma douleur. Elle découpe cette fois d’étroites et longues lanières dans le jupon. Ça me laisse du temps pour la contemplation. Des âmes bien nées m’objecteront que je suis peu galant en matant une dame qui se décarpille pour me soigner. Un lord anglais par exemple regarderait ailleurs pendant ce temps. Heureusement je ne suis ni bien né ni lord anglais, ce qui me laisse le bénéfice de toutes mes facultés. Faudrait être bigrement hypocrite et posséder une volonté gaullienne pour détourner les yeux d’un aussi plaisant spectacle. Donc, elle boutaboute du lambeau, confectionnant une rudimentaire, certes, mais bien agréable bande Velpeau (dans mon cas, c’est plutôt une bande belle peau) qu’elle utilise pour maintenir sa compresse en place.</p>
      <p>Ah ! le léger contact de ses mains sur mon torse ! Ah ! son odeur de femme et de forêt !</p>
      <p>Je coule un z’œil sournois sur Marie-Marie. La gamine, terrassée par la fatigue et la fringale s’est endormie. Alors je chope Ibernacion par la taille.</p>
      <p>— Merci, je lui murmure.</p>
      <p>Mais attention ! C’est pas n’importe quel merci, mes gueux ! Il ressemble pas au merci qu’on lance à la personne qui vient de vous passer la salière, ni à celui qu’on virgule au chauffard teigneux venant de vous traiter d’engrecqué de frais. Non : c’est du merci découpé dans le velours. Du merci à inflexions. Y a l’art d’accordéoner avec deux minuscules syllabes. Je l’ai.</p>
      <p>Elle en bat des cils, Ibernacion. Son sensoriel réagit vilain. Ce regard tropical qu’elle me distribue, ma douleur ! Non seulement il promet, mais il commence déjà à tenir ces promesses ! Je m’enroue sans parler.</p>
      <p>Au-dessus de nos têtes, les oiseaux clament bien fort que j’ai raison de faire ce que je vais faire. J’enlace notre sauveuse d’un geste suave. J’approche mon visage du sien, promettant la tiédeur de mon souffle sur ses joues. Nos lèvres sont des aimants. Nos pôles négatifs et nos épaules positives se précipitent à leur rencontre<a l:href="#n_19" type="note">[19]</a>.</p>
      <p>La belle Rondubrazienne et le non moins beau San-Antonio échangent un baiser à percussion linguale du style : « Tiens, on t’a plombé ta prémolaire. » J’avais vu juste, mes amis : je suis tombé (pas encore tout à fait, mais ça ne saurait tarder) sur une passionnée. Seulement v’la-t-il pas qu’en pleine dégustation, la petite voix vinaigrée de miss Tresses me décourage la menteuse :</p>
      <p>— Gêne-toi pas, Antoine, fais comme si que je serais pas là !</p>
      <p>Machin serait là, il la traiterait de chienlit, cette pétroleuse.</p>
      <p>Marie-Marie ajoute en décapitant des fleurettes à coups de talon :</p>
      <p>— Ah, je suis lotie entre un cochon d’onc’ qui me bouffe mon manger et un cochon tout court qui s’occupe même pas si j’aurais l’âge de raison ! Quand je pense que mémé m’expédiait au plumard quand ces cons de la téloche foutaient le rectangu’ blanc ! P’pa serait pas été inscrit au parti communiss, je me ferais bonne sœur, tellement qu’y m’dégoûtent, les hommes !</p>
      <p>Je lui virgule un clin d’œil :</p>
      <p>— Dis, Moustique, j’ai le droit de remercier une vaillante personne qui nous a sauvé la mise, non ?</p>
      <p>Elle bondit sur ses jambes grêles, animée du plus noir courroux.</p>
      <p>— Et moi, dis, Antoine, je vous l’ai pas sauvé déjà, la mise ? Deux fois, si je me goure pas dans mes calculs. Tu t’imagines que c’est pour à cause qu’y faudrait me rouler une pelle ? Tu pourrais toujours t’amener, malgré la sympathie que j’ai pour toi ! J’y vois clair dans le jeu de cette roulure, va ! Elle a le béguin. Une vraie poufiasse, comme dirait mémé. Seulement, dégoûtants comme vous êtes, les matous, ce sont celles-là qui vous attirent !</p>
      <p>Je la laisse vitupérer.</p>
      <p>Je me dis que la nuit finira bien par tomber, Marie-Marie par s’endormir, et bibi par entraîner Ibernacion sur un lit de mousse. Le meilleur de l’amour, c’est l’attente de l’amour.</p>
      <p>Un de mes aminches, bourré à craquer, déclare toujours : « Moi, je me fous de l’argent ; pourvu que j’en ai !… » Pour le radaduche biseauté c’est du kif. Moi je fous du bavouillage pourvu que je dispose du cheptel.</p>
      <p>À propos, est-ce qu’il fait une belle chasse, Béru ?</p>
      <empty-line/>
      <p>Tout passe ; y compris le temps.</p>
      <p>Les heures s’écoulent et Pépère ne réapparaît toujours pas. La faim nous tenaille les tuyaux. Y a plein de cris lugubres dans nos bides abandonnés. Voulez-vous parier que la Gonfle s’est perdu ? Marrant, j’en avais le pressentiment. La preuve ? Reportez-vous quèques pages plus avant et vous constaterez que je lui ai fait part de cette crainte, au boyau-scout de Saint-Locdu-le-Vioque. Faut dire qu’une forêt aussi inextricable, c’est pas les jardins des Champs-Élysées, mes frères ! Des centaines de kilomètres (et carrés, qui plus est) d’une flore vachement dense, aux lianes tropicales. Le grand veneur se sera pris aux péripéties de la chasse. Maintenant il tournique dans le labyrinthe.</p>
      <p>— J’ai faim, psalmodie Marie-Marie. Oh là là, c’qu’j’ai faim !</p>
      <p>Ibernacion met un doigt sur ses lèvres. Elle écoute, les yeux mi-clos. Je la questionne du regard.</p>
      <p>— Il y a un nid de roicos par ici ! fait-elle.</p>
      <p>Je lui demande ce qu’est le roico, elle m’explique qu’il s’agit d’un gros oiseau qui a le goût de poulet.</p>
      <p>Elle marche au radadar, en fille habituée à la vie de la forêt. Nous la suivons. Ibernacion s’arrête, de temps à autre pour écouter. Puis elle repart.</p>
      <p>— Hé, Antoine ! souffle tout à coup Marie-Marie, vise un peu, y a du raisin, par ici !</p>
      <p>Son petit doigt à l’ongle rongé me désigne effectivement un pampre enroulé au fût d’un gaullus décadent (dit géant des forêts). De merveilleuses grappes ressemblant à des grappes de muscat s’offrent à notre convoitise. J’en cueille une.</p>
      <p>— Tu me la passes, dis, Antoine !</p>
      <p>— Minute, il faut savoir si c’est comestible !</p>
      <p>Je veux interroger Ibernacion, seulement elle est en train d’escalader un arbre, jupes troussées, avec une agilité d’écureuil. Le regard sardonique de Marie-Marie m’empêche de savourer la beauté du paysage.</p>
      <p>— T’aimerais aller lui tenir l’échelle, hein ? glapit la teigne.</p>
      <p>— Oh, fiche-moi la paix, impertinente ! m’emporté-je.</p>
      <p>Je goûte au pseudo-raisin. Juste deux ou trois grains pour me faire une idée ! C’est doux avec toutefois un léger arrière-goût de camphre.</p>
      <p>— Ben quoi, donne ! s’impatiente la mômasse en m’arrachant le raisin d’un bond.</p>
      <p>Elle se met à picorer la grappe lorsqu’une voix tombe des hauteurs :</p>
      <p>— Non ! Non ! crie Ibernacion en espagnol<a l:href="#n_20" type="note">[20]</a>. Ne mangez pas ça !</p>
      <p>Je reprends précipitamment les fruits à la petite pour les jeter dans un buisson en forme de taillis.</p>
      <p>— C’tait pourtant pas mauvais, déplore la gamine !</p>
      <p>Sa voix fait des vagues dans mon oreille. La forêt se met à onduler. J’aperçois deux, trois, quatre, dix Ibernacion dans les branches des arbres, avec vingt belles cuisses dorées et dix mignons slips qu’elle ne s’est pas confectionnés dans des sacs à pommes de terre, croyez-le. Les gaullus décadents deviennent dorés comme des feuilles de chêne sur le galure d’Eugène-Hérald.</p>
      <p>Le sol est bleu, le ciel est rouge. Laisse un peu la fenêtre toute verte ! Mince, c’est la lune qu’on aperçoit là-haut, rose praline ? Comment qu’elle est en Amérique of the sud, pardon !</p>
      <p>Je me roule dans l’herbe. Marie-Marie idem ! On se marre ! On imite le cri du coyote ! Vahou vahou vahou ! Je chante <emphasis>la Marseillaise !</emphasis> Puis l’<emphasis>Internationale ! </emphasis>Un cantique : « O Jésus, doux et humble de cœur !… » On gambade. Y a plein d’elfes autour de nous. Des faunes, des téléphones, des aphones, des saxophones, des interphones, des satyres, des dianes chasseresses, des dianes de Poitou, des dianes de partout, des dianes de partouzes ! Des Cupidons, des culs-bidons ! Une frénésie ! Ça danse, ça s’endiable, ça s’enlace, ça éclabousse. Des étincelles ! Des fusées ! De l’or ! Du rouge ! La pourpre ! Vive m’sieur le cardinal ! Changez à Richelieu-Drouot ! De la musique ! Ça sent si bon la France ! Parole, les gars, on se croit dans la cuistance de l’<emphasis>Auberge d’Armaillé.</emphasis></p>
      <p>Le poultock rôti ! Une fée radieuse m’en sert une méchante porcif ! Je dévore, le jus me dégouline de partout ! Un vrai Béru ! Je béruse, tu béruses… Que nous béruriâmes, que vous béruriâtes, qu’ils… ! Hou lou lou lou lou ! Des Peaux-Rouges criards… Mon truc en plum’ ! Plume de zoiseau… Oh que c’est bon d’être coltiné dans un n’hamac. Un amas de hamacs me pèse sur l’estomac ! Plume de zoiseau !</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE XI</p>
        <p>PAS DE QUOI AVOIR LA GROSSE TÊTE</p>
      </title>
      <p>La vie cesse d’être en Gévacolor à dominante rouge. Pourtant la féérie continue. J’ai l’impression, tenez-vous bien, d’être couché à la verticale ; entendez par là que je m’abandonne totalement et que cependant je reste debout. Il me faut un bout de temps pour piger que je suis ligoté à un pieu des chevilles jusqu’au front. Une vraie momie dans son sarcophage. Je fais un effort pour tourner la tête, ce qui me permet tout juste de la déplacer de quelques degrés (centimètres). Ça suffit pour que je puisse capter Marie-Marie et Ibernacion dans mon champ visuel. Comme moi, elles sont solidement saucissonnées. Nous nous trouvons au centre d’une vaste clairière protégée par une haute palissade affilée du dessus. De grandes constructions faites de terre et de roseaux composent une espèce d’agglomération primitive. Pourtant, on aperçoit ça, hélas, sur les toits, des antennes de télé.</p>
      <p>L’esplanade est déserte. À croire que nous sommes les seuls êtres vivants du patelin.</p>
      <p>— Ibernacion ! appelé-je.</p>
      <p>— Oh ! vous avez repris la bonne conscience, me dit la belle Rondubrazienne.</p>
      <p>— J’ai l’impression d’avoir rêvé.</p>
      <p>— Ce sont les fruits que vous avez mangés.</p>
      <p>Elle m’explique qu’il s’agit d’une plante hallucinogène appelée Hélaisdé.</p>
      <p>— Mais j’y ai à peine goûté !</p>
      <p>— Cela a suffi. Une seule graine provoque des songes fantastiques.</p>
      <p>— Et la petite ?</p>
      <p>— Elle continue l’extase… Il s’est passé bien des choses pendant votre crise, señor.</p>
      <p>— Appelez-moi Antonio, dis-je, galantin jusque dans les moments les moins propices. Et racontez-moi un peu le topo…</p>
      <p>— J’ai trouvé le nid de roicos. Il y en avait quatre, tout juste emplumés. Quand j’ai descendu de l’arbre, j’ai tout de suite vu que vous étiez en contemplation, vous et l’enfant. J’ai fait cuire les roicos et vous les ai fait manger. Juste comme vous finissiez, une horde d’indiens a débouché sur nous. Ils nous ont ligotés et nous ont amenés ici pour nous attacher aux poteaux des incantations.</p>
      <p>— Que vont-ils nous faire ?</p>
      <p>Ibernacion tarde à répondre. Comme j’insiste, elle murmure d’une voix gênée.</p>
      <p>— Vous pouvez apercevoir, d’où vous êtes, le hangar de branchage à droite ?</p>
      <p>— Oui, je le peux.</p>
      <p>— Vous ne distinguez pas comme une guirlande suspendue dans le hangar ?</p>
      <p>— Si, je la distingue. On dirait un chapelet d’oignons semblables à ceux qu’on vend dans certains petits villages de notre Provence.</p>
      <p>— Ce ne sont pas des oignons, Antonio, ce sont des têtes humaines !</p>
      <p>Pour le coup, je fais comme le Trouvère (je Verdi).</p>
      <p>— Les Indiens Jivaros ! bégayé-je en m’y reprenant à trois fois.</p>
      <p>— Pire, fait-elle, nous sommes tombés sur les Indiens Livaros que nous avons surnommés ici les Chacaux de la Brousse car nos mots en « al » ne forment pas leur pluriel comme les vôtres.</p>
      <p>— Mais où sont-ils, on ne voit personne ?</p>
      <p>— Ils attendent la nuit pour sortir, c’est leur rituel. Ce soir la lune rousse va se lever, elle marquera le début des réjouissances. Ils allumeront des feux, boiront de l’alcool et chanteront des incantations pour célébrer le grand Gen’mâr-Sack, Dieu de la lune rousse. Après quoi ils se livreront à l’orgie de la minuit, puis ils nous sacrifieront pour faire réduire nos têtes.</p>
      <p>— Quelle horreur, lamenté-je. Aucun gouvernement n’a jamais essayé d’anéantir cette tribu ?</p>
      <p>— Impossible, car vous ne le savez peut-être pas, mais la tête réduite constitue la principale denrée d’exportation du Rondubraz. C’est notre pays, ajoute fièrement Ibernacion, qui approvisionne les musées et les riches collectionneurs du monde entier. Les Livaros achètent leur tranquillité aux autorités en payant un tribut mensuel de cent têtes. Les fortes sommes retirées de la vente des têtes réduites alimentent les fonds secrets de l’État, fonds qui assurent l’entretien des guérilleros. Car chaque nouveau gouvernement récompense bien entendu ceux qui l’ont porté au pouvoir.</p>
      <p>— Vous n’avez pas revu notre ami Bérurier ?</p>
      <p>— Non !</p>
      <p>— Qu’il se soit perdu, lui aura peut-être sauvé la vie, rêvassé-je.</p>
      <p>Je me penche au maxi pour examiner Marie-Marie. Elle semble somnoler et pousse de temps à autre des petits rires joyeux…</p>
      <p>— Toujours en crise, hein ? je soupire…</p>
      <p>— Vous avez mangé combien de graines de Hélaisdé ? s’inquiète Ibernacion.</p>
      <p>— Deux ou trois.</p>
      <p>— Il en manquait huit à la grappe j’ai compté, la petite fille en a donc mangé pour sa part cinq ou six, ce qui est énorme. Elle sera dans le plein délire pendant encore vingt-quatre heures au moins, heureusement pour elle ; ainsi elle ne se rendra compte de rien.</p>
      <p>Mon estomac fait un « 8 ».</p>
      <p>— Qu’entendez-vous par « elle ne se rendra compte de rien » ? Vous pensez que les Livaros lui feront du mal ?</p>
      <p>— Vous pensez : elle constitue pour eux une aubaine ! La tête d’un enfant est beaucoup plus facile à réduire ! Si je vous disais qu’une tête de bébé réduite se vend à New York jusqu’à dix mille dollars. Une année, les Livaros se sont emparés d’une colonie de vacances complète. Personne n’a rien dit car il s’agissait d’orphelins, et le Rondubraz a fait des affaires d’or.</p>
      <p>— Miséricorde ! lâché-je inconsidérément, je ne vais pas laisser décapiter Marie-Marie !</p>
      <p>Ce disant, je tire sur mes liens. Je perçois immédiatement une vive douleur par tout le corps.</p>
      <p>— Ne vous démenez pas, surtout ! s’écrie Ibernacion, nous sommes attachés avec de l’astrinchouc, c’est une plante qui, à l’inverse du caoutchouc, se contracte lorsqu’on tire dessus. Si vous vous débattiez trop elle finirait par vous étouffer.</p>
      <p>Vaincu, anéanti, soûlé de déboires, je m’immobilise en regrettant de n’avoir pas becqueté toute une grappe de Hélaisdé.</p>
      <empty-line/>
      <p>La nuit tombe avec un bruit creux.</p>
      <p>C’est pas une vanne, mes loutes. Juste comme le soleil finit de basculer, des martèlements sourds retentissent.</p>
      <p>— Les voilà ! déclare la gai-riez-rose.</p>
      <p>En effet, lentement, majestueusement, une population insolite sort des constructions de torchis. En tête marche un vieillard au nez en bec de rapace. Il porte un pantalon en peau de cavouille. Sur son torse nu une inscription blanche annonce <emphasis>Attentieugh Alapeintureugh.</emphasis> Un grand manteau en poils de zavob tressé est jeté sur ses épaules, et une couronne de plumes d’Anlproses sert de couvre-chef au chef.</p>
      <p>Il marche, les bras croisés, en zinzinulant<a l:href="#n_21" type="note">[21]</a> cependant que deux squaws drapées dans des tuniques de vison rasé l’éclairent à l’aide de torches.</p>
      <p>Le sinistre vieillard s’approche et nous passe en revue. Jamais croisé un regard aussi féroce. Des yeux d’aigle, mes biquettes ! Fixes, ronds, immobiles. L’expression de Sin Jer Min en Laï, le chef chinois, à côté de la sienne, c’était la rayonnante bonté de la petite sœur Xérès de l’enfant Zébu !</p>
      <p>Il nous considère donc attentivement. Et un frisson me vrille la tronche car je me la vois en modèle réduit dans sa féroce prunelle (d’Alsace).</p>
      <p>— Méhou kaihugh ? demande-t-il d’une voix sans timbre (le destinataire paiera l’affranchissement à l’arrivée).</p>
      <p>Le chef livaro, par ces deux mots, réclame son fils. L’une des femmes lui répond.</p>
      <p>— Huguétalatélé !</p>
      <p>Ce que je ne parviens pas à traduire.</p>
      <p>Vous ai-je parlé des autres gus de la tribu et de leurs attributs ? Non, pas encore. J’y arrive !</p>
      <p>Les hommes sont tous torse nu et ont des pantalons collants taillés soit dans la peau de cavouille, soit dans de la peau de bavurne. Pour se différencier de leur vénérable chef, ils n’ont pas son âge, ni son manteau non plus que sa couronne de plumes. Une seule plume est plantée dans leurs cheveux huileux, roulés en chignon à l’arrière de leur calbombe.</p>
      <p>Tout le monde s’assoit en demi-cercle. On passe au grand chef un calumet de la rue de la Paix bourré <emphasis>d’Early Morning</emphasis> de chez Dunhill (je reconnais à l’arôme antique). Et le vieillard se met à piper sans piper mot. Je comprends qu’il cherche à faire des ronds de fumée. J’ai envie de lui conseiller le cigare qui lui faciliterait l’exploit, mais je ne sais comment on dit : « Avec un Corona ce serait plus facile » en indien livaro.</p>
      <p>Toute la population est très attentive. On sent croître l’attention. Elle monte en même temps que la fumée bleutée du calumet. Parfois, les volutes de cette dernière semblent vouloir constituer un cercle, et puis, au dernier moment, v’là qu’ils se contorsionnent et s’effacent. Inlassable, le vieux chef réitère sa tentative. Il est obstiné, il est farouche. Ses lèvres minces s’arrondissent ; sa langue chargée pointe à travers le brouillard qu’il exhale.</p>
      <p>Je souffle à Ibernacion :</p>
      <p>— Pourquoi veut-il absolument faire des ronds de fumée ?</p>
      <p>— C’est notre seule chance, dit-elle.</p>
      <p>— Quoi, qu’il les réussisse ?</p>
      <p>— Au contraire : qu’il ne parvienne pas. Cela signifierait que le dieu de la lune rousse refuse les sacrifices…</p>
      <p>Vous parlez qu’à partir de là, je me passionne un peu beaucoup pour l’exploit, mes drôles ! Chaque fois qu’il rejette un nuage de fumaga, j’ai le guignol qui marque un temps d’arrêt. Si je sors de cette foutue séance, je resterai arythmique <emphasis>for ever.</emphasis></p>
      <p>— Il va fumer toute la nuit ? m’inquiété-je.</p>
      <p>— Non, un seul calumet.</p>
      <p>— Et s’il n’y parvient pas ?</p>
      <p>— Nous serons relâchés. Je pense qu’il n’y parviendra pas, ajoute la calme jeune fille.</p>
      <p>— À cause ?</p>
      <p>— Selon des rumeurs qui courent chez les guérilleros, le grand chef Nibdanlkalbhâr serait asthmatique et depuis quelques années la fumée l’incommoderait beaucoup. D’ailleurs il fume dans son calumet du tabac d’importation, plus doux que celui d’ici.</p>
      <p>Imperturbable, le vieux gus continue de tirer sur son tuyau. Il amoncelle une vache provise de fumanche et se l’expulse, la tête levée vers le ciel. Toujours rien. La populace paraît un tantinet soit peu désappointée. Si Pépère continue de rater ses ronds de fumée, j’ai idée qu’on lui renouvellera pas son septennat. Et p’t’être même que ses sujets réclameront des érections anticipées. Malgré leurs frimes impassibles, je décèle du mécontentement dans les prunelles éclairées par les torches.</p>
      <p>Le calumet se met à grésiller. Ça va être les ultimes bouffées. L’espoir s’épanouit dans mon âme sereine. Le vieillard tète presque à vide maintenant. Il rassemble les ultimes résidus de la combustion. Sa bouffarde est nase. Longtemps il conserve la tête renversée en arrière avant de cracher la dernière bouffée. Il la fait rouler dans sa bouche. Il tastefume. Puis sa bouche s’ouvre comme un trou de balle de vache qui s’apprête à bouser. Pendant un instant rien ne sort. Il retient sa respiration, il emmagasine la fumée tout autour de sa langue arrondie au maxi. Enfin ça part de lui telle que la vapeur d’un samovar. Et alors, mes pauvres amis, un rond de fumée magnifique, bleu, parfait, plus rond que la roue de secours de votre chignole se met à tourniquer dans la lueur des torches. Et le rond ressemble à une auréole glorieuse qui plane, stagne, s’élargit, rayonne, émerveille.</p>
      <p>Un immense soupir monte de la populace. Par trois fois, le cri de liesse des Livaros retentit, terriblement rauque :</p>
      <p>— Heugh ! heugh ! heugh !</p>
      <p>Le grand Nibdanlkalbhâr sort le tuyau du calumet de sa bouche, comme s’il s’agissait d’un thermomètre.</p>
      <p>— Beûgh ! fait-il.</p>
      <p>Et il dégobille plus fort qu’une vieille Anglaise sur le ferry-boîte.</p>
      <p>C’est beau à son âge de pouvoir encore réussir des ronds de fumée, non ? Même ses détracteurs l’admettent. Un homme de septante-huit berges qui ronde-fume sans la brochure explicative, ça ne se rencontre pas fastoche. C’est comme les leaders de la politique, blanchis sous l’harnois, qui te vous dégoisent des discours sans papelard. Ils font illuse à ça. Le peuple confond mémoire et génie. Si vous essayez timidement d’objecter, il te vous coupe la parole, le peuple.</p>
      <p>— Sans papier ! dit-il énergiquement.</p>
      <p>— Mais, que vous bêlez…</p>
      <p>— Sans papier ! qu’il vous laparolecoupe.</p>
      <p>— Enfin, quoi, c’est pas sorcier de…</p>
      <p>— Ah non ! sans papier ?</p>
      <p>Y a des moments, je me demande, ces leaders chenus, s’ils vont aux gogues comme ils vont au micro : sans papier !</p>
      <p>La frénésie se déclenche chez les Livaros. On se met à danser, à chanter, à picoler. La grande fiesta, mes lapins !</p>
      <p>Les conseillers municipaux du village tournent autour de nous en se tenant par la main et en tonitruant avec des voix barbares ce chant belliqueux :</p>
      <p>
        <emphasis>— Tsavévhoû planctélé ch’hoû ; halam hôd’ halam hôd’…</emphasis>
      </p>
      <p>Le sang vous fige dans les tuyaux, mes chéries.</p>
      <p>Ce charivari varie et charrie la populace d’un bout à l’autre de l’esplanade. On brandit des haches, on jette le manche après la cognée, on queue leu leute en poussant des cris, on filindienne, on foule-indienne. C’est soûlant. J’ai envie de crier pouce !</p>
      <p>Et ça dure des heures ! À la fin, tout le monde est plus ou moins beurré. Les Livaros s’allongent sur le sol et une formidable fornication commence. Heureusement que la petite Marie-Marie est inconsciente ; ça me gênerait qu’elle assiste à une partouzette de cette envergure. J’sais bien qu’on réforme l’enseignement et qu’on va emmener les mouflets de la maternelle dans des cliniques d’accouchement pour montrer très tôt aux enfants que même à Bruxelles les chiares ne naissent pas dans des choux, mais tout de même…</p>
      <p>— Ah ce que je regrette ! lancé-je à Ibernacion.</p>
      <p>— De ne pas avoir connu plus tôt l’École universelle ? demande-t-elle.</p>
      <p>— Non, d’être attaché, ma jolie. Car je vous demanderais de bien vouloir m’accorder cette danse.</p>
      <p>Elle soupire :</p>
      <p>— Hélas, Antonio, je n’aurais pas connu de vous ces félicités dont votre regard me donnait la promesse.</p>
      <p>Elle s’exprime bien, hein, pour une fille qui vit dans les forêts.</p>
      <p>— Alors, reprends-je, après leurs ébats, ce sera la mise à mort ?</p>
      <p>— Oui, Antonio.</p>
      <p>— Je suis navré, Ibernacion, de vous avoir entraînée dans cette funeste équipée.</p>
      <p>— Mourir à votre droite c’est encore du bonheur, Antonio.</p>
      <p>Oh pardon ! Comment c’est dit ! Vous en avez déjà rencontré vous, des gerces qui se déclarent heureuses d’être décapitées et têtes-réduites en compagnie de l’homme qu’elles admirent ? Moi, c’est la première ! Quel coup de foudre, mes aïeux !</p>
      <p>— J’aurai connu, grâce à vous, quelques heures de félicité, ajoute-t-elle.</p>
      <p>Moi ça me branche sur Saint-Cloud, c’te phrase.</p>
      <p>Félicité m’amène Félicie. Félicie ma brave femme de m’man.</p>
      <p>J’espère qu’elle saura jamais que la belle tête de son grand garçon sera devenue pas plus grosse qu’un poing de bambino. Quand j’étais lardon, un de nos voisins m’appelait toujours « p’tite tête ».</p>
      <p>— Alors, p’tite tête, toujours aussi déluré ? m’interpellait-il en taillant ses rosiers de l’autre côté du mur.</p>
      <p>Des fois, d’un coup de latte malencontreux, j’expédiais mon ballon chez lui.</p>
      <p>— Si tu continues de bousiller mes fraisiers, je te le confisque, tu m’entends, p’tite tête ?</p>
      <p>La bouille de votre San-A., minusculisée à outrance, va finir dans une vitrine, les potes !</p>
      <p>Peut-être que des gens m’ayant connu la materont en visitant un musée. Ils se diront que cette « p’tite tête » leur rappelle celle de quelqu’un…</p>
      <p>L’esplanade n’est plus qu’un foutorium géant. La copulation du village est générale. Y a juste le grand chef qui visionne le topo, accroupi sous ses plumes comme une dinde en train de couver. Il mâche du chewing-gum à la chlorophylle en évoquant, du moins le supposé-je, l’époque ou, au lieu de tirer sur le calumet, il s’en faisait faire !</p>
      <p>Moi aussi, les gars, je médite.</p>
      <p>Mais pas très longtemps. Car, tout à coup, un grand cri part du ciel. Cela ressemble au bramement du cerf. Je ne sais si vous avez déjà entendu la longue plainte de ce cervidé quand il est en rut. On s’y méprendrait.</p>
      <p>Les couples se découplent. Une brusque tension causée par l’attention paralyse les mâles et referme les femelles.</p>
      <p>Un bramement tombant des nues, voilà qui est plutôt bizarre, voire assez étrange et, pour tout dire, surprenant.</p>
      <p>Le prodige ne s’arrête pas là. Alors qu’un nouveau cri, plus appuyé, tombe sur le village livaro, des lumières se mettent à briller dans les branchages d’un formidable gaullus décadent. Ce géant de la forêt se trouve hors de la palissade d’enceinte, mais sa ramure surplombe le camp. Quelque chose s’en détache. Un quadrupède de bonne taille, mes gars ! Il ne s’agit pas d’un singe ainsi que vous pourriez le croire à première lecture, mais d’une sorte de gros chamois. Un chamois dans un arbre ! Un chamois au pelage phosphorescent ! Miracle ! D’autant plus miracle que l’animal paraît être en suspens dans l’air ! Il descend lentement, par légers à-coups au-dessus du peuple pétrifié, sans cesser d’émettre ses bramements !</p>
      <p>— Mais, on dirait un lama ! bégayai-je.</p>
      <p>— Non, bredouille Ibernacion, c’est une vigogne.</p>
      <p>Effectivement, les Livaros prosternés, murmurent :</p>
      <p>— Vicuna ! Vicuna !</p>
      <p>L’animal est maintenant à quatre ou cinq mètres du sol. Il tournoie mollement, puis — ô prodige des prodiges ! merveille des merveilles ! — se met à chanter.</p>
      <p>Je prête l’oreille. Mais oui, pas d’erreur, cette fabuleuse bête chante en français. La voix reste caverneuse ainsi qu’il sied à un ruminant, pourtant les paroles demeurent distinctes :</p>
      <p>— Les vigognes sont de retour…</p>
      <p>Pas un Livaro qui maintenant ne reste prosterné à plat ventre, y compris le grand chef Nibdanlkalbhâr, malgré sa hernie étranglée mal guérie. La foule psalmodie les prières d’Inca de malheur. Fatima ! Ces Indiens sont aussi pommes que les Portugais.</p>
      <p>La vigogne lumino-arboricolo-descentionnello-chantante arrive au sol. Elle reste dressée sur ses pattes de derrière. Son pelage brille. Elle hésite, puis s’approche du grand chef qui fait des « Heugh heugh » éperdus car il vient de choper le hoquet. L’animal se baisse et saisit de son sabot avant droit le grand couteau passé dans la ceinture de flanelle de l’illustre vieillard (le grand chef sort torse nu pour épater les foules, mais porte une ceinture de flanelle). La vigogne, sans vergogne brandit la lame dans la lueur des torches.</p>
      <p>— Arrheugh ! Arrheugh ! crie un bébé.</p>
      <p>Personne d’autre ne moufté. Lors, l’animal s’approche de moi d’une allure qui est davantage celle d’un plantigrade que celle d’un cervidé. Son museau rose est sanguinolent. Il m’arrive à la hauteur du pif.</p>
      <p>— Je vais vous larguer les amarres et vous gerberez le plus vite possible, du temps que je les épaterai encore un chouïa avec mes conneries, murmure la vigogne gigogne avec la voix de Béru. Occupez-vous pas de mécolle, je me débarbouillerai seulâbre. La sécurité de la môme avant tout !</p>
      <p>Tout en disant, il a tranché mes liens d’astrinchouc.</p>
      <p>— Tchao, mec, et si que je refaisais pas surface, dis bien des choses de ma part à ma Berthe !</p>
      <p>Puis la bête miraculeuse va couper les entraves d’Ibernacion, celles enfin de Marie-Marie ! Je me précipite pour ramasser la gamine inanimée. On trace vers la porte du village. La vigogne nous suit. Avec son couteau, elle décortique le verrou de bois.</p>
      <p>Bon, on entrouvre la barrière.</p>
      <p>— Viens avec nous, quoi, merde ! dis-je au Mastar.</p>
      <p>Il me montre les Livaros. Ces derniers viennent de se redresser et ils s’approchent d’un pas flou et glissé.</p>
      <p>— Ils nous rattraperont et on sera tous marron. À quoi ça rimasse ? Gerbe, que je te dis, je vas leur donner un autre petit récital…</p>
      <p>Il a raison. La santé de Marie-Marie avant tout.</p>
      <p>— Banco, mec, consens-je. Si tout va bien, rendez-vous à l’ambassade de France, à Graduronz dans les 48 heures.</p>
      <p>J’assure le petit être tiède sur mon épaule, et je me mets à courir droit devant moi, suivi de la valeureuse guérillerose éberluée.</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE XII</p>
        <p>PÉRIPÉTIES DANS LA PÉRIPHÉRIE</p>
      </title>
      <p>Lorsque l’aube consent à se lever, nous sommes à la fois exténués et en bordure d’une route nationale. Tout à fait entre nous et le service d’ordre du Quartier latin (qu’on pourrait appeler à l’occasion le Charnier latin) c’est grâce à l’extraordinaire Ibernacion que nous avons pu sortir de cette forêt plus ou moins vierge sur les bords, où nous vécûmes les surprenantes aventures ci-dessus. Cette jeune femme déterminée, audacieuse, téméraire et aimante (attendez, je dois en oublier… Enfin, brèfle, passons) a un sens de l’orientation qui aurait permis à Christophe Colomb de découvrir l’Inde, comme il en avait primitivement l’intention, au lieu de son lot à réclamer. La voie lactée, la mousse des arbres, la mouche du coche, la couche du moche, la souche du porche, l’urine de coléoptère, la fiente de lézard, le cri du cœur en gésine, la vitesse du vent, la caresse du duvet, la densité de la résine, la couleur de la couleuvre, lui permettent de trouver sa route avec une sûreté confondante. Elle interprète chaque signe, le moindre détail. Elle aperçoit tout. Elle devine ce qu’elle ne voit pas, tant et si bien que cette forêt aussi inextricable qu’équatoriale finit par être mieux balisée en fin de compte que la Nationale 7. (En anglais : the National 7.)</p>
      <p>Des heures de marche. Au moins six… Oui, puisqu’on s’est arrêté une plombe sous un pompidus caduc à floraison fiscalo-démente. Que je vous bonnisse les tenants, et surtout les aboutissants, de cette halte.</p>
      <p>Marie-Marie était toujours endormie. Légère certes, mais quand on fonce à travers la sylve sauvage, comme l’écrivent mes grands zaînés (qui, contrairement à mézigue, sont devenus classiques en le faisant exprès) avec un fardeau sur les bras, on finit rapidos par en avoir molto dans les endosses.</p>
      <p>Au bout de trois plombes de marche forcée, Ibernacion a compris que je mollassais des triceps.</p>
      <p>— Arrêtons-nous, conseille-t-elle. Et nous confectionnerons un zizi-panpan avec des lianes.</p>
      <p>Elle m’explique alors qu’un zizi-panpan est une sorte de filet dont les vieilles squaws se servent pour porter leur lardons dans le dos, façon sac tyrolien, lala i i i i tou, o lala i tou !</p>
      <p>Moi, vous me connaissez ? Je lui rétorque que chez nous, zizi-panpan signifie autre chose. Curieuse comme une femme, elle m’interroge. Pour lors, oubliant notre situation (fâcheuse), celle du cher grand Béru (plus fâcheuse again), je dépose délicatement Marie-Marie sur un lit de feuillages, et j’entraîne Ibernacion à quelques encablures de là, pour si des fois la gosse s’éveillerait au mitan de ma démonstration.</p>
      <p>Un peu de repos du reste nous est nécessaire. Cela dit, peut-on appeler repos l’exercice auquel nous nous livrons, encore qu’il se déroule à l’horizontale ? Que non point. Car, mes bons amis (et si vous êtes prudes ou prudents sautez vite ce paragraphe à pieds joints) je la démarre dard-dard par le Grand Condé. C’est culotté, non ? Culotté n’est pas le mot qui convient, et pour cause ! Disons que c’est téméraire de faire le Grand Condé à une fille d’autorité, sans lui avoir servi les moindres amuse-gueules. Vous savez toutes et tous en quoi consiste le Grand Condé, aussi ne vous ferais-je pas l’injure de vous le décrire. Mais le plus fort de café, c’est que sitôt achevée cette délicate figure, je déballe à madame la troisième période du « Régiment des jambes Louis XV ». J’ai bien dit : « La troisième période ! » Vous admettrez qu’il faut de la santé pour se lancer dans ce genre d’exploit. Il faut de la santé, et surtout, il faut être San-Antonio, je n’ai pas honte de l’affirmer (enfin pas trop). Franchement, l’Ibernacion n’est pas une frêle pervenche sur la mousse question radada-à-propulsion-interne. On devine la fille d’expérience, qui a délassé le guerrier, et qui pis est, le guérillero (personnage désœuvré par excellence). Elle appelle un Che un Che et y a belle burnette que sa vieille môme lui a enseigné qu’il fallait pas confondre ministre et spéculum (vu que ce ne sont pas les mêmes c… qui sont en cause). Pourtant, en toute objectivité, faut reconnaître qu’elle est sidérée. Je lui révèle des trucs ! Je la révèle. Elle découvre des combines formides ! Elle ignorait que certaines choses existassent. Comme dit l’autre : « Elle trouvait que c’était joli à regarder, mais elle savait pas que c’était comestible. » Elle est effarée, la chère âme ! Je la transporte, l’illumine, la propulse, la voie-lacte. Et tout cela en pleine nature, mes gamins ! Dans la touffeur de la nuit ! Dieu que le c… du corps est beau au fond des bois ! Enfin quoi, on s’aime bien, beaucoup, longtemps, encore ! On en reveut, on s’en redonne ! On s’en redemande ! On en cause la bouche pleine ! On se dédie, on se dédicace l’un à l’autre. On se décore. Puis, les meilleures choses ayant une faim, on se décorps.</p>
      <p>— Je préfère votre zizi-panpan au nôtre, déclare farouchement ma conquête. Mais maintenant, on va fabriquer celui d’ici.</p>
      <p>Quelques lianes arrachées des troncs, vivement tressées et nouées. Hop ! V’là un beau bât pour porter Marie-Marie…</p>
      <p>En avant… Harche ! comme disent les pontonniers du Génie. Nous marchons.</p>
      <p>Et, comme j’avais bien l’honneur de vous le dire en tête de ce présent chapitre, à l’aube, nous parvenons en bordure de la nationale 0001 (car elle n’est pas finie) qui va de Graduronz, la capitale je vous le rappelle, à Juan Menor<a l:href="#n_22" type="note">[22]</a> importante ville de l’État de Publiciss.</p>
      <p>L’aurore aux doigts d’argent (allons bon, v’là que je dameduféminise) semble caresser les paupières de Marie-Marie car l’enfant ouvre les yeux, comme si sa prunelle n’attendait que les premiers rayons de soleil pour… (oh, puis zut, c’est trop noix à la fin).</p>
      <p>— Où qu’on est ? demande-t-elle en clapant de la menteuse.</p>
      <p>— On vient de sortir de la forêt, ma poule.</p>
      <p>— Tu m’as portée, Antoine ?</p>
      <p>— Fallait bien, tu en écrasais si fort…</p>
      <p>— C’est donc à cause de quoi j’ai fait des cauchemars. Figure-toi que dans mes rêves y avait plein de Peaux-Rouges, comme dans les vouaisternes…</p>
      <p>Elle rit.</p>
      <p>— On se demande où tu vas chercher ça, Grignette !</p>
      <p>— Et m’n’onc’ ?</p>
      <p>— Il a pris une autre route !</p>
      <p>— Tu l’as revu ?</p>
      <p>— La preuve, puisque je te dis qu’il a emprunté un autre chemin.</p>
      <p>— Pourquoi qu’on a pas resté ensemb’ ?</p>
      <p>— Pour dérouter nos poursuivants. Il valait mieux créer deux pistes, tu comprends.</p>
      <p>— Patate comme je le sais, tonton, y va se retrouver chez Plumaga, je te l’annonce.</p>
      <p>— T’inquiète pas, je lui ai filé un rendez-vous à Graduronz, il finira bien par nous rejoindre.</p>
      <p>— Si les petits Chinetoques et les guerriers-rosses le bouffent pas en route, ajoute la sympathique, mais sceptique enfant.</p>
      <p>Elle bâille.</p>
      <p>— J’ai soif.</p>
      <p>— On va trouver de l’eau, t’inquiète pas…</p>
      <p>— J’ai faim !</p>
      <p>— De quoi manger, aussi.</p>
      <p>— Je voudrais me changer !</p>
      <p>— Écoute, Moustique, je te promets des robes en mousseline, en velours, en organdi, en soie, en fil de la vierge, mais comme je n’aperçois pas de succursale du Printemps à l’horizon, pour le moment, fiche-moi la paix !</p>
      <p>— Oh, dis donc, tu t’es levé du pied gauche, c’matin !</p>
      <p>— Justement non, môme : je ne me suis pas couché et je t’ai trimbalée toute la nuit.</p>
      <p>Elle me défrime de biais, l’air indécis avec une dominante de hargne.</p>
      <p>— J’sais pas si c’est de m’avoir coltinée, Antoine, mais t’as les gobilles vachement cernées.</p>
      <p>Je la laisse à des sous-entendus qui ne sont pas de son âge pour examiner la situation. À mon avis, elle est de moins en moins brillante dans son ensemble. Les forces gouvernementales, la colonie chinoise, les guérilleros et les Indiens Livaros sont à nos trousses. Je n’ai pas de fric et pas d’autres moyens de locomotion que ceux que ma Félicie m’a donnés.</p>
      <p>Unique objectif : gagner coûte que coûte l’ambassade de France. Elle représente notre unique planche de salut.</p>
      <p>— À combien sommes-nous de Graduronz ? demandé-je à la sublime Ibernacion.</p>
      <p>— Environ cent deux kilomètres, répond-elle.</p>
      <p>Un bruit de moteur sur la route requiert tout mon intérêt.</p>
      <p>— Si nous faisions du stop ? suggéré-je.</p>
      <p>Elle secoue la tête.</p>
      <p>— Dans ce pays, personne ne s’arrête. Au contraire, lorsqu’un automobiliste voit quelqu’un arrêté sur le bord de la route, il s’empresse d’appuyer sur l’accélérateur tant il redoute une agression. Il faut dire qu’elles sont courantes chez nous.</p>
      <p>Le ronron croît, sans toutefois se multiplier. J’avise, très loin, au sommet d’un dos d’âne, une camionnette.</p>
      <p>— Il faut l’arrêter ! décidé-je.</p>
      <p>— Il ne s’arrêtera pas, Antoine.</p>
      <p>— Et si nous barrons la route ?</p>
      <p>— Il foncera !</p>
      <p>Elle fait claquer ses doigts.</p>
      <p>— À moins que…</p>
      <p>M’écoutant que mon désir, elle ôte son corsage. À propos, faut que je vous fasse une confidence au passage : Ibernacion ne porte pas de soutien-loloche.</p>
      <p>— Tu parles d’un toupet ! crépite la jeune houri de Marie-Marie en voyant jaillir les deux superbes poires ambrées.</p>
      <p>— Cachez-vous ! nous crie la Rondubrazienne en se précipitant, la poitrine offerte, sur la route.</p>
      <p>Elle ébouriffe sa chevelure, s’accroupit contre le talus et fait un geste pantelant de la main. La camionnette débouche du virage. Il s’agit d’un vieux tacot chargé de briques. Il est piloté par un métis à la moustache en guidon de course.</p>
      <p>Le conducteur jette un regard vers la femme qui le hèle. D’instinct il accélère. Mais il avise la poitrine nue et le voilà qui file un coup de patin terrible. C’est magique comme stop. Il se paie même le luxe de faire marche arrière pour retourner au niveau de ma jolie camarade. Comme elle ne bronche pas, feignant la fille blessée, le gars débarque de son os et s’approche d’elle en roulant des carreaux larges comme des couvercles de lessiveuse. Il prend un jeton de grand style. Il voudrait s’en mettre plein les poches, ou du moins plein les mains, après s’en être mis plein la vue.</p>
      <p>Je juge l’instant opportun pour une intervention style bandit calabrais.</p>
      <p>Je m’annonce derrière sa pomme. Il n’a pas le temps de se retourner : ma main tranchante lui atterrit sur la nuque. Aussitôt il tombe à genoux, comme à l’entrée de la crotte miraculeuse et se met à compter les cierges.</p>
      <p>— Tu sais conduire ? demandé-je à Ibernacion (que je tutoie) en la regardant remballer sa laiterie modèle.</p>
      <p>— Bien sûr ! Même des camions !</p>
      <p>Je fouille le conducteur et lui chourave son larfouillet. Ce dernier contient des papiers au nom d’Octébo Duproz ainsi que quelque argent.</p>
      <p>— Je vais ménager une planque dans les briques où je me dissimulerai avec la petite et le chauffeur pendant que tu piloteras la camionnette, d’accord ?</p>
      <p>— Banco ! répond-elle en espagnol.</p>
      <p>— Direction Graduronz. Voici les papiers de la voiture et de l’argent pour acheter de l’essence, si la police t’arrête en route, comme tu n’as pas ton permis de conduire…</p>
      <p>— Je leur donnerai un billet de banque, fait-elle négligemment, ici c’est ce qui remplace les pièces d’identité. Les flics préfèrent la photo en couleur de la République à la nôtre.</p>
      <p>— À Graduronz tu demanderas l’adresse de l’ambassade de France et tu t’y rendras directo, d’ac ?</p>
      <p>Elle me cloque un baiser miauleur qui met le comble à la rogne de Marie-Marie.</p>
      <empty-line/>
      <p>— Eh, Antoine, réveille-toi, mon Grand, j’crois bien qu’on a arrivé.</p>
      <p>Je bâille, puis me fourbis les carreaux.</p>
      <p>Effectivement, nous ne roulons plus. J’entends racler les briques sur le plateau du véhicule.</p>
      <p>— T’as pioncé comme la Loire, fait la môme. Et le plus marrant, c’est que l’autre connaud à moustaches aussi a dormi. Y z’ont pas l’air de se biler dans ce pays !</p>
      <p>Elle dit vrai : le dénommé Octébo ronfle plus fort qu’un rasoir électrique en marche sur une pile de soucoupes. Bientôt une brèche se constitue dans notre niche et le soleil nous rejoint. J’aperçois le visage de la brune Ibernacion à travers l’épaisseur de briques.</p>
      <p>— Nous sommes arrivés, fait-elle.</p>
      <p>Elle achève de nous dégager et nous sortons de notre planque. Le métis ne s’est même pas réveillé.</p>
      <p>Nous nous trouvons devant une grille peinte en vert à laquelle flotte le drapeau françouais. Au fond d’un jardin planté de cocotiers se dresse une belle demeure de style colonial : l’ambassade de la République à nozigues.</p>
      <p>On se sent bigrement ankylosé, la gamine et moi. Quelques mouvements pour se rétablir le circuit, puis nous nous dirigeons vers le bâtiment.</p>
      <p>En haut du perron, une paire de militaires rondubraziens montent la garde, assis dans des fauteuils à bascule, en fumant des cigares gros comme des pains de trois livres. Ma mise ni ma mine ne leur inspirant confiance, l’un deux me barre le passage en allongeant sa jambe.</p>
      <p>Je stoppe contre ce frêle obstacle et le toise d’un regard cloaqueux :</p>
      <p>— C’est à quel propos ? lui dis-je.</p>
      <p><emphasis>— Papeles !</emphasis> il fait sèchement en tendant la main.</p>
      <p>— Justement, je viens les chercher ici, lui dis-je.</p>
      <p>Mais il n’en démord pas.</p>
      <p>— Papeles !</p>
      <p>— Explique-lui ! demandé-je à Ibernacion<a l:href="#n_23" type="note">[23]</a>.</p>
      <p>Elle y va de la menteuse, s’anime, gesticule, tonitrule, déclamule ; rien n’y fait, l’autre reste de marbre. Il baragouine quelque chose et répète, pour la troisième fois « papeles ».</p>
      <p>— Rien à faire, déclare Ibernacion, il ne veut pas que nous entrions.</p>
      <p>— De quel droit ! Nous sommes ici en territoire français, et je viens demander le droit d’asile !</p>
      <p>— Il paraît que la révolution est commencée. Devant l’imminence de l’émeute, le gouvernement assure la protection des bâtiments diplomatiques.</p>
      <p>— La surveillance, oui !</p>
      <p>Je fais un truc assez marrant, je pense, vous me l’allez confirmer ou infirmer : je saute en écartant les pinceaux et mes nougats retombent simultanément sur chaque rebord des fauteuils à bascule. Que font deux fauteuils à bascule en pareille conjoncture ? Ils basculent, mes truffes !</p>
      <p>V’là donc les deux soldats qui partent à leur rencontre et trinquent de la calbasse. Blouinggg ! Ils sont estourbis. Poursuivant leur mouvement, les fauteuils basculent alors dans le sens contraire ce qui précipite les gardes par-dessus leur dossier. Floccc ! flaccc ! (l’un est plus gros que l’autre). Mes lascars s’étalent sur le carreau.</p>
      <p>— Entrez, mesdemoiselles, dis-je en poussant la lourde.</p>
      <p>Nous pénétrons dans un grand hall terminé par un imposant escalier de marbre blanc. Au mitan du hall, il y a une vaste table d’acajou. Sur la table un écriteau : « Renseignements » (en français et en espago). Derrière la même table : deux gus : un Français feutré, blafard, brun et loqué triste et un officier rondubrazien qui doit être au moins grand super maréchal d’exception à en juger aux galons dont il s’habille.</p>
      <p>— De quoi s’agit-il ? froncelésourcile le Français d’une voix grinchante (il est auvergnat par un ami de son père).</p>
      <p>— Je voudrais rencontrer l’ambassadeur d’urgence !</p>
      <p>— Son Excellence ne reçoit que sur rendez-vous, répond l’autre. Écrivez à la chancellerie en faisant part de l’objet de votre visite et dans les dix jours il vous sera répondu, si toutefois vous mettez un timbre pour la réponse.</p>
      <p>Je sens le sang, la rage, la bile, et l’impatience m’affluer au visage et se répandre dans tout mon individu.</p>
      <p>— Dites, Vieux, c’est pas pour avoir le catalogue de la Redoute, fulminé-je. Il s’agit d’une chose d’une extrême gravité et d’une extrême urgence.</p>
      <p>Le guignol effare un œil sur l’officier qui le flanque.</p>
      <p>— C’est qu’est-ce qué c’est ? demande ce dernier dans un français qui ressemblerait à de l’espagnol s’il était proféré dans la langue de Don Quichotte.</p>
      <p>— C’est privé,<emphasis> privar, private, comprendido ?</emphasis></p>
      <p>— <emphasis>Papeles !</emphasis></p>
      <p>— J’ai pas de <emphasis>Papeles !</emphasis> Rien, perdus, zéro ! Pas même un bout de papel hygiénique ! Je suis un haut fonctionnaire parisien qui a tout perdu, sauf le sens de l’orientation, et je veux voir mon ambassadeur !</p>
      <p>L’officier se met à crier :</p>
      <p>— <emphasis>Guardias !</emphasis></p>
      <p>Et voilà trois escogriffes qui jaillissent d’une porte au pas de charge. Ils ont encore leurs cartes à la main. J’aperçois même un carré de dames dans celle du plus grand.</p>
      <p>— Arrêtez cet homme ! aboie l’officier<a l:href="#n_24" type="note">[24]</a> en désignant le preux San-A.</p>
      <p>Les trois gugus opinent, rangent leurs cartes dans la poche supérieure de leur veste d’uniforme et tendent les bras vers moi.</p>
      <p>— C’est trop fort ! dis-je au civil frileux, vous permettez qu’on appréhende un ressortissant français sous le toit même de l’ambassade. L’immunité diplomatique n’existe donc pas, ici !</p>
      <p>— Ce pays est au bord de la révolution, murmure-t-il. Son Excellence elle-même est gardée à vue car le présent gouvernement l’accuse de participer à un complot ourdi contre lui.</p>
      <p>Il a parlé à toute vibure. L’officier, s’il entrave la langue de Molière, n’a pas eu le temps de piger.</p>
      <p>— Oh ! c’est donc ça, lamenté-je.</p>
      <p>Vous avouerez que ça s’appelle un manque de pot complet ? Faire tout ce bigntz pour se coller dans les paluches des autorités dont j’essayais de me protéger… Ah, je les verrai toutes, comme disait une péripatéticienne de mes relations.</p>
      <p>Là-dessus, les deux estourbis du porche font une entrée titubante, en clamant comme quoi je suis un bandit, un dynamiteur, un comploteur, un con peloteur.</p>
      <p>J’hésite à cogner dans le tas. J’essaie de faire un bilan éclair : ils sont déjà six, en armes, et doit y en avoir d’autres puisque l’ambassadeur est gardé à vue ! Tout ce que je risque de faire, en renâclant, c’est de provoquer une volée de bastos dont mes compagnes risqueraient d’être les innocentes victimes. Non, pas de bagarre, décidé-je en écrasant machinalement mon poing sur la bouille du type qui porte la main sur moi. Le propre d’un réflexe, mes agnelles, est d’être incontrôlable. Plaouff ! J’emplâtre l’homme au carré de dames. Il part… à dame, oui, justement. Des brèmouzes lui sortent des fouilles. Il a que des dames dans ses autres poches, c’t’enviandé de frais. Des bonnes femmes de pique, de trèfle, de cœur et de carreau. En voyant cela, les deux autres joueurs médusent. Ils pensent plus à m’alpaguer. Ça leur fascine le mental, ces gonzesses de carton éparpillées sur le carreau. Elles tombent à pique, pour ma pomme. Ils en ont mal au cœur, les ex-partenaires, de constater que leur pote les doublait pour leur piquer leur trèfle.</p>
      <p>Mais l’officier les houspille sauvagement. Et puis y a les deux gardes plus bossues que l’évêque de Meaux qui me veulent leur revanche, bien saignante. Ils dérapièrent. Ça gueule. Ça se bouscule. Je fracasse une nouvelle mâchoire ! Un archer veut me défourailler dans les endosses, mais Ibernacion lui tigresse le visage avec ses ongles. Manière de ne pas demeurer en reste d’héroïsme, la môme Marie-Marie a raflé un coupe-papier sur la table et embroche les miches passant à sa portée. L’officier se met alors à siffler. V’là quatre z’autres troufions qui se rabattent du premier. Je leur balance une chaise dans l’escalier, et ils dominotent en cœur pour finir le restant des marches sur les côtelettes.</p>
      <p>Cette ambassade de France, c’est un film de Mac ou de Proc Seynett ! Mais que voulez-vous qu’il fît contre tant ?</p>
      <p>La horde me déborde. Je recule sans cesser de cogner, tel est le général (ou le maréchal) Buxhovden à la bataille d’Austerlitz (le lendemain de cette victoire qui, pour lui, fut une défaite, ses têtes de camp le surnommèrent l’Hagard d’Austerlitz).</p>
      <p>Mes bonnes femmes, refoulées, contusionnées, décoiffées, sont réduites à merci.</p>
      <p>Bon, tout est râpé. Rendons-nous donc, à l’évidence d’abord, et tout court ensuite.</p>
      <p>Mais que se passe-t-il ! Qu’arrive-t-il. Qui inopiné brusquement, revolver au poing, mégot aux lèvres, chapeau rabattu sur le front ? Mirage ou miracle ? Non : réalité ! Pinaud ! Le cher, le vénérable, l’omniprésent Pinaud.</p>
      <p>Il balance deux valdas au plaftard, à titre de premier avertissement. Les balles fracassent le lustre central dont les pendeloques de cristal pleuvent sur l’assistance. Le Rondubrazien, il est ce qu’il est, et il ne m’appartient pas de le juger ; pourtant, chacun sait en particulier, et tout le monde en général, que le courage n’est qu’occasionnel chez lui. Les militaires s’imaginent, sous cette pluie de verroterie, que Pinuche use d’une arme secrète. Hop ! Tout le monde lève les bras.</p>
      <p>Il ne me reste plus qu’à rafler les pétoires de ces messieurs et à demander au chétif Français où se trouve la cave pour les y enfermer à triple tour en leur enjoignant de n’en pas bouger jusqu’à nouvel ordre, ou du moins jusqu’à ordre nouveau. Les gars sont plutôt joyces de couper à la corvée de révolution. D’autant plus qu’après chaque renversement de révolution, on tire au sort pour fusiller quatre militaires — dont le gouvernement d’après fait des héros. Mes fantassins sont contents de ne pas participer au prochain tirage de cette curieuse tombola.</p>
      <p>Le calme étant rétabli je saute au cou de la Vieillasse.</p>
      <p>— Peux-tu me dire ce que tu fiches ici, Pinuche ?</p>
      <p>L’Important rallume laborieusement la carcasse de hanneton qui lui tient lieu de mégot.</p>
      <p>— Ne m’en parle pas. C’est à propos de Berthe Bérurier. Figure-toi qu’elle était le sosie d’une révolutionnaire rondubrazienne, qui…</p>
      <p>— Je sais : une dénommée Bertaga Berruros, je crois ?</p>
      <p>— En effet.</p>
      <p>— Les services secrets rondubraziens, trompés par la ressemblance physique des deux femmes et par la similitude de noms, se sont mis à surveiller notre Berthe à nous… Ils l’ont kidnappée chez Alfred, après avoir buté la petite coiffeuse et grièvement blessé le merlan…</p>
      <p>— Il est pas mort ?</p>
      <p>— Non, aux dernières nouvelles, paraît qu’on notait un certain mieux. Donc je me suis livré à une enquête très serrée, qui, rapidement…</p>
      <p>— Tu sais que la pauvre Gravosse doit passer en jugement ?</p>
      <p>— Je sais : le procès commence cet après-midi ; c’est pourquoi je venais demander à M. l’ambassadeur d’intervenir pour avertir le tribunal qu’il y a eu maldonne !</p>
      <p>Le petit secrétaire toussote.</p>
      <p>— Messieurs, si vous permettez, à propos de Son Excellence, précisément, il conviendrait peut-être d’aller la délivrer.</p>
      <p>— Guidez-nous ! décidé-je.</p>
      <p>Escaliers montant<a l:href="#n_25" type="note">[25]</a>, le maigrichard nous explique que l’ambassade a été investie brusquement, le matin même, sans que quiconque ait eu le temps de réagir. On l’a sommé de rester à son poste pour écarter tous les visiteurs, en le menaçant de mort au cas où il n’obéirait pas.</p>
      <p>Nous gravissons la volée de marbre. Une plaque d’or plaquée cuivre<a l:href="#n_26" type="note">[26]</a> étincelle sur une porte à deux battants. On y lit : <emphasis>Cabinet de M. l’ambassadeur de France.</emphasis></p>
      <p>— Ils sont nombreux dedans ? soufflé-je.</p>
      <p>— Deux encore ! répond l’asperme<a l:href="#n_27" type="note">[27]</a>.</p>
      <p>Je cligne de l’œil à Pinuche.</p>
      <p>— À nous, ma vieille.</p>
      <p>J’écarte doucement un panneau de la lourde.</p>
      <p>J’avise un monsieur de belle prestance, parisiennement vêtu, dont les bras sont attachés aux accoudoirs de son fauteuil. Devant lui, deux types habillés de complets fanés, écoutent <emphasis>Amérique Numéro 1</emphasis> sur un transistor. Ce sont des poulagas en civil, probably des gus appartenant à la C.O.N.P.A.N.T.O.U.F.L.E., ce terrible comité de répression rondubrazien.</p>
      <p>Nous leur bondissons sur le paltobok avec la frénésie d’une main de pickpocket dans la poche d’un baron de Rothschild.</p>
      <p>J’assomme le mien d’un coup de crosse, tandis que Pinaud, plus timoré, se contente d’intimider le sien avec son feu.</p>
      <p>— Ah ! tout de même ! murmure l’ambassadeur.</p>
      <p>Son secrétaire le déligote. Illico, l’Excellence saute sur le téléphone.</p>
      <p>— Donnez-moi Paris ! fait-il.</p>
      <p>Il déclare au flic rondubrazien encore conscient :</p>
      <p>— Je vais dire au Quai d’Orsay ce que je pense de vos procédés. Et il est prévisible qu’un processus de représailles sera entrepris à l’encontre de votre pays.</p>
      <p>Il cause un peu comme le faisait le général de mes deux églises de son vivant, si vous remarquez. Tous les gars du laquais d’Orsay sont imbibés.</p>
      <p>Il demande, tandis que se mijote dans les centraux téléphoniques sa proche communication :</p>
      <p>— À qui ai-je l’honneur, messieurs ?</p>
      <p>Nous nous présentons et son visage soucieux se déplisse. Une main manucurée nous congratule.</p>
      <p>— Oh parfait ! Savez-vous que ce coup de force contre notre ambassade a pour cause le procès de la dénommée Bertaga Berruros ?</p>
      <p>— Pas possible !</p>
      <p>Il nous bonnit le topo, et la situation s’éclaire d’un jour nouveau. Je vous la relate telle qu’elle se présente. Lorsque l’enquête a eu démontré que les services secrets rondubraziens s’étaient gourés de personne et avaient enlevé en plein Paris l’épouse d’un digne fonctionnaire, notre gouvernement a immédiatement élevé une protestation par l’entremise de son ambassadeur à Graduronz. L’Excellence s’est acquittée de sa mission, mais le gouvernement actuel n’en a pas tenu compte. Il a même fait comprendre au diplomate que fausse ou authentique, Bertaga Berruros devait être jugée et fusillée pour que le mythe de la révolutionnaire cesse d’exister dans le peuple et que le Rondubraz trouve une stabilité gouvernementale. L’ambassadeur a objecté qu’il ne tolérerait pas une erreur judiciaire et qu’il demanderait au tribunal de l’entendre afin de pouvoir publiquement clamer la vérité.</p>
      <p>Fâcheuse menace ! Les dirigeants rondubraziens, devant un grand mal, usèrent d’un grand remède en neutralisant tout bêtement notre ambassade.</p>
      <p>Le téléphone sonne.</p>
      <p>— C’est Paris, déclare l’Excellence en se pourléchant les badigoinces. Ils vont m’entendre ! Vous allez m’entendre ! Allô, le Quai d’Orsay ?</p>
      <p>Il écoute, se rembrune et meugle.</p>
      <p>— Non, madame, je ne suis pas votre petit Roro ! quel est votre numéro je vous prie ? Le 22 à Asnières ! Vous vous fichez de moi ?</p>
      <p>— C’est pour ça qu’il a eu si vite la communication, déclare philosophiquement Pinuche en rallumant son cloporte.</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE XIII</p>
        <p>QUE VIVA BERTAGA !</p>
      </title>
      <p>Les événements se précipitent (la gu… par terre). Tout de suite après que M. Antidémoc, l’ambassadeur, a obtenu : primo le ministère des Affaires étrangères, deuxio de celui-ci qu’il envoie une note virulente au gouvernement rondubrazien pour protester contre son coup de main, v’là-t-il point que la radio annonce que la révolution vient d’éclater. L’ingénieur Ducon-Aveccédille, chef de la station passe un disque de fusillade (le même qui sert à illustrer de façon sonore tous les changements de régime). Puis le speaker raconte comme quoi les insurgés se rassemblent place de la Nation pour marcher sur la présidence (et éventuellement sur le président).</p>
      <p>Dès lors, désireux d’opérer une manœuvre de diversion, le président Carlos Chienli a ordonné que la révolutionnaire Bertaga Berruros soit immédiatement passée par les armes dans la cour de la prison Piccolina Roquetta, en vertu du fait que l’article 69 deux fois de la Constitution, lui accorde le droit de juger lui-même les inculpés politiques dans les périodes de troubles et qu’il vient de condamner celle-ci à mort à l’unanimité. Aux dires de l’ambassadeur français, le président Carlos Chienli est un homme énergique qui est toujours de son avis et ne s’en cache pas. Il sera plus dur à renverser que le pot de chambre de votre mère-grand. L’audace avec laquelle il a ordonné à ses gardes d’investir l’ambassade de France en est la preuve.</p>
      <p>— Seigneur ! gémit la Vieillasse, il faut empêcher cela !</p>
      <p>— Et que voulez-vous que je fasse ? riposte Son Excellence (qui en a d’excellentes).</p>
      <p>Il s’est mépris sur l’invocation de Pinuche, ce qui est assez légitime de la part d’un type dont les aïeux ont délivré le Saint Prépuce en compagnie de Chaud-Froid de Bouillon (Kubb).</p>
      <p>— La sentence est peut-être déjà exécutée, reprend M. Antidémoc.</p>
      <p>Il consulte sa montre.</p>
      <p>— Pas tout à fait pourtant, rectifie-t-il, car il faut le temps aux actualités télévisées de se rendre là-bas et de mettre leur matériel en batterie. Ici les exécutions capitales sont toujours retransmises en direct, sauf lorsqu’il y a un match de football au programme.</p>
      <p>Vous me connaissez ? Je suis the man of the décisions promptes.</p>
      <p>— La prison Piccolina Roquetta est à combien d’ici ?</p>
      <p>— Une vingtaine de kilomètres environ, répond le diplomate.</p>
      <p>— Allons-y ! Vous avez une voiture diplomatique, je suppose ?</p>
      <p>— Oui, j’ai une Rolls rose transformée, rétorque Antidémoc.</p>
      <p>— Dépêchons-nous.</p>
      <p>Il hésite, mais chez les laquais d’Orsay, le devoir avant tout.</p>
      <p>— Soit ! accepte l’Excellence. J’ignore par exemple ce qui est advenu de mon chauffeur.</p>
      <p>— Ne vous inquiétez pas, monsieur l’ambassadeur, je conduirai.</p>
      <p>— En ce cas, partons ! Le temps de prévenir mon épouse…</p>
      <p>— Puis-je vous prier de lui confier la garde de l’enfant qui nous accompagne ? Cette petite a besoin d’un bon bain, d’un bon repas et de repos…</p>
      <p>— Elle jouera avec mes enfants, s’attendrit le diplomate (qui n’est pas un voltigeur).</p>
      <p>Il entraîne Marie-Marie dans ses appartements particuliers. Faut croire que la pauvre môme a son taf de fatigue car, pour une fois, elle se laisse embarquer sans maudire. Malgré mes exhortations, Ibernacion insiste pour nous accompagner et, cinq minutes plus tard, à bord d’une Rolls rose décapotable, nous fonçons sur la route de Monte-Faucone en direction de la prison où le surprenant destin de Berthe Bérurier est en train de se jouer.</p>
      <empty-line/>
      <p>La radio du tableau de bord diffuse des hymnes nationaux pour doper le moral du peuple rondubrazien. Nous entendons tour à tour : <emphasis>Internationale Cha Cha,</emphasis> puis <emphasis>Carmagnole Mambo</emphasis> et enfin le <emphasis>Boléro de l’indépendance.</emphasis></p>
      <p>Le commentateur déclare alors que les agitateurs ayant ordonné le rassemblement des révolutionnaires viennent d’ordonner leur dispersion provisoire afin qu’ils puissent voir l’exécution de la grande Bertaga sur leur poste de téloche.</p>
      <p>— Vous voyez que j’avais raison ! note l’Excellence. Ce Carlos Chienli est un manœuvrier de grande classe puisque par cette exécution brusquée il annule la marche sur le palais gouvernemental et supprime l’égérie de ses adversaires. Le triste bougre est capable de s’accrocher encore. Vous verrez qu’il décidera un plébiscite comme d’habitude. Le dernier était un chef-d’œuvre du genre puisqu’il était ainsi libellé : <emphasis>Voulez-vous que je reste, ou préférez-vous que je ne parte pas.</emphasis> Le populo<a l:href="#n_28" type="note">[28]</a> n’y a rien compris et il a eu 112,08 pour cent de majorité !</p>
      <p>Je champignonne à outrance. La route non goudronnée fume blanc sur notre passage. Arriverons-nous trop tard ? Et sinon, quelle intervention pourrons-nous opérer ? Un ambassadeur étranger, fût-il celui de la France exemplaire, n’a pas qualité pour faire surseoir à une exécution capitale, quand bien même cette dernière résulterait d’une erreur judiciaire plus capitale encore !</p>
      <p>Pauvre chère grosse Berthe, victime innocente du plus farfelu des hasards ! Enlevée en plein Paname, alors qu’elle venait gentiment de se faire pétrir la mollasse chez son Alfred. Puis fusillée comme un Zapata de légende dans un État de la Sud-Amérique. Et son Gravos, dites ? Perdu chez les réducteurs de têtes ! Rongé par sa cure amaigrissante, ennobli par la parfaite réussite de sa mission, le voici sans doute à jamais disparu…</p>
      <p>Certes, les deux époux martyrs seront cités à l’ordre de la Natation. Certes, une plaque apposée sur leur immeuble commémorera leur sacrifice héroïque. Certes, on décorera le Valeureux à titre posthume, il n’empêche que ce ménage ne sera plus là et que Paris en sera un peu plus orphelin. Le sort cruel, le sort funeste impitoyable et sardonique aura voulu qu’ils aillent dépérir et périr sur le même sol lointain en prenant pour s’y rendre des routes différentes. Ces routes, mes amis, ne sont-elles pas les fameux chemins de la Providence dont parle l’Écriture ? Franchement, je serais tenté de le croire.</p>
      <p>Assise à mon côté, Ibernacion caresse doucement ma jambe droite. Elle me redonne courage. Ce qu’il y a de consolant en ce monde, c’est qu’on y fait de belles rencontres, les gras, pardon, je veux dire : les gars !</p>
      <p>— Nous approchons ! fait l’ambassadeur ; encore quatre kilomètres. Cela dit, mes chers amis, je me demande ce que je vais dire à ces énergumènes…</p>
      <p>— La vérité, Excellence ! riposté-je noblement.</p>
      <p>— À condition qu’ils veuillent bien l’entendre, soupire Antidémoc. Maintenant que l’exécution est programmée à la tévé, jamais le directeur des programmes n’admettra qu’elle n’ait pas lieu : il se ferait lyncher par les téléspectateurs.</p>
      <p>Il se tait, l’œil fixé sur la ligne bleue de la Cordillère de Chanvre.</p>
      <p>— Mon Dieu ! s’exclame Pinaud, que se passe-t-il ?</p>
      <p>— Mais je ne sais pas, répond Antidémoc, cela ressemble fort à un incendie.</p>
      <p>Fectivement, ça crame devant nous. Pourtant Marie-Marie est demeurée à Graduronz !</p>
      <p>— Quel pays ! lamente l’ambassadique. Je commence à en avoir assez de la Carrière ! J’ai hâte de retrouver mon douillet appartement de la rue Gay-Lussac, là-bas au moins, je suis tranquille.</p>
      <p>La foule se fait de plus en plus nombreuse et de plus en plus belliqueuse ! Des gars armés de vieux fusils, de fourches, de rasoirs électriques, de fixe-chaussettes transformés en fronde, de bouquins de Malraux Tsé-toung (reliés chagrin), de photographies d’Élisabeth II et de disques de Claude François, déferlent en chantant « Gare, Victoria ! » un hymne exaltant l’esprit révolutionnaire.</p>
      <p>Ils belliqueusent un peu à la vue de notre Rolls rose, mais se calment en découvrant le fanion français piqué sur une aile avant.</p>
      <p>Je ralentis par la force des choses. Ibernacion profite de notre allure réduite pour questionner ses compatriotes.</p>
      <p>— Que se passe-t-il ? demande-t-elle.</p>
      <p>— La révolution ! lui est-il répondu.</p>
      <p>Renseignement plus amplement pris, les habitants de la région ont décidé de s’opposer à l’exécution de Bertaga Berruros, non à des fins politiques, mais pour protester contre l’indigence des programmes de télévision. Ils comptent, ce faisant, attirer l’attention des pouvoirs intéressés sur le bien-fondé de leurs revendications.</p>
      <p>— Alors, demande l’ambassadeur, ce serait donc la prison qui brûle, là-bas ?</p>
      <p>— Si, señor,<emphasis> c’est !</emphasis></p>
      <p>Ça lui fait un petit quéque chose, à l’Excellence. Quand on est un personnage important, on n’assiste pas de gaieté de cœur à l’incendie d’une prison.</p>
      <p>— Et la prisonnière ? coassé-je ? Hein, la prisonnière, qu’est-elle devenue ?</p>
      <p>Ibernacion traduit ma question.</p>
      <p>— Des compagnies de guérilleros, attirés par le feu, l’ont délivrée et emmenée avec eux, lui répond-on.</p>
      <p>— Dieu soit loué ! dit Pinaud.</p>
      <p>— Oh, vous savez, je n’y suis pour rien, fait distraitement notre ambassadeur.</p>
      <p>Au moment où je m’efforce d’accélérer, voilà-t-il pas qu’un fort concours de peuple débouche, obstruant totalement la voie. Illico, Ibernacion plonge sous le tableau de bord.</p>
      <p>— Les guérilleros ! annonce-t-elle. Je reconnais ma compagnie.</p>
      <p>Du coup, j’ai peur que sa compagnie me reconnaisse, moi ! Mais vous savez mon efficacité. Mon esprit de décision ? Ma promptitude !</p>
      <p>Il faut qu’une morte soit toute verte ou fermée, a dit Musset.</p>
      <p>Je chope d’une main le chapeau de Pinaud et de l’autre les lunettes de l’ambassadeur en les priant l’un et l’autre de m’excuser.</p>
      <p>Le cortège déboule en braillant des slogans nationalistes, du genre : « Le Rondubraz aux Rondubraziens », ce qui contraste avec les chants révolutionnaires de la foule précédente ; mais il faut dire, pour la décharge de celle-ci, que les guérilleros, eux, sont des professionnels qui tiennent la comptabilité de leurs révolutions.</p>
      <p>Je reconnais confusément quelques bouilles dans l’assistance. Notamment celle de mon « avocat ».</p>
      <p>Ils sont des centaines, bien armés, qui défilent en marchant au pas cadencé. Ils ont taillé leurs barbouzes selon les normes 45<sup>ter</sup> (celles des jours d’insurrection) et ont mis des fleurs dans le canon de leurs fusils pour impressionner les éventuels adversaires (ça fait délibérément victoire et les autres n’insistent pas). Le défilé continue. On devine à un renflement, à une émulsion des troupes, que quelque chose ou quelqu’un de considérable approche. Les civils qui se sont écartés pour laisser s’écouler la Révolution hurlent des mots éclaboussés de délire. J’essaie de comprendre la signification de ces six syllabes scandées sans cesse sur l’air, non pas des lampions, mais des bougies. Les mots se rapprochent, s’unifient, deviennent clameur. Ils ondulent, ils moutonnent. Je les reçois à pleins tympans.</p>
      <p>« Que viva Bertaga ! Que viva Bertaga ! Que viva Bertaga ! » Les mains se tendent. On agite des mouchoirs, des chapeaux, des armes, des slips, des béquilles, des suspensoirs, des encensoirs, des journaux. Y en a qui tiennent leur dentier à bout de bras afin que leurs acclamations tombent de plus haut.</p>
      <p>« Que viva Bertaga ! Que viva Bertaga !… »</p>
      <p>La populace éructe, érecte, orgasme, mouille, trémouille, quenouille, bredouille, citrouille ! On voit pleurer des femmes, s’évanouir des vieillards. Des petites filles s’empalent sur les grilles d’une raffinerie de fromtobock. Leurs cris passent pour être de liesse et non de douleur. La ferveur est lourdesque ! Un cul-de-jatte manchot tape « Algérie française » sur le rebord de sa voiturette. Un sourd-muet crie des deux mains à la fois. Un aveugle de naissance et de profession palpe les nichouillards de sa voisine pour lui examiner l’allégresse. Un ancien combattant s’effeuille les décorations et les jette vers ce qui s’avance. Et savez-vous ce qui s’avance, mes ahuris ?</p>
      <p>Debout dans une voiture découverte, brandissant un drapeau rondubrazien (le nouveau, celui qui représente un papillon blanc posé sur une banane) ? Berthe Bérurier en personne. Plus mahousse, plus bourrelée, plus fondante que jamais, les aigrettes de ses verrues au vent ! Elle rit à la foule embrasée. Elle distribue des baisers. Elle fait claquer son drapeau neuf ! Elle glousse parce que deux ou trois gaillards barbus lui patouillent la géographie sous prétexte d’assurer son équilibre.</p>
      <p>Ses lèvres remuent. On n’entend pas : elle doit lancer des « Muchas gracias ». (Car elle a toujours été douée pour les langues, Berthy ; c’est pas Alfred le pommadoche qui me contredira s’il s’en tire.)</p>
      <p>— Berthe ! clamé-je.</p>
      <p>Hélas, dans le vacarme elle n’entend pas ! Elle ne me voit pas ! Elle passe, héroïne de légende, sur sa route triomphale, jonchée d’étendards.</p>
      <p>« Que viva Bertaga ! » trépigne-t-on autour de moi… La robuste guerrière s’éloigne. Je vois son dos gras, son gros cou violacé, ses cheveux ébouriffés par le vent. Et puis la gloire l’escamote. À nouveau c’est la foule, la cohorte de guérilleros, les chants libérateurs.</p>
      <p>Et puis il ne reste plus qu’une kermesse sédentaire.</p>
      <p>Je m’ébroue lentement. Ibernacion sort de sa planque. On se regarde, Pinaud et moi, longuement, avec un peu de crainte, comme si nous doutions de nos sens, de nous, de la vie…</p>
      <p>— C’était bien elle, hein ? fait-il en reniflant son émotion.</p>
      <p>— Oui, Pinuche, c’était bien elle.</p>
      <p>Je restitue au diplomate ses lunettes.</p>
      <p>— Où l’emmènent-ils, Excellence ?</p>
      <p>— Au palais présidentiel, naturellement ! Ils vont vraisemblablement la nommer présidente de la République. Heureusement, nous n’avons pas eu à intervenir, ajoute-t-il.</p>
      <empty-line/>
      <p>Nous rebroussons chemin pour regagner l’ambassade.</p>
      <p>Je devrais être soulagé, et pourtant je suis déçu. Un malaise indéfinissable me taraude.</p>
      <p>— Tu as l’air triste ? murmure la tendre Ibernacion.</p>
      <p>Au lieu de lui répondre, j’interpelle Pinuche dans le rétroviseur.</p>
      <p>— Après tout, était-ce bien elle, dis, César ?</p>
      <p>Il titille entre le pouce et l’index la pointe carbonisée de sa moustache.</p>
      <p>— Ben oui, non ? Une pareille ressemblance, ce serait inconcevable. J’ai reconnu ses grains de beauté, sa moustache, son triple menton ! Pour être elle, c’est elle !</p>
      <p>— Qu’elle se prête à cette mascarade ne te paraît pas incroyable ?</p>
      <p>— Non, pourquoi ? Voilà une femme qu’on avait emprisonnée et que l’on délivre au moment de la fusiller. C’est normal qu’elle déguste son miracle. Tout à l’heure, une fois que les acclamations se seront tassées, elle s’expliquera et les guérilleros la relâcheront !</p>
      <p>La voix nette d’Ibernacion fauche notre espoir :</p>
      <p>— S’ils se sont trompés, ils la fusilleront, dit-elle catégoriquement.</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE XIV</p>
        <p>D’ÉMOTIONS EN ÉMOTIONS… DE SURPRISES EN SURPRISES…</p>
      </title>
      <p>M. Antidémoc lance une dernière phrase vibrante et raccroche. Il a de la colère aux commissures des lèvres et sa rage fait un halo autour de ses yeux.</p>
      <p>— Quel pays ! Quel pays ! Ah ! je vous jure : vivement ma rue Gay-Lussac…</p>
      <p>— Que vous a-t-on répondu, Excellence ?</p>
      <p>— Ils ne veulent pas en démordre : la présidente ne nous recevra qu’après-demain…</p>
      <p>La présidente ! Ça me fait tout chose de voir appliquer à la Gravosse un tel qualificatif. Berthe présidente de la nouvelle république rondubrazienne ! Tu parles, Charles ! comme disait jadis m’sieur Pompidou…</p>
      <p>— Je te dis que ça n’est pas la nôtre, Pinuche ! Elle ne parle pas espago, Berthe, que je sache, sinon quelques mots appris au cours de ses vacances aux Baléares. Et puis s’il s’agissait d’elle, elle recevrait notre ambassadeur…</p>
      <p>Le Débris écarte les journaux étalés sur le burlingue ministre de notre hôte pour mieux admirer les photographies qui les illustrent.</p>
      <p>— Écoute, San-A. Tu vas pas me dire que c’est un sosie, ça ! C’est Berthe ! Et d’ailleurs j’ai suivi sa piste depuis la France… Un télégraphiste l’avait vue sortir de chez Alfred entre deux types bruns qui l’ont fait monter dans une voiture. Heureusement, le gosse a remarqué une vignette de l’agence Hertz collée sur la vitre arrière du véhicule, grâce à ça…</p>
      <p>Un fracas lui coupe la parole. Nous enregistrons une entrée en force des six gosses de l’Excellence (on s’ennuie dans certains postes !). La marmaille chiale comme si un garde mobile français venait de la dissuader.</p>
      <p>— Papa ! brame la fille aînée, elle nous a encore battus !</p>
      <p>Marie-Marie pénètre à son tour dans le cabinet du ministre de la France exemplaire.</p>
      <p>— C’te connerie ! s’indigne la petite peste. À veut qu’on jouille au papa et à la maman. C’est moi, vu mon âge, que je faisais le p’pa ; c’est donc normal que j’y mette des beignes, non ? Et que je taloche les mouflets, matière de les éduquer. Écoutez, m’sieur l’ambas, sans être mauvaise langue, vos chiares, je les trouve un peu bêcheurs. Vous les flanqueriez à la communale ça leur ferait les panards.</p>
      <p>Antidémoc sourit. Marie-Marie a le don de charmer les hommes adultes, quand bien même elle moleste leur progéniture.</p>
      <p>— Allons, allons, réconciliez-vous, fait-il, car c’est le rôle d’un ambassadeur que de mettre de la vaseline partout où ça coince.</p>
      <p>— Des clous, je déteste les pimbêches ! riposte l’Effrontée.</p>
      <p>Puis, m’interpellant :</p>
      <p>— Dis, Antoine, il va tarder encore longtemps, m’n’onc’ ? J’aimerais bien retourner à Paname…</p>
      <p>Je me rembrunis et, instantanément, Pinaud larmoie.</p>
      <p>Qu’est-il devenu le président consort ? Vit-il encore ou bien sa bonne bouille commence-t-elle de se ratatiner entre les mains des irréductibles réducteurs Livaros ?</p>
      <p>Cher Béru !</p>
      <p>— J’espère qu’il va arriver, mélancolis-je.</p>
      <p>— T’espères, t’espères, et si il aurait un empêchement de fromageur ; hein, Antoine ? Au lieu d’espérer, tu ferais mieux de t’occuper de lui.</p>
      <p>Le reproche me cingle. Certes, depuis deux jours que nous sommes à l’ambassade, à essayer de contacter la célèbre Bertaga, j’ai souvent eu l’envie de partir à la recherche de Béru… Mais où le retrouver ? Puis-je, sans une forte escorte, retourner chez les Livaros de la forêt ?</p>
      <p>Ma valse-hésitation confine à la lâcheté à mesure que le temps passe. A-t-il hésité, Béru, à venir nous sauver lorsque, ligotés aux poteaux de torture, nous attendions non pas une collation, mais une décollation effroyable ? Non ! Il a eu l’audace de leur interpréter un numéro d’illusionniste, aux Livaros, en utilisant la peau de la vigogne qu’il avait tuée (et probablement bouffée). Plus pathétiquement, encore : n’est-il pas demeuré sur place, comme ces animaux courageux qui se sacrifient au profit de leur tribu en s’offrant en holocauste au chasseur ?</p>
      <p>— Je vais partir à sa recherche, ma mignonne ! me décidé-je tout de go.</p>
      <p>— Je t’accompagne, dit la Vieillasse ! Pourvu qu’on le retrouve…</p>
      <p>— Dis voir, Antoine, murmure Marie-Marie…</p>
      <p>— Oui, ma poule ?</p>
      <p>— Appelle-moi pas « ma poule » Mémé t’entendrait, elle tordrait son nez. Je voulais te demander : il était habillé comment t’est-ce que, tonton, la dernière fois ?</p>
      <p>— En vigogne, Marie-Marie, ne puis-je me retenir de déclarer. Il s’était affublé d’une peau de bête pour impressionner les Indiens.</p>
      <p>— Mais sous sa peau de bête ? Réfléchis voir…</p>
      <p>Je ferme les yeux… La nuit de la forêt avec les lueurs des brasiers et des torches… Béru qui vient à moi…</p>
      <p>— Il avait sa veste de toile.</p>
      <p>— Donc, avec le bouton émetteur, Antoine. Où qu’t’as foutu l’appareil qui écoute ? Y te permettrait de repérer m’n’onc’, tu penses pas ?</p>
      <p>Je la prends dans mes bras.</p>
      <p>— Magnifique, ma chérie !</p>
      <p>— Seigneur, cette petite est géniale, bavoche le Détritus.</p>
      <p>— Je ne vous le fais pas dire, complète Son Excellence.</p>
      <p>Votre San-Antonio idolâtré ferme ses grands yeux de velours pour mieux concentrer ses souvenirs.</p>
      <p>Voyons… L’appareil… Je revois l’hacienda de don Enhespez… l’arrivée des Chinois et des flics… Je grimpe sur une chaise et flanque l’engin sur un meuble.</p>
      <p>Peut-être qu’il y est encore, qu’en pensez-vous ? (Je devrais plutôt vous demander, patates que je vous sais : « Quand » pensez-vous !)</p>
      <p>Rasé de frais, reposé jusqu’à l’os (malgré mes nuits mouvementées avec Ibernacion) je me sens paré pour l’action.</p>
      <empty-line/>
      <p>Ça fait curieux de revoir la base complètement anéantie. Ce que l’incendie de la môme Crevette n’a pas détruit, les révolutionnaires l’ont réduit en poudre.</p>
      <p>Les base-men ont été fusillés contre ce qui restait debout ; pan de mur, pieux de clôture, etc. Tout est bon à un guérillero pour flinguer quand il sort de ses forêts.</p>
      <p>— Dans le fond, murmure Pinuche, vous auriez attendu, le résultat aurait été le même et vous vous seriez évité bien des tourments.</p>
      <p>— Allons donc, tu penses bien qu’aux premiers signes de révolte, les chefs du camp auraient évacué le sulfocradingue ! m’efforcé-je de plaider, non sans me dire, <emphasis>in petto,</emphasis> que la Vieillasse a un peu raison…</p>
      <p>On se contourne les rives du Papabezpa. La vibrante nature ignore les exactions des hommes et continue de chlorophyller sous le soleil. Les eaux clapotent, les oiseaux papotent et les petits écureuils de plus en plus mutins jouent à « Si tu ne veux pas de mon gland t’as qu’à te le foutre quelque part. »</p>
      <p>À mesure que nous approchons de l’hacienda, mon inquiétude fait tic tac. Probable que les guérilleros auront bousillé la plantation, dans leur rage destructrice !</p>
      <p>J’adresse un souvenir ému à l’ancien bagnard qui aimait tant les orchidées. Comme quoi, mes pommes, il ne faut s’attacher à rien de matériel en ce bas et triste monde. L’amour des biens terrestres vous fragilise. À partir du moment où votre vie est marquée par les fluctuations de la bourse, les orages ravageurs de récoltes et autres calamités du second, que dis-je : du dernier degré, rien ne va plus.</p>
      <p>Vous voilà vulnérable et vulnéré à tout bout de champ !</p>
      <p>Je fais part de mes craintes à Ibernacion, la vaillante qui, œuf corse, est de la fiesta.</p>
      <p>Mais elle secoue sa tête brune :</p>
      <p>— Non, <emphasis>querido,</emphasis> tu oublies que cette fois il s’agit d’une révolution blanche. On ne détruit que les H.L.M.<a l:href="#n_29" type="note">[29]</a> et on ne fusille que les chefs de cellule et les secrétaires de syndicat.</p>
      <p>Effectivement, elle connaît bien ses cons-patriotes. Au détour de la route, là où la colline se remet à descendre en pente douce vers les plantations de fromtobock, j’aperçois les constructions basses du domaine de San Kriégar bien entières et alanguies dans la chaleur de midi roi des étés.</p>
      <p>Je lève mon pinceau du champignon.</p>
      <p>Attendre et voir ! comme disent les Britanniques lorsqu’ils parlent le français. Une supposance qu’une partie des guérilleros occupent les lieux, qu’ils nous reconnaissent, nous alpaguent et nous compostent la viandasse, hmm ?</p>
      <p>Je fais part de mes craintes à Ibernacion. Une fois de plus elle branle le chef (je suis le chef).</p>
      <p>— Quand nos troupes quittent la forêt, <emphasis>querido, </emphasis>c’est pour incendier jusqu’au palais gouvernemental. Ils n’ont que le souci de changer le régime. Ensuite ils regagnent les forêts pour préparer la révolution suivante.</p>
      <p>Pourtant, je suis à moitié con-vaincu.</p>
      <p>— Pinuche, murmuré-je, comme personne ne t’a encore renouché dans la région, c’est toi qui vas aller en éclaireur.</p>
      <p>Ça le botte, l’homme au briquet fumeux, de jouer les éclaireurs. Il se voit déjà porteur de la flamme sacrée, escaladant les marches d’un gigantesque podium.</p>
      <p>— Que faudra-t-il faire ?</p>
      <p>— Tu diras que tu étais un ami de France du défunt propriétaire, le señor Enhespez, et que tu viens prendre de ses nouvelles, vu ?</p>
      <p>— D’accord, rétorque le vieux gentleman.</p>
      <p>— Prends la chignole, on va t’attendre peinardement à l’ombre de ce buisson de frapadingues en fleurs. Mais ne sois pas long surtout et ne te perds pas en bavassage. Tu retapisses bien les lieux et surtout les gens qui les occupent avant de venir au rapport. Je te veux de retour dans un quart de plombe au plus, c’est vu ?</p>
      <p>— Vu.</p>
      <p>— Tu es chargé, Papa-Gâteux ?</p>
      <p>— Naturellement !</p>
      <p>— Alors donne ton feu. Si tu tombais sur des belliqueux, ils pourraient en prendre ombrage et te le feraient savoir avec le leur. C’est un pays où l’on a la gâchette aussi facile qu’on a la braguette à Paris, c’est te dire !</p>
      <p>En soupirant, le Résigné me virgule sa rapière. Il prend ma place au volant de la Rolls rose mise à notre dispositif par l’ambassadeur et s’éloigne vers San Kriégar tandis que, comme prévu, Ibernacion et moi nous nous blottissons derrière un taillis fleuri. Je lui roucoule des gentillesses en les confirmant de la main et de la langue. Elle aime beaucoup les manières françouaises. Ça la change des brutalités de ses Robins des Bois qui puent le rance et la tequila et qui se la parcourent au triple galop.</p>
      <p>— Si tout va bien, douce Ibernacion, lui dis-je, je t’emmènerai à Paris avec moi…</p>
      <p>— Oh ! Paris, fait-elle, émerveillée.</p>
      <p>Elle sourit d’aise et demande :</p>
      <p>— Et qu’est-ce que j’y ferai, là-bas ?</p>
      <p>— Ben… l’amour, réponds-je, quelque peu dérouté par la naïve question.</p>
      <p>— Et après ?</p>
      <p>— On recommencera !</p>
      <p>— Et après ?</p>
      <p>— Tu te promèneras, nous irons au cinéma…</p>
      <p>— Et après ?</p>
      <p>Après, j’aime mieux pas y penser. J’imagine ce que serait la vie, en France, avec cette sauvageonne à éduquer. Marrant de jouer les Pygmalions ; mais pendant un moment seulement. Mes moyens ne me permettent pas de l’installer dans un entresol Renaissance, ni ma vocation de célibataire endurci (toutes les dames que j’ai honorées peuvent en témoigner) de l’épouser. Du coup, à ces perspectives, mon enthousiasme se met à pendouiller.</p>
      <p>— Tu travailleras, coupé-je.</p>
      <p>Elle fronce les sourcils.</p>
      <p>— Qu’est-ce que c’est, travailler ?</p>
      <p>Je tente, par la pensée, de l’incorporer à la vie économique et sociale de mon pays. Que pourrait-elle faire, le turf excepté ? Barmaid ? Vendeuse dans un grand magasin ? Pour ça faut des compétences. Décidément, l’avenir européen d’Ibernacion se présente mal.</p>
      <p>— Tu ferais des ménages, ma gosse, lâché-je tout de go. Tu comprendido, môme ? La cuisine, la vaisselle, les plumards ; balayer la casa…</p>
      <p>— Chez toi ? demande-t-elle ingénument.</p>
      <p>Je me racle la gorge, un peu gêné :</p>
      <p>— Ben non, ailleurs, chez des gens, pour gagner de l’argent !</p>
      <p>Cette solution paraît guère l’enthousiasmer. Elle hoche la tête, réfléchit en mâchant la tige d’une fleur et questionne :</p>
      <p>— Il y a beaucoup de soleil à Paris ?</p>
      <p>— Beu, de temps en temps, l’été quand il pleut pas et que la grenouille d’Albert Simon y met du sien.</p>
      <p>Le silence nous sépare. Rien n’éloigne autant les êtres les uns des autres que leur mutisme. Se taire, c’est se fuir, s’abandonner, s’oublier.</p>
      <p>Dans beaucoup de familles, j’ai remarqué combien ses membres mouftent peu. Motus ! Ça devient compact, leur muette. Ils se taisent en chœur. Papa n’en casse plus une broque à maman, sauf pour lui faire observer que la tambouille est trop salée, ou pas suffisamment. Ils ont plus rien à se dire. Leur isolement s’est solidifié. Les enfants aussi causent plus. Chacun son rêve, y a plus d’interférence. Un couple, avant de cesser de s’aimer, il commence par la boucler. Au début il lutte un peu. De temps à autre, l’un d’eux prend l’initiative d’un effort. Il dit que si ce temps continue, ça va être néfaste pour le tourisme. Ou bien il se plaint de son pancréas et l’autre fait un effort pour murmurer distraitement : « Faut voir un toubib… » Les naufragés de l’existence. En pleine dérive sur les courants malins…</p>
      <p>Donc, Ibernacion et ma pomme, on se tait tendrement. Je lui masse les mamelons. Elle me fait des risettes. Tout ça permet au temps de filocher en loucedé entre nos doigts. C’est ce qu’il y a de plus duraille à tuer, le temps. Voyez comme l’homme a de plus en plus le souci de se distraire. Se distraire voulant dire : ne pas s’emmerder. Plus il avance, plus il fréquente les théâtres, les casinos, les restaurants, les cabarets. Plus y fait des croisières avec soirées dansantes ! Plus il essaie de s’oublier, en somme. Vive la mort guérisseuse de l’honteuse maladie vie !</p>
      <p>Je zyeute ma tocante et je bondis : presque une demi-plombe que le Révérend est parti. Or je lui ai bien recommandé de faire vite. Comme quoi j’ai eu raison de me fier à mon instinct, mes larves. Lorsque le pifomètre de votre San-A. fait tilt, c’est qu’il a déjà reniflé l’inreniflable.</p>
      <p>Ibernacion me consulte du regard. Elle a pigé mon inquiétude.</p>
      <p>— Tu crains qu’il ne soit arrivé des désagréments à ton ami ?</p>
      <p>— Ben, ça m’en a tout l’air, réponds-je. On attend encore dix minutes, et puis on avise.</p>
      <p>Dix broquilles tombent du sablier du temps (quelle magnifique image !). Toujours pas plus de Pinuche que de crème à raser dans la giberne d’un guérillero.</p>
      <p>— J’y vais ! décidé-je en me dressant.</p>
      <p>— Je t’accompagne !</p>
      <p>— Surtout pas. Si je n’apparaissais pas, donne l’alerte.</p>
      <p>— Auprès de qui ? objecte froidement la jeune femme.</p>
      <p>Il est vrai que dans ce patelin en révolution, police secours doit avoir d’autres Che à fouetter.</p>
      <p>— Je veux que tu restes ici. Tu dénicheras bien des copains pour venir voir à l’hacienda de San Kriégar ce qu’il s’y passe ! Obéis, sinon je ne t’emmènerai pas à Paris.</p>
      <p>Un mimi fougueux pour lui gober ses protestations, et je m’éloigne en avançant, courbé en deux, derrière les haies.</p>
      <empty-line/>
      <p>Des senteurs aquatiques parviennent du lac Papabezpa par bouffées que le vent bouscule. Le domaine de feu don Enhespez paraît infiniment tranquille dans la lumière dorée du jour. Un tracteur bourdonne dans un champ de fromtobock. Les chevaux s’ébattent dans le corral et des palefreniers s’affairent autour des écuries. Tous sont des métis impassibles et mornes. J’ai beau écarquiller les vasistas, je n’aperçois pas la chignole de l’ambassadeur de France. Et pourtant, croyez-moi, mais une Rolls rose décapotable, ayant un drapeau français piqué sur son aile avant, ça ne passe pas inaperçu. Je décris un demi-cercle autour des bâtiments sans voir le véhicule.</p>
      <p>La route s’achevant dans la cour de l’hacienda, je dois conclure OBLIGATOIREMENT qu’on l’a planquée dans un hangar.</p>
      <p>J’espère ardemment qu’on n’a pas mis Pinaud à mal. Est-ce que notre vaillant trio va être démantelé par ce satané Rondubraz !</p>
      <p>Toujours me dissimulant, j’approche au plus près de la demeure principale. Encore une fois, je vous le répète : tout semble quiet. Dans le patio, autour de la vasque où glougloute un mince jet d’eau, deux fauteuils à bascule se font face.</p>
      <p>Près des sièges, une table chargée de boissons, avec deux verres à demi pleins. M’est avis que l’arrivée inopinée de Pinaud a interrompu un gentil farniente.</p>
      <p>Les mains dans les poches, bien crispées sur mes deux soufflants, je continue d’approcher, prêt à jouer un concerto à deux paluches à travers mes fouilles. Tant pis pour la petite monnaie qui tombera des trous ensuite.</p>
      <p>— Ohé ! señor policier ! crie une voix joyeuse, dans mon dos (en anglais : in my back).</p>
      <p>Je fais une pirouette fulgurante et mes index n’ont qu’un mouvement d’un centième de millimètre à accomplir pour que la purée parte.</p>
      <p>Je reconnais Tassiepa Sanchez, le majordome de mon regretté compatriote Enhespez. Il porte une chemise rose savonnette, un jean couleur sable tenu à la taille par une large ceinture de cuir étincelante de clous d’or. Il est rasé de frais, parfumé, lotionné, pomponné, gibbsé, cadoriciné et impeccablement coiffé. Il rit de ses trente et une dents (il lui manque une dent de sagesse) et s’avance vers moi, la main tendue.</p>
      <p>— Quelle bonne surprise, señor policier ! Je me demandais ce qu’il était advenu de vous et de vos amis…</p>
      <p>— En ce qui me concerne, ça ne se passe pas trop mal, réponds-je en lui pressant la louche, par contre je cherche mon copain Bérurier. Et vous, amigo, vous vous en êtes tiré, d’après ce que je vois ?</p>
      <p>— Grâce à la révolution, señor. Quand j’ai su que les Blancs avaient repris le pouvoir et nettoyé la base, je suis revenu.</p>
      <p>Il adopte une mine navrée.</p>
      <p>— Mille fois hélas, ça été pour apprendre la mort de mon regretté maître… J’ai pris la direction du domaine en attendant que les héritiers de don Enhespez se manifestent…</p>
      <p>— C’est bien, approuvé-je. C’est très bien, ami Tassiepa ; puis-je vous demander un verre d’eau fraîche, je meurs littéralement de soif.</p>
      <p>— J’allais vous le proposer, mais avec beaucoup de whisky dans l’eau, señor policier. Comment êtes-vous venu jusqu’ici ? questionne Sanchez en m’entraînant vers le patio.</p>
      <p>— J’ai fait du stop, amigo. Des guérilleros ont bien voulu me prendre à bord de leur camion et m’ont lâché au croisement des routes de Santa-Maria Kestuféla et de San Kriégar. Je viens de me taper huit kilomètres à pied, en plein soleil…</p>
      <p>Je m’éponge le front et me laisse choir dans un fauteuil.</p>
      <p>— Figurez-vous qu’un type m’a doublé au volant d’une grosse bagnole battant pavillon français, continué-je, tandis qu’il me sert à boire ; je lui ai fait signe, mais ce bougre-là m’a résolument ignoré…</p>
      <p>— Le pays n’est pas sûr, señor policier, les gens se méfient.</p>
      <p>Le glaçon tinte joyeusement contre les parois du verre qu’il s’apprête à me tendre. Il agite le godet d’un mouvement léger, pour bien le rafraîchir.</p>
      <p>— Ce compatriote venait ici, bien entendu ? poursuis-je, puisque le chemin ne va pas plus loin.</p>
      <p>Je regarde fixement Tassiepa Sanchez. Je cherche à piger. Son visage efféminé est presque angélique.</p>
      <p>— Je n’ai vu personne, affirme le majordome ; il aura pris la piste de terre qui dessert les champs…</p>
      <p><emphasis>In petto,</emphasis> je me dis : « Cause toujours, mon pote. Tu essaies de me jeter de la poudre aux yeux, mais j’ai pigé ton manège. Depuis que le maître est clamsé, tes ratiches ont poussé et tu veux sucrer le domaine. Tu as pris le père Pinuche pour un envoyé officiel de l’ambassade de France venu régler la succession du patron, et tu as décidé de ne pas te laisser faire… »</p>
      <p>Je viens de commettre une erreur en cours de raisonnement, mes petites chattes. C’est pas de la poudre aux yeux, c’est du whisky aux yeux qu’il me balance, d’un geste précis, inattendu, en faisant mine de me tendre le glass. Je morfle l’alcool en pleines mirettes. Ça m’aveugle, ça me brûle. Je me frotte violemment les carreaux.</p>
      <p>— Espèce d’enviandé ! je gronde.</p>
      <p>Que ma vue revienne un brin, et il va lui falloir un calcif en ciment armé pour ne pas effacer une volée de bastos dans le buffet. Ah ! la carne !</p>
      <p>Seulement, quand on a du scotch dans la vue, pendant un certain temps, on rêve davantage à une canne blanche qu’à un revolver.</p>
      <p>Je me dépatouille misérablement. Mes maux ne sont point encore terminés vu que deux bras énergiques me cramponnent par-derrière et me bloquent au dossier de mon fauteuil. Pour une sacrée prise, c’est une prise sacrée, les gars ! Je connais le judo, le karaté, le karabéru, et bien d’autres astuces de défense ou d’attaque, mais jamais encore je n’avais ouï-dire d’un coup pareil. C’est la paralysie complète. Je suis comme solidifié, mes petites commères. Pas moyen de broncher. Faudrait que je vous fasse un dessin pour vous expliquer l’en-quoi-ça-consiste, mais allez donc dessiner dans ma position fâcheuse ! Mon attaquant a passé son bras droit sous mon aisselle droite, vous suivez ? Ensuite sa main droite s’est emparée de mon bras gauche, tandis que son bras gauche pèse très dur sur ma nuque, m’obligeant à me courber en avant. Répondez franchement, est-ce que vous pigez le méli-mélo ? Non ! Ça ne m’étonne pas de vous. Une partie de loto vous flanquerait une méningite.</p>
      <p>Ce pourri de Tassiepa Sanchez profite de mon immobilisation (l’immobilisation n’est pas la guerre) pour me marteler le visage à grands coups de poing maladroits en poussant des cris hystéros. Il frappe et frappe ! J’ai le pif qui ramone ! La pommette qui gonfle ! La bouche qui se déforme. Je comprends pourquoi on appelle ces gars-là des frappes ! Misère, j’aurais ma liberté de mouvement, quelle danse j’y collerais à ce petit brigand ! Seulement je ne l’ai pas… Qu’est-ce que je bonnis ! Mais si que je l’ai ! L’étreinte se relâche ! Sanchez cesse de cogner. Je me sens libéré. Ma vue revient, un peu trouble encore, suffisante toutefois pour me permettre de physionomiser le majordome. Il a encore un poing en l’air ! On dirait qu’il va entonner l’<emphasis>Internationale.</emphasis> J’aperçois de mieux en mieux. Je ne suis plus de la cécité, je suis de la re-vue !</p>
      <p>Sanchez laisse retomber son bras, il recule ! Alors je réagis. Mes deux colts en main je le doublement braque.</p>
      <p>— Bouge plus, fiston, j’ai à te causer ! lui dis-je.</p>
      <p>Il s’arrête. Je jette un rapide coup de périscope derrière moi. Et qu’aspers-je ? Ma belle Ibernacion, farouchement planté à l’entrée du patio. Puis, juste derrière mon fauteuil, un gars face contre terre, planté lui aussi, mais avec une navaja magistralement lancée par ma petite camarade. Oh, mince alors, moi qui voulais la déguiser en femme de ménage, quelle couennerie c’eût été ! À Médrano, oui ! À l’Olympia votre coca triste !</p>
      <p>Le poignardanledossé soubresaute encore, mais ce sont les feux de la Saint-Jean. Bientôt il est feu tout à fait. Quinze centimètres d’acier dans l’horloge, ça ne pardonne pas.</p>
      <p>— Encore merci, Ibernacion, dis-je. Tu fais toujours des entrées très remarquées.</p>
      <p>Je me reconsacre à Tassiepa Sanchez.</p>
      <p>— Approche, mon petit ami !</p>
      <p>Il obéit. Sa brillantine lui dégouline en même temps que la sueur. Il est pâlot et ses genoux tendent à former un « X » parfait.</p>
      <p>— Assieds-toi, gamin !</p>
      <p>De la pointe du colt, je le propulse dans un fauteuil. Le siège, sous la poussée, balance un instant avec son chargement de viande effrayée.</p>
      <p>— Où est le monsieur à l’auto rose, Sanchez ?</p>
      <p>— Dans le grand hangar, castagnette-t-il.</p>
      <p>— Vivant ?</p>
      <p>— Oh, oui, oui, on était en train de le questionner.</p>
      <p>Je tends une pétoire à Ibernacion.</p>
      <p>— Tu veux bien aller délivrer Pinaud, mon cœur, sans vouloir te commander ?</p>
      <p>— Naturellement, consent-elle.</p>
      <p>Avant de s’éloigner, elle récupère son ya et essuie la lame sanglante sur les vêtements de sa victime. Son calme me fait frisquet dans le dossard. Je me dis que cette gerce, le jour où son jules lui fait du contrecarre, il peut préalablement réviser son assurance vie.</p>
      <p>La v’là partie.</p>
      <p>Je me tourne vers Sanchez. Ce n’est que provisoire car un je ne sais quoi de bizarre a attiré mon attention. Le poignardé… Bien qu’il soit face à terre, j’ai l’impression de le connaître… Sans cesser de braquer le majordome, je m’approche du cadavre et le retourne du bout du pied.</p>
      <p>Dites, les gars : C’est Sin Jer Min En Laï, le chef technicien de la base.</p>
      <p>Comme quoi la vie est pleine de rebondissements, hein ? Et mes bouquins encore plus !</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CHAPITRE XV</p>
        <p>MA PETITE (MA TOUTE PETITE) TÊTE DE BÉRU</p>
      </title>
      <p>— Tu te rappelles ce que tu viens de me faire, n’est-ce pas, Sanchez ? Tu m’as filé un coup de poing sur le pif, comme ça !</p>
      <p>Ma ration droite de cartilages lui écrase le tarin. Il résine en geignant. Mais, imperturbablement, je poursuis.</p>
      <p>— Et puis tu m’en as filé un paquet d’autres sur les pommettes, tu vois, ici, et encore ici !</p>
      <p>Le chéri ressemble déjà nettement à un Michel Simon qui se croirait meilleur avec du concentré de tomate…</p>
      <p>J’achève de le steak-tartarer pour me défouler la vigueur, me purger la rancœur et le conditionner. Lorsqu’il est gisant, gémissant, effondré, je lui picote les côtelettes de mon arquebuse.</p>
      <p>— Je crois bien que je te placerai une dragée à ce niveau-là, et puis sans doute une autre dans le nombril pour te ventiler un peu la boyasse.</p>
      <p>— Non, non, pitié ! dit-il en espagnol.</p>
      <p>Le retour vasouillard d’un Pinuche boitilleux suspend notre colloque.</p>
      <p>— Quelle crapule, dit la Vieillasse contusionnée. Ils s’apprêtaient à me découper en morceaux, lui et son ami chinois, lorsque tu es arrivé. Ils voulaient savoir pourquoi je venais et qui m’envoyait. J’avais beau leur dire que…</p>
      <p>Je calme le Démantelé.</p>
      <p>— Laisse, tu me l’écriras, j’ai à causer avec ce joli cœur. Pendant ce temps, va dans la pièce principale et regarde sur le grand bahut si mon appareil récepteur s’y trouve encore.</p>
      <p>Le Désintégré obéit.</p>
      <p>— Ainsi donc, Sanchez, tu étais en cheville avec les Chinetoques ?</p>
      <p>Le canon de ma bombarde ajusté à son oreille le pousse aux confidences. Pour achever de le décider, je lui déclare :</p>
      <p>— Si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je presse la détente et t’as aussi sec la communication avec l’au-delà. Alors, vas-y, beau brun, et pas d’omissions, sinon il n’y aura pas de rémission.</p>
      <p>Quand on sait parler aux hommes, on finit toujours par obtenir la vérité. La vérité est une matière brute qu’il faut longuement raffiner avant qu’elle ne trouve l’éclat du neuf ! Elle a besoin d’être extraite, décantée et polie.</p>
      <p>Tassiepa Sanchez raconte la sienne comme un médium raconte les galipettes de votre arrière-grand-mère avec l’archange Truquemuche.</p>
      <p>Il a été contacté par Sin Jer Min En Laï, lorsque la base a été édifiée, afin de servir d’indicateur, vu qu’il marnait chez un grossium de la région. Lorsque nous sommes arrivés à San Kriégar, il s’est grouillé d’affranchir le chef technicien et de lui révéler l’objet de notre mission. Ainsi donc, Sin Jer Min En Laï a-t-il été tenu minutieusement au courant de notre entreprise et savait-il parfaitement qui était le pseudo-Krackzek et ce qu’il venait maquiller dans son camp.</p>
      <p>— Mais alors ! interromps-je, s’il savait, pourquoi n’a-t-il pas immédiatement neutralisé Bérurier ?</p>
      <p>— Parce que l’arrivée de votre inspecteur servait ses plans, señor.</p>
      <p>— Quels étaient-ils ?</p>
      <p>— Sin Jer Min En Laï cherchait le moyen de s’approprier la réserve de sulfocradingue pour la vendre aux Américains qui lui en proposaient un gros prix et lui promettaient un passeport norvégien.</p>
      <p>— Un Maoïste, se laisse acheter ! m’indigné-je malgré moi.</p>
      <p>— En vérité, cet homme n’était pas communiste, señor. Il a joué le double jeu. Il ne rêvait que de fortune.</p>
      <p>— Je comprends. Ça l’arrangeait qu’on vienne foutre la merdouille dans la base, hein ?</p>
      <p>— C’était la Providence qui vous envoyait.</p>
      <p>— Mais, le sulfocradingue ?</p>
      <p>— Il l’avait mis en lieu sûr, señor. Ce sont des flacons d’éther que votre collaborateur a débouchés.</p>
      <p>Ça vous flanque envie de demander votre retraite anticipée, des révélations de ce genre. Nous qui avions au moins la satisfaction de la mission réussie, v’là que j’apprends qu’on a été cornards de bout en bout et qu’au lieu de chancetiquer la base on servait la soupe à un coquin !</p>
      <p>— L’Indien Ifoti, c’était un moyen de tenir ton complice au courant de mes faits et gestes ?</p>
      <p>— Oui, señor, piteuse Sanchez.</p>
      <p>— Et si on a buté le pauvre don Enhespez, c’était pour te libérer le domaine, pas vrai, ma vache ? Le prix de ta complicité ?</p>
      <p>Tassiepa désigne le mort.</p>
      <p>— Il voulait aussi s’assurer une retraite en cas de coup dur. Ce qui s’est produit, puisque la révolution d’été a éclaté juste à ce moment-là !</p>
      <p>— Bien joué. Tu as une idée de l’endroit où se trouve la réserve de sulfocradingue ?</p>
      <p>— Elle est dans la chambre du Chinois, señor. Une petite valise d’osier, très lourde parce que l’intérieur est en terre réfractaire.</p>
      <p>Pour un peu je l’embrasserais, s’il n’était pédé, dégoulinant de sang et puant personnage. Je me disais : défaite ! Que non ! Victoire totale, raffinée ! Oh ! la bouille du Vieux quand je déposerai sur son burlingue la précieuse matière et lui disant : « Nous avons fait mieux que la détruire monsieur le directeur : nous vous l’avons rapportée ! »</p>
      <p>— C’est ça que tu cherches ? me demande l’ineffable Pinuchet en se rabattant with mon appareil.</p>
      <p>— Oui, Pinaud ! Cette hacienda est un mas de cocagne<a l:href="#n_30" type="note">[30]</a>. On y trouve tout, y compris ce qu’on n’y cherche pas !</p>
      <empty-line/>
      <p>À nouveau l’âcre fraîcheuse de la forêt. La forêt, avec ses oiseaux braillards, ses senteurs opiacées et son mystère…</p>
      <p>Ibernacion marche devant moi. Plus privilégié que les fans d’Henri IV, je me rallie à son mignon valseur ondulant sous le jupon. Bath point de mire, mes agneaux !</p>
      <p>Nous sommes deux, car j’ai expédié Pinuche dare-dare à Graduronz pour qu’il aille mettre le sulfocradingue en lieu sûr dans le coffiot de l’ambassade. Vous me voyez pas partir à la recherche de Béru, dans la sylve équatoriale, avec ce précieux chargement ?</p>
      <p>— Je crois que nous ne devons pas être très éloignés de la région des Livaros, annonce ma guidesse.</p>
      <p>Je dégage l’appareil récepteur de mon sac tyrolien, le branche et tends l’oreille.</p>
      <p>Au début ça sifflote comme un poste de radio resté branché après la fin des programmes. Je tripatouille légèrement l’enfouisseur de présentement, je mollassonne le computeur à graffiti variable, je cramouille la délabrance poreuse et des sons s’échappent enfin du mateur à jetons salaces. Une voix gutturale, n’ayant rien — oh, mais rien du tout, — de l’organe béruréen retentit.</p>
      <p>— On dirait du Livaro ? dis-je à Ibernacion, car j’ai l’oreille fine, et plus que l’air marin la douceur angevine (de poitrine).</p>
      <p>Elle opine en me gesticulant de me taire.</p>
      <p>— Tu comprends ? n’en questionné-je pas moins !</p>
      <p>Elle ré-opine (car elle aime ça). La voici qui me traduit au fur et à mesure (le furet le plus efficace qui soit).</p>
      <p>— La tête du Blanc n’est pas encore assez réduite ! Il faut ajouter plus de heurgschpreugh dans la décoction…</p>
      <p>Je ferme. Pas besoin d’en écouter davantage. Adieu mes espoirs ! Adieu, veau, vache, cochon, Béru !</p>
      <p>Ibernacion me prend le bras.</p>
      <p>— Mon Antonio <emphasis>querido</emphasis>, tu as du mal, n’est-ce pas ?</p>
      <p>— C’était mon meilleur ami, réponds-je en réprimant les sanglots qui me dilatent.</p>
      <p>— Allons, viens, repartons, tout est inutile maintenant ! fait-elle. À quoi bon courir ce danger puisqu’on ne peut plus rien pour lui !</p>
      <p>— On ne peut plus rien pour lui, mais on peut encore pour nous. Crois-tu que je vais laisser ces monstres réduire la tête de mon ami pour en faire un article d’exposition !</p>
      <p>En fille soumise elle n’objecte pas et s’apprête à me précéder.</p>
      <p>— Les Livaros se trouvent donc dans un rayon de moins de deux kilomètres, dis-je. Mettons nos masques, préparons nos grenades fumigènes et allons-y !</p>
      <p>Car j’avais préparé notre expédition, mes aminches ! Sachant que les Livaros adorent les animaux (et en ayant eu la preuve) je nous suis pris des masques de caoutchouc représentant une biche, pour Ibernacion et un singe pour moi. J’en avais un pour Pinuche reproduisant une tête d’épagneul, mais il est disponible, étant donné l’absence du Déchet, aussi suis-je prêt à examiner les propositions de rachat qui me seront adressées.</p>
      <p>Nous nous masquons ; je passe des grenades lacrymogènes dans ma ceinture et en route !</p>
      <empty-line/>
      <p>Le nouveau campement des Indiens est situé dans le delta d’un fleuve. On franchit le bras le plus étroit en utilisant un pont à mousson, ainsi nommé parce qu’il est nécessaire pendant la saison des pluies… Nous avançons prudemment. Soudain, une sentinelle livaro nous aperçoit alors que nous ne l’avions pas vue dans son tronc creux de palavas léfalo. Elle se met à débander, lâche son arc et se jette sur le sol en criant :</p>
      <p>— Heugh ! Mondieugh ! Pitieugh !</p>
      <p>Je constate que ma ruse est efficace et je continue d’avancer.</p>
      <p>L’esplanade, comme toujours, avec les constructions hâtivement bâties (n’a-t-on pas surnommé l’Indien Livaro : « le castor qui n’en fait qu’à sa tête ! ». Une construction centrale occupe le milieu du village, puisqu’elle est centrale, et quelque chose d’atroce, d’horrible, d’épouvantable, de démesurément cruel, d’insoutenable, de hideux, d’hallucinant (j’allais l’oublier çui-là) m’assaille le regard, me le profane, me le broie.</p>
      <p>Quelque chose qui pend, qui se balance, qui tournique dans la brise soufflant du fleuve.</p>
      <p>Vous avez déjà deviné quoi t’est-ce, aurait dit le Vaillant. Oui, Françaises, oui, Français, il s’agit bien de la tête du brave A-B.B.</p>
      <p>Déjà de la grosseur du poing !</p>
      <p>Bientôt de celle d’un œil…</p>
      <p>Misère ! Malédiction ! Ma qualité d’homme trébuche ! Je défaille de la tripe. Vomi soit qui mal y pense !</p>
      <p>Béru, ma petite tête ! Béru, mon…</p>
      <p>— Qu’est-ce que tu racontes, un homme-singe, Paulo ? gronde une voix à laquelle la réalité m’empêche d’attacher le moindre crédit.</p>
      <p>« Mince ! reprend la même voix. Mais je parie que c’est le gars San-A. qu’est venu me récupérasser ! »</p>
      <p>Je regarde. J’arrache mon masque de caoutchouc pour mieux voir, n’en rien perdre. Béru s’avance en se dandinant ! Un Béru plus énorme que jamais. Ses fringues ont craqué de partout, tant il est redevenu volumineux en quelques jours ! Sa chemise est devenue un boléro. Son pantalon est devenu n’importe quoi. Il a une fesse entière à l’air, le bide par-dessus le dernier bouton de la braguette et une demi-douzaine de beaux mentons plantureux !</p>
      <p>Il s’approche et m’embrasse.</p>
      <p>— Ah, mon San-A., je savais bien que t’allais reviendre ! Et il est temps vu que je commençais à me faire du lard avec leur tortore à la c… ! Rien que de la farine de maniaque, gars, et de la viande de sanglier bien grasse ! J’ai l’embonpoint qui s’est remis sur la force ! Mate un chouïa ! Mon organisse n’attendait que le feu vert pour replonger dans le dodu !</p>
      <p>— Mais, tu es vivant ! bafouillé-je.</p>
      <p>Ça me rappelle ces brillants narrateurs qui vous racontent si bien un moment dramatique de leur vie qu’on finit par leur demander s’ils ont pu en réchapper.</p>
      <p>— Mort, moi ! Le Gravos se bidonne. Tu m’as pas regardé !</p>
      <p>— Oh si, je te regarde, Béru ! Je te fixe ! Je t’admire ! Je t’approuve ! Comme tu es beau, habillé de gras ! Te voilà enfin dans ton vrai format, mon vieux pote ! Luisant, pétant, tendu !</p>
      <p>Il se marre de plus belle.</p>
      <p>— Mais, et ça ! fais-je en désignant la tête !</p>
      <p>— Ça ! C’t’une maquette réalisée dans de la peau de singe. Y a belle burette que les Livaros ne réduisent plus les tronches ! Y z’ont perdu le secret, mais ils continuent mine de rien leur négoce en fabriquant des petites têtes bidon, vachement ressemblantes. Leur chef des ventes vient d’avoir une forte commande sur la mienne, paraît-il. Une firme d’Europe qu’est séduite et qu’en voudrait une tartinée ! C’est flatteur, non ? La nouvelle est toute récente, pas vrai, Paulo ? ajoute-t-il en apostrophant le vieux chef au nez de rapace : celui qui ne supporte pas le tabac !</p>
      <p>— Ouiheugh ! lâche le calumet-man.</p>
      <p>— Tu sais, c’est pas le mauvais cheval, Paulo, reprend le Mastar. Si je te disais, contrairement à ce qu’ils laissent croire : ils dégoupillent pas leurs prisonniers blancs, les Livaros. « Ils les collent dans des réserves à eux, au cœur de la forêt. Le dimanche, les parents des attributs environnantes y emmènent leurs gosses pour leur montrer comment que c’est fait, les Blancs. À quel point ils sont civilisés, connards, bêcheurs, vantards, paumés et tout !</p>
      <p>Mon Gravos me prend le bras.</p>
      <p>— C’est vachement éducateur de voyager. Ça te permet de vérifier coup con n’ail les bonshommes sont partout pareils : dans les pays latins, dans les pays en gros paxons chez les peaux jaunes, noires ou rouges ! Pareils, mon pote ! Une vraie épidémie de cloportes ! Y pensent qu’au fric, à se pavaner et à blouser les copains.</p>
      <p>« Allez, viens dans ma case que je te présente à ma scouave, une chouette luronne, un peu forte des jambons qui reluit comme une pomme, mais à qui j’éduque l’essentiel de nos rudimentaires amoureux. Elle a un blaze si tellement compliqué que je l’ai baptisée Germaine. Ça va m’écorcher le sentiment de la quitter, mais quoi, je peux pourtant pas l’emmener à Paris. Ma Berthe comprendrait pas, elle qu’est jamais sortie de son trou ! »</p>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>ET MAINTENANT</p>
      </title>
      <subtitle>CON…</subtitle>
      <p>— Si Son Excellence et les señores veulent bien patienter un instant, fait un secrétaire barbu en fourbissant une paire de pistolets à crosse de nacre, la présidente Bertaga est en conférence !</p>
      <p>M. Antidémoc, Béru, Pinuche et votre serviteur s’assoient sur une longue banquette de velours rouge, face au portrait en pied de la présidente, hâtivement brossé par Bernardo Aparador<a l:href="#n_31" type="note">[31]</a> le plus grand peintre vivant de Rondubraz.</p>
      <p>Béru, informé de la situation, est fasciné par la toile.</p>
      <p>— C’est bien elle ! Oh, y a pas d’erreur, c’est bien son regard velouté, son sourire ingénu, sa taille bien prise, ses jolis mentons roses, pleurniche-t-il. Ma Berthy, présidente de la République !</p>
      <p>— Du Rondubraz, rectifie Pinaud, un peu jaloux.</p>
      <p>— Et alors ! s’indigne le Mahousse ! Faut le faire, non !</p>
      <p>Les éclats d’une violente algarade parviennent à nos oreilles. Ce sont des voix de femmes, virulentes, au paroxysme du courroux. L’une a des inflexions espagnoles, mais toutes deux s’expriment pratiquement en français.</p>
      <p>— <emphasis>Vaca !</emphasis></p>
      <p>— Salope !</p>
      <p>— <emphasis>Cerda !</emphasis></p>
      <p>— Traduis, pour voir !</p>
      <p>— Truie !</p>
      <p>— Répète un peu, morue !</p>
      <p>Des gifles, des horions, des heurts !</p>
      <p>Les portes s’ouvrent. Un barburiéro surgit, affolé.</p>
      <p><emphasis>— Pronto ! Pronto !</emphasis> Des renforts ! dit-il (mais entièrement en espagnol).</p>
      <p>Nous nous précipitons dans la pièce voisine qui est la salle des audiences. Nous ouvrons rond la bouche et poussons un quadruple « Ooooooô ! (dont le dernier « o », vous voyez, comporte même un accent circonflexe.)</p>
      <p>Deux Berthe sont aux prises ! Jupons retroussés, corsages en charpie, elles se battent comme des lavandières en continuant de s’invectiver.</p>
      <p>Quand je parle de deux Berthe, j’anticipe. Il y a, en fait, une Berthe et une Bertaga ! Cette paire de sosies, mes frères ! Des sœurs jumelles, oui ! Et pourtant, on reconnaît la nôtre. D’abord parce qu’elle parle mieux français que l’autre, ensuite parce qu’elle a de plus gros nichons et surtout une voix plus forte qui lui permet de couper la parole à l’autre.</p>
      <p>— Alors, fait Berthe Bérurier, je me cogne de la prison, je manque me faire fusiller, je libère le Rondubraz et v’là Maâme qui vient au renaud comme quoi j’y usurpe son nom et sa présidence ! C’est ma faute, dis, morue, si les services secrets m’ont enlevée dans les bras de mon amant pour m’amener dans ce bled ? C’est ma faute si, ensuite, personne a voulu m’écouter quand je disais qui j’étais, pas plus les anciens gouvernementaux que les révolutionnaires ? Les premiers disaient : tant pis, vous payerez pour l’autre, y nous faut une victime ; et les seconds m’abjuraient : nous avons besoin d’une Jeanne d’Arc, faites comme si c’était vous ! Pendant ce temps, où que t’étais, poufiasse ? Cachée dans un patelin tranquille, à te dorer la cellulite. Eh ben, maintenant, pour ce qui est de la place, tu peux te l’arrondir ! Et râle pas ou je te fais fusiller !</p>
      <p>— Berthe !</p>
      <p>La voix cassée du Gros interrompt la diatribe.</p>
      <p>— Berthe, soupire-t-il, alors tu m’abandonnerais pour une malheureuse place de présidente de la république !</p>
      <p>La Baleine lâche sa proie et se redresse, le mufle bouillonnant !</p>
      <p>— Oh ! c’est toi, Alexandre-Benoît !</p>
      <p>Le Dodu s’approche de son épouse.</p>
      <p>— Voyons, ma Grande, tu vas pas me dire que c’est râpé, la vie douillette dans notre appartement, tes visites chez Alfred, nos blanquettes de veau et nos parties de jambon, hein dis ? Qu’est-ce t’en as à branler, du Rondubraz ! Dans quéque mois y vont faire la révolution d’octobre et tu te retrouveras sur le paveton. J’sais bien qu’existe une caisse de chômage pour les anciens présidents renversés, mais tout de même…</p>
      <p>Vaincue, la présidente se jette contre son mâle retrouvé.</p>
      <p>— Non, mon homme, non, hoquette-t-elle, je vous laisserai jamais, Alfred et toi, jamais ! Qu’elle la prenne, sa présidence, cette peau de vache !</p>
      <p>Elle fait front à la rivale, mains aux hanches.</p>
      <p>— Je laisserai à personne le soin de pousser le premier cri de la future révolution ! affirme-t-elle.</p>
      <p>Elle s’approche de la croisée, l’ouvre toute grande, au mépris de l’appareil à air conditionné et, dans la torpeur de la place du Parlement lance à robustes poumons :</p>
      <p>— À bas Bertaga !</p>
      <subtitle>…CLU…</subtitle>
      <p>L’aéroport de Graduronz où claquent les oriflammes. L’avion d’Air France est là, qui étincelle dans la lumière.</p>
      <p>Je prends le visage d’Ibernacion entre mes mains et bois doucement ses larmes…</p>
      <p>— Alors, bien vrai, Ibernacion, tu ne veux pas venir à Paris ? J’ai ton billet et ton visa dans ma poche, tu sais…</p>
      <p>Elle secoue la tête.</p>
      <p>— Non, <emphasis>querido querido.</emphasis> Je suis une femme de la forêt, pas une femme de ménage. Essaie de ne pas m’oublier trop vite, Antonio. Moi, j’aurai toujours le souvenir de toi, mon <emphasis>francés…</emphasis> Toujours…</p>
      <subtitle>…SION</subtitle>
      <p>La voix délicate de l’hôtesse gazouille dans le haut-parleur :</p>
      <p>— Nous allons atterrir dans quelques instants à Paris-Orly, vous êtes priés d’attacher vos ceintures. La température au sol est de 10 degrés centigrades…</p>
      <p>Béru se retourne.</p>
      <p>— Dix degrés plantigrades, on va drôlement regretter son Rasurel, hein ?</p>
      <p>Il secoue sa présidente gavée de champagne qui pionce sur son épaule.</p>
      <p>— Allez, ma Gosse, on recolle !</p>
      <p>— Eusebio, laisse-moi dormir, proteste doucement la Baleine…</p>
      <p>Béru rigole.</p>
      <p>— J’sais pas à quoi t’est-ce qu’elle rêvait, v’là qu’elle m’appelle Eusebio, me dit-il, épanoui.</p>
      <p>Marie-Marie, assise à mon côté, me tire par la manche.</p>
      <p>— Tu vois bien que Mémé avait raison quand a disait qu’on pouvait pas trouver plus gentil, plus c… et plus cocu que m’n’onc’ Bérurier.</p>
      <p>Je lui tire sa natte.</p>
      <p>— Allons, sois bonne, Marie-Marie. On ne peut pas devenir une fille bien sans posséder beaucoup de bonté…</p>
      <p>Elle me regarde, éclairée par un élan de tendresse.</p>
      <p>— Tu ris triste, Antoine, c’est à cause d’Ibernacion ?</p>
      <p>— J’sais pas, môme…</p>
      <p>Elle me paraphrase :</p>
      <p>— On peut pas rester un homme bien sans posséder beaucoup de franchise, avoue que t’as du chagrin d’elle ?</p>
      <p>— Oui.</p>
      <p>Elle se tasse un peu tandis que l’avion cherche sa piste, et mordille l’extrémité d’une de ses tresses…</p>
      <p>— Tu as peur ? je demande.</p>
      <p>Elle hausse les épaules.</p>
      <p>— De l’avion ? T’es pas louf, Antoine !</p>
      <p>— Alors de quoi ?</p>
      <p>— De toi, fait-elle. T’as un cœur d’artichaut, Antoine. Demain tu l’auras oubliée, ou après-demain. C’est ce qui me tracasse.</p>
      <p>— Ah oui ?</p>
      <p>— Ouais, parce que tu vois, j’aimerais bien t’épouser un jour…</p>
      <p>Elle me file un nouveau regard inquisiteur.</p>
      <p>— Dans dix ans tu resteras encore très convenable, Antoine. Seulement v’là : est-ce que tu seras chiche de m’attendre ?</p>
      <subtitle>FIN</subtitle>
    </section>
    <section>
      <title>
        <p>CON CON CLU SION SION</p>
      </title>
      <p>Quelques semaines aftère tout ce que je viens de vous causer, on est en train de faire le plein des sens dans une estation service dont le pompiste compte au nombre de nos relations à Béru et à moi.</p>
      <p>Le Mastar émet un hoquet pareil au cri du dindon commotionné par une dinde de Noël.</p>
      <p>— Non, mais t’as vu ça ! bredouille-t-il en me désignant la lunette arrière d’une bagnole en station sur la piste voisine.</p>
      <p>« ÇA » c’est un petit sujet rigolo suspendu à l’arrière du véhicule en question, et destiné à amuser les voitures suiveuses. « ÇA » représente la tronche du gars Bérurier.</p>
      <p>C’est gros comme un œuf. C’est rouge, marrant, porcin…</p>
      <p>— Ma bouille ! bée Béru. Mon buste ! Et tout petit, gars, mate un chouïa !</p>
      <p>Je m’approche pour admirer l’œuvre d’art.</p>
      <p>Oui : il s’agit bien de la tête béruréenne, telle que l’ont reproduite les habiles Indiens Livaros.</p>
      <p>Elle danse au bout d’un élastique et, sur le faux col, on peut lire, en caractères gras (bien entendu) ces mots qui la déifient une fois pour toutes :</p>
      <cite>
        <p>
          <emphasis>Olida vous l’offre.</emphasis>
        </p>
      </cite>
      <subtitle>FIN FINALE</subtitle>
    </section>
  </body>
  <body name="notes">
    <title>
      <p>Примечания</p>
    </title>
    <section id="n_1">
      <title>
        <p>1</p>
      </title>
      <p>Une fois le Vieux disparu, ce mot sera définitivement rayé du dictionnaire.</p>
    </section>
    <section id="n_2">
      <title>
        <p>2</p>
      </title>
      <p>Faut aimer. J’aime !</p>
    </section>
    <section id="n_3">
      <title>
        <p>3</p>
      </title>
      <p>Dans la bouche du Vieux, cette innocente petite phrase est redoutable.</p>
    </section>
    <section id="n_4">
      <title>
        <p>4</p>
      </title>
      <p>Trop de « qui » et de « que » dans cette phrase. Ça l’alourdit. Je la publie néanmoins telle quelle pour montrer à mes jeunes lecteurs la hideur d’une littérature bâclée. Et aussi pour m’éviter d’en ciseler une autre.</p>
    </section>
    <section id="n_5">
      <title>
        <p>5</p>
      </title>
      <p>Dans maréchalat, il y a échalas.</p>
    </section>
    <section id="n_6">
      <title>
        <p>6</p>
      </title>
      <p>Vous pensez bien, bande de truffes moisies, que si je fais cette mise au point, c’est pour vous affranchir, vous !</p>
    </section>
    <section id="n_7">
      <title>
        <p>7</p>
      </title>
      <p>Ses mœurs, dites particulières, l’empêchent d’être majordome.</p>
    </section>
    <section id="n_8">
      <title>
        <p>8</p>
      </title>
      <p>J’ai l’impression que la péronnelle a mal assimilé Perrault.</p>
    </section>
    <section id="n_9">
      <title>
        <p>9</p>
      </title>
      <p>Le fromtobock constitue pratiquement l’unique culture du Rondubraz et partant, sa seule industrie.</p>
    </section>
    <section id="n_10">
      <title>
        <p>10</p>
      </title>
      <p>Qu’est-ce qui me passe par la citrouille pour que je me livre à des pauvretés aussi excrémentielles !</p>
    </section>
    <section id="n_11">
      <title>
        <p>11</p>
      </title>
      <p>Lequel représente un arc-en ciel sur fond de ciel bleu, avec, dans l’angle supérieur gauche des dates commémoratives des révolutions de février 1965, de mai 1965, d’octobre 1965 et de décembre 1965, lesquelles préparaient la grande révolution de 1966, avant-coureuse de la révolution nationale de 1967 dont les réformes devaient se prolonger jusqu’en mars 1968.</p>
    </section>
    <section id="n_12">
      <title>
        <p>12</p>
      </title>
      <p>Mot dérivé d’Espéranto.</p>
    </section>
    <section id="n_13">
      <title>
        <p>13</p>
      </title>
      <p>À force de le dire, je vais finir par le croire.</p>
    </section>
    <section id="n_14">
      <title>
        <p>14</p>
      </title>
      <p>De toute beauté !</p>
    </section>
    <section id="n_15">
      <title>
        <p>15</p>
      </title>
      <p>C.R.S. : Corps Rondubrazien de Salopard.</p>
    </section>
    <section id="n_16">
      <title>
        <p>16</p>
      </title>
      <p>Je sais qu’au hasard de ma route, je rencontrerai des connards qui m’objecteront « Ben, naturellement qu’il faut se mettre à trois pour faire un trio ». À ceux-là je préfère dire m… tout de suite pour le cas où je raterais leur trajectoire.</p>
    </section>
    <section id="n_17">
      <title>
        <p>17</p>
      </title>
      <p>Ah ! les deux magnifiques alexandrins que revoilà ! Merci San-Antonio !</p>
      <cite>
        <text-author>Victor Hugo.</text-author>
      </cite>
    </section>
    <section id="n_18">
      <title>
        <p>18</p>
      </title>
      <p>Sorte de karaté revu et corrigé par Bérurier.</p>
    </section>
    <section id="n_19">
      <title>
        <p>19</p>
      </title>
      <p>Note pour les puristes qui puent tristes « Je fais exprès d’employer ce langage. Je vous fouette de mes irrégularités et vous administre les bonnes incorrections que vous méritez ! »</p>
    </section>
    <section id="n_20">
      <title>
        <p>20</p>
      </title>
      <p>Tandis que les héros de Ponson du Terrail, eux, criaient « Ah ! Ah ! »</p>
    </section>
    <section id="n_21">
      <title>
        <p>21</p>
      </title>
      <p>Après tout, vous n’avez qu’à chercher dans le dictionnaire !</p>
    </section>
    <section id="n_22">
      <title>
        <p>22</p>
      </title>
      <p>Ah ! il faut être cultivé pour m’apprécier pleinement !</p>
    </section>
    <section id="n_23">
      <title>
        <p>23</p>
      </title>
      <p>D’aucuns d’entre vous, plus cartésiens de Descartes, trouveront illogique que je comprenne et parle l’espagnol d’Ibernacion et pas celui des soldats. À ceux-là, je répondrai merde, naturellement, en ajoutant toutefois qu’étant donné mes relations suivies avec la jeune fille, il faut bien que nous nous comprenions !</p>
    </section>
    <section id="n_24">
      <title>
        <p>24</p>
      </title>
      <p>Dans les livres sérieux, les méchants officiers « aboient « toujours leurs ordres.</p>
    </section>
    <section id="n_25">
      <title>
        <p>25</p>
      </title>
      <p>Équivalent de « Chemin faisant » pris dans une forme ascensionnelle.</p>
    </section>
    <section id="n_26">
      <title>
        <p>26</p>
      </title>
      <p>À noter que l’or rondubrazien est meilleur marché que le cuivre.</p>
    </section>
    <section id="n_27">
      <title>
        <p>27</p>
      </title>
      <p>Votre dico, les gars ! Votre dico !</p>
    </section>
    <section id="n_28">
      <title>
        <p>28</p>
      </title>
      <p>En espagnol, le mot peuple se dit <emphasis>pueblo,</emphasis> mais les classes dirigeantes lui ont donné le surnom de populo.</p>
    </section>
    <section id="n_29">
      <title>
        <p>29</p>
      </title>
      <p>Haciendas à loyer modeste.</p>
    </section>
    <section id="n_30">
      <title>
        <p>30</p>
      </title>
      <p>Quel esprit ! Mon Dieu, quel esprit !</p>
    </section>
    <section id="n_31">
      <title>
        <p>31</p>
      </title>
      <p>Par une curieuse coïncidence, le mot <emphasis>aparador</emphasis> signifie Buffet.</p>
      <p>Note pour le futur traducteur.</p>
    </section>
  </body>
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