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  <title-info>
   <genre>sf</genre>
   <author>
    <first-name>José</first-name>
    <middle-name>Miguel Sánchez</middle-name>
    <last-name>Gómez</last-name>
    <nickname>Yoss</nickname>
   </author>
   <book-title>Planète à louer</book-title>
   <annotation>
    <p>Dans un futur indéterminé, une guerre nucléaire totale est sur le point d’éclater. Afin de sauver la Terre, des espèces extraterrestres en prennent possession, après avoir fait montre de leur force en annihilant l’Afrique. Ils y imposent des règles draconiennes visant à rétablir l’équilibre écologique. Un siècle plus tard, notre planète est redevenue un paradis, un « monde souvenir », où les riches xénoïdes viennent faire du tourisme. Mais derrière l’image d’Épinal, les conditions de vie des Terriens sont loin d’être idylliques.</p>
    <p>Buca, la prostituée, Moy, l’artiste métis ou Alex, le scientifique de génie, tous n’aspirent qu’à une seule chose : fuir… partir… s’exiler… quitter la Terre… par tous les moyens!</p>
   </annotation>
   <date>2002</date>
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   <lang>fr</lang>
   <src-lang>es</src-lang>
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    <first-name>Sylvie</first-name>
    <last-name>Miller</last-name>
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   <book-title>Se alquila un planeta</book-title>
   <date>2002</date>
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   <lang>es</lang>
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   <author>
    <nickname>Namenlos</nickname>
   </author>
   <program-used>calibre 2.66.0, FictionBook Editor Release 2.6.6</program-used>
   <date value="2016-09-04">4.9.2016</date>
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  <publish-info>
   <book-name>Planète à louer</book-name>
   <publisher>Mnémos</publisher>
   <city>Saint-Laurent-d'Oingt</city>
   <year>2011</year>
   <isbn>978-2-35408-093-8</isbn>
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  <title>
   <p>Yoss</p>
   <p>PLANÈTE À LOUER</p>
   <p><sup>Traduit de l’espagnol (Cuba) par Sylvie Miller</sup></p>
  </title>
  <section>
   <title>
    <p>EN GUISE DE PRÉFACE</p>
   </title>
   <p>Généralement, une préface est un commentaire sur la vie d’un écrivain et sur une œuvre que l’on introduit, écrit par un autre auteur. Elle peut éclairer certains points obscurs, le contexte du roman ou du recueil de nouvelles, expliquant ce que celui-ci représente dans l’histoire de la littérature ou par rapport à son époque, entre autres.</p>
   <p>Qu’un auteur écrive sa propre préface, pour une œuvre dont il n’est pas sûr qu’elle soit publiée un jour, peut ressembler soit à un acte d’arrogance, de suffisance et d’infinie pédanterie, soit à un aveu d’insécurité à propos de son propre livre.</p>
   <p>Je suis de ceux qui croient qu’un livre se défend tout seul ou bien meurt dans l’obscurité et l’oubli. Ce que l’auteur n’a pas dit dans ses pages ne doit pas être raconté a posteriori dans des interviews ou des commentaires de ce même auteur.</p>
   <p>Du moins, la plupart du temps…</p>
   <p>Mais ce livre est spécial.</p>
   <p>La science-fiction, comme d’autres littératures de genre – bien que, par chance, le roman policier paraisse avoir conquis pleinement le droit d’être qualifié de grande littérature – a été souvent regardée de haut par les critiques et les partisans de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler la « littérature blanche ».</p>
   <p>« Ce n’est pas une littérature sérieuse », disent-ils.</p>
   <p>Pourtant, de grands auteurs et de grandes œuvres de la littérature mondiale ont trouvé dans la science-fiction leur moyen d’expression approprié. Pour n’ennuyer personne et ne pas faire de cette préface un essai ou une énumération, je me bornerai à citer <emphasis>Orange mécanique</emphasis> de Anthony Burgess, <emphasis>Le Meilleur des mondes</emphasis> de Aldous Huxley et <emphasis>1984</emphasis> de George Orwell.</p>
   <p>Toutes ces œuvres sont des contre-utopies tentant d’alerter sur les dangers qui guettent l’homme d’aujourd’hui par la description d’un futur plus ou moins sinistre.</p>
   <p>Le roman que vous vous préparez à lire poursuit le même objectif… toutes proportions gardées. Il va plus loin que tout ce que j’ai déjà écrit en suivant les canons actuels du genre – dont je suis un passionné du versant le plus pur et le plus éloigné de la réalité, comme beaucoup le savent. Le but de ces sept textes et de leurs commentaires introductifs est de faire une allusion au présent de Cuba de façon métaphorique. C’est-à-dire que toute ressemblance entre la Cuba des années 1990 et cette Terre du XXIe siècle est <emphasis>purement intentionnelle.</emphasis></p>
   <p>Parfois, mes récits « réalistes » ont été qualifiés d’histoires « sans capacité d’abstraction ». Je reconnais que les critiques n’ont pas été totalement injustes en émettant de telles affirmations. L’unique moyen que j’ai trouvé, pour parler du présent sans tomber dans le journalisme <emphasis>underground</emphasis> ou l’anecdote, a été le biais de la science-fiction.</p>
   <p>J’espère que je ne m’en suis pas trop mal tiré.</p>
   <p>J’espère également que vous me pardonnerez cette préface, qui a au moins le mérite d’être brève.</p>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>1.</p>
    <p>PLANÈTE À LOUER</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>Approchez, approchez !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais seulement si vous êtes xénoïde : nous n’acceptons pas les humains</emphasis>…</p>
    <p><emphasis>Une opportunité commerciale unique ! Une offre qui ne se refuse pas !</emphasis></p>
    <p><emphasis>UNE PLANÈTE À LOUER !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète entière, avec ses mers et ses montagnes, ses glaciers et ses déserts</emphasis> ; <emphasis>ses plaines et ses forêts</emphasis>.</p>
    <p><emphasis>Une planète avec ses climats</emphasis>, <emphasis>sa faune, sa flore, ses minéraux et sa Lune</emphasis>.</p>
    <p><emphasis>Et, bien mieux</emphasis> ; <emphasis>avec toute sa population intelligente.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une véritable aubaine !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer avec son histoire</emphasis> ; <emphasis>ses monuments et ses merveilles. Avec ses œuvres d’art et sa fierté</emphasis> ; <emphasis>ses rêves et sa foi dans le futur.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer au meilleur enchérisseur, pour un temps indéfini</emphasis>, <emphasis>sans conditions, sans restrictions, sans scrupules.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer, entière ou par morceaux.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Investisseur d’Aldébaran ou de Rigel, touriste de Ceti ou de Proxima du Centaure, gros capitaliste ou petit actionnaire, ne laissez pas passer cette occasion !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer qui s’est perdue sur la voie du développement, qui se trouve au point où toutes les médailles ont été décernées et où il ne reste plus que le lot de consolation de la survie.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer qui a appris le jeu de l’économie avec certaines règles mais qui, lorsqu’elle les a mondialisées, s’est rendu compte que celles-ci avaient changé.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer par plaisir ou par haine</emphasis> ; <emphasis>comme une vieille prostituée s’offrant au premier venu, pour quelques heures, contre une poignée de crédits.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer dont les habitants ont cessé de croire au futur, quel qu’il soit</emphasis> ; <emphasis>et qui s’accrochent à l’orgueil de leur passé pour affronter un quotidien difficile et plein de xénoïdes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer pour vous, fils innocent d’une espèce et d’une culture victorieuses. Pour vous, étranger venu d’un autre Système solaire. Pour vous, privilégié né sous la lumière d’une autre étoile.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une planète à louer !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Très bon marché !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ne laissez pas passer l’occasion !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Signez dès à présent votre bail !</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais attention</emphasis>… <emphasis>Lisez bien les mentions en petits caractères qui figurent au pied du contrat. Vous qui croyez avoir loué une planète, vous réaliserez peut-être plus tard que vous l’avez achetée</emphasis>. <emphasis>Pour l’éternité. Et qu’au lieu d’avoir dépensé, pour la payer, des crédits durement gagnés sous les rayons d’un autre Soleil, vous y aurez laissé votre âme.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Cela ne vous gêne pas ? Alors approchez ! Nous vous attendons.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Et prévenez vos amis. Tout de suite.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Nous avons une planète à louer.</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>LA TRAVAILLEUSE SOCIALE</p>
    </title>
    <p>Le cyber-taxi s’arrêta devant l’entrée de l’astroport. Buca ouvrit la portière et sortit ses longues jambes de l’habitacle. D’abord la droite, puis la gauche. Enfin, elle se redressa avec une langueur étudiée, fidèle à sa devise : être sensuelle à tout moment.</p>
    <p>De l’autre côté du véhicule, Selshaliman l’imita et elle envia la dignité naturelle de ses gestes. Son exosquelette de chitine grisâtre et luisante donnait au Gordien l’apparence rigide d’une armure médiévale. Mais aussi beaucoup de style.</p>
    <p>Un humanoïde cétien aurait sans doute eu plus de classe : ils étaient tellement beaux, presque félins, et si sensuels. D’ailleurs, la moitié de la jeunesse terrienne imitait leur façon de se déplacer.</p>
    <p>Mais un Gordien avait ses avantages. Elle regarda Selshaliman payer le taxi grâce à son appendice de crédits. Ses gestes mécaniques, aussi précis que ceux d’une mante religieuse ou d’une araignée géante, l’inquiétaient un peu. Mais l’image lui semblait plus supportable lorsqu’elle songeait qu’elle posséderait l’équivalent humain d’un appendice de crédit. On lui poserait bientôt un implant sous-cutané relié au généreux compte bancaire que cette créature exotique avait ouvert à son nom.</p>
    <p>Ils entrèrent. Buca contempla le petit monde de l’astroport, dernier paysage terrestre qu’elle verrait avant longtemps.</p>
    <p>L’astroport et ses environs grouillaient de monde, comme toujours. Des xénoïdes récemment débarqués, avides d’émotions, et déjà étroitement encadrés par le réseau des tour-opérateurs de l’Agence Touristique Planétaire. D’autres xénoïdes qui quittaient la planète, l’air fatigué, emplis de souvenirs pittoresques et bon marché.</p>
    <p>Il y en avait de tous types. Des non humanoïdes, comme les énormes polypes d’Aldébaran qui se mouvaient lentement sur leur pied musculeux et rond, les guzoïdes de Rigel, segmentés, longs et pleins d’écailles, ou encore les Colossiens, massifs et blindés. On voyait aussi des humanoïdes, Cétiens et Centauriens ; les uns, sveltes et beaux, les autres froids, bleus et distants.</p>
    <p>Des humains passaient également, comme ce groupe en train de descendre d’un aérobus et de courir jusqu’à l’entrée. Probablement des scientifiques – tous très nerveux – en route pour un congrès. Ils suivaient un jeune homme qui paraissait être le chef, bien que lui aussi ait l’air perdu. De toute évidence, il s’agissait de leur premier voyage en dehors de la planète. Un véritable privilège. Buca les envia un peu. La Terre autorisait rarement ses citoyens à la quitter, et seulement dans des circonstances très particulières. Les scientifiques xénoïdes, désireux que leurs collègues humains assistent à leur congrès, avaient certainement pris en charge les formalités et les frais de voyage.</p>
    <p>Enfin, on pouvait voir, ici et là, un métis. Comme cette fille aux yeux immenses et à la peau bleue. Le Centaurien qui l’accompagnait, tout aussi guindé que ses congénères, paraissait être son père.</p>
    <p>La fille devait être célèbre : son visage parut familier à Buca. Peut-être une star du ciné-stim, une riche héritière, ou plus probablement une travailleuse sociale comme elle, mais de catégorie plus élevée. Buca ne parvenait pas à se remémorer où elle l’avait vue. Bah, cela lui reviendrait plus tard. C’était sans importance…</p>
    <p>Selshaliman agitait nerveusement ses antennes. Il aurait préféré prendre une cabine de télé-transport pour se rendre dans l’anneau central au lieu de traverser tout le hall à pied. Il paraissait gêné d’être l’unique Gordien présent.</p>
    <p>Les insectoïdes étaient des fanatiques de la sécurité. Ils possédaient leur propre réseau de cabines de télé-transport et de circuits privés de communication. Un caprice très coûteux, de l’avis de Buca. Mais s’ils pouvaient se l’offrir… Après les mystérieux Auyaris, les Gordiens étaient la race la plus puissante de la galaxie.</p>
    <p>Ils étaient télépathes, une caractéristique à la base de leur vaste empire mercantile. On ignorait s’ils pouvaient lire avec précision les pensées des autres espèces, mais ils savaient capter les états d’âme et les émotions de leurs interlocuteurs. Un avantage très appréciable lors d’une négociation commerciale.</p>
    <p>Buca l’observa, suspicieuse. Bien qu’il soit incapable d’interpréter les pensées humaines avec la même netteté que celles de ses congénères, Selshaliman la croyait-il lorsqu’elle disait l’aimer ? Par mesure de précaution, elle ferma son esprit, murmurant en boucle les paroles du refrain entêtant d’une chanson <emphasis>techno-bit</emphasis> à la mode. Un truc que lui avait appris son amie Yleka.</p>
    <p>Une travailleuse sociale indépendante devait se montrer très prudente, ne jamais baisser sa garde. Tant que l’hyper-vaisseau n’aurait pas décollé, rien n’était joué. On racontait beaucoup d’histoires… Certaines travailleuses avaient cru suivre des xénoïdes et découvert ensuite qu’il s’agissait d’êtres humains portant des bio-implants. Et le prix de leur crédulité s’était élevé à des mois, voire des années, de reconditionnement corporel…</p>
    <p>Elle regarda autour d’elle. Dans l’astroport, on trouvait partout les horribles cabines. À l’intérieur, des corps en suspension animée, attendant un client…</p>
    <p>Comme sous l’effet de son regard, l’une d’entre elle s’ouvrit et son occupant sortit en titubant. Buca ne put s’empêcher de fixer ses yeux. Elle poussa un soupir de soulagement : ce n’était pas Jowe. Depuis qu’il avait été arrêté, à chaque fois qu’elle voyait quelqu’un sortir d’une cabine, elle avait peur de contempler ses pupilles vides. Cela avait beau être stupide, elle ne parvenait pas à se défaire d’un sentiment de culpabilité…</p>
    <p>Il y avait des espèces biologiquement incompatibles avec la biosphère terrestre, comme les Auyaris. Pour profiter des paradis touristiques qu’offrait la planète, ils avaient créé le système de reconditionnement corporel.</p>
    <p>On codifiait par informatique tous les paramètres du « client » – mémoire, personnalité, quotient intellectuel, habilités motrices – puis on les introduisait dans le cerveau d’un humain-hôte. Le xénoïde acquérait la mobilité ainsi que l’accès aux capacités et aux souvenirs du corps reconditionné. Il n’y avait qu’un « léger détail » : dans quarante pour cent des cas, l’individu dont le corps et le cerveau étaient occupés par l’extraterrestre demeurait conscient. Ce devait être très dur de se sentir la marionnette d’une autre volonté…</p>
    <p>À l’époque où le processus se trouvait en phase expérimentale, être un « cheval » – un terme emprunté au vaudou – constituait un acte volontaire et payait assez bien. Mais, lorsqu’il a été démontré que l’expérience pouvait laisser des séquelles, on a manqué de candidats. Si bien que la peine pour toute infraction se mesurait à présent en jours, en mois ou même en années de reconditionnement corporel.</p>
    <p>Désormais, être condamné revenait à jouer à la roulette russe, tous les « cavaliers » ne traitant pas leurs « chevaux » de la même manière. Certains touristes les poussaient jusqu’à l’épuisement puis payaient simplement l’amende correspondante, ridiculement basse. De nombreux humains devenaient fous après cinq ou six semaines d’un tel traitement. Des rumeurs prétendaient même que le reconditionnement corporel était conçu pour faire perdre la raison. Une loi, opportunément ambiguë, stipulait que seuls les individus dotés d’une parfaite santé mentale pouvaient jouir de leur droits civils à part entière. Toute obligation de rendre l’usage d’un corps à son propriétaire légitime disparaissait automatiquement si celui-ci devenait schizophrène.</p>
    <p>Buca pensa à Jowe, si sensible et si délicat. Il ne tiendrait pas deux mois. Il souhaitait sans doute déjà mourir… Pourtant, elle s’accrochait à une idée improbable : comme il était jeune et drôle, il avait peut-être été choisi par un xénoïde puissant et participait à présent à d’importantes négociations avec les grands pontes de l’Agence Touristique Planétaire. Ce serait tellement ironique…</p>
    <p>Elle priait pour qu’il ne soit pas « monté » par un Auyari. Ils préféraient payer des amendes, quel qu’en soit le montant, et détruisaient systématiquement les corps qu’ils avaient utilisés comme « chevaux ». Les Gordiens étaient des enfants de chœur, comparés aux Auyaris. Chez eux, la paranoïa semblait être une seconde nature et ils protégeaient jalousement leur anonymat. Nul ne connaissait leur véritable aspect, et on possédait très peu de données sur eux…</p>
    <p>L’humaine et le Gordien passèrent près d’un gigantesque hologramme du Grand Canyon du Colorado. Devant, des polypes d’Aldébaran conversaient dans leur langage silencieux fait de gestes tentaculaires. Buca les observa, amusée : après la contamination aux fluorocarbones du vingtième siècle et l’extraction intensive de minéraux par une corporation minière de Procyon, le site actuel n’avait plus rien à voir avec cette image.</p>
    <p>Selshaliman s’était également arrêté pour admirer le panorama. L’une des rares choses dont pouvaient s’enorgueillir les Terriens était leur propagande bien huilée en matière de tourisme xénoïde. Buca avait fréquenté quelques mois un créateur publicitaire et connaissait quelques trucs du métier : couleurs imperceptibles à l’œil humain, infra et ultrasons, et même, tout récemment, des ondes télépathiques pour les Gordiens…</p>
    <p>On leur faisait payer le prix fort. Par une sorte de justice poétique, l’Agence Touristique Planétaire drainait l’argent des xénoïdes en utilisant, à leur insu, leurs capacités sensorielles.</p>
    <p>Ils s’approchèrent du premier contrôle, autour duquel grouillait l’inévitable Cour des Miracles : des marchands indépendants, des agents de change illégaux, des vendeurs de drogue, des travailleuses sociales à leur compte, et même, discrètement à l’écart, de jeunes garçons s’adonnant au travail social masculin, très élégants dans leurs tenues moulantes en synthé-cuir noir. Tout ce commerce était interdit et poursuivi par la Sécurité Planétaire. En théorie, du moins. Et toute cette faune essayait d’attirer l’attention des touristes, dans l’espoir de gagner une poignée de crédits.</p>
    <p>Un mois plus tôt, Buca avait fait partie de ce milieu, dans un autre astroport. Il y avait toujours les mêmes acteurs. Le mutilé de guerre qui, pour quelques crédits, exhibait ses moignons radioactifs. La victime du reconditionnement corporel qui bavait lamentablement et tendait une main tremblante pour quémander l’aumône. Le religieux persécuté qui voulait qu’on l’aide à réaliser son pèlerinage sacré. La mère pauvre et sa fille crasseuse, affalées dans un coin, qui jetaient des regards de chien battu. Le riche déchu qui feignait la dignité pour vendre ses faux, restes supposés du patrimoine familial. Le vendeur d’espèces en cours d’extinction, avec ses cages dissimulées contenant des solenodons de Cuba,<a l:href="#n_1" type="note">(1)</a> des perroquets parlants ou de petits léopards. La jeune orpheline qui, pour une centaine de crédits, montrait des photos de sa famille. Le jeune universitaire en mal de distractions qui n’était pas dans la misère mais qui ne refusait pas quelques crédits ou une invitation courtoise à dîner de la part d’un généreux humanoïde partageant ses tendance homosexuelles. Et tous les autres… Tous ceux qui tentaient d’assaillir ou d’escroquer le bienfaiteur extraterrestre. Les guides touristiques ne cessaient de mettre en garde les xénoïdes contre toute cette faune.</p>
    <p>Buca se souvint des paroles de Jowe : « Ils n’existent que parce qu’on les tolère. » Une façade de fausse naturalité, un parfum de danger pour des touristes avides de sensations fortes. Un marché noir de tour-opérateurs indépendants dont les produits et services improvisés mettaient en valeur l’efficacité sophistiquée de l’Agence Touristique Planétaire… Et les agents de la Sécurité Planétaire veillaient dans l’ombre pour que ces « indépendants » ne deviennent jamais une réelle menace pour les touristes.</p>
    <p>On remarquait surtout les travailleuses sociales indépendantes. Des chaussures à hautes semelles fluorescentes qui les obligeaient à marcher d’un pas à la fois sinueux et instable, comme sur des échasses. Des vêtements moulants comme des secondes peaux, très courts, à moitié transparents ou scintillants. Des modèles conçus non pour suggérer, mais pour tout montrer, pour laisser le moins possible de chair tarifée à l’imagination du client.</p>
    <p>Buca les regarda, à la fois amusée et dégoûtée. Elles représentaient son passé. Elle les compara à son propre reflet sur les murs polis en métalloplastique. Elle n’était plus l’une d’entre elles. Elle n’arborait plus l’uniforme insolent du désir.</p>
    <p>Elle portait un ensemble en simili-argent qui moulait ses formes sveltes, les suggérant sans adhérer de façon impudique à son corps. Les tons du tissu changeaient, interagissant avec son biorythme. Seuls son visage et ses mains étaient découverts : elle avait montré assez de peau pour au moins mille ans. Ces vêtements étaient ceux des élégantes dames humanoïdes de Tau Ceti ou d’Alpha du Centaure. Et sa peau était assez pâle pour qu’elle passe pour une Centaurienne…</p>
    <p>Peut-être aurait-elle dû acheter du fond de teint bleu clair ; Selshaliman n’y aurait vu aucun inconvénient. Elle aurait ainsi parfait l’illusion. Non par un culte puéril ou pour imiter leur apparence et leurs coutumes, mais parce que les xénoïdes étaient tout simplement plus… distingués.</p>
    <p>La compagnie de Selshaliman fut suffisante pour qu’elle traverse le deuxième contrôle sans être inquiétée. Seules les travailleuses sociales officielles pouvaient pénétrer librement dans cet anneau. Les indépendantes avaient besoin d’être accompagnées d’un xénoïde pour y accéder. La soudaine explosion de couleurs et de sons étourdit Buca pendant une seconde.</p>
    <p>L’anneau intermédiaire de chaque astroport terrestre était une zone soigneusement contrôlée destinée aux voyageurs de passage ou aux touristes désireux de profiter des réductions douanières. On y trouvait des travailleuses sociales d’espèces, de tailles ou d’apparences diverses, toutes plus provocantes les unes que les autres, et leurs homologues masculins, dans leurs uniformes noirs en synthé-cuir. Il y avait aussi des boutiques d’artisanat local, de souvenirs et de babioles touristiques comme celles que l’on trouvait sur toute la planète. Mais, ici, elles vendaient leur camelote à bas prix.</p>
    <p>Buca s’arrêta devant un hologramme représentant Nouveau Paris. Juste devant, était exposé un morceau de métal à moitié fondu qui, d’après la plaque explicative, aurait appartenu à l’authentique Tour Eiffel.</p>
    <p>Buca n’était jamais allée à Nouveau Paris. Il existait tant d’endroits sur Terre qu’elle ne visiterait sans doute jamais… Elle se fichait que la ville ne soit qu’une reconstitution métalloplastique de la vieille et authentique cité, rasée par une explosion nucléaire juste après le Contact. Comme toute Terrienne, Buca se sentait fière du passé glorieux de sa planète. De la Grèce, de Rome, des Aztèques et des Incas, de Gengis Khan, des Mongols, des pyramides, de la muraille de Chine, des maharadjahs d’Inde, des samouraïs du Japon, de Tombouctou et de New York.</p>
    <p>Le présent appartenait désormais aux Gordiens et aux autres xénoïdes.</p>
    <p>Selshaliman contemplait également l’hologramme de Nouveau Paris. Y était-il seulement allé ? Quelle ironie. On leur devait ce qu’était devenue la Terre. À eux et à leur argent… Et ils n’en profitaient même pas.</p>
    <p>Buca répéta en riant l’un des slogans omniprésents de l’Agence Touristique Planétaire : « Bienvenue sur Terre, la planète la plus touristique de la galaxie. L’hospitalité est une seconde nature pour nous, puisque nous existons pour vous aider à vous sentir mieux ici que dans votre propre maison. » Puis son sourire se tordit en un rictus amer et elle regarda Selshaliman avec une haine à peine déguisée.</p>
    <p>Il y avait aussi <emphasis>l’autre passé.</emphasis> Celui que décrivaient les textes interactifs de l’éducation élémentaire, une des rares choses que l’Agence Touristique Planétaire accordait gratuitement à tout habitant de la planète. Un passé relativement récent. Lorsque les Terriens voyageaient déjà dans l’espace avec des vaisseaux primitifs mais ne croyaient pas encore à l’existence des xénoïdes. Lorsque la Terre possédait plusieurs nations et de nombreuses langues – avant la planète unifiée –, du bétail, des cultures, du poisson et du gibier en abondance, mais aussi beaucoup de pauvres et d’affamés. Lorsque la civilisation se trouvait constamment au bord de l’effondrement par la guerre nucléaire, la pollution, l’explosion démographique, ou le tout conjugué.</p>
    <p>Puis était arrivé le Contact. Les intelligences de l’Univers surveillaient les humains depuis des millénaires, sans intervenir, attendant qu’ils atteignent la maturité nécessaire pour être acceptés au sein de la grande famille galactique. Mais lorsque l’annihilation de la Terre avait paru inévitable, ils avaient enfreint leurs propres règles et étaient accourus pour sauver la planète. Leurs immenses vaisseaux étaient descendus sur Paris, Rome, Tokyo, New York. Leur envie d’aider et leurs ressources paraissaient infinies…</p>
    <p>Les dirigeants terriens, assoiffés de pouvoir et jaloux devant une intelligence et des technologies si supérieures à celles des humains, avaient pris cette intervention altruiste pour une invasion. Prétendant que l’attaque était la meilleure des défenses, ils avaient déterré la hache de guerre. Une hache nucléaire.</p>
    <p>Lors de l’assaut surprise, les Terriens avaient déclenché plusieurs explosions atomiques, comme celle qui avait annihilé le vieux Paris. Mais la guerre nucléaire s’était arrêtée là. Les xénoïdes avaient empêché les autres missiles d’exploser. Puis ils avaient montré l’étendue de leur immense pouvoir. Ils avaient employé une arme géophysique et l’Afrique entière avait disparu sous les eaux. Toutefois, une semaine avant, ils avaient lancé un avertissement aux humains pour qu’ils évacuent la zone. Mais les gouvernements, avec leur obsession du secret, et l’incrédulité des masses avaient conduit à un lamentable désastre. Plus de quatre-vingts millions d’humains avaient péri en quelques heures. Alors qu’il aurait été si facile de les déplacer…</p>
    <p>Après l’horrible désastre, les extraterrestres avaient lancé leur célèbre Ultimatum : puisque les Terriens n’étaient pas capables de se gouverner intelligemment et d’employer rationnellement leurs ressources naturelles, ils cesseraient désormais d’être une culture indépendante et passeraient sous le statut de Protectorat Galactique.</p>
    <p>Pour rétablir l’équilibre écologique perturbé, les nouveaux maîtres de la planète avaient dicté des mesures draconiennes : aucune consommation de combustibles fossiles ou nucléaires, démantèlement des grands centres industriels et scientifiques, croissance démographique nulle. Il y avait eu des manifestations massives, étouffées dans l’œuf. Les morts, dans le monde entier, avaient atteint le quart de million de personnes.</p>
    <p>Moins d’un siècle plus tard, la Terre était redevenue le paradis naturel qui avait vu naître l’homme. Elle était maintenant un grand musée, le tourisme étant la principale – et presque unique – source de revenus pour ses habitants. Un tourisme contrôlé par la quasi omnipotente Agence Touristique Planétaire, avec de grands investissements de capitaux extraterrestres et une préoccupation profonde pour le futur de l’homo sapiens. Devant les êtres humains, s’ouvrait un avenir lumineux sous la bienveillante tutelle d’une communauté galactique qui leur offrirait, un jour, une place en tant que membres à part entière…</p>
    <p>Du moins, c’était la version officielle. Buca savait, comme tout le monde, que la vérité était bien différente. Si cela ne tenait qu’aux xénoïdes, les humains ne seraient jamais une espèce pouvant prétendre à l’égalité des droits.</p>
    <p>Ce n’était pas l’altruisme xénoïde qui avait motivé le Contact. Ni le souhait de sauver l’humanité qui les avait fait intervenir, coupant court à toute possibilité de développement indépendant de la planète.</p>
    <p>Jowe lui avait expliqué les véritables raisons. Il possédait des rudiments d’économie galactique, l’un des domaines les plus censurés par la Sécurité Galactique. Sur Terre, on n’étudiait cette matière que dans les cellules secrètes de la clandestine Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne. Il n’était pas surprenant que ces activistes soient pourchassés. Ni que Jowe ait été condamné au reconditionnement corporel pour être simplement <emphasis>soupçonné</emphasis> d’entretenir des liens avec la rébellion. Même si les Yakuzas avaient probablement joué un rôle dans cette affaire…</p>
    <p>Jowe disait que l’ensemble de la galaxie était soumis à une guerre impitoyable avec, comme dans toutes les guerres, des offensives et des contre-attaques, des mouvements de diversion et des retraites tactiques. Mais il s’agissait d’une guerre commerciale, à coups de nouvelles technologies, de marchés, de clients, de produits au rabais.</p>
    <p>Dès le début, l’humanité avait perdu ce conflit. Alors qu’elle se croyait économiquement puissante, elle était condamnée à devenir importatrice et plus jamais exportatrice. La Terre ne produisait que des aliments, des vêtements et des médicaments destinés à approvisionner un quart de sa population. Et ce qu’elle fabriquait était de si mauvaise qualité qu’elle ne pouvait rivaliser avec les produits – même les pires et les moins chers – des technocraties xénoïdes. La production terrienne, de par ses caractéristiques, était condamnée à devenir folklorique et touristique.</p>
    <p>Buca se souvint d’une autre phrase de Jowe : « Ils ont transformé la Terre en monde-souvenir pour s’ouvrir des opportunités commerciales. » Oui… Parce que, contrairement aux slogans de la publicité, la Terre n’était pas un paradis. Subsister était une lutte de tous les instants. Pour chaque individu qui avait de la chance, comme elle, il en restait des milliers sur le bord de la route. Et des gens magnifiques. Comme Yleka. Comme Jowe.</p>
    <p>Buca était presque certaine que la véritable cause de l’arrestation et de la condamnation de Jowe n’était pas son lien avec ceux de l’Union Xénophobe, mais un motif bien plus mesquin. Jusqu’à ce qu’on l’attrape, Jowe avait été un « protecteur » indépendant. Et un excellent : il gagnait bien sa vie. Le commerce de la « protection » était théoriquement illégal, mais c’était plus rentable que le travail social. Même s’il était plus risqué : gare à l’indépendant qui négligeait les paiements périodiques à la Mafia, la Triade ou aux Yakuzas. Après l’avoir protégée, elle, pendant deux mois, Jowe avait réduit son tarif de moitié parce qu’il s’était entiché de ses beaux yeux. Avait-il consenti les mêmes réductions à toutes ses clientes ? En tout cas, c’était suicidaire : le crime organisé n’aimait pas qu’on fasse cadeau de son argent à d’autres. La main des Yakuzas était aussi puissante que celle de la Sécurité Planétaire… et encore plus lourde à l’heure du châtiment.</p>
    <p>Elle avait la conscience tranquille : elle n’avait pas trompé Jowe. Il avait armé lui-même son propre piège. Cet idéaliste avait cru que le sexe et les câlins signifiaient qu’elle l’aimait… Elle ne l’avait obligé à rien, lui seul avait voulu lui faire une faveur en allégeant sa dette.</p>
    <p>Elle aussi l’avait apprécié, à sa manière. Mais, comme le disait une autre de ses maximes : « Aime ton prochain comme toi-même, mais pas plus que toi-même. » Jowe la traitait comme un être humain et non comme un beau morceau de viande, un joli jouet avec des trous pour assouvir ses désirs sexuels. Il parlait à son intelligence, qu’il considérait vive quoique peu éduquée. Il était doux et patient. Pas comme Daniel, le grand joueur de Voxl, ce compatriote aux paroles enivrantes qui, des années auparavant, avait ravi à coup de mensonges et de simagrées le trophée de sa virginité…</p>
    <p>À présent, elle entendait parler de Daniel à tout bout de champ, dans les informations sportives. Son ascension avait été vertigineuse. Ce devait être un sacré bon joueur. Il avait été nommé capitaine de l’équipe terrienne de Voxl et, dans quelques jours, il défendrait « l’honneur » de la planète en jouant contre une équipe extérieure de la Ligue. Cette partie était l’événement sportif majeur de l’année, même si les humains n’avaient jamais gagné. Oui, Daniel Menendez avait réalisé son rêve. Il se tenait en première ligne. Jowe, à l’inverse, n’était qu’un des nombreux perdants de l’ombre…</p>
    <p>Elle n’oublierait pas son dernier regard, lorsque la Sécurité Planétaire était venue le chercher. En une supplique muette, il lui demandait de ne pas l’oublier. Elle revoyait encore le visage du sergent qui l’avait arrêté, avec ses traits durs. Le visage d’un homme qui doit se charger du sale boulot mais que cela n’amuse pas. Un homme qui a tout vu et qui ne croit plus en rien.</p>
    <p>Jowe… L’adieu. Elle l’avait embrassé, avait pleuré contre lui, l’avait étreint… Et quelque chose qui ressemblait à un nœud s’était formé dans son estomac.</p>
    <p>Elle déglutit. Oui, cela avait été une faiblesse… mais elle lui devait au moins cela. Elle ne s’en serait jamais tiré sans lui. Sans les économies qu’elle avait pu réaliser sur les tarifs de sa « protection », elle n’aurait pas eu assez d’argent pour pouvoir s’acheter le vêtement de synthé-cuir translucide qui montrait si bien son corps d’animal sain et ses muscles élancés. Et Selshaliman ne l’aurait jamais choisie au cours de cette fête.</p>
    <p>Être choisi par un Gordien était l’un des moyens les plus sûrs de quitter la Terre… et l’un des plus difficiles. Outre la chance, cela demandait une santé optimum. Aucun implant, ni cosmétique ni médical. Aucune maladie génétique ou psychologique. Aucune consommation de drogue, même les plus légères.</p>
    <p>Bien qu’Yleka se moquât souvent d’elle, elle avait toujours été fidèle à la routine quotidienne de ses exercices physiques et elle détestait la fuite facile des paradis artificiels. Les drogues chimiques ou électroniques allaient et venaient avec les modes. Toujours plus chères, mais laissant dans leur sillage une dépendance irréversible. Hier, c’était le télé-crack ; aujourd’hui, les neuro-jeux ; demain, qui sait ? Substituer une addiction à une autre était plus facile que se sevrer.</p>
    <p>Buca regarda avec pitié plusieurs enfants connectés aux consoles. Des neuro-joueurs. Isolés dans les univers privés de leurs implants corticaux d’accès direct. Des enfants qui avaient les moyens. Cela se voyait à leurs vêtements coupés sur mesure, et parce qu’aucun neurone brûlé de la rue n’aurait accès à l’anneau intermédiaire d’un astroport. Ceux-ci possédaient suffisamment de crédits sur leur compte pour soudoyer les agents de la Sécurité Planétaire. Et pour pouvoir se payer des heures, au lieu de minutes, dans le cyberespace ludique, oubliant la vie sur une planète sans futur et au présent répugnant.</p>
    <p>Leur philosophie était logique et attractive. La réalité est merdique ? Alors, fuyons. Dans le monde virtuel, le temps passait à une vitesse différente. Là-bas, ils pouvaient voyager vers des planètes qu’ils ne verraient jamais. Ils pouvaient être des super-héros, des Colossiens invulnérables ou des Cétiens superbes et félins. Pourquoi risquer une mort véritable en luttant aux côtés des abrutis de l’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne ? Dans les neuro-jeux, ils pouvaient profiter chaque jour d’un milliard de morts synthétiques et libérer mille fois la Terre du joug des xénoïdes…</p>
    <p>Se tordant de rire sans raison apparente à chaque fois qu’elles se regardaient, trois travailleuses officielles passèrent en chaloupant sous l’effet de ce qui était sûrement une de leurs premières doses de télé-crack. Buca pensa à Yleka. Cela commençait toujours ainsi…</p>
    <p>Le télé-crack provoquait une addiction irréversible. On disait qu’il élevait le potentiel télépathique, permettant d’établir une empathie temporaire et même d’échanger des idées simples avec d’autres sujets. D’après Jowe, c’était totalement faux. Les êtres humains manquaient de récepteurs télépathiques et personne n’y pouvait rien changer. Le seul effet du télé-crack était de surcharger les circuits neuronaux, provoquant des hallucinations. Point final.</p>
    <p>Yleka avait l’habitude d’ingérer une dose avant de s’occuper de chaque client. Elle prétendait que cela la « syntonisait » et qu’elle travaillait mieux. C’était peut-être vrai… les deux ou trois premières heures de la nuit. Au petit matin, elle finissait toujours par pleurer et balbutier des phrases incompréhensibles à propose de cet Alex « qui œuvrait à quelque chose de secret et de très important ». Mais lorsqu’elle retrouvait ses esprits, le lendemain, elle refusait d’en parler. Buca en avait conclu que le dénommé Alex n’était qu’un amour perdu, stupide et insignifiant. Quant à son « travail secret et important », Yleka l’avait inventé.</p>
    <p>La pauvre, elle devait l’avoir beaucoup aimé pour tenter de l’oublier grâce au télé-crack. Et peut-être que ces doses de cheval qu’elle consommait n’étaient qu’un moyen de s’éloigner de son corps soumis à toutes sortes de manipulations dégradantes. Le statut de travailleuse sociale et la condamnation au reconditionnement corporel présentaient des similitudes. Dans les deux cas, le sujet n’était plus totalement maître de son corps…</p>
    <p>Yleka s’autodétruisait lentement. Son organisme, détérioré par l’addiction, le moment fatidique était venu où elle n’attirait plus les clients avec la facilité d’autrefois. Pourtant, elle s’était fait accepter par Cauldar, le Cétien, et avait quitté la planète avec lui. Où était-elle, à présent ? Et dans quel état ?</p>
    <p>Les humanoïdes cétiens étaient l’espèce galactique la plus proche de l’homo sapiens. Quoique plus beaux, plus séducteurs… et plus dangereux. Mâles et femelles parcouraient la Terre, toujours à la recherche de candidats pour leurs bordels d’esclaves. Ils payaient très bien. Et nul ne faisait l’amour comme eux… Buca avait failli accompagner Yleka, mais elle avait préféré se fier aux rumeurs.</p>
    <p>De terribles histoires circulaient sur les antres de Tau Ceti. Sur des filles obligées de pratiquer des copulations antinaturelles avec les polypes d’Aldébaran ou les guzoïdes segmentés de Rigel. Des pratiques qui les tuaient, les mutilaient ou leur transmettaient de répugnantes maladies vénériennes incurables. Et il y avait des choses pires que les bordels. On parlait de nombreux jeunes gens séduits par l’aspect angélique des Cétiens qui finissaient dépecés par les trafiquants d’organes.</p>
    <p>Il devait y avoir une grande part d’exagération dans ces histoires. Quel intérêt, y compris zoophile, pouvaient présenter les humains pour des êtres de reproduction asexuée comme les polypes ou les guzoïdes ? Mais, d’un naturel prudent, sachant qu’il y a toujours un fond de vérité derrière une rumeur, Buca avait décidé de laisser Yleka partir seule. Son amie, dans le meilleur des cas, était à présent soumise aux caprices de Cauldar, tout Cétien dissimulant une volonté implacable sous son apparence charmeuse.</p>
    <p>Quel dommage. Avant d’être intoxiqué de drogues, le corps d’Yleka avait été superbe. Selshaliman les aurait peut-être prises toutes les deux. Pour un Gordien, deux filles serviraient mieux qu’une…</p>
    <p>Presque sans s’en rendre compte, ils passèrent dans l’anneau intérieur du cosmodrome, réservé aux voyageurs en partance ou aux arrivants. Les mouvements du Gordien se firent plus calmes. Il connaissait bien mieux cette zone et s’y sentait plus en sécurité que dehors, bien que seul un humain haïssant ses semblables agresserait un insectoïde. La seule fois que l’un d’eux avait été victime d’un groupe d’assaillants, l’arme géophysique avait de nouveau parlé et Londres avait disparu, emportée par un raz-de-marée. Le message avait été clair. Les Gordiens pouvaient désormais se promener en sécurité sur toute la planète.</p>
    <p>Plus encore, un individu assez fou et suicidaire pour tenter de blesser l’un de ces insectoïdes aurait beaucoup de mal à y parvenir. La cuirasse de chitine brillante de Selshaliman était presque invulnérable aux projectiles, et il était formellement interdit, sur Terre, de détenir des armes à énergie ainsi que les technologies permettant leur fabrication. Les agents de la Sécurité Planétaire et leurs mini-mitrailleuses s’assuraient que ces dispositions fassent scrupuleusement respectées.</p>
    <p>Blindés, avec leurs quatre bras et leurs quatre pattes maigres mais extrêmement puissants, les Gordiens étaient des lutteurs très rapides qui ne cédaient en force, et de peu, que devant les massifs Colossiens. En outre, ils possédaient un aiguillon, avec lequel ils inoculaient un venin létal à leurs victimes – mais qu’ils pouvaient utiliser tout autrement, comme Buca le savait trop bien…</p>
    <p>Dans l’anneau interne de l’astroport, on ne trouvait ni cyber-drogué ni travailleuse sociale. Seuls les voyageurs avaient accès à cette zone. Par les grandes baies en cristal-acier, on distinguait la piste, avec ses lanceurs disposés en files ordonnées, et, dans un coin, des patrouilleurs suborbitaux aérodynamiques et vieillots.</p>
    <p>Buca sourit, amusée. De toute évidence, malgré les fanfaronnades de la Sécurité Planétaire sur le « maintien du contrôle », le problème des sorties illégales de la planète devenait de plus en plus aigu. Ils avaient dû acheter aux xénoïdes tellement de ces vaisseaux pour contrôler les fugitifs que leurs propres astroports n’étaient pas suffisants pour les entretenir tous.</p>
    <p>Buca entrait pour la première fois dans le dernier anneau d’un astroport. Le simple fait de parcourir ces couloirs garantissait que Selshaliman respecterait sa parole. Elle embarquerait bientôt sur un lanceur, puis sur un hyper-vaisseau pour s’éloigner de la Terre. Pour toujours.</p>
    <p>À cette idée, la nostalgie s’empara d’elle, avec son cortège de souvenirs.</p>
    <p>Elle se rappela sa naissance, sur cette petite île dont elle préférait oublier le nom. De sa mère, contente d’avoir enfin la fille qu’elle désirait tant, la baptisant du nom de Maria Elena. De son père, astronaute barbu de la patrouille chasse-satellites, rarement présent à la maison, toujours entre deux voyages. Elle se remémora son enfance sans pauvreté, sans dépendance de l’Aide Sociale. À l’époque, elle croyait que les agents de la Sécurité Planétaire avaient pour mission de la protéger, elle croyait en l’hospitalité terrienne et en la bonté des xénoïdes… Et sa mère la regardait et soupirait, comme pour lui dire : « Joue et profite aujourd’hui… tu auras toujours le temps de souffrir demain. »</p>
    <p>Et Dieu sait qu’elle avait souffert.</p>
    <p>Mais nul ne pourrait lui retirer ces années de bonheur infantile.</p>
    <p>Ensuite, tout s’était passé très vite. À l’âge de dix ans, elle avait découvert les mensonges du Protectorat Galactique, la cruauté de l’Ultimatum et la réalité des xénoïdes. Son cadeau d’anniversaire avait été un voyage d’une semaine à Hawaï, avec ses parents. Ils étaient même allés jusqu’à l’astroport pour prendre un lanceur suborbital. Elle avait adoré ! Sans savoir que c’était la dernière fois que sa famille serait réunie. Lorsqu’ils croyaient qu’elle ne les voyait pas, son père et sa mère pleuraient. Ils se serraient l’un contre l’autre sans que Buca comprît pourquoi. Jusqu’à ce que, après des heures passées dans la salle d’attente du cosmodrome, les fonctionnaires de l’Aide Sociale viennent la récupérer. Elle avait alors su qu’elle ne reverrait plus jamais ses parents.</p>
    <p>Croulant sous les dettes, ils s’étaient vendus au reconditionnement corporel à vie. Ils avaient exigé ce voyage d’adieu et la protection de leur fille jusqu’à ses quinze ans. Croyant lui épargner leurs dettes, ils avaient fait d’elle une esclave à vie de l’Agence Touristique Planétaire.</p>
    <p>Elle ne leur avait jamais pardonné.</p>
    <p>Elle avait connu l’enfer de l’internat, au milieu de gamins nés dans la rue et promis à la délinquance presque dès leur premier cri. Dans un tel environnement, une enfance heureuse et insouciante constituait un sérieux handicap. Les fillettes de la rue, élevées au milieu des guerres territoriales entre les Yakuzas et la Mafia, fuyant les xénoïdes qui recherchaient des Terriennes jeunes et saines, possédaient une ruse qui lui faisait défaut. Elles étaient aussi fortes et agressives que des animaux sauvages. Elles la détestaient et l’enviaient parce qu’elle était différente, parce qu’elle était belle et avait des manières, parce qu’elle était grande et bien fichue. Elles la haïssaient et le lui montraient. En se moquant d’elle. En l’humiliant. En la frappant.</p>
    <p>Cela avait été dur. Mais elle s’était adaptée. Elle avait appris. Elle s’était endurcie. Ainsi, lorsque la prime, payée par les gens du reconditionnement corporel à la mort de ses parents devenus fous, pour son éducation était parvenue à son terme, elle s’était échappée de l’internat avant que d’autres décident quoi faire d’elle. Elle savait ce qu’elle voulait : fuir la Terre à tout prix. Elle ne possédait aucun don artistique ou sportif, et une éducation très basique. Et il était hors de question qu’elle risque sa vie en tentant une sortie illégale dans l’espace.</p>
    <p>Elle connaissait le moyen le plus sûr de réaliser son objectif : devenir travailleuse sociale indépendante et se débrouiller pour qu’un xénoïde l’emmène. Les touristes de la galaxie paraissaient apprécier la douceur et la gaieté des humaines, et surtout leur capacité à simuler des relations non payantes. Quant à elle… Elle avait perdu sa virginité depuis si longtemps… Elle était belle, effrontée, courageuse et désirait faire son chemin. Et elle enrageait contre le monde entier.</p>
    <p>Sans documents, il était impossible de devenir une travailleuse sociale officielle, d’appartenir à celles qui versent une partie de leurs gains à l’Agence Touristique Planétaire et, en échange, reçoivent une protection sociale – salaire minimum, retraite garantie et assistance médicale gratuite. Mais rien de tout cela ne l’intéressait. Elle voulait réussir seule ou mourir.</p>
    <p>Au début, elle avait cru ne pas pouvoir y arriver. Son premier client, un Centaurien trompeusement aimable, avait demandé un service complet dans son hôtel. Et elle, qui n’avait jamais été traitée comme une dame, avait accepté naïvement…</p>
    <p>Cela avait d’abord été plutôt agréable. Elle avait eu plusieurs orgasmes. Mais le xénoïde continuait, encore et encore… Et l’acte était devenu un supplice qui avait duré des heures et des heures. Elle s’était débattue, avait donné des coups de pied et rampé, tentant de s’échapper. C’était inutile : le Centaurien était bien plus fort qu’elle. Folle de douleur, elle avait hurlé pour appeler à l’aide… Mais les chambres de l’hôtel étaient insonorisées, ou le personnel humain trop accoutumé aux cris des travailleuses sociales. Personne n’était venu.</p>
    <p>L’accouplement interminable et sadique s’était terminé lorsqu’elle avait perdu connaissance. Elle était restée prostrée, les entrailles endolories et comme emplies de gélatine. Pire, profitant de son évanouissement, la canaille s’était enfuie en lui volant ses maigres économies et sans régler la note de l’hôtel.</p>
    <p>Une autre fois, elle avait cru qu’un Colossien particulièrement malveillant lui avait transmis l’incurable maladie magenta et elle avait été au bord du suicide…</p>
    <p>Mais elle avait appris les trucs du métier. Après avoir été assaillie trois fois par des voleurs indépendants, elle avait contacté les professionnels du milieu pour se couvrir. La protection était chère, mais fonctionnait. Plus personne ne l’avait acculée dans une ruelle mal éclairée. Ni contrainte à donner, sous la menace d’un vibro-couteau, ses crédits si durement gagnés. Ni obligée à offrir son corps, ensuite, pour finir de réjouir la nuit de ses assaillants.</p>
    <p>Aujourd’hui, elle avait gagné. Elle pouvait aller arpenter, d’un pas fier, les endroits infects où elle avait presque été esclave. Mais elle n’y retournerait jamais.</p>
    <empty-line/>
    <p>L’ouverture d’une cabine de télé-transport face à elle la fit sursauter. Un insectoïde gordien en sortit, dans une bouffée d’air froid. Il devait venir d’une ville très au nord.</p>
    <p>Curieuse, elle examina la cabine vide. Elle n’en avait jamais vu d’aussi près. Elle n’en avait jamais utilisé non plus. Celles-ci étaient monstrueusement coûteuses et totalement inaccessibles aux simples travailleuses sociales indépendantes.</p>
    <p>Elle allait devoir s’y habituer. Tous les xénoïdes les prenaient lorsqu’ils étaient pressés. On y entrait, il y avait une étincelle de désintégration… et on apparaissait avec une autre étincelle dans une cabine similaire à des milliers de kilomètres de là.</p>
    <p>Ces cabines n’étaient pas parfaites. On ne pouvait s’en servir qu’à l’intérieur d’un même corps planétaire. Et même ainsi, parfois se produisaient de petites et lamentables imprécisions. Très rarement, à dire vrai. Le réseau privé des Gordiens n’avait, par exemple, jamais connu ce type d’accident qui, à tout instant, alimentait les holo-vidéos d’informations.</p>
    <p>L’Agence Touristique Planétaire indemnisait toujours les familles des infortunées victimes dématérialisées, et donnait l’éternelle excuse que, sur Terre, on manquait d’expérience dans la manipulation d’équipements aussi avancés… Parce que les techniciens extraterrestres rechignaient à former du personnel humain à la manipulation des cabines télé-porteuses. Peut-être y avait-il du vrai. Ces nouveaux spécialistes en télé-transport se seraient empressés de quitter la planète à n’importe quel prix. Comme tout humain sensé possédant un talent apprécié par les xénoïdes. Artistes, scientifiques ou sportifs, tous fuyaient leur monde natal dès qu’ils le pouvaient. L’éclat des crédits extraterrestres leur montrait où se trouvait la véritable félicité.</p>
    <p>Oui, ces gens-là parlaient volontiers de libérer la Terre, de venger la race humaine et autres affirmations creuses du même style. Buca les méprisait. Il était facile de parler d’idéaux de loin, avec l’estomac plein. Et très hypocrite. Elle ne se moquerait jamais de ceux qui restaient sur Terre, et ne se montrerait jamais solidaire « de leur juste lutte »…</p>
    <empty-line/>
    <p>Pan… Pan… Pan…</p>
    <p>Trois coups isolés. Puis le crépitement reconnaissable d’armes automatiques de petit calibre.</p>
    <p>Buca se retrouva étendue au sol avant de comprendre ce qui se passait. Ce réflexe l’avait trahie ; nul ne survivait dans les faubourgs s’il restait debout alors que des tirs retentissaient. Un peu blessée dans son amour propre, elle regarda autour d’elle. Les hommes de la Sécurité Planétaire poursuivaient un terroriste solitaire. L’homme sautait avec une incroyable souplesse de colonne en colonne, leur échappant et tirant avec un fusil à répétition antédiluvien. Il avait dû ingurgiter une dose phénoménale de Mimétix-félin, une drogue militaire sans dépendance qui procurait la redoutable agilité et les réflexes des chats.</p>
    <p>Ceux de l’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne avaient l’habitude de l’utiliser lors de leurs actions commando. Les effets de la descente généraient un affaiblissement et une dépression dévastateurs qui laissaient le sujet totalement sans défense. Mais une nouvelle dose éliminait ces symptômes. Le cycle pouvait se répéter jusqu’à ce que le sujet périsse, une fois toutes ses réserves physiques et mentales épuisées, mais après avoir été actif jusqu’à l’ultime seconde.</p>
    <p>Vaincu par le nombre et par l’armement, l’homme qui se prenait pour un chat tomba, atteint de plein fouet par les rafales des agents de la Sécurité. Ils continuèrent de tirer jusqu’à ce qu’il ne subsiste du corps que des restes méconnaissables. Le Mimétix-félin procurait également une incroyable résistance aux blessures. Plus d’un agent avait vérifié dans sa chair qu’un terroriste pouvait encore lui ouvrir le ventre d’un coup de griffes, même avec une douzaine de balles dans la poitrine.</p>
    <p>Lorsque les employés de l’Hygiène de l’astroport récupérèrent ce qui restait du cadavre et que le trafic revint à la normale, Buca se leva et regarda autour d’elle, cherchant des yeux Selshaliman. Elle craignait une entourloupe de dernière minute. L’abandonner ici, au milieu de l’astroport, serait le comble de l’ironie…</p>
    <p>La voix d’un agent de la Sécurité Planétaire, à la fois polie et autoritaire, résonna dans son dos :</p>
    <p>« Veuillez vous identifier, s’il vous plaît. »</p>
    <p>Le canon d’une arme encore chaude s’appuya de manière insistante sur son épaule. Buca se retourna, furieuse : si cet idiot avait abîmé ses habits, il allait voir…</p>
    <p>« Je croyais que l’accès de cette zone était interdit aux indépendantes », poursuivit l’homme.</p>
    <p>Il y avait du mépris dans la voix qui sortait du casque occultant les traits de l’agent. Toute amabilité l’avait quitté.</p>
    <p>« Jolies fringues… insista l’agent. Dommage que, même vêtue de soie, une pute reste une pute. Viens avec moi, chérie. Toi et moi, on va clarifier quelques détails en privé… Et tu vas devoir être très gentille si tu ne veux pas que je t’accuse de complicité avec cet imbécile… »</p>
    <p>Il désigna de sa mini-mitrailleuse le terroriste que ses collègues avaient transformé en un amas de chairs sanguinolentes.</p>
    <p>« Attendez. C’est une erreur. Je suis avec… » tenta d’expliquer Buca, tremblant à la fois de peur et de rage.</p>
    <p>C’était le traitement habituel que réservaient ceux de la Sécurité Planétaire à celles qui pratiquaient son négoce : du sexe en échange de l’impunité. Mais comment l’avait-il reconnue malgré ses vêtements de luxe ? Elle se sentit soudain aussi nue et vulnérable que lorsqu’elle se promenait dans l’autre astroport, vêtue d’une veste transparente et d’un minuscule cache-sexe fluorescent.</p>
    <p>« Je me fiche de savoir avec qui tu es venue. Tu pars avec moi, princesse », l’interrompit l’homme, impatient.</p>
    <p>Et il tendit une main gantée pour lui agripper le bras avec rudesse.</p>
    <p>Buca ferma les yeux et se recroquevilla comme un enfant qui s’attend à recevoir un coup de son père. Où était Selshaliman ? Tout cela n’avait-il été qu’un rêve ? Elle aurait dû s’en douter : c’était trop beau pour être vrai, pour que cela lui soit arrivé à elle…</p>
    <p>ZUISSSS…</p>
    <p>Un bruit siffla à ses oreilles, comme un coup de fouet. Quelque chose tomba, plus loin. La main gantée cessa de la serrer.</p>
    <p>Elle ouvrit les yeux. Selshaliman se tenait près d’elle, les antennes hautes et la lumière se reflétant magnifiquement dans ses yeux à facettes. Jamais, auparavant, il ne lui avait paru si beau. L’agent de la Sécurité Planétaire, assis sur le sol à plusieurs mètres de distance, frottait sa poitrine endolorie.</p>
    <p>« Tu vas bien, Buca ? Il t’a fait mal ? » grinça le synthétiseur vocal de l’insectoïde.</p>
    <p>Buca secoua la tête, soulagée. Elle allait bien.</p>
    <p>« Croyez-moi, nous regrettons cet… incident, expliqua un autre agent de la Sécurité Planétaire qui arborait un insigne de sergent. La dame se porte bien. Mon homme ne l’a même pas touchée. Nous ignorions qu’elle était avec vous… À titre de compensation, nous vous offrons un accès prioritaire au lanceur…</p>
    <p>— Cela vaut mieux. Viens, Buca », déclara Selshaliman, grand seigneur.</p>
    <p>Buca s’appuya sur lui, émue et confiante. En pareil moment, elle était presque capable de l’aimer. Il avait frappé un agent de la Sécurité Planétaire pour la protéger ! Le sergent et son homme ne représentaient rien pour un touriste, surtout pour un Gordien, mais c’était le geste qui comptait. Elle marcha au bras de Selshaliman comme si elle était la reine du monde.</p>
    <p>Mais ils ne s’éloignèrent pas assez vite et elle entendit les propos du sergent tandis qu’il aidait son collègue à se relever. Ou peut-être avait-il intentionnellement parlé trop fort ?</p>
    <p>« Relève-toi, imbécile… Le coup était puissant, mais ton armure l’a bien absorbé. Et tu sais quoi ? Tu le mérites, espèce d’idiot. Pour ne pas être assez observateur. Ce n’est pas n’importe quelle travailleuse sociale… Le Gordien l’a choisie. Elle doit être incubée, et c’est pourquoi elle vaut mille fois plus que toi et moi, et que cent hommes comme nous. »</p>
    <p>Buca ne voulait pas en entendre davantage. Mais le pas lent de Selshaliman l’obligea à écouter le reste. L’explication du sergent expert au nouvel agent. Ce qu’elle savait depuis le début. Ce qu’elle préférait oublier.</p>
    <p>« Non, ce n’est pas ce que tu crois, poursuivit le sergent avec un rire désagréable. Les Gordiens sont hermaphrodites. Ils se reproduisent une seule fois puis ils meurent. Mais il leur faut déposer leurs œufs dans un autre être vivant. ‘L’incubatrice’ doit être à sang chaud, la plus intelligente possible. Probablement pour ne pas se suicider, sachant qu’elle est une morte en sursis. Pour qu’elle tienne assez longtemps… Afin que les œufs éclosent et que les larves se nourrissent de ses entrailles en toute tranquillité. Et il semble que les êtres humains, surtout sans drogues ni implants, soient les créatures idéales. Quand cela se produira-t-il ? Eh bien, si j’en juge d’après la couleur de sa carapace, pas avant quelques années. Notre amie va pouvoir obtenir tout ce qu’elle a toujours désiré jusqu’à ce que le Gordien sente que le moment est venu de s’occuper de la continuité de son espèce. Je ne voudrais pas être à sa place à ce moment-là… »</p>
    <p>Buca n’y tint plus. Se détachant précipitamment de Selshaliman, elle fit demi-tour pour toiser le sergent.</p>
    <p>L’homme avait ôté son casque.</p>
    <p>Ses traits, comme taillés à la serpe…</p>
    <p>Buca déglutit en le reconnaissant.</p>
    <p>Ces yeux fatigués de voir toute la misère de l’univers la regardaient de telle façon qu’elle ne put que bredouiller, confuse, mais avec un calme dont elle ne se serait jamais crue capable :</p>
    <p>« C’est vrai. Mais je <emphasis>pars</emphasis>, et vous <emphasis>restez. »</emphasis></p>
    <p>Puis elle retourna vers son seigneur et maître gordien. La rage et l’impuissance lui brûlaient les yeux. Mais celui-ci ne s’en rendit pas compte : son fard épais formait un véritable masque sur ses traits.</p>
    <p>Le jour où ils avaient emmené Jowe, elle ne portait pas de maquillage.</p>
    <p>Il était peu probable que ce sergent l’ait reconnue… Mais il était plus prudent de s’éloigner.</p>
    <p>Dès qu’elle aurait une opportunité, elle prierait Selshaliman de faire jouer ses relations pour que ce sergent soit puni, d’une façon ou d’une autre. Elle était sûre qu’il accéderait à sa requête pour lui plaire.</p>
    <p>Cette idée la calma. Et peut-être était-elle trop dure avec cet homme… Il paraissait en connaître beaucoup sur les Gordiens, et il lui avait confirmé ce que disait Selshaliman : jusqu’à ce que sa carapace grisâtre ne devienne entièrement foncée, l’heure ne serait pas venue.</p>
    <p>Elle avait plusieurs années devant elle. Et ensuite…</p>
    <p>Comment cela se passerait-il ? Selshaliman lui en avait un peu parlé. L’aiguillon ovo-fécondateur pénétrerait doucement et sans douleur dans son vagin pour déposer son précieux fardeau dans le plus protégé des organes humains, l’utérus. Cela pourrait même être agréable. Et les œufs étaient si délicats que parfois ils mettaient des années à éclore… Certains n’y parvenaient jamais. Peut-être aurait-elle de la chance, comme aujourd’hui. Ou peut-être pourrait-elle, avec un poison métabolique…</p>
    <p>Elle avait plusieurs années…</p>
    <p>Il valait mieux se faire à l’idée. Après tout, elle allait vivre à fond le meilleur de sa jeunesse. Et comme on dit : « mourir jeune et faire un beau cadavre ». Elle ne souffrirait pas ; d’après le Gordien, les larves sécrétaient un analgésique puissant. Elle en profiterait jusqu’au bout, avec la vitalité agonisante d’un drogué au Mimétix-félin…</p>
    <p>Et elle n’allait pas se priver ! Tous ses caprices seraient exaucés. La fortune de Selshaliman était immense. Bien suffisante pour acheter les plus beaux vêtements de l’univers, pour manger les mets les plus exotiques, pour voyager jusqu’aux stations balnéaires les plus en vue. Elle aurait tous les amants qu’elle voudrait. Elle en avait parlé avec le Gordien ; le concept même de fidélité n’avait aucun sens pour ces créatures hermaphrodites. Elle pourrait même s’offrir le luxe d’un de ces magnifiques Cétiens pervers.</p>
    <p>Il lui était seulement interdit d’avoir des enfants. Pour préserver son précieux utérus… Mais qui perdrait son temps à enfanter ?</p>
    <p>Elle apprendrait à évoluer dans l’exquise société galactique, où Selshaliman, qui jouait sans doute un rôle en vue dans la hiérarchie des castes de son espèce, serait ravi de l’introduire.</p>
    <p>Et il était temps de le convaincre d’oublier ce prénom si horrible qu’elle portait. Elle devait en trouver un plus à la mode. Un prénom plus troublant et plus moderne, qui impressionne ses amies. Parce qu’elle allait offrir un voyage loin de la Terre à certaines d’entre elles. Et peut-être à Jowe, s’il était encore vivant. Elle lui devait bien ça.</p>
    <p>Buca traversa en souriant l’ultime contrôle de l’astroport et monta à bord du lanceur qui allait la conduire jusqu’à l’hyper-vaisseau en orbite.</p>
    <p>Un prénom japonais sonnerait mieux… Ils étaient très en vogue. Avec quatre syllabes, comme ils les aimaient. Horusaki ou quelque chose comme ça.</p>
    <p>Oui, il était important de le choisir, ce nouveau prénom. Le plus vite possible.</p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>2.</p>
    <p>LES MÉTIS</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>Les gènes de l’homo sapiens sont peu compatibles</emphasis>, <emphasis>de manière naturelle</emphasis>, <emphasis>avec ceux d’espèces humanoïdes de biotype et d’évolution semblables, comme les Cétiens et les Centauriens. Le fait que ces espèces ne soient pas capables de donner des croisements fertiles a donné lieu à de nombreuses spéculations parmi les biologistes et les anthropologistes de toute la galaxie</emphasis>, <emphasis>sur les migrations interstellaires de races humanoïdes ou pré-humanoïdes et autres théories plus ou moins fantaisistes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La possibilité que la rencontre de cellules germinales distinctes produise un zygote viable est infinitésimale. Sur dix millions de copulations potentiellement fertiles, une seule donnera naissance à un hybride.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les métis sont toujours stériles. Ils n’ont généralement pas d’organes sexuels développés</emphasis>, <emphasis>et parfois pas de sexe défini. Mais</emphasis>, <emphasis>selon les lois de la génétique</emphasis>, <emphasis>ils possèdent ce qu’on appelle la « vigueur hybride » : ils sont plus robustes, plus résistants aux maladies, et souvent plus beaux que les membres de chacune des races qui leur ont donné naissance.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La peau bleue des Centauriens et leurs immenses yeux, combinés avec la structure osseuse humaine</emphasis>, <emphasis>produisent des résultats spectaculaires. Comme la prestance féline et les pupilles verticales des superbes Cétiens.</emphasis></p>
    <p><emphasis>De la même manière</emphasis>, <emphasis>les hybrides semblent particulièrement doués pour les arts. Musique</emphasis>, <emphasis>danse</emphasis>, <emphasis>arts plastiques constituent presque une seconde nature pour ces êtres exotiques, parmi lesquels on trouve certains des plus grands talents contemporains de la galaxie.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Il se produit des cas de métissage entre tous les groupes sociaux humains. Mais, de façon statistiquement logique, la majorité des métis naissent parmi les travailleuses sociales</emphasis>, <emphasis>qui ont un contact plus fréquent avec les humanoïdes non terrestres.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Signalons que, malgré ce risque de grossesse</emphasis>, <emphasis>les professionnelles du sexe n’utilisent aucun type de contraceptif durant leurs relations avec les Cétiens et les Centauriens. À l’inverse, elles le font systématiquement lorsqu’elles copulent avec des Colossiens…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Il existe deux raisons majeures à une telle « imprudence ».</emphasis></p>
    <p><emphasis>La première est purement médicale : si les Colossiens peuvent transmettre la maladie magenta</emphasis>, <emphasis>un fléau incurable qui est presque endémique chez eux et dont l’origine et la structure sont inconnus</emphasis>, <emphasis>on ne rencontre pratiquement jamais de maladies de ce type chez les humanoïdes. En tout cas</emphasis>, <emphasis>celles-ci peuvent être parfaitement soignées avec les médicaments conventionnels</emphasis>, <emphasis>comme dans le cas de la syphilis</emphasis>, <emphasis>de la blennorragie ou du SIDA terrestres.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La deuxième raison – et, à dire vrai</emphasis>, <emphasis>la principale– est plus</emphasis>… <emphasis>économique. L’Agence Touristique Planétaire offre une couverture médicale gratuite et verse d’importantes primes à toute travailleuse sociale enceinte d’un humanoïde</emphasis>… <emphasis>Des primes encore plus importantes si l’hybride vient au monde en bonne santé.</emphasis></p>
    <p><emphasis>En échange d’une si généreuse quantité de crédits, la mère doit seulement signer un abandon officiel de tous ses droits sur le nouveau-né, dont la garde et l’éducation seront confiés aux pédagogues et au personnel spécialisé de l’Agence.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les jeunes métis reçoivent une éducation soignée et coûteuse ayant pour but de développer leurs dons artistiques innés. Celle-ci peut durer plusieurs années et ne se termine que lorsqu’un acheteur se présente.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les riches xénoïdes dépensent volontiers de grosses sommes pour s’adjoindre de façon plus ou moins permanente les talents d’un métis humanoïde. Lequel, pour sa part, grâce à l’extrême particularité de sa naissance, profite automatiquement des privilèges de la double nationalité terrienne et xénoïde, de la liberté de voyager et d’autres avantages</emphasis>. <emphasis>Par ailleurs, en raison de son précieux talent</emphasis> ; <emphasis>il possède généralement des revenus et un niveau de vie très supérieurs à ceux de n’importe quel humain ordinaire.</emphasis></p>
    <p><emphasis>L’importante quantité de crédits que tout métis doit payer régulièrement</emphasis>, <emphasis>où qu’il soit</emphasis>, <emphasis>à l’Agence Touristique Planétaire, est considérée comme un impôt de citoyenneté extraterritoriale, parfaitement légal selon les normes galactiques. Ou une juste rétribution pour l’investissement élevé qu’a représenté son éducation artistique.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La vente-location d’artistes métis est à l’heure actuelle l’une des sources de revenus les plus rentables pour la Terre qui amortit ainsi largement toutes les dépenses investies pour leur instruction. On étudie même, avec l’aide des ineffables Auyaris, un projet pour réaliser l’hybridation-artificielle,</emphasis> – <emphasis>au moins au début–, d’autres races non humanoïdes avec les gènes terriens. Bien que le projet ne soit encore qu’à la phase expérimentale</emphasis>, <emphasis>on compte déjà des milliers de demandes pour des métis humain-Colossien, humain-Gordien, voire d’autres combinaisons encore plus exotiques.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La seule préoccupation de l’Agence Touristique Planétaire est le risque représenté par le facteur « humain » de l’investissement</emphasis>. <emphasis>La stabilité psychologique des hybrides est anormalement faible. Malgré tous les efforts pour la diminuer, il semble que la tendance à la dépression</emphasis>, <emphasis>la névrose ou autres souffrances psychiques des métis continue d’être très élevée</emphasis>, <emphasis>bien que les statistiques à ce sujet demeurent secrètes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Certains spécialistes en psychologie sociale supposent que la sensation même de non-intégration</emphasis>, <emphasis>de déracinement</emphasis>, <emphasis>de non-appartenance</emphasis>, <emphasis>d’entre-deux, autant de symptômes de la crise d’identité qui pousse les hybrides à rechercher un refuge solitaire dans l’art, explique que leur taux de suicide et leur espérance de vie soient respectivement le plus élevé et le plus bas de tous les groupes « humains » connus.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Cependant</emphasis>, <emphasis>l’Agence Touristique Planétaire réalise des études prometteuses sur l’implantation corticale de bloqueurs de suicide</emphasis>, <emphasis>du même type que les bloqueurs implantés par les xénoïdes à tout humain qui voyage en dehors de la Terre pour l’empêcher de révéler, lorsqu’il rentre, ce qu’il a vu dans les autres mondes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Certains spécialistes en comportement doutent de l’efficacité de cette méthode. Ils affirment que priver les métis de « l’échappatoire relative » que constitue le suicide pourrait non seulement aboutir à l’effondrement total de leur psychisme mais aussi représenter un grand danger pour leurs acheteurs ou maîtres. Ne pouvant pas se supprimer, ils seraient susceptibles de devenir très agressifs envers les autres, cherchant ainsi la mort par tous les moyens.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Malgré ces objections qui proviennent de voix isolées</emphasis>, <emphasis>l’Agence compte</emphasis>, <emphasis>avec cette nouvelle technologie</emphasis>, <emphasis>résoudre définitivement un si lamentable problème et ne plus avoir à gérer les réclamations de xénoïdes impuissants face à la dégradation des métis qu’ils avaient payés si cher…</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>LE SPECTACLE DE LA MORT</p>
    </title>
    <p>« Toi te décarcasser aujourd’hui, beaucoup public », déclara ToiGrandeBrute en entrant dans la tente de sa voix rauque.</p>
    <p>Puis, s’approchant de Moy qui vérifiait l’équipement pour la énième fois, il ajouta :</p>
    <p>« Pas besoin autre révision… Moi déjà fait deux fois.</p>
    <p>— Je me donnerai à fond, n’aie crainte, ronchonna Moy sans le regarder. Et laisse-moi te dire une bonne chose : je contrôlerai tout ça cent fois si je le juge nécessaire. C’est ma vie qui est en jeu… Pas la tienne, gros balourd. »</p>
    <p>Le Colossien grogna, plus amusé qu’offensé. C’était devenu une habitude. Au début, il se vexait chaque fois que l’humain le traitait de « gros balourd ».</p>
    <p>Selon les standards de sa race, ToiGrandeBrute était petit et faible. Ce qui expliquait son choix de devenir agent artistique. En effet, les natifs de Colossa appréciaient peu les métiers ne nécessitant ni force physique, ni dextérité, ni agressivité, comme les activités artistiques. Les fonctions honorables et idéales pour un Colossien « normal » se réduisaient à garde du corps, agent des forces de l’ordre ou soldat. Pour les siens, ToiGrandeBrute était un pauvre excentrique.</p>
    <p>Le plus amusant était que lorsque Moy le traitait de « gros balourd », il ne plaisantait pas. Le « faible » Colossien qu’était son agent possédait une armure naturelle de plaques osseuses rougeâtres que peu d’armes pouvaient pénétrer, et il mesurait trois mètres de haut sur un mètre cinquante de large. Il lui manquait peut-être une cinquantaine de centimètres et un demi quintal… mais il était bien assez fort pour transformer tout humain en charpie avec un seul de ses bras, aussi gros que la cuisse de Moy.</p>
    <p>Le Colossien agita son énorme main tridactyle de façon menaçante :</p>
    <p>« Absolument nécessaire que tout soit meilleur que jamais, aujourd’hui. Si toi échoues, contrat terminé. Toi pas encore gagné voyage retour. »</p>
    <p>Il fit demi-tour et sortit si précipitamment que les parois de syntho-plast de la tente, fines mais résistantes, oscillèrent, sur le point de se déchirer.</p>
    <p>« Imbécile ! » marmonna Moy, mais seulement lorsque le bruit des pas lourds du xénoïde se fut éloigné.</p>
    <p>Les Colossiens avaient l’ouïe fine et pouvaient se montrer très rancuniers.</p>
    <p>Moy ne craignait pas les poings blindés et les larges muscles de ToiGrandeBrute… Le Colossien ne se risquerait pas à le blesser : l’humain était sa poule aux œufs d’or, son meilleur placement. Mais il pouvait contrôler ses gains avec ce contrat léonin qu’il l’avait forcé à signer comme condition <emphasis>sine qua non</emphasis> pour le sortir de la Terre. Celui-ci comportait certaines clauses qui faisaient littéralement de lui son esclave, si le xénoïde se décidait à en demander l’application. Pire, Moy les avait paraphées volontairement avec ses empreintes digitales, son empreinte vocale et son identification rétinienne, ce qui ne lui donnait droit à aucune réclamation légale.</p>
    <p>Par chance, il pouvait se dire qu’entre son agent et lui s’était développé une sorte… d’amitié. Bien que le mot soit un peu exagéré pour décrire toute forme de relation entre un xénoïde et un être humain. Et pourtant, si ToiGrandeBrute voulait lui nuire… Mieux valait ne pas y penser.</p>
    <p>« Je suis pieds et poings liés, liés, liés », chantonna-t-il, une habitude acquise au fil des mois de relatif isolement.</p>
    <p>Depuis combien de temps n’avait-il pas posé les yeux sur un autre visage humain ? Des mois. Depuis Kandria, sur Colossa. Et elle n’était pas totalement humaine, mais métissée de Centaurien…</p>
    <p>Même son propre reflet commençait à lui sembler étrange dans le miroir. C’était logique, après avoir vu, dans tous les coins de la galaxie, tant de faces poilues, écailleuses, emplumées ou simplement indescriptibles.</p>
    <p>« Tu ne voulais pas voir d’autres mondes, mon gars ? ironisa-t-il. Maintenant, il faut boire la coupe jusqu’à la lie. Le malheur, c’est que je ne pourrai raconter ça à personne. Et pourtant j’ai vu tant de choses… »</p>
    <p>La tournée avec ToiGrandeBrute l’avait mis en contact avec des êtres et des endroits dont il n’avait jamais entendu parler sur Terre. Des êtres merveilleux et terribles. Pour connaître de telles créatures, n’importe quel sociologue ou biologiste terrien aurait donné dix années de sa vie.</p>
    <p>Il avait vu les morlaks de Bételgeuse avec leurs pieds phosphorescents, les oiseaux bicéphales d’Arcturus, les marsupiaux d’Algol qui pouvaient se téléporter, et des centaines d’autres animaux. Le cosmos était beaucoup plus vaste qu’on ne pensait sur Terre, et dissimulait bien plus d’espèces qu’on ne l’imaginait.</p>
    <p>Il ne parlerait jamais de ces êtres : les lois de la galaxie contrôlaient très strictement le flux d’informations scientifiques et techniques auquel pouvaient avoir accès les espèces « attardées » comme l’homo sapiens. Dès la signature de son contrat, Moy savait qu’à la veille de son retour sur Terre sa mémoire serait bloquée. Pour préserver l’anonymat des espèces qui ne souhaitaient pas être connues des êtres humains. Pour que nul ne puisse jamais raconter ses expériences. Une précaution élémentaire afin d’éviter que des savoirs et des technologies dont l’utilisation « rationnelle » n’était pas encore à leur portée ne parviennent à la connaissance des Terriens.</p>
    <p>« L’important, c’est ce que j’ai vécu et ce dont je me souviens, même si je ne peux pas le raconter », murmura-t-il. Par chance, je ne suis jamais allé sur Auya…</p>
    <p>Il cessa un moment son évocation des nano-bloqueurs de mémoire et jeta un regard hors de la tente, par-dessus son épaule. L’hologramme du triple losange bleu, rouge et noir flottait, tournant lentement au-dessus des bâtiments les plus hauts de la place. Le symbole des Auyaris.</p>
    <p>L’espèce la plus riche de la galaxie. Et la plus secrète. Nul ne connaissait leur véritable apparence, ni la localisation de leurs mondes. Tous ceux qui les visitaient souffraient d’un effacement total de leur mémoire… Ou mouraient.</p>
    <p>Il contempla quelques secondes le triple losange comme un oisillon sans défense fixe les yeux hypnotiques du cobra. Les Auyaris payaient bien. Mieux que personne. Un contrat avec eux pouvait faire de lui un homme fortuné jusqu’à la fin de ses jours. Mais il y avait un prix à payer : repartir avec l’esprit aussi vide que celui d’un nouveau-né. Sans l’unique véritable richesse qu’il avait amassé durant sa courte vie ; ses souvenirs.</p>
    <p>Moy frissonna et dut fournir un gros effort pour détourner son regard du triple losange.</p>
    <p>« Je dois penser à autre chose ou je ne serai bon à rien, aujourd’hui, marmonna-t-il en sentant des gouttes de sueur perler sur son front. J’aurais bien besoin d’une dose… »</p>
    <p>Une dose, une dose… NON.</p>
    <p>Il ne devait plus jamais y penser.</p>
    <p>Le télé-crack avait failli lui liquéfier le cerveau. ToiGrandeBrute avait juré de le réduire en miettes s’il le surprenait à en reprendre, après tout ce que lui avait coûté la désintoxication. Et les Colossiens tenaient toujours leurs promesses.</p>
    <p>« C’est sa faute… Il n’aurait jamais dû me laisser me sentir si seul, ronchonna Moy. J’ai dû chercher du réconfort dans le télé-crack… »</p>
    <p>Il déglutit. La simple évocation de la drogue et le souvenir de sensation incomparable lorsque celle-ci entrait dans ses veines l’avait fait trembler. Il dut s’appuyer sur un coin de la tente pour ne pas trébucher.</p>
    <p>Bien sûr que c’était la faute du Colossien.</p>
    <p>Pourquoi ne lui avait-il jamais dit que les prétendues capacités télépathiques supposément générées par le télé-crack étaient de la foutaise ? Pourquoi, étant son agent, ne l’avait-il pas mieux aidé à gérer ses gains des premiers mois ? À les investir, comme lui ?</p>
    <p>En fait, pour arriver à l’éloigner de la drogue et des autres plaisirs faciles, il aurait fallu lui ordonner d’arrêter. Mais Moy était avide de gagner des crédits pour pouvoir les dépenser. Aurait-il seulement obéi ?</p>
    <p>« Nul n’apprend les leçons avec les veines d’un autre », fit-il dans un sourire las.</p>
    <p>Avec tristesse, il se souvint de sa frénésie des premiers mois. Époustouflés par la nouveauté totale de son spectacle, les xénoïdes déboursaient très généreusement leurs crédits. Et lui les dilapidait avec ravissement.</p>
    <p>Il avait acheté tout ce qu’il avait désiré sur Terre et n’avait jamais eu. Tout ce qui, pour lui, avait symbolisé le statut, le pouvoir, la richesse. Des vêtements de luxe. Des mets exotiques. De somptueuses hétaïres cétiennes. L’achat et l’envoi par télé-transport de cadeaux pour toute sa famille. Un appartement dans les quartiers les plus huppés. Des crédits, encore plus de crédits… et, pour finir, le télé-crack.</p>
    <p>L’excuse qu’il s’était donnée pour en prendre était un pur cliché. Quelque chose comme : parvenu à un certain point, tout créateur a besoin de développer ses facultés parapsychologiques s’il veut aller plus loin. Quels spectacles grandioses il pourrait créer s’il pouvait lire dans l’esprit du public ! La rétroaction parfaite, la boucle divine…</p>
    <p>« Ah ah ! ricana sèchement Moy. La boucle de rien du tout ! »</p>
    <p>Au plus profond de son être, il avait deviné que le télé-crack était un mensonge. Pour un être humain, devenir temporairement télépathe tenait de l’absurdité totale. Ce qui l’avait attiré là-dedans, ce n’étaient pas tant ses effets douteux que l’addiction irréversible dans laquelle on tombait. Et les séquelles de détérioration cérébrale qu’on pouvait encourir. C’était comme jouer avec la mort…</p>
    <p>Une dose. Puis une autre. La roulette russe de la drogue.</p>
    <p>Le télé-crack, même loin de la Terre, restait une drogue chère. Il avait dépensé des milliers de crédits pour se remplir les veines de venin. Jusqu’à ce qu’un jour, ToiGrandeBrute, las d’être le témoin de son autodestruction, l’enferme de force dans un Centre de désintoxication. Moy n’était plus que l’ombre de lui-même : il pesait quarante-cinq kilos et respirait par miracle.</p>
    <p>Au Centre, on s’était bien occupé de lui. Très bien, même, puisqu’on l’avait débarrassé de son addiction. Certes, ces gens-là étaient là pour ça. Mais ils y étaient parvenus en seulement huit jours. Huit jours durant lesquels il avait connu les affres de l’enfer. Ça s’était mal passé. Très mal.</p>
    <p>Savoir ce qu’il avait traversé lui suffisait, il ne voulait pas se souvenir des détails… Ou il ne le pouvait pas. Les Auyaris n’étaient pas les seuls à savoir effacer la mémoire.</p>
    <p>Il en était sorti rétabli, avec trente kilos de plus et un respect absolu pour la médecine xénoïde, qui était parvenue à le remettre miraculeusement sur pied en une semaine et à le libérer d’une drogue dont nul ne s’échappait sur Terre. Il éprouvait un mélange de gratitude et de ressentiment envers ToiGrandeBrute. Le Colossien lui avait sauvé la vie, oui… mais il avait inscrit au débit de son compte l’intégralité du coût du traitement.</p>
    <p>Ce n’est que lors du contrôle de ses finances qu’il comprit combien d’argent il avait dilapidé. Entre la facture du Centre de désintoxication – l’efficacité coûtait cher partout dans la galaxie – et ses dépenses de télé-crack, il devait presque un demi-million de crédits au Colossien. Et, pire, l’agent envisageait de le virer et de le poursuivre pour rupture de contrat. L’abandonner sur un monde étranger, sans aucun crédit… Cela revenait presque à l’assassiner.</p>
    <p>À force de prières et de supplications, invoquant la « vieille amitié » qui les unissait, il avait réussi à faire fléchir ToiGrandeBrute. Celui-ci lui avait prêté assez pour qu’il puisse manger et réparer l’équipement de son spectacle. Mais contre la promesse de rembourser une fois et demie sa dette. Il fallait tout recommencer. De zéro…</p>
    <p>Le Colossien lui avait sucé le sang avec la maestria d’un parasite. Ironie de la situation, il devait encore lui être reconnaissant de le laisser continuer à l’exploiter pendant un bon moment.</p>
    <p>Bien sûr, il avait dû vendre ses vêtements sur mesure et son fastueux appartement, renoncer aux putes de luxe et aux mets exotiques. Mais il avait appris la leçon. Pour toujours.</p>
    <p>« Et me voilà, sur la brèche », soupira-t-il.</p>
    <p>Au moins, avait-il été assez fort pour ne pas renoncer. Il avait déjà bien profité. Peut-être trop. Il connaissait maintenant le pouvoir de l’argent et il savait qu’il pouvait en gagner. La seconde fois, ce serait différent.</p>
    <p>Puisqu’au moins, il y aurait une seconde fois.</p>
    <p>Il avait dû se serrer la ceinture ces derniers mois mais il avait déjà ‘ presque remboursé sa dette au Colossien. Bientôt, ce qu’il gagnerait serait de nouveau à lui… moins les habituels vingt-cinq pour cent de l’agent.</p>
    <p>« Sangsue… » murmura-t-il, mais sans véritable rancœur.</p>
    <p>Certes, le pourcentage était abusif. Aucun artiste xénoïde ne reversait plus de dix pour cent. Mais il était humain, Terrien… c’est-à-dire, rien. Et il ne remercierait jamais assez la chance et ToiGrandeBrute pour lui avoir donné l’opportunité de sortir du trou culturel et financier qu’était la Terre.</p>
    <p>Des milliers d’artistes humains enviaient sa situation, il en était sûr. Certains d’entre eux, meilleurs et plus originaux que lui, auraient vendu leur âme au diable pour partir.</p>
    <p>Il pensa avec satisfaction à son prochain retour triomphant, avec assez de crédits pour acheter une ville entière sur Terre. Et avec des informations de première main. Il en avait vu assez des arts xénoïdes pour que son propre travail reste définitivement à des années-lumière d’avance sur n’importe quel concurrent, en matière de concepts, de théorie et d’élaboration.</p>
    <p>Ils pouvaient l’empêcher de raconter ce qu’il avait vu, mais ils ne pouvaient pas l’empêcher de laisser transparaître ces expériences dans son art…</p>
    <p>Il se remémora de nouveau Kandria, cette artiste des holo-projections rencontrée sur Colossa. Une splendide métisse d’humain et de Centaurien, dotée d’un véritable talent. Certaines de ses multi-symphonies étaient superbes, et la fille faisait l’amour de façon fantastique. Quel dommage qu’ils ne se soient vus que deux semaines. Moy aurait bien poursuivi une relation plus sérieuse et durable avec elle. Mais l’agent centaurien de Kandria s’y était opposé.</p>
    <p>C’était son propre père. Et bien qu’elle ait juré à Moy que cet humanoïde à la peau bleuâtre l’aimait vraiment, même un aveugle aurait pu se rendre compte que le prétendu « amour filial » de son géniteur n’était qu’une manœuvre bien pensée. Pour gagner beaucoup d’argent sur le talent de sa fille bâtarde. Assez de crédits pour que la rigide société de son monde lui pardonne le péché d’avoir mêlé son sang avec celui d’une espère aussi inférieure que celle de l’homo sapiens.</p>
    <p>L’affection et la considération que le père de Kandria lui témoignait étaient trop exagérées pour être réelles. Surtout de la part d’un membre d’une espèce aussi froide et distante que celle des Centauriens. On disait d’eux qu’ils avaient un glaçon à la place du cœur et un ordinateur pour cerveau. Et, de l’avis de Moy, ils ne valaient pas grand-chose.</p>
    <p>Mais il n’avait jamais fait aucun commentaire à ce sujet. Si la pauvre fille était heureuse de croire en l’amour de son petit papa, il n’allait pas lui briser ses illusions. Du moins, pas tant qu’il pourrait profiter de son sublime corps.</p>
    <p>Il soupira au souvenir de ces rencontres. Kandria… Sa peau, avec cette magnifique teinte turquoise, si souple, ses yeux immenses. Sa passion… Kandria était un magnifique exemple de ce que ToiGrandeBrute appelait cyniquement « exploitation optimale de la capacité installée ».</p>
    <p>Comme presque tous les hybrides, elle était stérile. Et pourtant, bien que son appareil génital ne soit pas fonctionnel, elle était capable d’un tel enthousiasme sexuel…</p>
    <p>« En matière de sexe, rien n’est écrit », marmonna Moy en haussant les épaules.</p>
    <p>Il vérifia les écorcheurs. Tout était au point. ToiGrandeBrute était un agent habile – peut-être trop – mais aussi un collaborateur très compétent en matière de technologie. Il méritait presque ses vingt-cinq pour cent.</p>
    <p>Si ce n’était pas une amitié véritable, ils avaient tous les deux développé une relation très spéciale. L’expression « amour-haine » était trop grossière pour la définir.</p>
    <p>Tout avait commencé par le surnom que Moy lui avait donné dès la signature du contrat, lui confessant qu’il était incapable de prononcer son vrai nom, qui sonnait comme Uarrtorgrourrtreerfroaturr. ToiGrandeBrute n’était qu’une manière élaborée de dire « machin » ou « bidule ». Le Colossien avait peu apprécié. Dès lors, ils avaient passé la moitié du temps à se taquiner méchamment, peut-être pour oublier combien ils avaient besoin l’un de l’autre.</p>
    <p>Moy se mit à réfléchir à voix haute, tout en vérifiant les poids et les drains.</p>
    <p>« Peut-être que si je cessais de l’appeler “gros balourd”, il arrêterait de massacrer la syntaxe. »</p>
    <p>Bien que son espèce ne soit pas réputée pour son habileté en langues, ToiGrandeBrute avait toujours refusé d’utiliser le traducteur cybernétique. Il préférait manipuler la langue terrienne comme un barbare. Moy avait commencé à s’y habituer, et presque à l’apprécier. Au moins, c’était plus… personnel ? colossien ? que l’impeccable prononciation mécanique des traducteurs.</p>
    <p>Et pourtant, même s’ils n’avaient jamais abordé le sujet, ToiGrandeBrute était aussi seul que lui. Ou plus encore.</p>
    <p>À Ningando, la capitale cétienne, le nombre d’humains croisés par Moy ne s’élevait pas à cinq. En revanche, on voyait partout des couples de policiers colossiens. Mais ces parfaits exemples de sa race méprisaient ToiGrandeBrute pour sa « faiblesse » et son travail « peu honorable ». Au point de l’ignorer lorsqu’ils le croisaient, le considérant comme un pestiféré. ToiGrandeBrute feignait de ne pas s’en rendre compte, mais l’ostracisme de ses semblables envers lui le faisait souffrir.</p>
    <p>C’était probablement la raison pour laquelle Moy et lui avaient fini par se lier d’amitié.</p>
    <p>« La solidarité des parias », ironisa Moy en vérifiant une par une les charges explosives sans rencontrer de problème.</p>
    <p>Il n’avait jamais su si ToiGrandeBrute était un mâle ou une femelle.</p>
    <p>Il l’avait toujours appelé « il »… Inconsciemment, il identifiait sa force et ses manières brusques à la masculinité. Cela importait peu ; pour ce qu’il en savait, les Colossiens avaient jusqu’à sept sexes… Et de toute façon, leurs organes génitaux demeuraient cachés sous les plaques de leur armure la plupart du temps. Durant les rares moments d’intimité sexuelle qu’ils avaient partagé, du fait de leur solitude mutuelle, l’humain avait toujours trouvé plus rassurant de se laisser caresser par les grandes mains tridactyles et la langue bifide sensible, que d’apporter une quelconque attention à ces parties violacées qui pendaient avec un aspect de fleur fanée et qui devaient être les organes génitaux de son agent. Dans ces moments-là il ne savait pas si ToiGrandeBrute attendait qu’il le pénètre où s’il préférait le prendre, lui… Et il n’avait aucune intention d’avoir la réponse à cette question.</p>
    <p>Caresser le gros corps cuirassé de ToiGrandeBrute procurait une sensation étrange, comme toucher une machine ou une statue de pierre. Moy avait toujours entendu dire que la carapace des Colossiens était peu sensible. Mais ToiGrandeBrute semblait apprécier plus que tout d’être effleuré. Et cela ne lui coûtait rien de le satisfaire. C’était comme caresser un chien, mais légèrement plus imposant…</p>
    <p>Depuis l’enfance, Moy, en tant que Terrien, avait découvert que le sexe était monnaie courante chez les humains pour payer des dettes envers les xénoïdes. Bien qu’il n’ait jamais envisagé de se lancer dans le travail social à son propre compte, il considérait le temps passé à satisfaire les étranges appétits du Colossien comme un profitable investissement… affectif. Le fait que ToiGrandeBrute lui donne une seconde chance pour ses dettes n’y était pas étranger.</p>
    <p>Dans la vie, tout avait un prix.</p>
    <p>Le matériel était OK.</p>
    <empty-line/>
    <p>Sifflotant, Moy quitta la tente et sortit sur la place bondée. Le brouhaha, l’odeur et les couleurs frappèrent ses sens comme une gifle. Il respira profondément et poursuivit son chemin.</p>
    <p>Cette courte promenade entre deux représentations était devenue un rituel. Le magnifique spectacle de la capitale cétienne et de ses habitants le calmait, en plus de le motiver. Il avait l’impression de regarder tout ce qu’il pourrait avoir s’il travaillait dur et ne dépensait pas trop.</p>
    <p>D’habitude, il n’y avait que de rares passants sur la grande esplanade, mais aujourd’hui était un jour spécial. Avec le sens esthétique démesuré dont seuls les Cétiens se targuaient – quand ils le voulaient bien –, un carnaval à l’échelle planétaire saluait le Jour de l’Union : la fête la plus importante pour toutes les espèces, la commémoration de leur intégration dans la communauté des intelligences de la galaxie, comme un enfant atteignant sa majorité.</p>
    <p>Traversant ou évitant les groupes de Cétiens et autres xénoïdes vêtus de costumes exotiques et bariolés, Moy se demanda si un jour les humains pourraient célébrer une fête de ce genre, au lieu du Jour du Contact, qu’il serait plus juste d’appeler le jour de la Conquête…</p>
    <p>« Karjuz friz ! »</p>
    <p>Perdu dans ses pensées, il mit presque une seconde à enregistrer les mots que venait de lui lancer un Cétien enthousiaste.</p>
    <p>Moy l’observa minutieusement. Grâce à un ingénieux système d’holo-projections, le xénoïde était parvenu à la totale transparence de la moitié droite de son corps. Apparemment, la demi-créature avait confondu son physique d’humain avec un déguisement particulièrement hilarant et lui faisait un commentaire sur l’ingénuité de son costume. Ou peut-être lui avait-il seulement demandé où il se l’était procuré, souhaitant en trouver un similaire ?</p>
    <p>Moy connaissait peu de mots cétiens et ne portait pas de traducteur. Comme le Colossien, il ne les aimait pas beaucoup.</p>
    <p>Il étreignit le Cétien avec effusion, lui criant presque dans les oreilles.</p>
    <p>« Ton semblant de mère fornique avec les polypes ! »</p>
    <p>Et il éclata de rire.</p>
    <p>L’humanoïde le regarda un instant. Puis il agita latéralement la tête, à la manière de son espèce. Il lança un rire cristallin puis s’éloigna en exécutant des pirouettes, heureux.</p>
    <p>Si, la plupart du temps, les Cétiens étaient des êtres raffinés qui entretenaient avec tous les étrangers un comportement distant, sérieux et courtoisement condescendant, le Jour de l’Union, ils se lâchaient complètement. Durant ces vingt-six heures, ils se permettaient des plaisanteries de toutes sortes et recouraient à des distractions que, le reste de l’année, ils considéraient comme totalement obscènes.</p>
    <p>L’odeur aphrodisiaque de patchouli que lui laissa l’embrassade excita la glande pituitaire de Moy et lui provoqua presque une érection.</p>
    <p>Il scruta le xénoïde, avec l’envie de le suivre.</p>
    <p>C’était un mâle. Dommage. Il n’éprouvait pas particulièrement d’attirance pour son propre sexe. Sans compter que les Cétiens détestaient et punissaient l’homosexualité. Mais, si aujourd’hui tout était permis… Pourquoi pas ?</p>
    <p>La demi-créature s’était à présent perdue dans la foule.</p>
    <p>Moy soupira. Peut-être qu’après le spectacle il rencontrerait une femelle… plus communicative. Et qui ne le ferait pas payer, les hétaïres cétiennes étant magnifiques, mais abusivement chères.</p>
    <p>Les humanoïdes cétiens devaient leur extraordinaire beauté à leurs ancêtres félins, et les Terriens y étaient particulièrement sensibles. Lorsque les premiers mâles de leur espèce avaient visité la Terre, il y avait eu parmi les humaines de véritables vagues de fanatisme et de passion, devant lesquelles pâlissaient tous les cultes du passé à des stars de la musique ou du cinéma.</p>
    <p>Et les femelles… Moy n’oublierait jamais le tiraillement qu’il avait ressenti entre ses jambes, à quatorze ans, lorsqu’il avait contemplé pour la première fois l’une d’entre elles qui était venue, sans doute par erreur, à une exposition de tableaux de son professeur de dessin. La silhouette altière et délicieusement proportionnée, les yeux rayés de pupilles verticales, la grâce aérienne de ses gestes, le ton caressant de sa voix. Cet air d’exotique sensualité qui émanait de son corps, et l’odeur…</p>
    <p>Il ne servait à rien d’expliquer qu’il s’agissait de phéromones que tout mâle ou femelle cétien pouvait produire à volonté. L’effet demeurait le même : un désir intense de se frotter contre leur peau, de les caresser, de se soumettre et de les soumettre… et à la fois un respect quasi divin qui empêchait quiconque, à l’exception des attardés mentaux, des malades sexuels ou des lobotomisés, de tenter d’avoir des relations sexuelles avec une créature née sous la lumière de Tau Ceti s’il ne recevait pas au préalable une invitation claire de sa part.</p>
    <p>Or, cette fascination n’est pas propre aux humains. Les Centauriens, les Colossiens… même les Gordiens hermaphrodites et télépathes paraissent perdre une partie de leur aplomb commercial devant les magnifiques Cétiens. L’une des nombreuses énigmes de l’univers.</p>
    <p>Après plusieurs mois passés parmi eux, Moy avait tiré ses propres conclusions : les Cétiens si raffinés, qui montraient un tel intérêt pour les beaux arts, avaient porté l’attraction sexuelle au niveau de l’art ultime. Fous de beauté, ils l’avaient personnifiée. Celle-ci constituait leur arme secrète et fatale dans les jeux de pouvoir qui opposaient les espèces de la galaxie. Comme la télépathie était celle des Gordiens, la dissimulation celle des Auyaris et leurs redoutables corps celle des Colossiens.</p>
    <p>Mais il ne fallait pas se laisser tromper par leur air angélique. Les Cétiens étaient des anges de l’enfer ; sous le charme serein et distant, il y avait presque toujours des esprits cruels et calculateurs, avides de gain, profitant de tout avantage. Derrière le masque de la beauté se cachaient des êtres durs, capables de séduire des humains pour ensuite les obliger à travailler comme esclaves dans leurs bordels ou vendre leurs organes pour la transplantation. Ou pire encore.</p>
    <p>Oui, ils pouvaient bien être les Judas de la galaxie… mais nul ne les surpassait en matière de sensibilité esthétique.</p>
    <p>ToiGrandeBrute avait été très sage de choisir Ningando comme point fort de sa tournée. La capitale de Tau Ceti était comme la New York de l’âge d’or de la Terre : le centre artistique de la galaxie. Triompher chez les Cétiens revenait à l’emporter sur tous les xénoïdes – à l’exclusion, peut-être, des énigmatiques Auyaris. Et les critiques qu’il avait vues ne tarissaient pas d’éloges sur ses spectacles. Peut-être que son agent colossien ne comprenait pas grand-chose à l’art, mais il savait au moins où se trouvaient ceux qui s’y entendaient… et qui, en outre, payaient fort bien.</p>
    <p>Payer pour de l’art. De l’argent. Des crédits. Tout se réduisait à cela.</p>
    <p>Perdu dans ses pensées, Moy poursuivit sa promenade, pénétrant dans l’une des rues qui rayonnaient de la roue que constituait la place. Les ombres des hauts édifices qui bordaient l’avenue piétonne tombèrent sur lui.</p>
    <p>Il s’agissait de constructions irrégulières, appartenant à mille styles. Et, cependant, l’effet général était extrêmement harmonieux. Les Cétiens avaient concrétisé le rêve impossible de Michel-Ange, Le Corbusier, Niemeyer et d’autres grands urbanistes humains : la cité-sculpture. La cité conçue comme un tout, un organisme vivant qui grandit en maintenant un ordre perceptible et naturel. Face à Ningando et aux autres agglomérations cétiennes, les villes des autres espèces xénoïdes, malgré leur magnificence, ressemblaient aux mégalopoles humaines : des cancers gigantesques, des excroissances chaotiques, maladives, putrides. Des tentatives à peine réussies d’urbanisation.</p>
    <p>Moy se rappela Colossa, le monde natif de ToiGrandeBrute, le premier qu’il ait visité après son départ de Terre. Des murailles massives. Des terres robustes. Des contreforts et des remparts. Des villes forteresses conçues et érigées en temples dédiés à la force et à la solidité par une race guerrière et conquérante. Des villes d’excès, puissantes mais sans charme, sans grâce, sans rythme. Sans vie.</p>
    <p>Ici, les courbes et les droites, les volumes et les surfaces se combinaient aussi harmonieusement que vertigineusement.</p>
    <p>Ningando. Que n’auraient pas donné les artistes et les architectes terriens pour voir ses constructions ! Tous ses amis auraient bu avidement ses formes glorieuses. Comme Jowe, qui aurait apprécié chaque centimètre de ces édifices…</p>
    <p>Moy repensa au passé. Jowe…</p>
    <p>Génial, délicat, sincère, pur, intransigeant… stupide, inadapté, prédestiné à l’échec : Jowe.</p>
    <p>Le plus talentueux. Celui aux idées les plus originales. Le plus fidèle à ses postulats esthétiques. Celui qui se préoccupait le moins du marché. Celui qui méprisait le plus les agents et les commerçants.</p>
    <p>Celui qui vendait le moins d’œuvres, parce qu’il ne s’abaissait jamais à céder au goût des touristes xénoïdes qui venaient à la recherche d’exotisme et de couleur locale chez les artistes humains et fuyaient toute innovation et toute expérimentation formelle. Celui qui ne gaspillait jamais son talent dans des portraits de travailleuses sociales voluptueuses vêtues d’atours minimalistes et provocants, ni dans des paysages à l’éclat touristique trompeur. Celui qui haïssait le plus les chapelles complaisantes de critiques médiocres. Parce que ses œuvres cherchaient au-delà de la provocation vide et de la masturbation stérile que généraient les théories et les contre-théories. Parce qu’il créait de l’Art.</p>
    <p>Jowe était un perdant né. Un de ceux qui n’auraient jamais accepté de vendre leur travail pour un billet de sortie de la Terre vers le triomphe. Un perdant fier de n’avoir rien. Et heureux.</p>
    <p>Heureux… La dernière fois que Moy avait eu de ses nouvelles, il savait qu’il poursuivait sa recherche artistique, infatigable et incompréhensible comme toujours. Pour ne pas prostituer son art, mais ne pas mourir de faim, il s’était consacré au négoce à demi légal de la protection.</p>
    <p>Pourvu qu’il aille bien. Peu méritaient le succès comme lui.</p>
    <p>Mais la vie avait enseigné à Moy que le succès ne vient jamais à ceux qui le méritent. Il vient à ceux qui le séduisent et trompent, luttent pour lui, peu importent les moyens. À ceux qui clignaient d’un œil au Leprechaun et de l’autre aux Muses.</p>
    <p>Les idéalistes comme Jowe restaient toujours sur le bord de la route. Le négoce de la protection était dur. À cette heure, il devait probablement une flopée de crédits aux Yakuzas ou à la Mafia, attendri par les yeux implorants d’une travailleuse sociale indépendante. Ou, plus probable, il purgeait, par des années de reconditionnement corporel, la stupidité d’avoir collaboré avec les idéalistes de l’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne… une bande de fanatiques que la Sécurité Planétaire tolérait parce que, si elle la démantelait définitivement, elle devrait renoncer à une bonne partie du large budget qu’elle recevait pour la lutte antiterroriste.</p>
    <p>Jowe. Quel dommage qu’il ait choisi le mauvais chemin au carrefour de la vie. Celui des martyrs vaincus et non celui des héros triomphants. Il avait du génie. Moy, pour sa part, n’avait qu’un peu de talent et une certaine habileté commerciale. Mais, ensemble, ils auraient pu aller très loin…</p>
    <p>Et il aurait tant aimé pouvoir simplement partager avec lui son étonnement devant l’architecture exquise de Ningando, devant les délicats filigranes de ses habitants, devant le pouls bruyant de son cœur cosmopolite…</p>
    <p>Perdu dans ses souvenirs, Moy faillit se heurter à un groupe de Cétiens dont les sévères costumes gris contrastaient fortement avec l’explosion de formes et de couleurs de ceux du reste de leurs semblables.</p>
    <p>Le reconditionnement corporel. La Terre n’était pas le seul endroit où les espèces dont la physiologie se révélait incompatible avec la biosphère locale recouraient à des corps natifs pour pouvoir se déplacer sans d’encombrants systèmes vitaux. Mais chez les Cétiens et les autres xénoïdes, les candidats au reconditionnement corporel étaient des volontaires bien payés qui considéraient comme un honneur de servir de « chevaux » à un représentant d’une autre espèce. Il ne s’agissait pas de criminels expiant leurs fautes.</p>
    <p>Sur Ningando ainsi qu’en tout autre endroit de la galaxie, le processus était incroyablement cher. Il incluait des coûts d’assurances très élevés pour les éventuels dommages aux corps-hôtes. Les prix ridiculement bas que pratiquait l’Agence Touristique Planétaire sur Terre constituaient un appât auquel résistait difficilement le touriste lambda impatient de se mêler à la population locale sans être remarqué.</p>
    <p>Moy marmonna une vague excuse dans son cétien rudimentaire, puis il s’écarta du chemin des Cétiens aux vêtements gris et les observa. L’une de ses distractions favorites consistait à identifier l’espèce originale des utilisateurs du reconditionnement corporel à la façon dont se mouvaient les « chevaux ». Ceux-là étaient sept et marchaient en se touchant. Bien que leur démarche ferait pâlir d’envie la plus gracieuse des ballerines humaines, elle était maladroite en comparaison d’un Cétien normal. Et ils gesticulaient beaucoup. Vraiment beaucoup. Ils parlaient presque plus par signes qu’à voix haute.</p>
    <p>Des polypes d’Aldébaran, probablement. Leur communication gestuelle les trahissait. Moy les regarda avec espoir, mais il les vit s’éloigner de la place et de son spectacle. Dommage, ils étaient probablement très riches. Leur anatomie hyper résistante s’adaptait parfaitement à toutes les biosphères, si bien que le recours à des corps cétiens était un luxueux caprice.</p>
    <p>Un jour, il visiterait Aldébaran, se promit-il, quand il aurait suffisamment de crédits. Si l’on n’était pas un polype, ou si on ne « montait » pas le corps de l’un d’eux, on ne pouvait pas survivre aux pressions terribles des mers de ce monde. Quelle impression cela ferait-il de peser quasiment une tonne, d’avoir des centaines de tentacules et un unique pied musculeux, et de se mouvoir lentement au fond de l’océan ? Pour le moins, une expérience intéressante…</p>
    <p>Il soupira. Il ne le saurait probablement jamais. Il existait sans doute une disposition empêchant les membres d’espèces « inférieures », comme on considérait l’humanité, d’occuper les corps d’êtres appartenant à des espèces possédant les pleins droits galactiques.</p>
    <p>Quelle que soit la quantité d’argent qu’il amasserait, il y avait une chose qu’il ne pourrait jamais supprimer : son péché originel. Il était humain… et la majeure partie de l’univers lui resterait pour toujours fermée.</p>
    <p>Cette idée le déprima tant qu’il envisagea un instant de ne pas se présenter à son spectacle. De laisser tout tomber pour rentrer sur Terre. Tant qu’à être pauvre, autant l’être parmi les siens. En plein carnaval du Jour de l’Union, on ne le regretterait probablement pas beaucoup, et cela ne porterait pas à conséquences…</p>
    <p>Puis il se souvint qu’à peine un mois auparavant, il avait pris une cuite monumentale avec un alcool d’algues locales qui ressemblait vaguement à du vin blanc terrestre. Considérant que l’ivresse était une excuse acceptable pour rater l’une de ses deux représentations hebdomadaires, il était tranquillement resté dormir dans son minuscule logement.</p>
    <p>Trois heures après ce qui aurait dû être le début de son spectacle, deux Colossiens devant lesquels ToiGrandeBrute aurait paru maigrichon l’avaient réveillé en démolissant la porte en diaphragme de son studio. Et sans qu’il puisse offrir d’autre résistance que verbale – visiblement ils ne le comprenaient pas et ne portaient pas de traducteurs –, il s’était vu traîner jusqu’à un endroit qui ressemblait trop à une prison pour ne pas en être une. Ils l’y avaient jeté tête la première. C’était un miracle qu’il ne se soit pas cassé le cou dans sa chute.</p>
    <p>Son agent n’avait daigné apparaître que trente heures plus tard, et Moy avait reçu, silencieux et la tête basse, l’une des réprimandes les plus dures de sa vie, avant d’être libéré. Au passage, il s’était rendu compte que les Cétiens considéraient comme un délit très grave le manquement à la parole donnée. Avec ou sans motifs valables. Et qu’ils avaient interprété ainsi son absence à une représentation programmée. Il avait été stupéfait lorsque ToiGrandeBrute lui avait révélé le montant de l’amende qu’il avait dû payer – décomptée, bien sûr, de ses gains – pour le faire libérer… Et plus encore lorsqu’il avait su que, si l’incident se répétait, le châtiment pourrait aller jusqu’à son expulsion comme personne étrangère non grata… avec confiscation de tous les gains obtenus sur Tau Ceti.</p>
    <p>Évidemment, la condition d’étranger n’était enviable que sur Terre. Dans le reste de la galaxie, cela revenait à n’être rien du tout. Particulièrement si l’on se trouvait sur la planète d’une espèce puissante comme les Gordiens ou les Auyaris. Nul n’était censé ignorer les lois locales.</p>
    <p>« <emphasis>Dura lex, sed lex</emphasis> », récita solennellement Moy en se dirigeant d’un pas résolu vers sa tente.</p>
    <p>Au train où allait sa vie, il ne pouvait pas se permettre la névrose du créateur. Il jouerait.</p>
    <p>« Le spectacle continue », murmura-t-il, bien qu’il eût envie de hurler « Merde ! ».</p>
    <p>Il s’en abstint. Non pas qu’il ait oublié comment cela se disait en latin, mais parce que son respect pour cette belle langue en avait pris un coup le jour où il avait appris que la créature la plus érudite dans la langue de Virgile n’était pas un humain, mais un guzoïde segmenté de Rigel récitant les églogues dans un synthétiseur vocal.</p>
    <p>Il leva les yeux vers la pendule de la cité, une image holographique géante qui flottait sur les plus hauts édifices de Ningando, tel un nuage oblong et étrangement coloré. Il estima qu’il restait une poignée de minutes avant le début du show ; avec ces horloges cétiennes, pas moyen d’être sûr. L’holo-image ne comportait ni chiffres ni aiguilles. Ce n’était qu’une longue barre changeant de couleur par sections à mesure que filait le temps.</p>
    <p>Au début, Moy se refusait à croire que l’horloge fut autre chose qu’un dispositif décoratif. Elle ne ressemblait en rien aux pendules analogiques terriennes. Il souriait, sceptique, à chaque fois qu’il demandait l’heure à un Cétien et que celui-ci, après lui avoir lancé un regard dédaigneux, levait les yeux vers le ciel et lui répondait sur-le-champ. Ils devaient avoir des horloges internes et celle-ci était un leurre. Mais il avait rapidement compris qu’il se trompait.</p>
    <p>L’acuité sensorielle des natifs de Tau Ceti était extrême. Tout habitant de Ningando pouvait différencier dix à douze tons de rouge que le peintre ou le décorateur humain le plus subtil aurait jugés identiques. Il n’en existait aucun dont la capacité auditive ne fasse paraître ridicule celle d’un musicien humain ayant l’oreille absolue. Les Cétiens pouvaient distinguer non seulement les octaves, mais aussi des centaines de tons… Un fait qui rendait particulièrement complexe leur langue, dans laquelle l’intensité et la modulation du message contenait souvent autant d’informations que le message lui-même.</p>
    <p>L’orgueil humain de Moy en était encore plus durement ébranlé. Comme s’il n’était pas suffisant de se sentir invisible en circulant au milieu des hordes de belles Cétiennes à l’incroyable attrait sexuel qui l’ignoraient complètement, il devait également se taire devant les critiques xénoïdes affirmant que les arts terriens s’avéraient lamentablement primitifs et grossiers. Surtout si le critique en question était cétien.</p>
    <p>Pour une espèce aux sens si subtils, <emphasis>La Joconde</emphasis> ou <emphasis>Guernica</emphasis> ne devaient être que de maladroits assemblages de couleurs élémentaires. À l’instar de tout art figuratif… Ce n’était pas un hasard si son art était purement abstrait, froidement mathématique. Quel individu voudrait voir des reflets de la réalité lorsqu’il est conscient que ce ne sont que… des reflets, simplement imparfaits, tristement ratés ?</p>
    <p>« Regardez-les, les pauvres… » murmura Moy d’un ton sarcastique en arrivant près de son estrade.</p>
    <p>Et il se sentit mieux.</p>
    <p>La perfection était une arme à double tranchant. À ces beaux humanoïdes seraient à jamais interdits les plaisirs simples de l’esquisse, la déformation joyeuse de la caricature et la couleur vibrante de l’expressionnisme.</p>
    <p>Moy soupçonnait même – maigre consolation – qu’il était l’unique être vivant, à Ningando, capable d’apprécier dans toute sa magnificence l’orgie harmonique de couleurs et de formes de la cité. Pour ses habitants, la ville constituait probablement une collection d’intentions brutes et futiles d’atteindre un impossible idéal esthétique. Le destin des Cétiens inspirait davantage la pitié que l’envie : ils étaient si parfaitement dotés pour la recherche de la beauté qu’ils ne trouveraient jamais rien d’assez achevé pour les satisfaire pleinement.</p>
    <p>Même les Colossiens, qui n’étaient pas réputés pour leurs capacités artistiques et dont la vision se limitait au noir et blanc, devaient connaître plus de plaisirs esthétiques que les sophistiqués Cétiens…</p>
    <p>« Quand on parle du loup… » marmonna Moy, amusé, en distinguant un gros corps rougeâtre qui s’approchait de l’estrade.</p>
    <p>L’énorme masse de ToiGrandeBrute se frayait un passage au milieu de la foule bigarrée des Cétiens comme une lame portée au rouge tranchant une motte de beurre. Même au milieu de la confusion carnavalesque du Jour de l’Union, il était impossible de le prendre pour un Cétien déguisé. Non à cause de sa cuirasse ou du volume de ses membres, qui pouvaient fort bien être imités avec un déguisement, mais par une grâce, certes brute et indéfinie, et pourtant réelle. Puissante, brusque, très distincte de l’élégance fluide des Cétiens.</p>
    <p>En outre, pour un natif, il aurait été de très mauvais goût de se costumer en Colossien. Ils les employaient comme gardes ou policiers, des métiers qu’ils considéraient comme inférieurs et dégradants. Ils les méprisaient. Pour tout Cétien, ToiGrandeBrute ou n’importe quel autre individu de son espèce représentaient le summum de la vulgarité, de la laideur et de la grossièreté. Des péquenauds sans éducation, des exhibitionnistes qui ignoraient l’élémentaire courtoisie du vêtement, s’acharnant à faire reluire à tout prix la rugueuse surface carmin de leurs plaques blindées.</p>
    <p>Et pourtant, en dernier recours, pour un Cétien, un Colossien était toujours préférable à un humain, se rappela Moy avec une ironie désabusée. Mieux valait un rustre honnête qu’un sauvage malin…</p>
    <p>Moy savait également que, sous leurs airs raffinés, les Cétiens sophistiqués et décadents étaient étrangement fascinés par la puissance brutale des Colossiens ainsi que par leur culture vigoureuse et élémentaire. ToiGrandeBrute l’avait emmené, une fois, à un spectacle pornographique clandestin, joué par plusieurs de ses congénères. Les neuf dixièmes du public étaient des natifs de Tau Ceti. Plus tard, il avait su que les holo-enregistrements de ce type étaient le deuxième poste de commerce entre Colossa et les Cétiens. Et bien que le spectacle n’ait pas paru spécialement attractif à Moy – il lui avait fait penser à des tanks tentant sans grand résultat de copuler –, les Cétiens s’étaient enflammés. Ils avaient crié tout le temps, s’attrapant les uns les autres en une véritable frénésie collective que Moy avait préférée au show principal. De jolis corps se tordant et se contorsionnant dans la luxure, essayant en vain d’imiter la formidable gestuelle des Colossiens…</p>
    <p>« Du calme », se raisonna-t-il alors qu’il sentait monter une érection.</p>
    <p>Il sourit, hochant la tête. Tout cela était incohérent, mais pas étrange… Vraiment, sa vie sexuelle des derniers mois avait été tout sauf normale, même pour un Terrien habitué dès l’enfance à l’idée du sexe avec des créatures plus ou moins humanoïdes – et parfois même pas du tout – venues du plus profond de la galaxie.</p>
    <p>Sa conception de la pornographie et/ou de l’obscénité avait bien changé durant ces mois de tournée. Bien qu’il rît encore de certaines blagues – comme le classique : <emphasis>L’ambassade d’Aldébaran sur Terre exprime des protestations énergiques quant à la projection publique d’holo-films sur la bipartition et la reproduction des coraux du Pacifique, qu’elle considère comme explicitement pornographiques et portant par là même atteinte à la morale et au bon goût de ses touristes qui visitent la planète…</emphasis> – il avait compris ce que Freud affirmait, il y a bien longtemps : dans le sexe, totem et tabou sont des sujets très relatifs.</p>
    <p>Heureusement pour lui… Il avait toujours su que, sans que le sexe soit explicitement inclus dans les clauses de son contrat avec ToiGrandeBrute, il devrait en passer par là. Il ne s’agissait pas simplement de ses occasionnelles « séances de relaxation » avec le Colossien – qu’il était presque parvenu à apprécier – mais d’autres prestations. Comme les soirées particulièrement humiliantes dans la maison d’un riche collectionneur d’art natif qui voulait vérifier si ce qu’on disait sur l’animalité des humains était vrai. Ou se voir scruté de toutes parts, nu comme un nouveau-né, par un cercle d’insondables guzoïdes qui avaient acheté l’un de ses travaux…</p>
    <p>« Les aléas du métier », soupira Moy.</p>
    <p>Au moins, si un jour il se lassait de ses spectacles, il pourrait toujours se consacrer au travail social, à son compte, avec un certain succès. Bien sûr, sur Terre, c’était une activité strictement interdite au sexe masculin… mais, fort logiquement, il y avait un marché clandestin toujours plus florissant, et plus dangereux…</p>
    <p>La voix rocailleuse de ToiGrandeBrute le sortit de sa rêverie :</p>
    <p>« Toi pas prêt ? Toi préparer. Vite. Pas briller bien. »</p>
    <p>Le Colossien avait l’air préoccupé, et ses petits, yeux porcins profondément enfoncés dans ses orbites blindées scrutaient attentivement le visage de Moy.</p>
    <p>« T’inquiète, gros balourd, lui répondit Moy en donnant un coup de poing affectueux sur l’épaule rouge et cuirassée de son agent. Tout ira bien, comme d’habitude. Va à la console. Ces types sont d’une ponctualité obsessionnelle… »</p>
    <p>Lorsque le Colossien s’installa aux contrôles, Moy souleva discrètement le syntho-plast de l’entrée de la tente et scruta l’extérieur.</p>
    <p>Son public était là. Des dizaines et des dizaines de Cétiens portant toutes sortes de vêtements et conversant avec animation. Ils attendaient, disciplinés, le début d’un nouveau spectacle du Jour de l’Union. Certains l’avaient déjà vu et en redemandaient. D’autres, enthousiasmés par le récit de leurs amis et par les spots publicitaires de l’holo-vision – tant mieux, parce qu’ils avaient coûté les yeux de la tête –, étaient venus, avec un certain scepticisme, vérifier ce qu’il y avait de vrai dans tout cela. Ou plus probablement se moquer des tentatives artistiques balbutiantes d’une espèce aussi inférieure que l’homo sapiens.</p>
    <p>Moy ressentit l’habituelle sensation d’acidité gastrique qui remontait le long de son œsophage. Des vautours déguisés en oiseaux de paradis, des plumages beaux et colorés, mais sous leurs atours, des rapaces affamés. Et il constituait leur repas.</p>
    <p>Il était prêt. Il avait atteint l’état d’âme propice à l’exécution de son spectacle. Le vide mordait déjà ses entrailles. Et la rage. Et la jalousie. Et la fierté.</p>
    <empty-line/>
    <p>Moy prit une profonde inspiration puis, levant lentement la main, fit signe à ToiGrandeBrute. Immédiatement, l’air du puissant ventilateur décoiffa ses cheveux courts. Il s’avança.</p>
    <p>C’est alors que les charges explosèrent.</p>
    <p>Elles étaient calculées au milligramme près. Les quatre murs de syntho-plast qui constituaient la tente se transformèrent en un nuage de particules que le violent souffle du ventilateur dispersa en une sorte de neige qui voletait vers le haut.</p>
    <p>Un peu plus d’explosif, et l’onde de choc aurait pu blesser le public. Un peu moins, et les morceaux de syntho-plast auraient été trop grands pour que le ventilateur les emporte, et ils auraient également pu mettre en danger les spectateurs.</p>
    <p>ToiGrandeBrute connaissait son travail comme personne.</p>
    <p>Moy s’éclaircit la gorge avant d’entamer son discours improvisé, à chaque spectacle, d’après l’état émotionnel du public et en brodant autour de certaines idées fondamentales.</p>
    <p>Il balaya du regard la mer de costumes colorés et… Surprise. Kandria était là, avec son père, plus belle que jamais. Sa présence le ravit et l’intrigua. Comment était-elle venue jusqu’à Ningando ? Ses Multi-symphonies avaient-elles remporté un tel succès ? Ou peut-être le cherchait-elle ? L’espoir fit vibrer son cœur.</p>
    <p>Elle vit son coup d’œil et le salua respectueusement. Elle souriait. Son père, l’humanoïde glacial, le surprit également, mais il ne bougea pas un muscle.</p>
    <p>Devant le regard admiratif de la fille, Moy se sentit honteux. Il détestait l’idée de jouer devant elle. Il se sentait comme un animal dressé, un triste bouffon. Il eut de nouveau envie d’interrompre la représentation. Tout cela était une farce ; il n’était pas un artiste, mais un pauvre mercenaire…</p>
    <p>Le silence se prolongea. Le public cétien attendait, prenant ce retard pour une pause dans le spectacle. Moy se souvint du montant de l’amende s’il refusait de jouer et, prenant son courage à deux mains, il commença.</p>
    <p>« Loué soit le Jour de l’Union, et que la prospérité s’étende aujourd’hui sur Ningando et ses habitants. »</p>
    <p>Il avait répété son introduction mille fois et avait même recouru à l’hypnose pour la mémoriser. Une phrase dans la langue locale, sans traducteur, était idéale pour gagner d’entrée la sympathie du public.</p>
    <p>« Mais vous devrez me pardonner si, au milieu de tant de joie, je me sens affligé. Je suis très triste… parce que l’art est mort. »</p>
    <p>ToiGrandeBrute venait d’activer le traducteur cybernétique. Comme toujours, Moy se demanda si un artefact inerte serait capable de capter et de reproduire toutes les nuances émotionnelles et esthétiques de son discours. Il supposait que non, mais il n’avait d’autre recours que de faire confiance à ce matériel… au moins en partie.</p>
    <p>« L’art est mort. Et ses assassins sont les holo-projections, les cyber-systèmes de tracé chromatique, les programmes d’harmonisation musicale, les simulations de danse virtuelles et tout l’attirail technologique dont l’unique fin paraît être de rendre obsolète l’habileté, voire la présence même de l’artiste. »</p>
    <p>Il s’inclina, théâtral, comme vaincu par les circonstances. C’était le signal pour que ToiGrandeBrute lance la séquence d’activation de tous les systèmes.</p>
    <p>« Mais l’artiste refuse que l’on se passe de lui ! Je me refuse à tomber dans l’oubli ! »</p>
    <p>Il sauta en avant, avec une expression sauvage, et les Cétiens reculèrent légèrement. Moy réprima un sourire : il leur donnait ce qu’ils étaient venus chercher. Le sauvage humain. Le fou primitif. Le génial naïf, totalement en phase avec son subconscient, et non son intelligence.</p>
    <p>« L’artiste ne peut mourir. Parce que tout artiste possède l’immortalité de Prométhée. Parce qu’il meurt dans chacune de ses œuvres, parce qu’il livre un morceau de sa vie dans chacune de ses créations. Parce que chaque morceau de matière qui jaillit transformé de ses mains est un délai supplémentaire qui l’arrache à l’entropie implacable. »</p>
    <p>Moy fit demi-tour pour faire face à la machine qui commençait à se déployer.</p>
    <p>Comme toujours, il s’extasia une seconde devant la beauté inexorable et fatale de l’artefact qu’il avait lui-même conçu. Se redressant et croissant telle la capuche d’un colossal cobra ou l’ombre envahissante d’un dragon, les articulations mécaniques se déplaçaient silencieusement, les unes au-dessus des autres, jusqu’à ce que la forme archétypale de la croix se forme. Elle s’éleva, menaçante et énorme, au-dessus de la silhouette humaine. Comme si elle attendait.</p>
    <p>Moy se retourna pour faire face au public. Quel dommage que celui-ci ne puisse comprendre la référence chrétienne…</p>
    <p>« L’artiste peut et doit mourir dans, pour, et par son œuvre. L’artiste est obligé de se déconstruire lui-même dans son travail. »</p>
    <p>Il nota avec la satisfaction habituelle la brève pause lorsque le traducteur hésita sur le mot « se déconstruire ».</p>
    <p>Déconstruction. Il aurait pu inclure le terme dans le cyber-glossaire… mais il aimait savoir que lui, un simple humain, fils d’une des cultures les moins sophistiquées de la galaxie, pouvait faire hésiter la parfaite technologie de ses maîtres.</p>
    <p>« L’artiste est une antenne répétitrice. Un entonnoir. Il capte et absorbe la douleur du monde, puis l’insuffle dans ses œuvres. »</p>
    <p>Il recula d’un pas, apparemment anodin mais qui était le signal convenu. La machine, comme une fleur carnivore et métallo-plastique, s’inclina et le captura.</p>
    <p>Les Cétiens se figèrent, surpris, lorsque les entraves et les liens entourèrent les membres du corps de l’humain, semblables aux tentacules d’un polype gigantesque. Puis ils le soulevèrent à plusieurs mètres au-dessus de l’estrade, sans effort visible.</p>
    <p>« Les œuvres de l’artiste sont ses clones et ses enfants. De son sang et de sa chair lacérée, il délivre son message. Son cri d’angoisse à un monde qui n’écoute plus d’autre voix qui ne soit celle de la douleur et du sang ! »</p>
    <p>Moy avait hurlé d’un ton déchirant.</p>
    <p>Les cinq premiers drains se plantèrent dans son cou, ses cuisses et ses avant-bras, visant les veines avec une précision millimétrique. Moy ressentit le coup de fouet de la douleur, aussitôt atténué par les analgésiques dont avaient été enduites les canules. Il grimaça. Nul n’est parfait. Au même titre qu’on ne peut faire une omelette sans casser des œufs, il ne pouvait réaliser son spectacle sans un peu de souffrance.</p>
    <p>Les régulateurs de pression fonctionnèrent et cinq jets de liquide écarlate surgirent en de jolis arcs qui tachèrent tout d’abord l’estrade puis tombèrent dans de petits récipients cristallins préparés par la machine. Au moment où ceux-ci allaient déborder, l’hémorragie cessa.</p>
    <p>Moy ferma le poing droit.</p>
    <p>« On peut nier cette main, tenter de la remplacer par des substituts mécaniques. Mais nul appareil ne pourra égaler sa douleur fertile lorsqu’elle crée en tenant le pinceau. »</p>
    <p>Il se tendit et respira profondément. Une autre dose d’analgésique fut injectée dans son organisme.</p>
    <p>La scie circulaire jaillit, aussi rapide et efficace qu’une hache, sectionnant la main et la lançant en l’air. Un autre mécanisme l’attrapa avant qu’elle ne touche le sol, connectant des électrodes à ses nerfs convulsés et lui mettant un pinceau entre les doigts.</p>
    <p>Elle se tordit, traçant des lignes sans signification sur la toile que formait l’estrade, dansant en un paroxysme incontrôlé. Puis elle ralentit, peu à peu, jusqu’à demeurer totalement immobile.</p>
    <p>Comme d’habitude, le spectacle suscita quelques murmures dans l’assistance éduquée. Mais Moy savait que la magie était déjà en marche. C’était son public. Ses esclaves. Il les tenait dans le creux de sa main. Il pouvait faire d’eux ce qu’il voulait.</p>
    <p>« Ce n’est pas le corps fragile et périssable de l’artiste qui transcende. Qui se soucie de la main qui trace la ligne si son génie vit dans cette même ligne ? »</p>
    <p>Sentant une subtile reptation à l’intérieur de la jambe de son pantalon de toile grossière, Moy relâcha ses sphincters pour faciliter la pénétration des nano-manipulateurs. Il récita un mantra yogi pour combattre la nausée tandis que les minuscules mécanismes grimpaient en zigzagant le long de son intestin.</p>
    <p>« Face à l’apparente perfection de l’œuvre, peu importe si ce fut une main, une griffe, un tentacule ou une pince qui la créa. Certains croient que l’art est l’art, qu’il vienne d’un De Vinci, d’un Sciagluk ou d’un ordinateur. »</p>
    <p>Le public hocha la tête en signe d’acquiescement.</p>
    <p>Moy haïssait les compositions abstraites et glacées de Morffel Sciagluk. À peine un imitateur tridimensionnel de Mondrian, à son avis. Le citer n’avait qu’un but pratique : la majorité de ces Cétiens n’avaient pas la moindre idée de qui était Léonard de Vinci, ni de ce qu’étaient <emphasis>La Cène</emphasis> ou <emphasis>La Joconde</emphasis>.</p>
    <p>À travers le voile de la drogue analgésique, il sentit le picotement diffus des nano-manipulateurs qui pénétraient ses artères et ses capillaires, entre muscles et tendons. Des fils mobiles de la grosseur d’une molécule tissaient leur toile à l’intérieur de l’édifice de son corps. Lorsque le chatouillement atteignit son bras gauche, il déglutit. La vague d’analgésiques qui envahit son système nerveux lui prouva que ToiGrosseBrute veillait et qu’il pouvait passer à l’étape suivante sans danger.</p>
    <p>« Mais seuls la chair et le sang, seuls l’esprit et l’organe manipulateur peuvent accoucher de l’art. Et si cette exacte conjonction n’existe pas… aucun art n’est possible… »</p>
    <p>Il se relaxa, dans l’attente de ce qui allait suivre.</p>
    <p>Comme toujours, l’explosion le surprit autant que le public. C’est à peine s’il ressentit de la douleur. L’accumulation de molécules explosives méticuleusement comptées à l’intérieur de son bras gauche se concentra, produisant une déflagration qui dispersa les os, les tendons et les doigts en une spectaculaire nuée sanguinolente. Par une manipulation calculée des champs de force, le nuage de ces matières qui avaient constitué son bras flotta durant plusieurs secondes, sans se disperser, jusqu’à ce que ToiGrandeBrute annule l’effet antigrav. Tout tomba alors sur l’estrade, au milieu des applaudissements frénétiques des spectateurs exaltés.</p>
    <p>Profitant de cette pause, Moy rechercha les yeux de Kandria. Il y lut de l’admiration… et de l’horreur. Bien. À présent, elle lui appartenait autant que tous les autres. Ou davantage.</p>
    <p>Il tendit l’oreille pour tenter de savoir si ToiGrandeBrute avait déjà connecté la matrice mécanique. Bien que cela ne soit pas réellement nécessaire : ils disposaient du meilleur modèle existant sur le marché et le processus de synthèse était très rapide. Mais il était toujours plus tranquille en sachant que si un imprévu se produisait… Il écarta l’idée et poursuivit.</p>
    <p>« L’art est toujours une automutilation. C’est l’extraction délibérée des viscères les plus secrets : les rêves. »</p>
    <p>Un pendule à la lame extrêmement bien aiguisée et à demi circulaire – une référence à la nouvelle d’Edgar Allan Poe que ces Cétiens ne pouvaient pas comprendre – oscilla trois fois puis ouvrit avec une précision chirurgicale la cavité abdominale de l’artiste. Les drains inversèrent automatiquement leur fonction et pas une goutte de sang ne perturba la vision des organes.</p>
    <p>Les nano-manipulateurs avaient préalablement injecté des colorants différents dans chaque viscère, et les entrailles de Moy étaient une symphonie vive de teintes qui puisaient. La drogue analgésique circulait dans ses veines, évitant qu’il perde connaissance ou qu’il devienne fou de douleur avant le point culminant du spectacle. Mais la sensation inconfortable d’être ouvert, sans défense, étrangement exposé, n’était pas liée à la souffrance.</p>
    <p>« Les rêves sont la substance impalpable qui donne vie, épaisseur et volume à l’œuvre d’art. Ce qui la projette loin de ses étroits cadres matériels. »</p>
    <p>Moy ferma la glotte, se concentrant pour respirer par le nez. De l’hydrogène sous pression fut insufflé dans ses intestins. Les circonvolutions, préalablement lavées par les nano-manipulateurs, se gonflèrent, fantasmagoriques, à moitié transparentes, jaillissant de son ventre comme les anneaux d’une horrible couleuvre larvaire. De surprenants jeux de lumière brillèrent à l’intérieur, sous l’effet du gaz.</p>
    <p>« Bien que la lumière de l’art soit toujours éphémère, cette lumière personnalise le souffle vital de l’artiste. Son âme, qui s’éteint dans chaque œuvre. »</p>
    <p>Un nano-manipulateur perfora une anse intestinale et le gaz extrêmement inflammable chuinta. Puis l’étincelle précipita l’embrasement et, pendant un instant, le corps de Moy fut enveloppé par une nuée ardente. Mais seulement une seconde. Plus longtemps, cela aurait pu lui brûler la peau et la chair. Le volume d’hydrogène avait été calculé au centimètre cube près.</p>
    <p>« Et chaque critique, chaque exégèse, chaque interprétation d’une œuvre est une introspection, un voyage vers l’intérieur de celui qui l’a créée et revêtue d’une chair et d’une peau de concepts. »</p>
    <p>Arrivé à ce point, Moy regrettait toujours de ne pas être une femme. Avec un utérus déchiqueté, cette partie du discours aurait suscité un meilleur effet. Pourtant, la vision était déjà bien parlante.</p>
    <p>Les couteaux des nano-écorcheurs entamèrent son épiderme, et les lambeaux de peau flottèrent au vent comme des franges macabres. Sans aucun saignement : les capillaires superficiels étaient presque vides, les drains fonctionnant à pleine capacité et concentrant le fluide vital dans les organes essentiels.</p>
    <p>Moy ressentit un vertige et fut sur le point de s’évanouir. Mais le neurostimulant qui circulait dans son système le réanima instantanément. Il sourit, ravi. ToiGrandeBrute était concentré à cent pour cent sur ses signes vitaux les plus minimes. Et il entendait déjà le bruit sourd de la matrice mécanique remplissant son office. Tout était OK. Comme toujours.</p>
    <p>« Après la chair et le sang des émotions, il reste la découverte du squelette des théories et des schémas, la subtile trame de sexe et de pouvoir dans les substrats mélangés. »</p>
    <p>Avec une parfaite synchronisation, les muscles furent d’abord coupés de l’intérieur, puis les os se brisèrent avec un craquement sinistre. Les deux jambes de l’artiste tombèrent sur l’estrade. Là, elles s’agitèrent convulsivement durant quelques secondes, avant de s’immobiliser.</p>
    <p>Des artères fémorales sectionnées s’échappèrent quelques litres de sang, dégoulinant le long du pantalon étrangement vide. Puis les nano-manipulateurs les obturèrent. Ce n’était pas une erreur, mais un autre effet bien calculé et sans conséquences. Son corps étant pratiquement réduit à la tête et au tronc, Moy n’avait simplement plus besoin d’autant de fluides vitaux. En outre, cela aurait pu surcharger les drains.</p>
    <p>L’artiste respira suivant une technique tibétaine.</p>
    <p>La douleur n’existe pas. La douleur n’est qu’illusion. J’existe. Je suis réel.</p>
    <p>« Que reste-t-il de l’art sans l’alphabet occulte du sexe ? » hurla-t-il.</p>
    <p>Au même moment, les nano-manipulateurs tranchèrent le chiffon sanguinolent qu’était devenu son pantalon et son sexe se dressa, en érection, comme pour défier la mort. Ce n’était pas dû à une surpression artificielle de sang dans les corps caverneux ou à une dose opportune d’hormones. Moy était excité, comme toujours. L’antique ironie : Éros et Thanatos.</p>
    <p>L’orgueilleuse exhibition ne dura que quelques secondes.</p>
    <p>Moy se détendit. À présent, le plus difficile…</p>
    <p>La colonne de chair érigée explosa en une cascade de liquide bleu. Les nano-manipulateurs sectionnèrent, de l’intérieur, les testicules qui churent avec un bruit sourd sur l’estrade.</p>
    <p>Lorsque l’effet de l’analgésique se superposa à la souffrance et au vide qui puisaient dans son aine mutilée, Moy respira plus tranquillement. Le pire était passé. Ce qui restait était plus impressionnant que douloureux.</p>
    <p>Kandria le regardait avec une authentique adoration. Il se dit qu’il devait profiter de l’état dans lequel se trouvait la fille. Ils allaient encore beaucoup s’amuser ensemble…</p>
    <p>« C’est le sacrifice, le souffle de l’artiste qui donne l’envol créateur de son œuvre. »</p>
    <p>Moy déglutit.</p>
    <p>Le système d’oxygénation artificielle se mit en marche, échangeant le gaz vital contre le CO2 de ses cellules sans que ses poumons n’interviennent. Les nano-manipulateurs pénétrèrent dans ses bronches et de l’hydrogène fut injecté dans ses tissus pulmonaires. Le pendule refit un passage et trancha son thorax. Ses organes respiratoires enflés émergèrent comme des globes.</p>
    <p>Son corps torturé s’éleva plus haut encore au-dessus de l’estrade, comme s’il luttait pour se libérer de ses liens. Il y parvint enfin et flotta, libre, sur la place.</p>
    <p>Il eut un tonnerre d’applaudissements. Le public était à présent déchaîné.</p>
    <p>Avec dédain, Moy pensa que, s’ils ne connaissaient visiblement rien de l’anatomie humaine, ils n’avaient pas non plus la moindre notion de physique élémentaire. Il était évident que le volume d’air déplacé par ses poumons remplis d’hydrogène était insuffisant pour le faire léviter, même sans bras ni jambes. Seul le champ antigrav soigneusement manipulé par ToiGrandeBrute rendait possible ce spectacle extraordinaire.</p>
    <p>Il déglutit de nouveau. Sans air dans les poumons, seul le pompage attentif de la nano-machine pneumatique accolée à son larynx lui permettait de continuer de parler. Et il craignait toujours d’être ridicule si l’artefact défaillait.</p>
    <p>« Mais toujours, inexorablement, après le dernier coup de pinceau, l’artiste retombe dans la dure réalité ! »</p>
    <p>Moy ferma les yeux et le froid d’une autre dose d’analgésique envahit ses veines. Ses poumons éclatèrent dans un nouvel embrasement et son corps chuta. En bas, l’attendait la machine, déployant des pointes et des arêtes comme les mandibules d’un terrible insecte – une autre horreur de Poe : le puits. Une habile intertextualité gaspillée devant tous ces xénoïdes complètement ignorants de la culture humaine.</p>
    <p>Et pourtant, le public cria.</p>
    <p>La chute parut fortuite, mais elle était méticuleusement contrôlée par les champs antigrav. Plusieurs pieux empalèrent les restes du corps de l’artiste. L’un d’entre eux lui traversa une oreille. Un autre entra par sa pommette et ressortit par son orbite, lui crevant l’œil droit.</p>
    <p>« Ce n’est pas la vision externe de ce monde d’illusions qui importe le plus pour un artiste ! Il y a bien plus que cela ! » rugit Moy, sentant ses veines se relaxer grâce à l’ultime dose d’analgésique.</p>
    <p>Le prélude du final.</p>
    <p>Il sourit.</p>
    <p>Son œil gauche éclata sous l’effet de la surpression, répandant le corps vitré et l’humeur aqueuse, l’un teinté de vert, l’autre de violet. Et il resta suspendu au nerf optique comme une fleur fanée.</p>
    <p>« L’essentiel, ce qu’aucune machine ne peut imiter, c’est l’incorporation de l’artiste à l’universalité, l’annulation finale de ce qu’il souffre dans ses créations ! »</p>
    <p>Moy se détendit définitivement.</p>
    <p><emphasis>Alea jacta est</emphasis>, pensa-t-il, puis il attendit la venue de l’obscurité.</p>
    <p>Les nano-manipulateurs qui avaient pénétré dans son cerveau coupèrent immédiatement l’apport de sang et de glucose à ses neurones et administrèrent des chocs électriques bien calculés à ses principales synapses. Moy perdit doucement conscience.</p>
    <p>Cliniquement, il était déjà mort, bien que son cœur batte encore. Aucun des spectateurs n’avait réalisé que la machine ne soutenait plus qu’un cadavre. État indispensable pour le dernier acte, puisqu’aucune drogue analgésique ne pouvait amoindrir la douleur totale de ce final.</p>
    <p>La nano-machine pneumatique injecta de l’air sous pression dans le larynx de Moy, modulant le hurlement terrible et posthume qui fit vibrer les cordes vocales jusqu’à les rompre.</p>
    <p>Le prélude de l’apothéose.</p>
    <p>La charge placée dans son cœur explosa et, une fraction de seconde plus tard, ce fut le tour de celle du corps calleux de son encéphale.</p>
    <p>Les deux organes les plus importants du corps se dispersèrent en fragments. Les pieux et les fils de la machine tombèrent sur les restes, comme des hyènes affamées. Ils dansèrent leur chorégraphie frénétique, tranchant le cadavre mutilé comme les molaires d’un cannibale géant. Et lorsqu’il n’y eut plus rien à dépecer, ils s’élevèrent et oscillèrent, menaçants, comme s’ils cherchaient une autre victime.</p>
    <p>La voix enregistrée de Moy se fit alors entendre, avec une sorte d’écho.</p>
    <p>« Le monde est la machine. En dévorant l’art, elle dévore son créateur. Elle est perpétuellement avide de sang, de douleur et d’inspiration, et il y a toujours de nouveaux artistes désireux de lui servir d’aliment. C’est la vie et c’est l’histoire. C’est le cycle éternel. »</p>
    <p>Puis la machine se replia lentement, délibérément. Les lumières se rallumèrent et les applaudissements éclatèrent, plus frénétiques que jamais.</p>
    <p>La majeure partie du public sortit en murmurant. Impressionnés, les spectateurs paraissaient impatients de retourner à l’extérieur, à la réalité. Kandria resta plus longtemps. Les yeux humides, elle échangeait des impressions avec son agent de père. Passionnée au début, la discussion devint violente.</p>
    <p>Elle voulait voir Moy pour le féliciter… le spectacle avait été parfait. Le Centaurien, pour sa part, pensait qu’il ne fallait pas trop encourager la concurrence. Et que ce Moy n’était pas une fréquentation correcte pour elle : s’ils établissaient une relation émotionnelle, cela la détournerait de sa voie artistique. Il était son père et elle lui devait l’obéissance…</p>
    <p>Ils discutèrent jusqu’à ce que Kandria, se séparant rageusement du Centaurien, s’éloigne dans la foule sans se retourner. Son agent de père sourit : sa fuite n’était qu’une autre forme de respect.</p>
    <p>Il la suivit calmement. En sortant, ses grands yeux aux pupilles pourpres croisèrent ceux, étroits, de ToiGrandeBrute, et les deux agents échangèrent un regard entendu et un haussement d’épaules. Oui, les artistes humains étaient difficiles à gérer. Qu’ils soient amis ou amants… Souvent, il fallait être dur avec eux, pour leur propre bien.</p>
    <p>Les marchands d’art et les collectionneurs cétiens ainsi que d’autres espèces accoururent sur l’estrade comme des mouches attirées par un cadavre frais. Le Colossien, froid et professionnel, reçut les offres et organisa la vente aux enchères avec rapidité et efficacité.</p>
    <p>La grande toile que constituait l’estrade et sur laquelle étaient collés les membres et les viscères de Moy fut arrosée de résine époxy par un dispositif automatique. La substance sécha instantanément, formant une fine couche transparente qui protégerait l’œuvre du temps et de la putréfaction.</p>
    <p>Après une brève montée des enchères par des Gordiens, un Auyari l’acheta soixante-dix mille crédits, au comptant. Celui-ci offrit sur le champ un demi-million de crédits pour la machine, mais ToiGrandeBrute fut intraitable. Non, elle n’était pas à vendre. Et il ne céderait à aucune proposition.</p>
    <p>L’Auyari fit une autre offre. Magnifique… Les petits yeux de ToiGrandeBrute brillèrent de convoitise. Bien, il allait devoir consulter l’artiste…</p>
    <p>Un hologramme de Moy pris au début du spectacle, avec une biographie succincte rédigée dans l’alphabet syllabique cétien, fut projeté sur le lieu qu’avait occupé l’estrade. Le public qui restait, comme réticent à s’en aller, applaudit de nouveau. Pour quinze crédits, les intéressés pouvaient acquérir une copie du document, et pour cent cinquante, l’holo-enregistrement complet du spectacle.</p>
    <p>Il y eut plus de cinquante acheteurs. La représentation était un franc succès.</p>
    <p>Moy, évidemment, ne le sut qu’une heure après, lorsque l’auto-clonage se termina et qu’il put disposer de son nouveau corps. ToiGrandeBrute, plein d’attentions, lui raconta tout en l’aidant à sortir de la matrice mécanique dissimulée sous l’estrade.</p>
    <p>Malgré la nouvelle, Moy ne se sentait pas bien. Il toussa plusieurs fois pour éliminer de ses poumons l’épais liquide pseudo amniotique de la matrice. Il avait les cheveux et le corps désagréablement collants, et dans la bouche une saveur horrible. Tous ses muscles tremblaient. Il avait un besoin urgent d’une douche, d’un repas… et de dormir.</p>
    <p>Ces renaissances cloniques l’épuisaient chaque fois un peu plus.</p>
    <p>« Vendu très bien. Ta dette se terminer, lui annonça le Colossien. Reçu une très intéressante offre auyari. Paient beaucoup.</p>
    <p>— Oublie-la, répondit Moy. Je n’irai pas à Auya. Je n’ai pas confiance en des types qui ne montrent pas leur visage, et je tiens trop à ma mémoire pour accepter qu’on me l’efface. »</p>
    <p>Il cligna des yeux pour améliorer sa vue. Malgré le clonage ultra rapide, ce changement de corps deux fois par semaine avait ses inconvénients. Il avait besoin d’au moins six heures pour s’adapter complètement à sa nouvelle anatomie.</p>
    <p>« Pas sur Auya, mais ici, à Ningando, insista le Colossien. Pour personnel diplomatique auyari. Effacement de la mémoire seulement… Partiel. Contrat dure un mois. Huit mille crédits par représentation… Sans compter la vente de la toile finale. »</p>
    <p>Moy poussa un sifflement : c’était presque le quintuple des bénéfices que rapportait une représentation habituelle. Les Auyaris avaient de l’argent, pour sûr.</p>
    <p>« Eh bien, ça change tout, dit-il en souriant. Avec de tels gains, on pourrait prendre notre retraite tous les deux. Tu leur as déjà dit que nous serions enchantés, pas vrai, gros balourd ? »</p>
    <p>D’humeur joueuse, il lui frappa la plaque pectorale.</p>
    <p>« Il y a détail… déclara ToiGrandeBrute d’un ton presque timide. Demandent représentations journalières, et deux séances par jour en fin de semaine, sinon pas contrat.</p>
    <p>— Par le vide intersidéral… » murmura Moy qui déglutit tout en calculant mentalement à toute vitesse.</p>
    <p>Cela faisait neuf représentations par semaine. Trente-six morts et résurrections en un mois. À huit mille chacune… plus les toiles, c’était une offre tentante. Mais les auto-clonages… Toutes ces douleurs, la moitié du temps à s’adapter à un corps nouveau… et le risque de lésions cérébrales pour abus du procédé, loin d’être négligeable.</p>
    <p>D’un autre côté… il pourrait rentrer sur Terre comme un magnat, exercer son art comme bon lui semblerait, sans jamais se préoccuper de vendre ou non.</p>
    <p>Deux plateaux d’une même balance, chacun d’entre eux pesait autant. Il était difficile de choisir.</p>
    <p>Il pensa à Jowe. Son ami ne se serait jamais trouvé dans une telle situation, mais Moy aurait aimé savoir ce que celui-ci aurait fait à sa place.</p>
    <p>Il regarda ToiGrandeBrute.</p>
    <p>« Tu crois que ça vaut la peine, gros balourd ? »</p>
    <p>Le Colossien le contempla à son tour puis haussa les épaules.</p>
    <p>« Moi rien risquer. Ta vie à toi. Toi décider. Pouvoir obtenir meilleur prix des Auyaris ? Eux durs en affaires…</p>
    <p>— Je vais voir, mais huit mille, c’est déjà bien. »</p>
    <p>Moy soupira.</p>
    <p>« Attends… Tu as vu la fille ? Kandria ? La métis d’humain et de Centaurien ? Elle ne m’a pas attendu ? »</p>
    <p>ToiGrandeBrute le contempla un long moment.</p>
    <p>« Non, finit-il par grogner en détournant le regard. Partie presque tout de suite. Discuter avec père-agent sur possibilité pour elle faire spectacle similaire. Opinions divergentes.</p>
    <p>— Ah, alors c’est seulement pour ça qu’elle est venue me voir ! » s’exclama Moy tandis que quelque chose se rompait en lui.</p>
    <p>Soudain, le monde avait pris une couleur et une saveur de cendre.</p>
    <p>« Bien… je crois que je vais accepter cette offre, gros balourd. »</p>
    <p>L’énorme corps du Colossien s’appuya délicatement sur son épaule. Pour la première fois depuis des mois, il prononça son nom.</p>
    <p>« Moy… Toi… pouvoir… tant de fois ?</p>
    <p>— La routine ! » répondit Moy, d’une voix éteinte.</p>
    <p>Comme un robot.</p>
    <p>« Tu sais quoi, gros balourd ? La vie, c’est de la merde. Nous devrions préparer un scénario spécial, puisque ces Auyaris paient si bien. Et avant que cette petite métis et d’autres ne se mettent à m’imiter. Je suis le premier, le précurseur. Cela doit être établi. Tous les autres ne parcourront que la voie que j’ai ouverte.</p>
    <p>— Peut-être… acquiesça le Colossien. Quoi toi avoir en tête ?</p>
    <p>— Quelque chose de plus… spectaculaire, déclara Moy en parlant mécaniquement. Peut-être utiliser des acides. Ou des venins. Ou des nano-charges pour projeter les dents une par une à travers les joues… »</p>
    <p>Il claqua la langue, puis reprit :</p>
    <p>« Tu pourrais aussi suggérer des idées, gros balourd ! Tu en connais autant que moi sur l’anatomie humaine, je crois… Ah, et tu sais autre chose ? Je crois que je t’ai déjà parlé de cet ami que j’avais sur Terre, un certain Jowe… un gars génial. Eh bien, je viens d’avoir une très bonne idée : avec cet argent, lorsque je rentrerai là-bas, je vais le rechercher, où qu’il soit… Tu m’aideras, hein, gros balourd ? Toi et moi, on fera ça ensemble. »</p>
    <p>Le Colossien s’arrêta un instant.</p>
    <p>ToiGrandeBrute regarda Moy s’éloigner. L’artiste continuait de parler. Excité, gesticulant, sans se rendre compte qu’il était seul. Se frayant un passage au milieu des promeneurs cétiens qui le regardaient, surpris. Certains le montraient du doigt, hochant la tête en signe de réprobation. D’autres, probablement des spectateurs de sa représentation, s’effaçaient respectueusement devant lui.</p>
    <p>« Oui, toi et moi, on fera ça ensemble, Moy », murmura le Colossien.</p>
    <p>L’artiste, beaucoup trop loin, ne se rendit pas compte qu’il avait prononcé ces mots dans une parfaite syntaxe terrienne.</p>
    <p>Et encore moins, évidemment, que les petits yeux porcins de son agent brillaient d’un éclat humide…</p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>3.</p>
    <p>LE PARLEMENT HUMAIN MONDIAL</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>On propose toujours aux touristes férus d’histoire politique de la Terre le même circuit : après une visite des ruines de l’Acropole d’Athènes et du Colisée de Rome</emphasis>, <emphasis>leurs guides les emmènent à Genève</emphasis>, <emphasis>orgueilleux siège du Parlement Humain Mondial.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La visite compte invariablement deux étapes, sur deux jours.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le premier, un dimanche</emphasis>, <emphasis>les amène au grand édifice dont ils parcourent les immenses salles vides. Ils peuvent ainsi apprécier les marbres fins – qu’on rencontre uniquement sur Terre– du sol et des colonnes</emphasis>, <emphasis>les gigantesques holo-écrans, et les pupitres ergonomiques avec leurs terminaux sophistiqués pour les votes. Les visiteurs peuvent également admirer les fresques qui ornent les murs, réalisées par de grands artistes terriens contemporains</emphasis>, <emphasis>et qui représentent des allégories de la Vérité</emphasis>, <emphasis>de la Justice, de la Vertu et autres thèmes éternels de toute démocratie.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le jour suivant, un lundi</emphasis>, <emphasis>les xénoïdes reviennent avec leurs guides pour voir les députés et parlementaires en pleine session. Ils assistent à leurs discussions animées, écoutent leurs argumentations enflammées</emphasis>, <emphasis>regardent avec intérêt leurs votes, prenant de très longues holo-vidéos du déchaînement dépassions humaines qu’est tout organe de gouvernement.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les guides leur expliquent ensuite d’une voix lasse le principe de la démocratie représentative, suivant lequel chaque ville envoie ses meilleurs fils au Parlement pour que là, d’un commun accord, ils décident de ce qui est le plus opportun pour la planète.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Cette explication suffit habituellement à quatre-vingt-dix pour cent des touristes. Les dix pour cent restants, plus curieux, demandent comment le Parlement vérifie si la Sécurité Planétaire exécute ses dispositions, comment ceux qui les ont élus peuvent révoquer leurs mandats s’ils ne répondent pas aux attentes, ainsi qu’une quantité d’autres questions de fond. Les guides les emmènent à l’extérieur du gigantesque édifice et leur montrent un simple kiosque à souvenirs de l’Agence Touristique Planétaire, autour duquel le reste des touristes s’affairent, achetant des souvenirs de leur séjour sur Terre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Et avec un sourire triste et désinvolte, les guides expliquent que le montant des profits journaliers de ce simple kiosque est égal au budget mensuel du Parlement Humain Mondial.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les touristes curieux ne posent alors plus aucune question. Ils ont compris qui gouverne réellement la planète. Et ils s’en retournent, satisfaits, enregistrer leurs holo-vidéos.</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>L’ÉQUIPE CHAMPIONNE</p>
    </title>
    <p>Nous sommes l’équipe championne.</p>
    <p>La meilleure de la Terre.</p>
    <p>Les défenseurs de l’honneur humain sur les terrains de sport.</p>
    <p>Les gens le savent. Ils ont confiance en nous.</p>
    <p>Leurs acclamations montent jusqu’au fuselage de notre aérobus, lorsqu’ils nous voient passer, là-haut. Notre véhicule aux couleurs terriennes descend à vitesse maximale pour se glisser dans l’immense avenue menant au stade, à quelques mètres à peine au-dessus de la populace excitée.</p>
    <p>Ils nous adorent. Nous sommes leurs idoles. Et si nous gagnons aujourd’hui, nous le serons encore davantage. Nous deviendrons presque leurs dieux.</p>
    <p>— Quelle foule ! Ce pilote va nous tuer, grogne Gopal, notre entraîneur, en regardant vers le bas par un hublot.</p>
    <p>Ces entrées théâtrales, avant chaque partie, le rendent toujours nerveux. Mais, le reste de l’équipe et moi, nous les adorons. C’est une belle tradition. Et que deviendrait la Terre, si nous renoncions aussi à ses traditions ?</p>
    <p>Notre pilote est habitué et conduit avec adresse son aérobus au-dessus de la mer humaine. Il ne regarde même pas vers le bas. Moi, oui. La vue de milliers de visages avides d’espoir, de milliers de mains qui me saluent du V de la victoire me galvanisent avant chaque match.</p>
    <p>Aujourd’hui, j’en ai besoin plus que jamais. Je vais jouer la partie de Voxl la plus difficile de ma vie. Mon tremplin vers la gloire, si je me débrouille bien. Ou mon éjection vers l’oubli et le néant, si j’échoue.</p>
    <p>Je vais foncer et donner le tout pour le tout.</p>
    <p>Le reste de l’équipe connaît également l’importance de ce jour. Chacun l’appréhende à sa façon. Ils se concentrent tous sur une seule idée : gagner. Aucun ne veut penser à la honte de la défaite, à la fin de nos carrières si plus aucune équipe de Voxl ne veut nous engager… Rien que d’y songer, j’ai peur d’attirer le mauvais sort.</p>
    <p>Mais non. La victoire sera nôtre. Il le faut. Aujourd’hui, nous sommes les meilleurs voxleurs de la Terre. Les meilleurs depuis bien longtemps. Nous sommes l’équipe championne et c’est notre année. Jamais, auparavant, une équipe de Voxl n’a réuni six joueurs humains.</p>
    <p>Mvamba, grand et mince comme un joueur de basket-ball, est agenouillé devant un autel pliant. Dans son dialecte bantou sonore, il prie un fétiche tribal taillé dans un bois aussi sombre que sa peau.</p>
    <p>Il semble que, parfois, cela aide de croire en un petit dieu personnel et intime qui veille sur nous, de prier un esprit protecteur ou un ange gardien. Il y a moins de deux ans, Mvamba conduisait un simple aérobus brinquebalant à Sidney. Il était l’un de ces nombreux Africains apatrides depuis que les xénoïdes avaient volatilisé leur continent entier au moment du Contact. Un chasseur de talents de l’équipe locale, les Mains Noires, l’avait vu jeter une pierre contre un voleur pour se défendre et avait décidé de lui faire passer un test. Sa carrière avait alors été fulgurante : avant-centre des Mains Noires, attaquant des Cavaliers de Melbourne… et, à présent, la grande opportunité. Celle que seul un joueur sur dix mille peut décrocher : défenseur des couleurs de la Terre. C’est exceptionnel pour un petit nouveau comme lui. Une chance qu’il doit probablement à son fétiche.</p>
    <p>Un homme observe la prière de Mvamba, l’air sarcastique : Arno Korvaldsen, le défenseur danois. La Brute blonde. Un athée convaincu. Le plus corpulent de l’équipe avec ses 187 kilos et ses 2,05 m. Le plus expérimenté, également. Il jouait déjà avec les Bersekers de Copenhague lorsque j’en étais encore à voler des cartes de crédit dans l’anneau extérieur de l’astroport de La Havane. Cela fait un moment que les journalistes sportifs spéculent sur la date de sa retraite. Mais le grand Danois continue de jouer, et il est à présent le meilleur défenseur de la planète, bien que le sort de la Terre lui importe peu. Arno est un individu pragmatique, un mercenaire qui réagit uniquement à l’odeur de l’argent. Gopal n’est parvenu à lui faire intégrer l’équipe qu’en lui promettant une somme énorme, que nous gagnions ou que nous perdions. Avec de pareilles motivations, on pourrait douter de la qualité de jeu de n’importe quel gars, mais la Brute blonde est un homme de parole. Il se donnera à fond comme toujours.</p>
    <p>Yukio Kawabata, lui, est là sans être là. Bien que son corps soit présent, la transe bouddhique dans laquelle il s’est plongé depuis presque une heure a probablement fait régresser son esprit à l’Edo impérial de ses ancêtres samouraïs. D’après sa façon de jouer, il est évident que, pour lui, le Voxl n’est qu’un équivalent moderne du bushido. Yukio est un idéaliste et sa richesse lui permet de s’offrir ce luxe. Sa famille détenant un bon paquet d’actions de l’Agence Touristique Planétaire, il se fiche de son salaire, ou même de savoir s’il gagne ou s’il perd. Jouer bien, mieux que personne, demeure son obsession. Et il est un centre droit formidable, avec des réflexes et une vitesse de course que de nombreux professionnels de la Ligue aimeraient posséder.</p>
    <p>La Ligue…</p>
    <p>Pour tout voxleur, la Ligue représente la Mecque et le Valhalla réunis. C’est au sein de la Ligue que s’affrontent les équipes de toutes les espèces. Les insectoïdes gordiens, blindés et très agiles, face aux polypes d’Aldébaran, lents à se mouvoir sur leur unique pied, large et musculeux, mais aux centaines de tentacules véloces pour compenser. Les Colossiens, rougeâtres et cuirassés, contre les Cétiens, sveltes et ultra-rapides.</p>
    <p>La Ligue est synonyme de salaires astronomiques, de primes inimaginables, de voyages sans restrictions dans toute la galaxie. Une cour d’annonceurs se battent pour qu’on utilise leurs équipements coûteux et sophistiqués. En somme, un joueur de la Ligue est considéré comme un dieu.</p>
    <p>La Ligue représente le rêve de tout joueur humain. Là, peuvent se côtoyer dans la même équipe un Colossien, un humain et un polype, sans différences ni racisme – du moins, en théorie.</p>
    <p>Jonathan, notre vétéran, nous l’a raconté mille fois. Il a déjà atteint le sommet avant de chuter. Il ne nous a jamais dit comment ni pourquoi, et nous ne le lui avons jamais demandé non plus. Première règle de la vie en groupe : respecter les secrets des autres si on veut garder une vie privée. C’est l’unique moyen pour que l’équipe mange, voyage, dorme et joue, ensemble tout le temps, sans en venir aux mains. Si cette règle est respectée, les psychologues et les conseillers sont une dépense superflue. Si on n’y parvient pas… ils sont une dépense inutile qui n’arrêtera ni ne freinera l’inévitable explosion de violence.</p>
    <p>Jonathan, comme avant chaque partie, s’affaire devant son moniteur médical. Obsessionnel, il contrôle sa pression artérielle, son pouls, son érythrogramme, sa température et ses niveaux hormonaux sanguins. Je crois comprendre ce qui lui arrive. Son expulsion de la Ligue a dû briser un rouage dans le mécanisme complexe de son esprit. Peu importe, tant qu’il continue de jouer comme il le fait. Et son obsession de la forme physique a réalisé le miracle auquel lui-même ne croyait peut-être plus. À une quarantaine d’années, il s’est créé une deuxième opportunité. Après huit ans, dont trois durant lesquelles aucune équipe de Voxl ne voulait l’engager, il y est parvenu. Il est le seul humain à jouer pour la deuxième fois dans l’équipe Terre. S’il ne gagne pas aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’il adviendra de lui. Mais je ne veux pas être présent à ce moment-là.</p>
    <p>Le cas des jumeaux Slovsky est très différent. Ils n’ont que dix-huit ans et ont appris à jouer avant de marcher. Fils de Konrad Slovsky, le célèbre entraîneur, Jan et Lev étaient déjà connus avant même de toucher un voxl. C’est leur première année en tant que professionnels et ils ont l’air fébrile. Ces deux paquets de nerfs et de muscles sont entraînés à la perfection et ils jouent en duo avec une coordination parfaite comme on n’en a vu que dans les équipes cloniques cétiennes, sur les holo-vidéos.</p>
    <p>Ils sont penchés sur leur simulateur holographique. Parfois, ils me font de la peine. Ils ne parlent ni de femmes, ni d’holo-films, ni même de drogues. D’aucun des sujets que j’affectionnais à leur âge. C’est peut-être la faute de leur père : il les a presque changés en robots, en mécanismes hyperspécialisés, dédiés au Voxl. Si on les empêchait de jouer, ce serait comme les priver de respirer. Leur vie est consacrée à donner le meilleur et, pour eux, aucun entraînement n’est assez dur. Si, un jour, Gopal se levait avec l’idée improbable d’être tendre avec l’équipe, Jan et Lev protesteraient probablement et l’accuseraient de traîtrise envers la Terre ou de quelque chose du genre.</p>
    <p>La monomanie semble être une condition indispensable pour être un bon voxleur. Surtout si l’on est humain.</p>
    <p>Parfois, je me demande si je suis encore moi-même, si je ne suis pas devenu fou en sacrifiant toute ma vie à ce sport… D’autres fois, je me demande pourquoi je suis là.</p>
    <p>Mais, bien plus souvent, je m’étonne de mon parcours. Comment je suis allé si loin en partant de si bas. En cinq ans, de voleur de rue à sportif de haut niveau. De l’échec au triomphe. De l’anonymat à la célébrité.</p>
    <p>Si ma mère pouvait me voir… Elle qui m’a tant répété que j’étais un inutile, de la graine de voyou, seulement bon au reconditionnement corporel. Et mon père… Je me souviens à peine de lui. Il s’est perdu dans l’espace avec le vaisseau qu’il a fabriqué lui-même, dans une futile tentative de sortie illégale pour fuir la misère. Je n’avais que deux ans…</p>
    <p>Ou Maria Elena, la première fille avec laquelle j’ai fait l’amour. J’avais dix-sept ans, et encore plus peur qu’elle, du haut de ses onze ans. Elle sortait en douce de l’internat pour me retrouver. Où est-elle, à présent ? Probablement tombée dans le bourbier du travail social. Pour une orpheline, il existe peu d’options. Au moins, son physique a dû l’aider : elle a toujours été jolie et on devinait qu’elle aurait un beau corps. À onze ans, c’était déjà une petite femme : grande, svelte, des cheveux noirs et une peau cannelle, avec des yeux de jais.</p>
    <p>Ma mère, qui m’avait tant prophétisé un futur en reconditionnement corporel, y a fini ses jours pour une dispute avec ses voisines. Elle a toujours eu mauvais caractère et, les derniers temps, l’abus du rhum frelaté n’a pas arrangé les choses. Elle est morte le deuxième mois : un Auyari l’avait choisie comme « cheval ». Grâce à la petite prime que m’a versée l’Agence Touristique Planétaire, j’ai pu m’acheter mon premier équipement de Voxl. D’occasion, mais en bon état. Et j’ai commencé à m’entraîner.</p>
    <p>Pour un orphelin, il y a peu d’options et j’ai risqué le tout pour le tout, comme je l’ai toujours fait.</p>
    <p>Et j’ai eu de la chance. Maintenant, il faut qu’elle dure.</p>
    <p>Je baise ma médaille de la Vierge de la Charité des Opulents, bénie par le cardinal Manuel Castro lui-même. Lorsqu’il me l’a donnée, il y a une semaine, il m’a dit que j’étais la fierté de son diocèse et l’espoir de mes semblables.</p>
    <p>Protège-moi, petite Vierge. Fais que mes rebonds soient adroits et mes tirs assurés. Épargne-moi toute blessure. Et donne la victoire à ton fils, Daniel Menendez. Toi, qui peux tout…</p>
    <p>Le pilote conduit lentement l’aérobus et nous passons, en les frôlant, entre deux murailles d’hologrammes publicitaires flottants. Nous pourrions les traverser sans danger, mais cela susciterait une pluie de réclamations des annonceurs. Et même nous, les héros de la Terre, ne sommes pas au-dessus des lois de la propagande.</p>
    <p>Derrière les titanesques holo-affiches, le voilà. Tout à nous.</p>
    <p>Le Méta-Colisée de la Nouvelle Rome contient trois quarts de million de spectateurs. Sur six niveaux. Avec soixante holo-écrans géants, des équipements de conditionnement d’air qui suffiraient pour une ville orbitale moyenne et des voies d’accès par lesquelles on pourrait faire passer de petits astéroïdes. Aujourd’hui, il est plein à craquer. Les billets pour cette partie se sont vendus presque un an à l’avance.</p>
    <p>Nous flottons sur la voie principale, au-dessus de la mer de spectateurs parsemée, ici et là, de bulles argentées, les champs de force des loges personnelles des xénoïdes les plus riches et les plus paranoïaques. D’autres extraterrestres, plus confiants dans leur immunité touristique, préfèrent risquer le vol de leurs cartes de crédit pour profiter de l’ambiance euphorique du rassemblement humain. De l’authentique couleur locale. De l’incomparable émotion d’être au milieu du public assistant à la partie de Voxl de l’année… Le sport des galaxies, comme disent les commentateurs et la publicité.</p>
    <p>Nous descendons vers l’une des deux tours creuses qui conduisent directement au terrain. Nous contemplons tous l’autre tour et pensons la même chose : qui seront nos adversaires ?</p>
    <p>En simulation, nous avons affronté toutes les espèces. Nous connaissons les points forts et les faiblesses de chacune, leurs trucs et leurs manies… Mais la meilleure holographie n’est jamais qu’un pâle reflet de la réalité.</p>
    <p>Aussitôt que le train d’atterrissage de l’aérobus touche le sol, la demi-sphère du champ de force se referme au-dessus de nous, nous dissimulant au public. Gopal est le premier à sauter à terre et, trente secondes plus tard, toute l’équipe s’aligne devant lui.</p>
    <p>Notre vieil entraîneur se promène devant nous en fronçant les sourcils, les mains croisées dans le dos. Il ressemble plus que jamais à un vieux général. Enfin, il s’arrête et soupire. C’est le moment du discours. Je pense avec une sorte de soulagement cynique que ce sera peut-être le dernier.</p>
    <p>« Joueurs ! » harangue-t-il avec une voix de stentor.</p>
    <p>À présent, il a l’air d’un sergent d’infanterie, parce qu’aucun général ne hurlerait ainsi. Sa voix paraît même trop forte pour son grand corps décharné.</p>
    <p>« Je ne vais pas vous dire ce que vous savez déjà. Je ne vais pas vous rappeler les enjeux de la victoire, aujourd’hui et ici. Je veux juste que vous pensiez à une seule chose : nous sommes des humains. Des fils de la Terre…</p>
    <p>— ET FIERS DE L’ÊTRE ! » crions-nous comme on nous l’a appris.</p>
    <p>Son sourire emplit notre cœur d’un sentiment ineffable.</p>
    <p>« Bien. Savez-vous que vous représentez l’orgueil de la Terre ? On se fout qu’il y a six mois encore, vous jouiez dans des équipes adverses en Championnat mondial. Ou que les pays dans lesquels vous êtes nés se haïssaient avant le Contact. À présent, nous sommes une seule race : des humains. Et eux, ce sont des xénoïdes. L’ennemi. C’est nous contre eux. C’est eux ou nous. Rien d’autre ne compte. »</p>
    <p>Il prend une longue inspiration.</p>
    <p>« Le reste, j’espère que vous le savez après ces six mois d’entraînement intensif. Et si vous ne l’avez pas appris, qu’Allah nous aide. »</p>
    <p>Nous sourions tous à sa plaisanterie, destinée à soulager les tensions.</p>
    <p>Jonathan me regarde et me fait un clin d’œil qui signifie : <emphasis>Le vieux dit la même chose tous les ans.</emphasis> C’est probablement vrai, mais je ne peux me mettre à rire. En tant que capitaine de l’équipe, je dois donner l’exemple.</p>
    <p>« Il ne s’agit pas de défendre, conclue Gopal, l’air fatigué. Nous jouons pour gagner. Durant la partie, je vous donnerai des instructions. Mais les derniers mots, c’est vous qui allez les dire, parce que…</p>
    <p>— NOUS SOMMES L’ÉQUIPE CHAMPIONNE ! »</p>
    <p>Le hurlement nous emplit de foi et Gopal sourit comme une vieille gargouille.</p>
    <p>« Oui… Même si j’allais dire que vous étiez la plus lamentable bande de singes jamais vue sur un terrain de Voxl. »</p>
    <p>Il nous fait un clin d’œil et, durant une fraction de seconde, il redevient Mohamed Gopal, la Merveille de Delhi, le premier humain à avoir joué dans la Ligue.</p>
    <p>« Aujourd’hui, vous allez pouvoir me prouver que je me trompe… »</p>
    <p>Joyeux, confiants, nous nous mettons à courir en riant vers les vestiaires. Chacun possède le sien, avec son nom marqué sur la porte. Comme toujours, Mvamba est le dernier. Il ne sait pas lire et il attend que nous entrions pour savoir quel est le sien, par élimination. Mais certaines compétences ne sont pas indispensables à un voxleur.</p>
    <p>Dans le monde d’aujourd’hui, il n’est pas non plus nécessaire de lire. Les ordinateurs parlent, les cartes de crédit aussi… Et pourtant, l’analphabétisme de l’Africain est un secret entre Jonathan, lui et moi. Nous lui avons promis, par-dessus tout, qu’Arno Korvaldsen ne l’apprendrait jamais. La Brute blonde s’est moquée si impitoyablement des jumeaux Slovsky parce qu’ils ignoraient qui était Jules César que, s’il le savait, Mvamba serait la cible de ses moqueries pendant des mois. Et il y a peu de choses que l’ex-conducteur d’aérobus craigne plus que le ridicule. Il est tellement timide…</p>
    <p>Il n’est pas facile de vivre et de jouer en équipe. Cela ne l’est pour personne, et pour le capitaine encore moins. Mon poste comporte beaucoup de responsabilités et peu de reconnaissance. Les autres pâtissent tous de mes oublis et de mes erreurs, depuis l’entraîneur jusqu’au remplaçant. En échange, mon unique trophée est la victoire. Les dix-huit points sur notre tableau d’affichage. Ce n’est qu’alors, sans que nul ne me le dise, que je considère que j’ai bien travaillé. Même la perfection n’existe pas dans le Voxl.</p>
    <p>Au moment où je passe la porte, le champ antigrav me soulève jusqu’à mon alcôve. On dit que les stades de la Ligue ont des cabines internes de télé-transport et qu’aucun spectateur n’est mis en présence des joueurs en chair et en os parce qu’ils préfèrent l’holo-vision.</p>
    <p>Bah, on dit tant de choses sur la Ligue… Ici, sur Terre, les matchs sont également transmis par holo-réseau. On peut apprécier les détails, la même action de jeu peut être vue sous plusieurs angles, au ralenti ou en vision infrarouge… Mais cela n’a rien à voir avec le fait de se trouver au milieu du Méta-Colisée, rugissant à chaque mouvement des équipes. Si ce n’était pas le cas, pourquoi tant de xénoïdes se donneraient-ils la peine de venir, au lieu de regarder la partie confortablement installés dans leurs chambres d’hôtel ?</p>
    <p>Je commence à m’habiller. La cérémonie est aussi ancienne que le Voxl lui-même. Elle remonte à deux mille ans, à l’époque où les Centauriens ont commencé à pratiquer ce sport, là-bas, sur leur monde froid, bien avant d’entrer en contact avec d’autres espèces intelligentes.</p>
    <p>Gopal m’aide à placer chaque élément de la tenue, comme le font des servomécanismes dans les cabines du reste de l’équipe. Vêtir le capitaine est un antique privilège de l’entraîneur… et le dernier moment pour échanger des idées. Il murmure :</p>
    <p>« Attention à la jambe de Mvamba, qui est encore fragile après le dernier traitement réducteur de fracture. »</p>
    <p>Puis il remonte sur ma peau nue le justaucorps de monitoring médical et de rétro-alimentation. Il s’agit d’un artefact complexe qui va superviser, seconde après seconde, mon état physique. Mon degré de stress métabolique, mes fractures, luxations ou entorses seront surveillés par le système. Et, au passage, celui-ci s’assurera que mon cœur tienne le coup en m’administrant les quantités nécessaires d’hormones et de stimulants pour que je supporte les efforts et la tension de la partie.</p>
    <p>Je l’interroge, évoquant une vieille discussion :</p>
    <p>« Tu crois que les jumeaux tiendront le coup jusqu’à la fin de la partie ? À mon avis, malgré leur indéniable condition physique, il leur manque encore de la témérité. »</p>
    <p>Gopal acquiesce, l’air confiant. Mais il sifflote une ritournelle indienne entêtante que je l’ai déjà entendu ressasser à d’autres occasions, lorsqu’il est nerveux mais ne veut pas qu’on le remarque. Il n’est pas sûr non plus qu’ils y arrivent. J’en tiendrai compte.</p>
    <p>Par-dessus le justaucorps, il place la combinaison amortissante qui me protégera contre l’effet du champ de force, la couche la plus externe de mon armure.</p>
    <p>« Surveille Arno, me conseille encore Gopal en installant les générateurs de champ. Il a tendance à oublier qu’il est défenseur et veut gagner la partie à lui tout seul… »</p>
    <p>Je hoche la tête. Je surveillerai Arno.</p>
    <p>Lorsque je connecte la combinaison, je suis enveloppé par un champ de force impénétrable. Un effet de diffraction bien calculé fait briller le bleu et rose glorieux de l’équipe Terre. Et le chiffre 01 qui m’identifie comme capitaine, sous le logotype triangulaire des Transports Planétaires INC, notre sponsor officiel. Que la Vierge le bénisse mille fois.</p>
    <p>L’équipement d’un voxleur de première catégorie est extrêmement coûteux. La stricte quarantaine techno-scientifique à laquelle est soumise la Terre impose d’acheter chaque partie de la combinaison à la Corporation centaurienne – qui détient les droits quasi exclusifs de leur fabrication dans toute la galaxie – et les appareils d’entraînement, les régimes spéciaux et tout le reste multiplient encore par dix ce coût. Les dirigeants des Transports Planétaires sont d’authentiques patriotes qui parient gros. Et qui sont capables de nous griller vivants si nous ne justifions pas leur investissement par une bonne actualité qui leur sert de propagande.</p>
    <p>Avec le quart de ce qu’ils ont investi à me nourrir, à me surveiller médicalement, à m’entretenir et à me vêtir, mon père aurait pu s’acheter un passage en première classe pour quitter cette planète en toute sécurité.</p>
    <p>Je vais te dédier cette partie, Papa… Où que tu sois. Si un astéroïde ne t’a pas transformé en poussière ou si tu n’as pas été recyclé par les chasseurs d’ordures nomades, tu erres peut-être là-haut, congelé pour l’éternité. Il est sûr que tu n’es jamais arrivé nulle part. Quelques années de plus, et je t’aurais emmené en voyage avec moi. Évidemment, tu ne pouvais pas le savoir, et tu n’avais pas la patience d’attendre un tel miracle…</p>
    <p>Et toi, Maman, pardonne-moi… Je te répondais toujours que c’était ta mauvaise langue et ton sale caractère qui te mèneraient, toi, au reconditionnement corporel. Mais cela ne m’a pas plu du tout d’avoir raison.</p>
    <p>Le reconditionnement corporel. Pfff !</p>
    <p>Dans les interviews, il y a toujours un reporter stupide ou simplement mal informé pour poser la question classique, comme si c’était une évidence : pourquoi n’utilisons-nous pas les corps de « chevaux », spécialement dédiés au Voxl, au lieu de mettre les nôtres en danger ? Au début, je me lançais dans de longues explications. Maintenant, je me contente de les regarder en souriant. Les imbéciles.</p>
    <p>Les épuisantes sessions d’entraînement et les doses impressionnantes d’hormones synthétiques et de drogues auxquelles nous nous soumettons ne sont pas agréables, c’est certain. Mais il n’existe pas d’autre solution.</p>
    <p>Totalement équipé, ma combinaison inactive et mon casque déconnecté, je me mets debout et je me regarde longuement dans le miroir. 1,90 m, 105 kilos de purs muscles. Pas uniformément répartis, comme ceux de n’importe quel culturiste, mais concentrés à presque soixante pour cent dans les jambes. Chacune de mes cuisses est plus grosse que ma taille. Mes mollets sont aussi volumineux que ma tête. En gravité normale, je peux sauter 1,80 m en l’air presque sans plier les jambes. Mes réflexes sont meilleurs que ceux d’un chat sauvage. Je peux laisser tomber une pièce de monnaie et me tendre, la bouche en avant, pour l’attraper avec mes lèvres avant qu’elle ne touche le sol. Le corps d’un voxleur est son équipement le plus précieux… et le plus difficile à développer.</p>
    <p>Une telle anatomie se cultive soigneusement, durant des années. Des années à entretenir chaque réflexe, chaque muscle, jusqu’à atteindre la perfection. Je n’échangerais pas le corps le plus fort sorti d’une cabine de reconditionnement corporel contre le mien. Même si c’était le corps d’un Colossien de trois mètres cinquante de haut. Je ne saurais pas le manipuler comme celui-ci.</p>
    <p>Seul un homme sur dix mille détient dans ses gènes la potentialité de devenir une star du Voxl. Seul un sur cinq millions possède celle d’intégrer, un jour, l’équipe Terre, l’équipe championne.</p>
    <p>Une puissance musculaire aussi concentrée dans les jambes est parfois gênante, dans la vie quotidienne. Mais nous sommes des voxleurs, entre autres raisons, parce que nous ne sommes pas multimillionnaires. Si nous pouvions utiliser un corps pour nous entraîner et pratiquer notre sport, et un autre le reste du temps, nous n’aurions simplement pas besoin de jouer. Et nous ne le ferions pas. Excepté Yukio, peut-être. Mais, pour le moment, même lui n’a pas assez de crédits pour se permettre le luxe d’utiliser un autre corps que le sien.</p>
    <p>Il est certain que, comme toute pièce possède deux faces, certains joueurs peu fortunés – et pas très bons – louent à assez bon prix leurs corps au reconditionnement corporel. Leurs principaux clients sont d’ex-joueurs xénoïdes, curieux de savoir comment réagit l’organisme d’une autre espèce. Pour eux, c’est relativement bon marché. Mais ces corps de mauvais sportifs, en comparaison des nôtres, sont aussi performants qu’un hélicoptère du vingtième siècle comparé à un aérobus actuel…</p>
    <p>Rompant le fil de mes pensées, je m’observe, satisfait, dans le miroir. Gopal me place entre les dents le vocodeur de capitaine. Comme celui des autres joueurs, c’est à la fois une protection dentaire et un laryngophone. Il permet de communiquer avec le reste de l’équipe et d’activer ou de désactiver l’armure-champ de force avec la langue, à l’aide d’un interrupteur.</p>
    <p>Mon vocodeur possède deux autres contrôles, également activés par la langue : l’un pour communiquer avec Gopal sans que le reste de l’équipe n’entende notre conversation, et l’autre, le plus important, pour arrêter le chronomètre de jeu à chaque fois que l’un des miens est blessé ou que nous voulons redéfinir notre stratégie.</p>
    <p>Au moment où je finis de m’équiper, une sonnerie retentit : c’est l’heure de sortir sur le terrain. En dehors de la surface de jeu, chaque pas que je fais me donne la grâce pesante d’un tyrannosaure. Je monte sur le champ antigrav qui me conduit directement vers le lieu où se déroulera le défi. Je ne sais toujours pas qui nous allons affronter.</p>
    <p>Dans le Championnat mondial et dans les parties de la Ligue, on connaît son opposant à l’avance : ses tactiques favorites, et jusqu’au profil clinique et psychologique de chaque joueur. Et sur la base de toute cette information, on définit une stratégie.</p>
    <p>Mais pas pour cette compétition-ci.</p>
    <p>L’équipe de la Ligue qui jouera contre nous aujourd’hui ne le sait pas non plus beaucoup à l’avance. C’est peut-être seulement maintenant, au moment où leur vaisseau entame sa trajectoire suborbitale dans la troposphère terrestre, que leur entraîneur leur annonce l’irrévocable choix de la Ligue : ce sont eux qui testeront le niveau de l’équipe terrienne, cette année…</p>
    <empty-line/>
    <p>Nous entrons sur le terrain.</p>
    <p>Le Voxl se pratique à l’intérieur d’une salle rectangulaire, un orthoèdre de 7,63 m de hauteur sur 15,26 m de largeur et 50,52 m de longueur. Un par deux par trois arns, mesure standard centaurienne.</p>
    <p>Les parois du terrain de jeu sont encore transparentes des deux côtés, et nous pouvons voir le public excité, dehors. Nombre d’entre eux ont le visage peint, une moitié bleue et une moitié rose, et agitent de grandes banderoles arborant la silhouette de la Terre sur fond d’étoiles. On distingue le mouvement paroxystique de leurs bouches et de leurs cous tendus par les acclamations. Mais nous ne les entendons pas. L’isolation sonore, sur le terrain, est totale. Et lorsque la partie commence, les parois polarisées deviennent opaques à l’intérieur. Rien ne doit distraire les compétiteurs du sport des galaxies.</p>
    <p>La voix de Jonathan résonne dans nos audiophones pour nous tenir au courant :</p>
    <p>« Ils crient : “Ohé, ohé, la terre va gagner !” et “Les Terriens vaincront, les xénoïdes perdront !” »</p>
    <p>Il sait lire sur les lèvres. Il a travaillé trois ans comme professeur pour des sourds-muets, lorsqu’ils l’ont éjecté de la Ligue. Un emploi sous-payé, mais lui évitant de mourir de faim ou de tomber dans le travail social masculin.</p>
    <p>Il ne cesse de bavarder. Il a l’air nerveux. D’ordinaire, il est muet comme une tombe avant de jouer. Je vais l’avoir à l’œil. Il ne faut pas qu’il s’effondre. Pas maintenant…</p>
    <p>Soudain, Jonathan regarde vers le haut, et Mvamba l’imite. Ils n’ont pas besoin de parler. De façon quasi télépathique, nous captons le silence qui vient de tomber sur le stade.</p>
    <p>Ceux de la Ligue arrivent.</p>
    <p>Leur vaisseau est noir. Plus que noir. Si obscur qu’il luit sous le soleil du crépuscule comme un scarabée immense et terrible. Il se pose sur la tour libre, celle de l’équipe des visiteurs, et la coupole du champ de force nous le dissimule immédiatement.</p>
    <p>Nous avons pourtant eu le temps de réaliser que le vaisseau est au moins dix fois plus grand que notre aérobus. À l’intérieur, ils ont des vestiaires ; l’équipe de la Ligue débarque toujours prête à jouer.</p>
    <p>J’observe mes hommes une dernière fois avant le moment décisif. Mvamba. Arno. Yukio. Jonathan. Les Slovsky. Et moi. Tous humains. Pour les xénoïdes, nous sommes des déchets, des membres de l’espèce la plus attardée, dépréciée, soumise et humiliée de la galaxie. Écrasés sans rémission dans notre état primitif et grossier par des technologies si supérieures que, pour nous, elles ressemblent à de la magie. Par des pouvoirs économiques si démesurés qu’ils pourraient payer sans aucun effort le poids de chaque Terrien en or, voire celui de la planète toute entière. Par des puissances destructives si terrifiantes qu’elles pourraient effacer pour toujours de la galaxie l’intégralité du Système solaire.</p>
    <p>Des humains comme nous. Comme quatre-vingt-dix-neuf pour cent du public.</p>
    <p>Pour nous, c’est la seule opportunité de nous venger. L’unique occasion où, une fois par an, nous pouvons affronter, presque à armes égales, ces orgueilleux dominateurs xénoïdes. Peu importe qu’aucune équipe humaine ne soit parvenue à vaincre une équipe de la Ligue.</p>
    <p>Nous représentons leur espoir, leur revendication, leurs meilleurs fils, leur soif de vengeance. Nous devons gagner.</p>
    <p>Nous allons gagner. Parce que nous sommes l’équipe championne.</p>
    <p>Parce que nous avons la rage, à défaut de la force.</p>
    <p>C’est pourquoi, s’il y a une justice dans cet univers, la victoire sera nôtre.</p>
    <p>Nous ressentons tous cela. Même si nous ne l’exprimons pas…</p>
    <p>Nous voyons les bouches du public se tendre en un cri silencieux de haine infinie. Avant même de nous retourner, nous savons déjà que, derrière nous, l’équipe de la Ligue entre sur le terrain. Nous pivotons à l’unisson pour leur faire face. Pour les voir, les jauger, les connaître.</p>
    <p>Mes yeux et ceux de l’équipe les détaillent, avides. Captant des détails, imaginant des stratégies, soupesant les forces probables et les faiblesses théoriques. Et ils en font de même avec nous.</p>
    <p>Au Voxl, les équipes sont équivalentes par le poids, pas par le nombre de joueurs. 573 kilos, exactement 6 packs centauriens, ou moins.</p>
    <p>Nous pesons exactement ce chiffre. Nous serons six sur le terrain, et nous n’avons pas laissé un gramme d’avantage à nos adversaires.</p>
    <p>Ils ne sont que quatre. Ils ont opté pour la force.</p>
    <p>Le défenseur est un Colossien qui a subi l’ablation chirurgicale des plaques osseuses de son blindage naturel. Sous sa combinaison encore déconnectée et transparente, il est d’un étrange rose pâle, au lieu de l’habituelle couleur rougeâtre. Un vrai géant, même pour son espèce, qui avoisine les 300 kilos. Une idée intelligente, cette amputation : sur le terrain, où nous portons tous des armures équivalentes, la grosse carapace de ce natif de Colossa ne représenterait qu’un poids mort. Ainsi, tout en gagnant de la mobilité, il lui reste trois quintaux de muscles, avec l’avantage supplémentaire d’une queue très robuste.</p>
    <p>Il me semble voir un sourire dans les petits yeux renfoncés du Colossien. Même la Brute blonde n’est pas de taille à l’affronter avec ses 187 kilos. Le scélérat se sent sûr de lui. Il sait que la plus grande partie du temps nous allons nous borner à l’éviter.</p>
    <p>Avant que le découragement ne sape le moral de mon équipe, je déclare dans mon vocodeur :</p>
    <p>« Pas question de fuir devant le Colossien. On va le contrôler. Par paires… Je ne veux pas d’actes héroïques. Tu m’entends, Copenhague ? De toute façon, il n’a pas de jambes… Au rebond, on le bat. Mvamba, tu aideras la Masse à contenir ce mollusque sans coquille. Et s’il te paraît grand, regarde-le d’un seul œil : il aura l’air plus petit. »</p>
    <p>L’éclat de rire qui s’ensuit me prouve que tout va bien. Un bon capitaine doit savoir sortir une blague au bon moment, pour entretenir le moral.</p>
    <p>À côté du Colossien, se tiennent les Cétiens. Deux beaux spécimens, se ressemblant comme deux gouttes d’eau, comme des clones. De dignes adversaires pour les jumeaux de Varsovie. Si Jan et Lev parviennent à les contenir, ils pourront dire qu’ils sont devenus des hommes.</p>
    <p>Les Slovsky sont plus robustes que le couple de sveltes humanoïdes qui atteignent à peine les 90 kilos. En coordination, ils les valent probablement. Mais en vitesse, c’est autre chose. Les natifs de Tau Ceti ne sont pas seulement beaux comme des dieux, ils sont également aussi agiles et glissants que des anguilles. Bien plus que tout autre humanoïde. Ils égalent presque les insectoïdes gordiens, les êtres les plus rapides de la galaxie malgré le blindage de leur exosquelette chitineux.</p>
    <p>Au moins ils n’en comptent pas dans leurs rangs. Ceux-là, pour leur enlever le poids de leur carapace, il n’y a pas d’autre moyen que de les tuer…</p>
    <p>Mais celui qui me préoccupe vraiment, c’est le quatrième joueur. Le visage de Gopal arbore une moue de dégoût. Les jumeaux ont la bouche ouverte de stupéfaction. D’un geste péremptoire, je leur ordonne d’être plus discrets. Aucun autre joueur ne semble l’avoir reconnu.</p>
    <p>C’est Tamon Kowalsky, l’ex-capitaine des Hussards de Varsovie qui leur a fait gagner le championnat trois années de suite. Le capitaine de l’équipe Terre il y a cinq ans. Jan et Lev ont grandi à l’ombre de sa légende : il a été entraîné par leur père…</p>
    <p>À présent, c’est un traître. Un spahi vendu à la Ligue qui joue contre son espèce, contre sa planète. Il porte un tatouage de crédit à la tempe droite, montrant le statut économique privilégié qu’il a atteint. Mais, socialement, ce doit être un paria, un solitaire déclassé.</p>
    <p>Bien que son compte bancaire lui permette probablement d’acheter tout le Méta-Colisée et peut-être la moitié de la Nouvelle Rome, l’argent ne semble pas l’avoir rendu heureux. Derrière sa fière moustache, son visage a la même expression revêche que d’habitude… voire pire.</p>
    <p>Il est en superforme. Il pèse près de 110 kilos, un peu plus que moi. Ferai-je le poids devant lui ? Je l’ai vu jouer avec les Hussards. À l’époque, il était rapide et n’avait aucun rival au rebond. Et depuis qu’il est dans la Ligue, il a dû beaucoup s’améliorer. Je vais avoir besoin de Yukio pour le neutraliser.</p>
    <p>Mon équipe regarde Kowalsky avec curiosité. Il est dangereux. Il vaut mieux que je leur dise de qui il s’agit.</p>
    <p>« C’est Tamon Kowalsky, des Hussards. Samouraï, ce renégat est à nous. À toi et moi. Banzai ? »</p>
    <p>Le Japonais me regarde, et ses yeux flamboient. Le bushido ne pardonne pas la trahison.</p>
    <p>« Banzai. Domo arigato, Daniel-San », répond-il, plaisantant à moitié.</p>
    <p>Nous étudions le japonais ensemble mais, évidemment, il le parle bien mieux que moi. Une prédisposition génétique, sans doute. Depuis que le planétaire est devenu la langue commune sur Terre, l’apprentissage des idiomes historiques n’est qu’un passe-temps pour quelques nostalgiques.</p>
    <p>Lorsque la sonnerie retentit, nous nous approchons de nos adversaires pour les saluer à la façon centaurienne : à peine un léger contact de la pointe des doigts, les bras très tendus. En pareil moment, je me dis toujours que les Centauriens sont une espèce paranoïaque.</p>
    <p>Lorsque nous nous séparons, nous allumons nos combinaisons et les parois transparentes se polarisent pour nous cacher le public. Gopal se retire dans son stand, et nous attendons, vigilants, les membres contractés, que le voxl se matérialise. Ces quelques secondes nous paraissent aussi longues que des siècles.</p>
    <p>Le voxl n’est pas une pelote, mais une concentration sphérique de champs de force. Il possède une masse, même faible, et rebondit contre les parois… Mais c’est là que s’arrête l’éventuelle ressemblance avec tout type de ballon.</p>
    <p>Son interaction avec les champs de force des six surfaces du terrain a deux caractéristiques spéciales. La première est qu’à chaque rebond, il gagne de la vélocité au lieu d’être freiné, comme si les murs avaient un coefficient d’élasticité supérieur à 1. Au bout de cinq ou six rebonds, le mouvement du voxl est si rapide que même nos réflexes hyper entraînés ne peuvent plus le suivre avec précision.</p>
    <p>La seconde particularité est que, comme tout champ de force, il est extrêmement glissant. Son angle de rebond est presque impossible à prévoir. Même s’il frappe perpendiculairement un mur, le plafond ou le sol, on peut être sûr que le voxl repartira avec au moins cinq à dix degrés de déviation… et à toute vitesse.</p>
    <p>La seule chose qui ralentisse le voxl – et encore, pas beaucoup –, ce sont les champs de force de nos armures, de polarité opposée. Mais comme il glisse, tenter de l’agripper directement n’a aucun sens. Il est impossible de le tenir. On ne parviendrait qu’à le laisser s’échapper lentement avec une destination aléatoire.</p>
    <p>Le frapper produit deux effets similaires. C’est comme l’offrir à l’équipe adverse : il repart par à-coups dans n’importe quel sens, et aussi lentement que l’impact aura été fort.</p>
    <p>La façon la plus sûre de contrôler cet objet capricieux se fait par de doux frôlements, presque caressants, pour en changer la trajectoire et la vélocité. Avec beaucoup de pratique et pas moins de chance, un bon joueur peut presque parvenir à l’envoyer dans la direction souhaitée.</p>
    <p>Comme si le contrôle du voxl n’était déjà pas assez compliqué, nos combinaisons rebondissent à vitesse croissante contre le sol, les parois et le plafond. Mais moins vite que l’insaisissable voxl. Surtout parce que, lorsque la partie commence, la gravité sur le terrain est réduite à 0,67 g, comme sur Colossa. Et ceci ralentit un peu les actions.</p>
    <p>Un jour, un journaliste a déclaré qu’une partie de Voxl, surtout jouée par des novices, ressemble beaucoup à l’idée qu’un fou pourrait se faire du mouvement des planètes du Système solaire.</p>
    <p>Le comptage des points ne semble pas non plus sensé, à première vue. Le jeu se termine lorsqu’une des équipes atteint un score de 18 points. Mais ils ne s’accumulent pas un par un. Cela aurait été trop facile et très ennuyeux pour les sadiques Centauriens.</p>
    <p>Le premier essai marqué vaut six points. Le deuxième et le troisième, cinq points. Le quatrième, le cinquième et le sixième, quatre points. Du septième au dixième, trois points. Du onzième au quinzième, deux points. Et si aucune des équipes n’a encore gagné, les essais suivants valent un point chacun.</p>
    <p>Il est rare qu’on en arrive à compter les points individuels. Le système est conçu pour que l’équipe la plus forte, qui parvient à imposer sa supériorité dès le début et marque les quatre premiers essais, batte l’autre en un minimum de temps.</p>
    <p>Et ce n’est pas non plus si simple à compter. Si les mayas pensaient que dans leur <emphasis>tachli,</emphasis> qui se jouait avec les genoux, les hanches et les coudes, il était quasiment impossible de faire passer la boule de toile cirée dans le haut anneau de pierre à peine plus large que son diamètre, ils considéreraient cela comme un jeu d’enfant en voyant le Voxl.</p>
    <p>Les règles sont peu nombreuses. Il est permis d’effleurer le voxl avec n’importe quelle partie du corps, mais il n’y a rien qui ressemble à des anneaux ou des buts. On considère comme un essai le triple rebond de la balle entre deux parois opposées – y compris le sol et le plafond –, sans intervention de l’équipe adverse après qu’un joueur l’a touché.</p>
    <p>D’où la difficulté de marquer.</p>
    <p>Si, en outre, on prend en compte que le concept de « faute » ou de « jeu rude » n’a aucun sens dans le Voxl, on comprendra mieux la véritable utilité des combinaisons-armures de champs de force. Avant tout, elles permettent d’éviter que la colonne vertébrale de chaque joueur se brise en mille morceaux dès la trentième seconde de match. Les combinaisons possèdent l’intéressante et très utile propriété d’avoir un grand moment inertiel, en plus d’avoir tendance à se comporter comme une masse compacte en cas d’impact externe. En gros, si un Colossien de trois quintaux vous tombe dessus à cent kilomètres heure, vous ne serez pas irrémédiablement aplati, mais vous glisserez « à peine » en sens contraire…</p>
    <p>Et pourtant, les blessures sont très fréquentes. C’est là qu’entre le suppléant, pour remplacer l’infortuné joueur pendant que le moniteur médical traite son entorse, sa luxation ou sa fracture avec une machine orthopédique et le remet sur pied avec une bonne dose de drogues et d’hormones synthétiques régénératives.</p>
    <p>La sonnerie retentit de nouveau. Il arrive. C’est imminent…</p>
    <empty-line/>
    <p>LE VOILÀ !</p>
    <p>De la taille d’une tête humaine et d’un vert vif, le voxl se matérialise contre le blanc immaculé du terrain. Les combinaisons de l’équipe de la Ligue forment des taches couleur magenta qui se précipitent pour en prendre le contrôle. Nous autres, des éclairs bleu et rose pour les en empêcher. Des explosions de couleur qui mettent à l’épreuve les capacités visuelles des spectateurs qui tentent de déchiffrer l’écheveau de nos mouvements quasi supersoniques.</p>
    <p>Mvamba prend de la vitesse en rebondissant contre le ventre du grand Danois. Kowalsky et les deux Cétiens utilisent les immenses épaules du Colossien dans le même but. Les Slovsky débordent vers les parois. Yukio rebondit contre moi et je glisse en tournant sur le sol presque sans frottement, formant un obstacle à ceux qui voudraient couper la route au voxl.</p>
    <p>Le Colossien heurte Mvamba. Il le renverse et poursuit sa course. Écarté comme une plume, Mvamba prend une trajectoire erratique. Arno se jette à la rencontre du monstre de Colossa mais ne parvient pas à le contenir. Mauvais. Ah, mieux, les Slovsky tombent sur les clones cétiens et les dominent. Yukio contrôle le voxl et le premier rebond est pour nous…</p>
    <p>Mais Kowalsky saute, évitant ma barrière. Il cherche Yukio, le heurte, profite de l’impulsion pour s’élever. Très mauvais. Il atteint le voxl après le deuxième rebond et le dévie sur le côté. Un rebond, deux… Nul ne peut distinguer lequel des Slovsky intercepte et s’impose. Nous reprenons le contrôle. Un rebond, deux… Le Colossien se précipite. Arno tente de l’arrêter mais il est neutralisé par une manœuvre de demi-tour et il manque le troisième rebond. Il est très fort, ce petit gars de Colossa.</p>
    <p>À présent, il a le contrôle. Un, deux… Je vais l’intercepter… Mais Tamon Kowalsky accourt entre Yukio et moi et nous sépare. Très habile… Trois.</p>
    <p>PREMIER ESSAI DE LA LIGUE ! SIX À ZÉRO !</p>
    <empty-line/>
    <p>Ils sont bons, ces maudits joueurs. Les meilleurs que j’ai affrontés. Je demande un temps mort pour donner des instructions à mon équipe.</p>
    <p>Je leur parle via le système audio :</p>
    <p>« Maintenant, ils ont le service. C’est dangereux. Arno, tu te surestimes devant le Colossien. Tu ne peux pas te mesurer en force pure avec lui, à un contre un. Yukio et Mvamba, occupez-vous de ce monstre. Battez-le à la vitesse. Et toi, grand Danois, neutralise ce renégat. Comme si ta vie était en jeu, Korvaldsen. Vous, les jumeaux, bon jeu…</p>
    <p>Continuez comme ça, mais ne prenez pas trop confiance. Ces clones sont trompeurs. »</p>
    <p>Le voxl apparaît dans le camp de l’équipe des visiteurs. Il touche le sol et repart. L’un des Cétiens le lance, un des Slovsky intercepte. Mais il ne le contrôle pas et il s’échappe. Le Colossien est maîtrisé par Yukio et Mvamba. Arno bloque Kowalsky contre le plafond. C’est ma chance.</p>
    <p>Je saute et capture le voxl. Je le contrôle et prends les rebonds : un, deux… Mais mes coéquipiers ont négligé la queue du Colossien. Elle me dévie d’un habile revers et je manque l’essai.</p>
    <p>À présent, un Cétien contrôle le voxl. Kowalsky me le dissimule, mais les Skovsky accourent. Un rebond… les jumeaux sont rapides, ils le reprennent avant le deuxième.</p>
    <p>Ils ricochent contre le dos du Colossien et le passent à Yukio, qui s’échappe seul. C’est notre joueur le plus léger, le plus rapide. Un, deux, tr… Kowalsky le bloque à la dernière seconde, l’entoure, fait une passe discrète et le transmet au Colossien. Il est très lent. Il va devoir l’envoyer à quelqu’un d’autre. Où est Arno ?</p>
    <p>La Brute blonde arrive à temps. Il oppose son poids et son impulsion à ceux du titan xénoïde, bloquant la passe. Le voxl est hors de contrôle. Jan Slovsky l’attrape à basse vitesse et l’envoie rebondir contre le plafond. Magnifique. Comment a-t-il réussi à le contrôler ?</p>
    <p>J’arrête un Cétien. Tout va bien. Les Slovsky maîtrisent : un, deux, tr… Kowalsky intervient de nouveau ! Les jumeaux utilisent les schémas de jeu que leur père a créés pour ce renégat lorsqu’il était leader des Hussards. Ils n’y peuvent rien.</p>
    <p>Le voxl rebondit, échappe à Mvamba. Ce Tamon est un empêcheur de tourner en rond. Lev Slovsky accourt, son frère venant derrière, en protection. Cette fois, le renégat ne pourra pas leur échapper. Ils sont comme un seul esprit dans deux corps… Merde, il les a feintés ! Il ne cherchait pas l’essai. Il passe à un Cétien, resté seul. Je tente d’intervenir, mais… Le voxl touche le sol, le plafond… Oui, j’ai peut-être le temps…</p>
    <p>Zut ! Le Colossien lance Mvamba sur moi et il me coupe la route. Le voxl touche le sol de nouveau : trois. Enfer et damnation.</p>
    <p>DEUXIÈME ESSAI DE LA LIGUE ! ONZE À ZÉRO !</p>
    <empty-line/>
    <p>Je demande un nouveau temps mort.</p>
    <p>La voix de Gopal retentit dans l’audiophone, glaciale :</p>
    <p>« Capitaine, je vous suggère de changer de tactique. »</p>
    <p>Il ne m’appelle « capitaine » et ne me vouvoie que lorsqu’il désapprouve ma façon de mener l’équipe. Mais que veut-il de plus ?</p>
    <p>« Sois créatif, poursuit-il. Ils s’attendent à ce que tu envoies les jumeaux contre leurs clones et que tu cherches l’essai. Kowalsky est le plus dangereux. Demande aux Slovsky de l’arrêter, et laisse les clones à l’Africain et au samouraï. Utilise ta ruse contre la force brute du Colossien et Arno est libre pour chercher le triple rebond. Il sait le faire. »</p>
    <p>Je lui réponds, un peu sceptique :</p>
    <p>« Nous allons voir. C’est une formation risquée, mais ça peut marcher. Je ne suis pas sûr de pouvoir me débrouiller contre le Colossien. Il fait presque trois fois mon poids, et avec cette queue… Mais qui ne tente rien n’a rien. Fin du temps mort. »</p>
    <p>Et revoilà le voxl, dans leur camp. Ils ont l’intention de poursuivre la stratégie qui vient de leur donner onze points. Ils marquent un instant d’hésitation en voyant les changements de notre côté. À quoi vous vous attendiez, fils d’aliens ? L’homme est l’unique animal qui trébuche deux fois sur la même pierre… mais jamais trois.</p>
    <p>Les jumeaux évincent totalement Kowalsky au deuxième rebond. C’est bon pour leur moral : ils constatent qu’ils peuvent dominer leur idole. Mvamba et Yukio attaquent les clones ensemble. Le voxl se retrouve seul et le Colossien hésite entre le Danois et moi… Il opte pour celui qui pèse le plus lourd. Parfait.</p>
    <p>Arno ne tente même pas de retenir le voxl ; il me le passe et le monstre se tourne, venant vers moi. Je ne lui en laisserai pas le temps. Kowalsky tente désespérément de se dégager, mais les Slovsky ont bien appris leurs leçons. Ils ne lui laissent aucun passage.</p>
    <p>Aïe, ce Colossien se déplace vraiment très vite, compte tenu de son poids. Il se rue dans ma direction. Maintenant, la surprise : avant que la masse magenta ne m’atteigne, je passe le voxl à Arno, qui est totalement libre. Le Colossien est sur moi… Je me recroqueville pour me protéger tandis que, du coin de l’œil, je vois Arno contrôler aisément le voxl. Le choc va être rude.</p>
    <p>Un, deux… J’ai mal. L’impact me tord l’épaule. Quelque chose semble se briser. Je crie. Tout devient obscur. Et, de loin, dans mon casque, j’entends le cri de victoire de mon équipe.</p>
    <p>Tout est noir. Et chaud.</p>
    <p>ESSAI DE LA TERRE ! ! ! CINQ À ONZE !</p>
    <p>TEMPS MORT.</p>
    <p>DANIEL MENENDEZ, CAPITAINE DE L’ÉQUIPE TERRE, SORT SUR BLESSURE.</p>
    <p>ENTRÉE DU REMPLAÇANT, JONATHAN HENDERSON.</p>
    <empty-line/>
    <p>La voix de Gopal traverse le néant :</p>
    <p>« C’était une tactique vaillante. Presque suicidaire, devrais-je dire. Comme essayer d’arrêter un bison en pleine charge. Tu t’en tires bien. »</p>
    <p>Il est fier de moi, ce vieux fou…</p>
    <p>J’émerge de l’inconscience lorsqu’on me palpe l’épaule. Les électrodes du moniteur médical me donnent des frissons. Je ne sens plus mes jambes, mais ce n’est pas une sensation nouvelle. J’ébauche un sourire et pose une question :</p>
    <p>« Quatre, cette fois ? »</p>
    <p>J’ai la bouche pâteuse.</p>
    <p>« Non, pas autant. Seulement trois vertèbres brisées. Je te le dis, tu as eu beaucoup de chance. Quelques minutes dans le réducteur de fractures et tu retournes sur le terrain. Tu possèdes encore un bon coefficient de régénération induite. Si c’était Arno, il mettrait le double de temps à récupérer… Il a beaucoup tiré sur son organisme.</p>
    <p>— Je me suis ménagé », dis-je avec un soupir de soulagement.</p>
    <p>Je tente de me redresser pour voir les holo-images du jeu qui monopolisent l’attention de l’ex-Merveille de Delhi. Mais je n’y parviens pas. J’ai trop mal.</p>
    <p>« Où en sont-ils ?</p>
    <p>— Arno les dirige, me répond Gopal, distrait. Ils essaient la manœuvre du trident. »</p>
    <p>De l’extérieur, il n’est pas facile de capter le déroulement du jeu.</p>
    <p>« Arrête de gesticuler. On t’administre cent milligrammes de Régédrine. Daniel, ce coup a été gagnant, mais on ne peut pas le retenter. Tu vas devoir faire attention. »</p>
    <p>Il détourne le regard de l’holo-écran et me sourit.</p>
    <p>« Tu es le meilleur capitaine que je connaisse. Nul ne se serait sacrifié ainsi pour un essai. Affronter seul ce Colossien était une folie. »</p>
    <p>Je souris à mon tour.</p>
    <p>« Mais ça a marché. Si ça te pèse sur la conscience, parce que tu m’as suggéré la tactique… Je te rappelle que c’est moi qui ai décidé de la tester. Ce n’est pas ta faute.</p>
    <p>— Tu es aussi têtu qu’une bourrique. Dès que je t’ai vu, j’ai su que tu étais de ceux qui ne s’arrêtent pas avant d’avoir atteint le sommet. Ah, Daniel, si le reste de l’équipe avait autant de cœur que toi… »</p>
    <p>Il contemple l’holo-image et émet un claquement de langue dégoûté.</p>
    <p>« Regarde, les visiteurs les ont fait tomber dans le vieux piège de la coquille… Mvamba a encore beaucoup à apprendre. Ils vont se prendre un autre essai de la Ligue, si ça continue. »</p>
    <p>Il me dévisage et soupire.</p>
    <p>« Tu es prêt, champion ?</p>
    <p>— Allons-y. »</p>
    <p>Je suis prêt. Je sens de nouveau mes doigts de pied.</p>
    <p>Il m’aide à remettre mon équipement.</p>
    <p>« Maintenant, essaie de laisser ce Colossien tranquille… Si on lui bloque toutes les passes, sa force ne lui servira à rien. »</p>
    <p>Il me congédie avec une grande claque sur l’épaule.</p>
    <p>« Bonne chance, champion ! »</p>
    <p>Je retourne sur le terrain avec l’annonce officielle :</p>
    <p>LA LIGUE MARQUE LE QUATRIÈME ESSAI DE LA PARTIE.</p>
    <p>SCORE : QUINZE À CINQ.</p>
    <p>RETOUR DU CAPITAINE DE L’ÉQUIPE TERRE. SORTIE DU REMPLAÇANT.</p>
    <empty-line/>
    <p>Oui, Gopal avait raison : en les laissant former la coquille, le quatrième essai était inévitable.</p>
    <p>Je rassemble l’équipe autour de moi :</p>
    <p>« Bon, on arrête de se lamenter. On peut jouer mieux que ça, non ? Gopal propose de laisser tranquille le gros décoquillé. »</p>
    <p>J’entends des sifflements sceptiques.</p>
    <p>« Eh oui, c’est de la folie. C’est pourquoi nous allons seulement faire semblant de lui foutre la paix. »</p>
    <p>Mes compagnons claquent des doigts avec enthousiasme.</p>
    <p>« À l’heure de vérité, les jumeaux contre le Colossien, Mvamba et Arno contre les Cétiens, et je contiens Kowalsky. Yukia est libre pour marquer. Et attention : mon petit doigt me dit que s’ils ont réussi la coquille, il est probable qu’ils tentent la croix. Souvenez-vous, les Hussards le faisaient toujours. »</p>
    <p>Ils éclatent de rire, confiants.</p>
    <p>C’est mon équipe.</p>
    <p>Comme je l’ai deviné, ils tentent de nous feinter en commençant un trident – quel manque d’originalité ! – mais ils exécutent une croix. Kowalsky sur un côté, un clone cétien devant, le deuxième de l’autre côté, le Colossien derrière.</p>
    <p>Mvamba et Arno s’occupent des Cétiens, les jumeaux simulent la confusion et laissent le Colossien derrière, tout seul. Kowalsky prend une impulsion et le voilà, manipulant le voxl. Il va le passer, il ne pourra pas résister à la tentation. Maintenant !</p>
    <p>On change. Les Slovsky arrêtent brusquement la masse magenta. Décidément, ces gamins sont très habiles. Arno aplatit l’ex-capitaine des Hussards contre un angle – je vais devoir l’embrasser pour cette manœuvre de rouleau compresseur. Je contrôle un clone, Mvamba s’enroule autour de l’autre. Et Yukio prend le voxl.</p>
    <p>Mon samouraï feinte derrière le dos du Colossien, deux humains de 90 kilos ne pouvant retenir bien longtemps 300 kilos de xénoïde, et obtient un rebond… Mvamba et les jumeaux sont en mêlée sur le mastodonte, je fais obstacle aux clones avec de grands gestes. Kowalsky se libère d’Arno, trop lent et trop pesant pour le contenir, et accourt. Mais Yukio hurle « Banzai ! » et se love dans la position du serpent. Le voxl se déplace seul, par inertie. Deux… le troisième rebond intervient sous le nez du natif de Colossa. Calculé à la fraction de seconde. Je donnerais un demi-million de crédits, si je les avais, pour que son casque soit transparent et voir sa tête. Est-il étonné ? Furieux ? Ou les deux ?</p>
    <p>Qu’est-ce que tu penses de ça, Gopal ? Pour ça oui, on l’a laissé tranquille, ton Colossien !</p>
    <p>LA TERRE MARQUE LE CINQUIÈME ESSAI DE LA PARTIE !</p>
    <p>NEUF À QUINZE !</p>
    <empty-line/>
    <p>Nous hurlons comme des fous et nous nous étreignons frénétiquement. Les magentas nous contemplent, immobiles. Ils doivent écumer de rage.</p>
    <p>Kowalsky s’approche de moi et déconnecte son casque. Ses impressionnantes moustaches, pleines de sueur, collent à ses joues. Il sourit. Sans colère, professionnel.</p>
    <p>« Eh, les enfants, calmez-vous… Ce n’est qu’un jeu. »</p>
    <p>Il s’approche davantage et me murmure :</p>
    <p>« Mais fais attention, <emphasis>métis,</emphasis> me crache-t-il l’insulte dans l’oreille. Qu’on gagne ou qu’on perde, je vais toucher en un mois ce que tu gagnes en un an. Je suis de la Ligue, tu comprends ? Une chose dont tu ne pourras jamais rêver. Ne l’oublie pas : j’ai déjà atteint le sommet. »</p>
    <p>Je ne lui réponds pas et il reconnecte son casque.</p>
    <p>C’est un truc psychologique absurde, ces insultes. Oui, je suis métis… Ma peau est couleur café-au-lait, je ne peux le nier. En toute logique, me vexer pour de tels propos serait stupide. Mais il y avait tant de mépris dans ses paroles…</p>
    <p>Quelque chose brûle en moi.</p>
    <p>« Renégat, on va te renvoyer le voxl… mille fois plus rapide. On va voir si ceux de la Ligue savent perdre. »</p>
    <p>J’appelle mes troupes :</p>
    <p>« Bien, ils l’ont cherché. On va les rendre dingues avec le tunnel. On commence par faire semblant de perdre le contrôle à la remise en jeu, pour qu’ils se relâchent. Et on va effacer ces six points de différence. »</p>
    <p>Je hurle ma dernière question :</p>
    <p>« Parce que nous sommes quoi ?</p>
    <p>— L’ÉQUIPE CHAMPIONNE ! » répondent-ils en chœur.</p>
    <p>À présent, plus rien ne peut nous arrêter.</p>
    <p>Je fais mine de m’enrouler autour du voxl et de le laisser échapper vers un coin en gagnant de la vitesse. Ils tombent dans mon piège comme des imbéciles, en fonçant tous pour le chercher.</p>
    <p>C’est ainsi que Yukio parvient facilement à l’autre bout du terrain. Et lorsqu’un Cétien cherche le rebond, le terrain se trouve partagé en deux. Arno surprend le clone, et la passe destinée à Kowalsky lui échappe. Lev Slovsky prend le contrôle du voxl, et on obtient l’effet tunnel : Slovsky – Mamba – Moi. Et Yukio, protégé derrière la muraille de corps, libre pour l’essai. Un, deux… Les Cétiens viennent heurter Jan Slovsky et moi. Kowalsky s’emmêle autour de Mvamba, et… Que font-ils ? Mais Arno n’intervient pas dans le jeu ! Le Colossien fonce à toute allure sur lui ! Merde, non… !</p>
    <p>« ARRGGHH !  »</p>
    <p>Le cri de douleur de la Brute blonde résonne dans les écouteurs. Il n’est pas parvenu à déconnecter son vocodeur…</p>
    <p>SIXIÈME ESSAI POUR LA TERRE ! TREIZE À QUINZE !</p>
    <p>LE DÉFENSEUR ARNO KORVALDSEN EST BLESSÉ.</p>
    <p>LE REMPLAÇANT JONATHAN HENDERSON PREND SA PLACE.</p>
    <p>LES DEUX ÉQUIPES AYANT ATTEINT DIX POINTS, C’EST LA MI-TEMPS.</p>
    <empty-line/>
    <p>Les infirmiers emportent Arno Korvaldsen, totalement inconscient, l’épaule terriblement tordue en un impossible nœud, les membres convulsés. Le docteur me regarde et secoue la tête. Il ne va rien pouvoir faire.</p>
    <p>Les fils de pute ! Ils nous ont accordé l’essai pour éliminer notre défenseur. C’est une stratégie diabolique. Jonathan manque de poids pour remplacer efficacement la Brute blonde. Nous allons devoir restructurer toute l’équipe.</p>
    <p>Les Slovsky, dont le casque est déconnecté, regardent d’un air hébété le Danois qu’on emporte. À l’évidence, ils le croyaient indestructible et sont catastrophés… Moi aussi. Au Voxl, les blessures sont aussi courantes que la sueur. Mais il est rare qu’elles soient si graves.</p>
    <p>La silhouette magenta mais caractéristique de Kowalsky s’approche de moi. Il déconnecte son casque, arborant un sourire sarcastique.</p>
    <p>« Pauvre vieux Danois. Il a bobo à son épaule… On ne devrait pas laisser les ancêtres, même les costauds comme lui, jouer avec nous, les meilleurs de la Ligue. Parfois, il arrive de regrettables accidents… C’est ça, le Voxl, <emphasis>métis.</emphasis> On va voir comment tu joues sans ta défense, latino… »</p>
    <p>Il reconnecte son casque et s’éloigne.</p>
    <p>Je ne le regarde pas. Je ne lui réponds pas. Je ne lui casse pas la figure comme j’ai tant envie de le faire. Il joue pour la Ligue, et quand le chronomètre ne tourne pas, il est aussi intouchable qu’un dieu. Comme tout xénoïde.</p>
    <p>La dernière fois qu’un joueur de Voxl humain a répondu aux insultes d’un Centaurien et lui a flanqué quatre coups de couteau dans les côtes, les xénoïdes ont grillé tout l’Astrodôme de Melbourne à coup de gaz fongiques. Sur le moment, il n’y a eu que cinq mille tués, écrasés dans la panique, mais deux cent mille humains ont été condamnés à une mort lente et douloureuse en voyant pourrir leurs poumons pendant dix ans. Il existe des choses plus terribles que simplement mourir…</p>
    <p>Et le pire est que le Centaurien n’est même pas mort de ses blessures. Il n’y a pas de justice en ce bas monde.</p>
    <p>Gopal s’approche de moi avec une expression indéchiffrable et me murmure :</p>
    <p>« Ça ne vaut pas la peine de sauver ce corps. Il a des traumatismes crâniens multiples, huit vertèbres réduites en bouillie, six côtes cassées. Pire, il est en état de mort cérébrale. Il faut l’auto-cloner. Son assurance couvrira les dépenses. De quand date sa dernière sauvegarde de conscience ? »</p>
    <p>Je soupire.</p>
    <p>« Juste avant la partie. Arno était un type prévoyant. Ça prendra combien de temps ? »</p>
    <p>Gopal hausse les épaules.</p>
    <p>« Une heure, je crois… Les matrices mécaniques sont de plus en plus rapides. Ça fait longtemps que je n’avais pas vu une blessure pareille… »</p>
    <p>Oui… Quand on joue au Voxl, on sait que ça peut arriver à tout moment. Au début, on est terrifié. Puis on s’habitue à l’idée. En fin de compte, si l’assurance prend tout en charge, ça ne doit pas être si terrible… Et puis, soudain, quelqu’un décède devant soi. Et on comprend qu’on ne perdra jamais sa peur de mourir. Parce que c’est horrible. Cela le sera toujours, bien que l’obscurité ne soit que temporaire. Parce que la résurrection est garantie.</p>
    <p>Arno ne verra pas la fin de cette partie.</p>
    <p>J’appelle l’équipe. Je vois à leur visage qu’ils ont compris. Je les informe néanmoins.</p>
    <p>« Il en a pour une heure. »</p>
    <p>Ils savent déjà ce qui va se passer. Arno se réveillera avec beaucoup de kilos en moins. Il va devoir préparer sa nouvelle enveloppe corporelle, à coup d’hormones, d’entrainement, de régimes… Le corps d’un joueur de Voxl ne dépend pas seulement de ses gènes.</p>
    <p>« Il lui faudra au moins six mois pour pouvoir rejouer. Et c’est pourquoi je voudrais, comme cadeau lorsqu’il se réveillera, que nous puissions lui dire : “Arno, nous avons gagné. Pour toi, grand Danois”. Qu’en pensez-vous ? »</p>
    <p>Nous crions.</p>
    <p>Nous sommes l’équipe championne.</p>
    <p>Bien sûr que nous allons gagner !</p>
    <p>Rassérénés, nous courons vers le bassin d’hydro-massage.</p>
    <p>Nous sommes déjà parvenus là où aucune équipe humaine de Voxl n’était arrivée depuis des années, face aux joueurs de la Ligue. Treize à quinze. La dernière fois qu’une équipe Terre a dépassé la dizaine face aux xénoïdes, c’était il y a vingt-six ans. Elle était conduite par la Merveille de Delhi… Notre Mohamed Gopal.</p>
    <p>Les cadres des Transports Planétaires INC doivent se féliciter de nous avoir sponsorisés. En échange de leur énorme investissement et du risque qu’ils ont pris, ils ont maintenant l’exclusivité de cinq minutes de publicité durant la mi-temps de la partie du millénaire. Une exclusivité qui rapporte des millions.</p>
    <p>Comme chaque partie annuelle de Voxl entre humains et xénoïdes, celle-ci est retransmise par holo-vision sur les quatre continents de la Terre, sur tous les mondes qui ont intégré la Ligue, et jusqu’aux colonies possédant leurs propres hyper-antennes orbitales. À ce moment précis, plus des quatre cinquième de la population humaine doivent être devant leurs holo-écrans, priant leurs dieux pour que nous gagnions. Et, probablement, un bon cinquième de la galaxie doit être attentif au score de la partie. Avec, évidement, plus de curiosité que de ferveur.</p>
    <p>Nous allons leur montrer que la Terre n’est pas qu’une simple destination touristique.</p>
    <p>Quoique, sans Arno, nous allons devoir la jouer fine.</p>
    <p>Je fais part de mes idées à l’équipe pendant que les vibrations de l’eau massent nos muscles surchauffés.</p>
    <p>« Vous vous souvenez de la boîte chinoise ? Ça fait longtemps que nous ne l’avons pas utilisée… Peut-être qu’ils ne l’ont pas prise en compte dans leur préparation. »</p>
    <p>Jonathan émet des doutes :</p>
    <p>« Ça revient à jouer toute la partie à pile ou face. Trop risqué. »</p>
    <p>Il a les mains qui tremblent. Lui, il joue effectivement le tout pour le tout.</p>
    <p>« Je ne sais pas… Si nous marquons, ça ne fera que seize points. Mais s’ils éventent notre manœuvre, contre-attaquent et marquent, nous perdons tout. Nous devrions nous montrer prudents…</p>
    <p>— Au diable la prudence ! » s’écrie Mvamba en se levant dans le bassin, éclaboussant tout le monde.</p>
    <p>Ses yeux brillent de la détermination de la jeunesse. Son corps d’ébène, comme une belle statue, continue de vibrer d’exaltation.</p>
    <p>« Moi je dis, on fait la boîte chinoise ! insiste-t-il.</p>
    <p>— On la fait, déclarent en chœur les jumeaux. Pour la Brute blonde. »</p>
    <p>Yukio, les lèvres pincées, acquiesce.</p>
    <p>Jonathan lève les mains en signe de reddition.</p>
    <p>C’est mon équipe.</p>
    <p>Je les regarde avec fierté. Ils sont autant à moi qu’à Gopal. Des êtres humains de première. Des visages d’acier, exprimant la détermination à l’état pur. Des visages comme ceux des agents qui apparaissent sur les holo-affiches de recrutement pour la Sécurité Planétaire. Les soldats de la Terre. Des visages comme celui de l’ouvrier aux mâchoires de pierre dont l’immense hologramme flotte à présent au-dessus du Méta-Colisée, transmettant son message : <emphasis>Pour vos envois</emphasis> ; <emphasis>rien de tel que les Transports Planétaires INC. Pour qu’ils arrivent complets</emphasis>, <emphasis>pour qu’ils arrivent dans les délais.</emphasis> Et il le dit en étreignant la blonde très pulpeuse qui sourit à ses côtés, en un débordement subliminal de virilité et de patriotisme.</p>
    <p>Mais cet ouvrier, comme ces agents de la Sécurité Planétaire, ne sont que des images générées par ordinateur. Mon équipe, elle, est réelle.</p>
    <p>Ce qui fait toute la différence.</p>
    <p>Ceux de la Ligue doivent penser qu’en nous privant d’Arno, ils nous démoraliseront. Qu’à présent, nous jouerons sur la défensive. Et c’est ce que nous devrions faire, en toute logique.</p>
    <p>Ils ne peuvent pas s’attendre à ce que nous attaquions. Et encore moins avec une manœuvre aussi suicidaire et élémentaire que la boîte chinoise.</p>
    <p>Cela peut fonctionner. Peut-être que cela les surprendra.</p>
    <p>Et toutes ces années à ingurgiter des stéroïdes synthétiques au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner, des substances qui ont complètement bouleversé mon métabolisme, à consommer des antistress et des neurostimulants qui m’ont amené au bord de la folie, n’auront pas été vaines.</p>
    <p>Et toutes les douleurs des jours pluvieux, souvenir des cent fractures que j’ai accumulées et des auto-clonages que je préférerais oublier, n’auront pas été vaines.</p>
    <p>Et tout le temps que j’ai passé sans une seule érection qui ne soit induite par électronique, sans sortir avec une fille normale, sans famille ni amis que cette équipe de Voxl, n’aura pas été vain.</p>
    <p>Peut-être que tout se passera bien. Et alors, tout cela n’aura été qu’un investissement. Dangereux, mais intelligent, en fin de compte. Une sorte de dépôt à long terme pour ensuite disposer d’un capital pour une vieillesse sûre et sans privations. Pour ne pas aller, comme tant de gens, grossir les rangs des ex-voxleurs ruinés, tirant les restes usés et inutiles de mes muscles démesurés entre deux gémissements de douleur. Pour ne pas pleurer pour un toit et un repas, obligé de me louer pour une misère au reconditionnement corporel. Pour ne pas tomber dans le réseau clandestin du travail social masculin afin de survivre quelques jours de plus.</p>
    <p>Je regarde Jonathan du coin de l’œil. Il continue de trembler, et avec raison. Il est presque vieux et ne sait rien faire d’autre que jouer au Voxl. S’il ne réussit pas aujourd’hui, il n’aura pas d’autre chance. Son déclin en tant que compétiteur est déjà proche… Terriblement proche.</p>
    <p>Aujourd’hui, il sera héros ou plus rien. L’échec honteux ou le triomphe total. Il va jouer dans la position la plus difficile pour un poids léger comme lui : défenseur remplaçant. Je sais qu’il donnera jusqu’à la dernière goutte de sueur, jusqu’à l’ultime gramme d’énergie.</p>
    <p>Je regarde Mvamba. Il est tranquille. À son âge, alors qu’il commence à peine sa carrière sportive et a déjà intégré l’équipe Terre qui a atteint la dizaine de points face aux joueurs de la Ligue, il va être couvert de propositions de contrats. Pour lui, la vieillesse n’est encore qu’un lointain épouvantail. Et comparé à la ville de Sidney où il a grandi, enfer de violence et de saleté, chaque jour de sa vie actuelle est un paradis. Quoi qu’il se passe, il a déjà gagné et il le sait.</p>
    <p>Le fait que, malgré tout, il accepte de jouer le tout pour le tout avec la boîte chinoise, risquant une blessure, est tout à l’honneur de l’adorateur de fétiche. Il a grand cœur, cet Africain ex-conducteur d’aérobus. Mais peut-être que, au dernier moment, l’instinct de conservation le conduira à s’économiser… Je lui ferai seulement confiance à quatre-vingt-dix pour cent.</p>
    <p>Yukio est insondable, comme toujours. Il ne se mélange jamais. Lorsque nous sortons nous divertir en groupe, il préfère partir de son côté. Je ne le sens pas totalement mien. S’il n’était pas si bon, je n’aurais pas confiance en lui. Que fait un riche petit actionnaire de l’Agence Touristique Planétaire à suer sang et eau, risquant sa vie avec la lie du peuple terrien que nous sommes ? Jouer pour l’amour du jeu… Pour l’honneur ? Quel honneur nous reste-t-il, à nous autres, humains ? Que reste-t-il, sinon la survie à tout prix d’une race vaincue et humiliée sur tous les fronts ?</p>
    <p>Les samouraïs et leur gloire guerrière remontent à très longtemps. Il y a eu le Contact et tout a changé. À présent, Yukio Kawabata, pathétique descendant des âmes féodales du Japon, essaie d’habiller sa nudité et sa frustration des haillons de ce tissu qui protège si peu : la dignité.</p>
    <p>Laissez-moi rire ! Un voxleur humain digne ? C’est comme un Centaurien passionné ou un Gordien mystique. Absurde. Et si Yukio y croit, c’est un idéaliste stupide.</p>
    <p>Malgré tout, cela le regarde. Stupide ou non, quelque chose me dit que je peux avoir totalement confiance en lui. Il est fait du même bois que les pilotes kamikazes de la Seconde Guerre mondiale. Même en sachant que l’Empire japonais avait perdu, ils volaient vers la mort sur l’artillerie yankee, criant <emphasis>Banzai !</emphasis> dans leurs avions chargés d’explosifs. S’il avait vécu à l’époque, Yukio aurait été l’un d’entre eux. Il ne me laissera pas tomber.</p>
    <p>Et les Slovsky ? J’étudie leurs visages qui s’éclairent tandis qu’ils discutent de leurs manœuvres de jeu. Jan et Lev, presque impossibles à distinguer. Leurs joues sont encore couvertes d’un duvet de pêche, sans l’ombre d’une barbe. Ce sont des gosses. Et en même temps, ils ressemblent à des ancêtres de milliers d’années qui ont déjà tout vu et se désintéressent de tout. Des robots uniquement programmés pour le Voxl. C’est ce qu’ils ont choisi de paraître. Mais je me demande ce qui se cache derrière.</p>
    <p>Haïssaient-ils leur père, entraîneur tyrannique qui les a fait entrer sur le terrain avant même qu’ils sachent parler ? Me haïssent-ils pour les avoir contraints à affronter leur idole Tamon Kowalsky ? Ou m’adorent-ils pour leur avoir donné l’opportunité de partager, même dans des équipes opposées, une partie avec leur capitaine adoré des Hussards de Varsovie ?</p>
    <p>Au-delà du jeu, que sont-ils ? Peut-être ce qu’ils paraissent, justement. Ils ont l’air heureux, parlant perpétuellement de Voxl. Mangeant Voxl. Respirant Voxl. Baignant dans la merde du Voxl, et aimant le Voxl comme personne.</p>
    <p>Que disait cette phrase que ma mère me répétait, quand j’étais petit ? À celui qui meurt à son aise, la mort est délicieuse. Des mensonges. Délicieuse ? Tu parles ! Pour les Slovsky comme pour nous, la mort et l’échec seront merdiques.</p>
    <p>Je peux aussi compter sur eux jusqu’au bout. Au fond, leur désintérêt supposé pour tout ce qui n’est pas le jeu n’est qu’un masque pour dissimuler une infinie timidité et une maladresse en dehors de l’univers du Voxl. Leur honte de se savoir humains. Ils ne sont pas si différents.</p>
    <p>Nous sommes l’équipe championne.</p>
    <p>Les meilleurs des meilleurs.</p>
    <p>Le sel de la Terre.</p>
    <p>Nous allons laver l’affront du Contact. Venger l’humiliation xénoïde dans l’unique domaine où nous sommes égaux.</p>
    <p>Mais cette équipe de la Ligue dispose de moniteurs médicaux mille fois supérieurs aux nôtres, de simulateurs et d’assistants d’entraînement que nous ne pouvons pas même imaginer. L’égalité sportive est une chimère. Pourquoi, durant ces matchs, aucune équipe terrienne n’a-t-elle jamais gagné ?</p>
    <p>Jusqu’à aujourd’hui.</p>
    <p>Aujourd’hui, c’est différent. Je le sens dans l’air. Aujourd’hui… qui sait ?</p>
    <p>Parce que nous sommes l’équipe championne.</p>
    <p>La meilleure équipe humaine à avoir jamais foulé un terrain de Voxl.</p>
    <p>Le grand espoir des Terriens.</p>
    <p>L’arme secrète de la vengeance… plus proche que jamais.</p>
    <p>FIN DE LA PAUSE PUBLICITAIRE.</p>
    <p>LES ÉQUIPES REGAGNENT LE TERRAIN.</p>
    <empty-line/>
    <p>Les bleus et roses et les magentas reviennent sur la lice.</p>
    <p>« On va voir comment tu évolues, à présent, latino », murmure Kowalski, en guise de salut, avant de connecter son casque.</p>
    <p>Oui, renégat. On va voir comment toi tu te débrouilles. Voir si l’astuce de ton cerveau humain égale celle des six nôtres. Ce n’est pas par goût que toute équipe de la Ligue veut avoir au moins un homo sapiens dans ses rangs. Les Centauriens ont inventé le jeu… mais nous sommes les plus créatifs. Et toute la galaxie le sait… C’est pourquoi ils enregistrent les parties de notre Championnat mondial et les étudient pour nous voler nos stratégies.</p>
    <p>Oui, Kowalsky. Tu vas voir comment je bouge, à présent. On va voir si cinq ans au sein de la Ligue t’ont appris des tactiques nouvelles… Ou si ça t’a seulement fait oublier une bonne partie de ce que tu savais.</p>
    <p>L’engagement est pour nous. Dans le vocodeur, je rappelle la consigne à mes coéquipiers :</p>
    <p>« La boîte chinoise, n’oubliez pas. »</p>
    <p>Voilà le voxl, qui est à présent rouge, pour la deuxième mi-temps. En vertu de quoi ? Serait-ce parce qu’aucune équipe humaine ne parvient à distinguer un voxl de cette couleur lorsqu’il passe devant les combinaisons magenta de la Ligue ?</p>
    <p>Sainte Vierge, ne m’oublie pas en cette heure décisive.</p>
    <p>Yukio dévie le voxl sans le laisser toucher le sol. Un geste bien contrôlé. Les clones cétiens s’élancent pour le chercher.</p>
    <p>Jonathan amorce un coup de toutes ses forces et arrête brusquement le voxl avant qu’il n’atteigne les Cétiens. Nous attendons. Kowalsky hésite et finit par nous envoyer le Colossien.</p>
    <p>Maintenant.</p>
    <p>Je rebondis contre Mvamba et je m’enroule autour du voxl. Je ne peux le saisir, mais il ne peut pas non plus sortir de la prison que forment mes membres, ma tête et mon corps. Je suis sans défense. Maintenant, tout dépend de mon équipe.</p>
    <p>Le Colossien m’atteint et je me tends… Mais les Slovsky l’écartent avant qu’il ait pu me causer du mal. OK. Pour l’instant, tout va bien. Le contact doux me fait flotter lentement vers le haut et je m’arque subitement, poussant le voxl contre le plafond.</p>
    <p>Premier rebond.</p>
    <p>Comme au ralenti, Jonathan l’atteint et s’enroule autour de lui. Je me joins aux Slovsky : il faut immobiliser 300 kilos de Colossien ! Mvamba arrête un des Cétiens et un Yukio glissant comme une anguille parvient à faire s’emmêler Kowalsky et l’autre Cétien. Jonathan arrive au sol, entourant toujours le voxl, et le libère presque avec amour.</p>
    <p>Deuxième rebond.</p>
    <p>Jonathan a risqué le tout pour le tout en serrant désespérément le voxl jusqu’à la paroi. À présent, celui-ci repart… Par chance, dans la bonne direction. Vers le plafond. Dieu existe. Il est avec nous et guide notre voxl. Grâce à toi, bonne Vierge.</p>
    <p>Le Colossien fournit un effort suprême pour l’atteindre et fait barrage aux jumeaux, mais je coince sa queue entre mon épaule et le mur. Une seconde, puis deux… Elle glisse. Il est trop fort. Et il y a peu de friction entre les champs de force de nos combinaisons. La masse magenta tend sa main tridactyle et…</p>
    <p>Trop tard !</p>
    <p>Troisième rebond !</p>
    <p>C’est pour toi, Arno…</p>
    <p>SEPTIÈME ESSAI MARQUÉ PAR LA TERRE ! ! !</p>
    <p>ILS MÈNENT AU SCORE ! SEIZE À QUINZE !</p>
    <p>TERRE, TERRE, TERRE !</p>
    <empty-line/>
    <p>Tu as vu, renégat, comment j’évolue ?</p>
    <p>Je sens presque vibrer le terrain. Au dehors, le Méta-Colisée de la Nouvelle Rome a dû éclater de joie. C’est l’hystérie collective.</p>
    <p>À l’intérieur, nous sommes l’équipe championne et nous allons gagner. Nous allons venger l’humiliation de la Terre, pour toujours. Nous allons gagner notre place au panthéon de la gloire. Le prochain essai sera décisif.</p>
    <p>La remise en jeu est dans notre camp.</p>
    <p>Nous nous saluons à la manière centaurienne, du bout des doigts, les bras tendus. Et nous passons à l’attaque.</p>
    <p>Pour la première fois en un quart de siècle, la Terre vole vers la victoire.</p>
    <p>Mvamba-Yukio. Les Slovsky entament un rebond hyper rapide sur la poitrine du Colossien démoralisé et parviennent à le contrôler. Le terrain est à nous.</p>
    <p>Kowalsky tente d’attraper le voxl et échoue, mais les Cétiens agissent en coordination et volent le rebond que préparait Jonathan…</p>
    <p>Il n’y pas d’échappatoire. Mvamba le leur dérobe et me le passe. Je le contrôle. Un, deux… Le Colossien écarte les Slovsky et perturbe notre stratégie. Il domine. Les jumeaux se replacent en défense mais Kowalsky a pris le voxl. Les clones me font obstruction, têtus.</p>
    <p>J’esquive les Cétiens et je coupe la route de Tamon Kowalsky. Les jumeaux contrôlent le Colossien.</p>
    <p>Le terrain s’emplit de tension. Nous luttons tous pour l’essai décisif.</p>
    <p>Nos muscles s’épuisent. L’adrénaline sature notre sang.</p>
    <p>Vierge de la Charité des Opulents, accorde-nous cet essai…</p>
    <p>Les Cétiens sortent Yukio de la circulation en le projetant contre Mvamba. Peu importe, il a l’air de se reprendre. J’évite la charge de rhinocéros du Colossien et je fais une longue passe à Jonathan. Il la reçoit entre les jambes et cherche le rebond. Un, deux…</p>
    <p>Un Cétien libre l’intercepte et prend impulsion contre son double. Kowalsky me bloque avec raideur. Un rebond, deux…</p>
    <p>Petite Vierge, ne m’abandonne pas maintenant !</p>
    <p>Yukio est étourdi. Mvamba vient à son aide, mais sa trajectoire est erratique. Il ne s’est pas repris du tout… Mon esprit se glace lorsque je comprends qu’il n’aura pas le temps.</p>
    <p>Quelque chose brûle en moi. Cela ne peut pas finir ainsi !</p>
    <p>Je hurle dans le vocodeur :</p>
    <p>« Vengeance ! Tous sur Kowalsky ! »</p>
    <p>… et trois.</p>
    <p>HUITIÈME ET DERNIER ESSAI DE LA LIGUE.</p>
    <p>DIX-HUIT À SEIZE.</p>
    <p>VICTOIRE DE LA LIGUE.</p>
    <p>LE CAPITAINE DE LA LIGUE, TAMON KOWALSKY, EST BLESSÉ.</p>
    <empty-line/>
    <p>Et nous avons perdu.</p>
    <p>Mais l’ancien capitaine des Hussards de Varsovie a eu son compte, avec, sur lui, Jonathan, Mvamba, les Slovsky et moi.</p>
    <p>Lorsqu’ils déconnectent le terrain et que la gravité remonte de 0,67 g à l’habituelle gravité terrestre de 1 g, Tamon Kowalsky git sur le sol du terrain, les quatre fers en l’air, ressemblant à une poupée cassée. Les infirmiers l’emmènent sans même déconnecter sa combinaison. Ils lui enlèvent seulement son casque, qui roule sur le sol, jusqu’à nous.</p>
    <p>« C’est ça, le Voxl, <emphasis>Polonais</emphasis> ! marmonne Jonathan, lui flanquant un coup de pied vengeur, des larmes de rage dans les yeux. Et ça, c’était pour Arno. Et ça, pour que tu n’insultes plus aucun joueur humain. »</p>
    <p>Je le regarde, surpris. Comment sait-il… ?</p>
    <p>Il hausse les épaules, l’air désolé, et me montre son vocodeur. Celui-ci n’a rien du modèle officiel… Il a subi bien plus que de « légères adaptations ».</p>
    <p>« Je regrette, Daniel, murmure-t-il. L’électronique est une autre de mes passions. J’ai pensé que, si je savais ce que vous vous racontiez, Gopal et toi, je jouerais mieux. J’ai posé un micro dans ton casque…</p>
    <p>— Oublie-ça, dis-je en lui donnant une tape dans le dos. Cela n’a plus la moindre importance. »</p>
    <p>J’essaie d’avoir l’air dégagé, lorsque je lui demande :</p>
    <p>« Attends… Et toi ? Tu vas faire quoi, maintenant ? »</p>
    <p>Il sourit et hausse les épaules.</p>
    <p>« Eh bien, je vais me débrouiller. Je peux toujours retourner faire la classe aux sourds-muets. On se reverra un jour, j’espère. Prends soin de toi, capitaine. »</p>
    <p>Et il s’en va. Un chic type, ce Jonathan. Quel dommage.</p>
    <p>Pensif, je ramasse le casque cabossé de Kowalsky. Déconnecté, il est aussi transparent que le mien. Presque identique. Il n’y a ni magenta ni bleu et rose.</p>
    <p>Peut-être n’aurais-je pas dû donner ce dernier ordre… Au fond, en dehors du fait que nous sommes humains, nous sommes pareils.</p>
    <p>Je relativise la portée de mon acte. Dans une demi-heure, il aura récupéré, célébrant sa victoire avec le Colossien et les Cétiens.</p>
    <p>Je me demande si, en dehors du terrain, il continue d’être le capitaine… Dans la Ligue, ils doivent avoir d’autres règles. En matière de salaire et de privilèges, il est probablement le dernier singe de cette troupe magenta.</p>
    <p>Les mercenaires paient toujours un prix. Il a fait son choix. Il vaut mieux être la queue d’un lion que la tête d’un rat.</p>
    <p>Je lève les yeux. Les parois sont de nouveau transparentes. Je vois le public quitter le stade titanesque. Silencieux. Muet. Comme chaque année. Mais dans douze mois, ils reviendront. Ce seront les mêmes. Et ils attendront de nouveau un miracle.</p>
    <p>Pourquoi m’as-tu abandonné, douce Vierge ?</p>
    <p>Nous avons perdu.</p>
    <p>Je n’arrive pas à me faire à cette idée. Je me sens si vide que je n’arrive même pas à déprimer. Ni à pleurer ni à crier.</p>
    <p>Peut-être que l’an prochain je pourrai jouer dans une autre équipe Terre. Pas comme capitaine, évidemment, mais ce serait toujours ça… En fin de compte, avec moi à leur tête, l’équipe a presque vaincu la Ligue.</p>
    <p>« Ne pense plus à ça, me dit Gopal tandis que sa main se posant sur mon épaule me fait sursauter. Dans toute partie, il y a un perdant. C’est dur lorsque c’est toi, bien sûr… Mais, parfois, il y a des compensations.</p>
    <p>— L’expérience ? » lui dis-je avec cynisme.</p>
    <p>Et, au même moment, je le regrette. Je ne veux pas le blesser.</p>
    <p>« Non. L’expérience est ce que nous gagnons lorsque nous obtenons ce que nous souhaitons. Je parle… d’un autre type de gain. »</p>
    <p>Sa voix se met à trembler légèrement.</p>
    <p>« Daniel, je veux te présenter un personnage important. Il est très impatient de te connaître. Par ici… »</p>
    <p>Je me retourne avec méfiance. Je ne suis pas d’humeur à parler à des fans puissants et bourrés de fric, désireux de me consoler et de me dire que la prochaine fois nous aurons plus de chance…</p>
    <p>Surprise. Il est plein aux as et très probablement fan de Voxl, mais il n’est pas humain. Il a huit pattes. Des yeux à facettes, froids. C’est un Gordien.</p>
    <p>« Modigliani est chasseur de talents pour la Ligue », m’explique Gopal.</p>
    <p>Il a parlé d’un ton léger derrière lequel je crois discerner autre chose. De la peine ? De l’envie ?</p>
    <p>Je contemple l’insectoïde, la bouche ouverte. Je ne parviens pas à y croire… C’est trop beau pour que ça m’arrive à moi… Je ne peux que balbutier en tendant la main :</p>
    <p>« Monsieur Modigliani, je… »</p>
    <p>Je couvrirais volontiers de baisers sa carapace grisâtre et chitineuse. Merci, douce Vierge, d’avoir entendu mes prières.</p>
    <p>Le xénoïde ignore ma main tendue.</p>
    <p>« Pas “Monsieur”, déclare une voix électronique sortant d’un traducteur-synthétiseur sur la poitrine du xénoïde. Seulement “Modigliani”. Sais-tu, Danny, que tu possèdes un sens tactique que j’ai rarement vu chez un voxleur ?</p>
    <p>— Euh… Merci, Mons… Modigliani…</p>
    <p>— Bon, comme vous avez fait connaissance et que vous semblez vous entendre, je vais vous laisser, déclare Gopal en m’étreignant l’épaule. Je suis heureux que tu aies un beau futur devant toi. »</p>
    <p>Il se penche et me murmure à l’oreille :</p>
    <p>« Ne te brade pas. N’accepte pas sa première offre. »</p>
    <p>Puis il déclare, de nouveau à voix haute :</p>
    <p>« Nous nous reverrons, <emphasis>Danny. »</emphasis></p>
    <p>Je sens un fond de moquerie dans la façon dont il me le dit. Il ne m’a jamais appelé autrement que Daniel, ou « capitaine ».</p>
    <p>Je l’observe. Il s’éloigne en sifflotant. Vers l’oubli. Il n’a plus de futur. Après dix ans comme joueur et quinze comme entraîneur d’équipes Terre toujours perdantes, son heure de gloire est passée. Mohamed Gopal, la Merveille de Delhi, prend définitivement sa retraite.</p>
    <p>Je me demande de quoi il va vivre. Pour lui, comme pour les Slovsky, le Voxl représente tout.</p>
    <p>Un jour, je l’appellerai… Mais pour l’instant j’ai des affaires plus urgentes à traiter. Je reporte mon attention sur le Gordien.</p>
    <p>« Modigliani… Vous avez choisi un joli nom. Savez-vous qui était… ?</p>
    <p>— Non, et je m’en fiche. Nous n’aimons que les noms terriens de quatre syllabes. Ils ont une certaine musicalité. »</p>
    <p>Le Gordien agite, catégorique, deux de ses membres chitineux et m’en pose quatre sur une épaule, m’obligeant à marcher à son côté. Il est aussi grand que moi et plus maigre, mais beaucoup plus fort.</p>
    <p>« Eh bien, Danny, j’aime aller droit au but. J’ai suivi la partie avec attention. Arno Korvaldsen et toi m’intéressez. Nous lui ferons également une offre lorsqu’il aura terminé son auto-clonage. Mais il n’est plus tout jeune, et avec un peu de chance il tiendra une saison. Quant à toi… »</p>
    <p>Il fait une pause.</p>
    <p>J’ai le cœur au bord des lèvres.</p>
    <p>Qu’il ne m’offre pas une misère, douce Vierge. Tu sais que je vais devoir accepter de toute façon…</p>
    <p>« Trois saisons chez les Draks de Bételgeuse… »</p>
    <p><emphasis>Dis-moi combien</emphasis>, <emphasis>bestiole dégoûtante</emphasis>… <emphasis>Peu importe si tu captes mes pensées avec ta télépathie. Après, je te demanderai tous les pardons que tu voudras, mais dis-moi combien, maintenant…</emphasis></p>
    <p>« Un demi-million de crédits par saison. Frais médicaux et d’entraînement inclus, ainsi que l’assurance contre la mort accidentelle. Qu’en penses-tu ? »</p>
    <p>Ce que j’en pense ? Que c’est une escroquerie. Voilà ce que j’en pense. Peut-être capte-t-il cette idée dans mon cerveau. Le Colossien et les clones cétiens qui ont joué contre nous aujourd’hui doivent gagner dix fois cette somme. Il serait intéressant de savoir combien touche Kowalsky, leur capitaine. Peut-être moins que moi…</p>
    <p><emphasis>Peu importe ce que j’en pense, Modigliani, parce que ça doit forcément me paraître bien. Je n’ai pas d’autre option. Je vais accepter. Tu sais que je vais dire oui. Je sais que tu sais que je sais. Alors, pas la peine de faire semblant. Après tout, je peux me considérer comme heureux.</emphasis></p>
    <p>« Parfait, finis-je par lâcher, avec l’impression d’avoir la bouche pleine de terre. Je commence quand ?</p>
    <p>— Dès que tu auras récupéré tes bagages. Mon vaisseau quitte l’astroport de la Nouvelle Rome dans deux heures. Cherche-le. C’est le <emphasis>Velours.</emphasis> Je t’attendrai à bord. »</p>
    <p>Modigliani s’éloigne de moi et se retourne :</p>
    <p>« Je vais voir Korvaldsen… »</p>
    <p>J’ose lui poser une dernière question, avant qu’il ne soit trop loin.</p>
    <p>« Et les autres ?</p>
    <p>— Ah oui… les autres. Ils ne m’intéressent pas. L’un est trop vieux. Les autres, trop jeunes. Bien que ces jumeaux… Peut-être l’an prochain. »</p>
    <p>Un cri sauvage retentit derrière moi. Je me retourne. Je capte un reflet d’acier bruni et taché de rouge, à l’autre bout du terrain. Des infirmiers courent précipitamment. Je n’ai pas besoin de regarder. Je sais parfaitement ce qui vient de se passer.</p>
    <p>Seppuku…</p>
    <p>Yukio, aussi théâtral que d’habitude… Il a juré de se faire hara-kiri si nous perdions. Une dignité d’opérette, un honneur de pacotille. Comme s’il ne savait pas que, dans le pire des cas, sa famille l’auto-clonerait. Ces samouraïs et leur culte du sang…</p>
    <p>Je m’inquiète davantage pour Jonathan. Et Gopal. Ils sont parfaitement capables de sortir d’ici en marchant très calmement et ensuite, bien plus loin, de se jeter dans un réservoir d’acide. Pour ne laisser aucune molécule.</p>
    <p>Pauvres types…</p>
    <p>Je suis désolé pour eux, mais la vie continue. Certains s’élèvent, d’autres tombent. À chacun ses problèmes. Je ne suis plus le capitaine de l’équipe Terre.</p>
    <p>Douce vierge, je te mettrai un cierge au moins aussi gros que ma cuisse. Pour tout ce que tu as fait et feras encore pour moi.</p>
    <p>Et quand Arno s’éveillera, nous allons nous acheter trois caisses de bière chacun. Et chercher un joli couple de travailleuses sociales, peu importe le prix. Nous nous devons bien ça.</p>
    <p>Ce n’est pas tous les jours qu’on a autant de chance : décrocher un contrat avec la Ligue. Maintenant, à moi les voyages dans toutes les galaxies. Je vais vivre.</p>
    <p>Dorénavant, je vais jouer pour de vrai.</p>
    <p>Arno sera sûrement d’accord avec moi. Il est si pragmatique.</p>
    <p>La fierté de la Terre, l’espoir des humains, la vengeance des humiliés…</p>
    <p>De la foutaise.</p>
    <p>Maintenant, oui, nous allons faire partie de l’équipe championne.</p>
    <p>De celle qui paie le mieux.</p>
    <p>De la seule qui vaille vraiment la peine.</p>
    <p>Ma mère serait fière de son fils… J’en suis sûr.</p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>4.</p>
    <p>LES TIGRES SACRÉS</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>Le tigre de Sibérie</emphasis>, <emphasis>ou tigre de l’Amour, ou</emphasis> panthera tigris altaica, <emphasis>est le plus grand félin de la Terre. Et</emphasis>, <emphasis>à l’exception de l’ours blanc</emphasis>, le <emphasis>carnivore terrestre le plus puissant.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Il s’agit d’une sous-espèce de tigre</emphasis>, <emphasis>adaptée à la froide taïga, pelage épais et presque blanc</emphasis>, <emphasis>avec de pâles rayures brun grisâtre</emphasis>, <emphasis>qui peut peser jusqu’à trois cents kilos et mesurer presque trois mètres de la tête à la pointe de la queue.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Un magnifique animal, qui n’a quasiment pas d’ennemi naturel. Et qui a été le roi indiscuté de la taïga… jusqu’à l’apparition de l’homme.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les chasseurs et les bergers iakoutes</emphasis>, <emphasis>bouriates ou d’autres ethnies sibériennes, sans autres armes que leurs lances et leurs flèches en os, respectaient et admiraient le tigre comme le roi des bêtes sauvages. Pour leurs chamanes</emphasis>, <emphasis>il demeurait un animal sacré, à la fois dieu tutélaire et démon, et la plus grande preuve de courage d’un homme était de partir seul en chasser un.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Puis l’homme blanc est arrivé, avec ses armes à feu. Et l’argent, et l’alcool. Et les chasseurs de peaux.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Attirés par le prix qu’atteignait le précieux manteau noir et blanc de ces dieux</emphasis>, <emphasis>les tireurs mercenaires venus du monde entier et les fils à demi civilisés de ces mêmes tribus sibériennes qui les révéraient tant ont décimé de façon impressionnante la population de tigres de Sibérie, qui n’était déjà pas bien importante. Les directeurs de zoos</emphasis>, <emphasis>pour lesquels la présence</emphasis>, <emphasis>dans leurs cages, de l’immense félin faisait tellement bonne presse et attirait tant de public, se sont chargés du reste. Aucune législation protectrice n’a pu empêcher le désastre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Au début du XXIe siècle</emphasis>, <emphasis>les cinquante-quatre tigres de Sibérie restants vivaient en captivité dans les différents parcs zoologiques et réserves privées de la planète. Chacun d’entre eux valait des centaines de milliers de dollars.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Puis le Contact a eu lieu…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Au cours de leur plan de restauration écologique</emphasis>, <emphasis>les xénoïdes ont croisé et cloné habilement les cinquante-quatre survivants, et au bout d’une vingtaine d’années la population de tigres de Sibérie s’élevait à plusieurs milliers. Bien que son patrimoine génétique se soit un peu appauvri, on pouvait considérer l’espèce comme sauvée.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Pourtant</emphasis>, <emphasis>la</emphasis> panthera tigris altaica <emphasis>continue d’avoir le statut d’espèce protégée. Chaque spécimen est soigneusement marqué à la naissance par un transmetteur-localisateur qui permet au département de Sécurité Planétaire de connaître sa position précise et son état de santé seconde par seconde, grâce aux satellites.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Et tant pis pour l’humain qui se risquerait à chasser l’un des précieux tigres blancs ! La sanction minimale</emphasis>, <emphasis>si l’on prouve qu’il existe des circonstances atténuantes comme l’auto-défense</emphasis>, <emphasis>est de deux années en reconditionnement corporel.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les éleveurs locaux de rennes ont appris à tolérer les déprédations constantes de la surpopulation de grands félins comme un mal nécessaire. Ils s’arrangent pour ne pas conduire leurs troupeaux sur les zones de chasse des tigres et calculent une certaine marge de pertes en têtes de bétail qui seront inévitablement tuées.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les chasseurs de la zone évitent les tigres comme la peste. Et même s’ils sont désespérés</emphasis>, <emphasis>à la recherche de toute proie à abattre</emphasis>, <emphasis>ils ne tirent jamais sur eux. Ils surveillent également leurs pièges et leurs fosses pour éviter qu’un de leurs petits, imprudent</emphasis>, <emphasis>ne tombe dedans par hasard.</emphasis></p>
    <p><emphasis>De nouveau, quoique de façon très différente, les grands félins sont sacrés pour les fils de la taïga.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Pour les tigres de Sibérie</emphasis>, <emphasis>la vie est à présent facile : les rennes domestiques sont plus aisés à tuer que leurs congénères sauvages et que les énormes élans. Ils se reproduisent sans craindre que les loups ou les ours, décimés par les chasseurs, ne causent des ravages parmi leurs portées de petits. Nul ne les poursuit ou ne les traque…</emphasis></p>
    <p><emphasis>La plupart du temps.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Trois ou quatre fois par an, les hommes de la Sécurité Planétaire débarquent en masse dans la taïga. Ils servent d’escorte à quelque noble visiteur xénoïde</emphasis>, <emphasis>presque toujours un Gordien ou un Auyari, qui a exprimé le besoin de se détendre un peu. Et qui a payé généreusement pour en avoir le droit…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Et quelle meilleure distraction que la chasse du plus grand félin de la planète ? Excitant, primitif et… suprêmement exclusif.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La chasse s’organise méthodiquement : avec des rabatteurs, des guetteurs et des points d’observation élevés d’où les xénoïdes peuvent tirer facilement avec leurs armes à projectiles ou à énergie, sans risque que les grands félins aux abois ne les atteignent.</emphasis></p>
    <p><emphasis>En général, le nombre de tigres abattus par chaque visiteur s’élève à quelques dizaines. On raconte toutefois qu’un Gordien à la précision exceptionnelle est parvenu une fois à en tuer plus d’une centaine.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Parfois</emphasis>, <emphasis>si les pontes de la Sécurité Planétaire ou de l’Agence Touristique Planétaire consentent à se joindre à la distraction</emphasis>, <emphasis>à la fin de la journée les cadavres félins sont si nombreux que la neige, aplatie par leurs grandes pattes dans leur fuite, est plus rouge que blanche.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les invités des autres mondes capturent occasionnellement un petit vivant et l’emportent dans leurs hyper-vaisseaux, comme un exotique souvenir à rayures de leur visite sur Terre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils gardent toujours de nombreuses peaux, après que les cadavres des bêtes ont été rapidement et adroitement dépecés par les experts de la Sécurité Planétaire</emphasis> – <emphasis>récupérant</emphasis>, <emphasis>au passage, les transmetteurs-localisateurs. Le reste des peaux, entières ou découpées</emphasis>, <emphasis>ainsi que les griffes, les dents et les os</emphasis>, <emphasis>sont des « articles de luxe » qui atteignent des prix élevés dans les boutiques exclusives pour les plus aisés des touristes xénoides</emphasis> : <emphasis>Ou bien on les exporte vers les autres mondes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Lorsque les humains, qui contrôlent la planète</emphasis>, <emphasis>et leurs visiteurs, qui dirigent la galaxie, abandonnent le site de la chasse, les loups et les charognards font un grand festin des cadavres informes et écorchés des rois déchus de la taïga.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les chamanes des tribus locales fouillent aussi patiemment la neige retournée, ramassant chaque petit fragment de peau, chaque poil, chaque dent, chaque relief de leurs dieux déchus pour en faire leurs amulettes protectrices millénaires. Ils balbutient dans leurs antiques langues, qu’ils continuent de parler malgré l’unification de la planète, caressant les restes des félins morts. Nul ne sait ce qu’ils disent…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais il y a des larmes dans leurs yeux et de la fureur dans les gestes de leurs mains ridées lorsqu’ils plantent leurs couteaux dans la neige et regardent le ciel</emphasis>, <emphasis>comme s’ils attendaient quelque chose…</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>LES RÈGLES DU JEU</p>
    </title>
    <p>Des gouttes ? Cours, petit !</p>
    <p>Maudite soit cette averse !</p>
    <p>Quelle folie ! Cette pluie est salée comme de l’eau de mer… Et ces uniformes en kevlar pèsent une tonne lorsqu’ils sont mouillés.</p>
    <p>Vite, entre !</p>
    <p>Ah, je m’essouffle… Je ne peux plus courir comme autrefois. Mais si nous arrivons à nous mettre à l’abri, c’est un moindre mal. Pourtant, la nuit était si belle… On voyait presque les étoiles. Avec ces fichues expériences de propulsion suborbitale auyari, l’atmosphère de cette planète est devenue folle. Il pleut, il grêle. Et toujours de l’eau salée. Il ne manquerait plus qu’il neige en été.</p>
    <p>Eh bien, c’est le déluge. Si on était des cornichons, on serait déjà marinés. Mets-toi à l’aise. Enfin…</p>
    <p>Que dis-tu ? De l’intérieur, nous n’allons pas pouvoir surveiller les alentours ?</p>
    <p>Petit, fais fonctionner tes neurones, ne me déçois pas. Qui va rôder dans le coin par ce temps de chien ?</p>
    <p>En outre, notre mission est de prendre soin de cet endroit, pas des environs. Si une secte de cannibales assez folle pour sortir patauger sous cette averse décidait de partir à la recherche de son pique-nique, mieux vaut qu’ils soient dehors, et nous dedans. Notre responsabilité s’arrête aux murs de cet endroit.</p>
    <p>C’est un sale boulot, oui, je sais. À peine pire que celui des patrouilles se baladant là-haut, à la poursuite de ces idiots qui veulent quitter la planète dans leurs vaisseaux bricolés. S’ennuyer comme des rats morts, c’est la seule chose qu’ils font, en orbite.</p>
    <p>Quoique, de temps en temps, ils empêchent quelques suicidaires d’aller se congeler dans l’espace. Mais cette surveillance a autant de sens que de chercher de l’eau dans le désert…</p>
    <p>Ici, à la banque-dépôt du reconditionnement corporel, il ne se passe jamais rien. Il n’y a rien à voler, et rien n’est aussi tranquille que des corps en anabiose, humains ou non. À part, peut-être, un vrai cadavre.</p>
    <p>En réalité, cette garde nocturne tient de l’anachronisme stupide. Un souvenir de l’époque où on ne connaissait pas encore très bien les métabolismes xénoïdes et où nos petits chefs craignaient qu’un touriste angoissé sorte de son caisson et se mette à jouer les zombies pendant que son esprit se trouve ailleurs.</p>
    <p>Regardons le bon côté des choses : ici, une garde dure deux heures de moins que la garde standard. Juste pour que nous ne mourions pas d’ennui. Et cette pluie… On ne peut même pas voir passer les gens.</p>
    <p>L’oisiveté me rend toujours nerveux…</p>
    <p>Jouer aux cartes ? Imbécile, tu sais aussi bien que moi que le règlement interdit les jeux de hasard pendant le service. Peut-être une autre fois. J’adore la belote et le poker, sans parler de…</p>
    <p>Mais, d’un coup, je me rends compte que tout est parfait. Oui, Markus. C’est ton nom, n’est-ce pas ? Je crois que cette pluie salée nous arrive comme de l’eau bénite. Grâce à elle, nous allons disposer d’un peu de temps. Ça fait un moment que je voulais discuter avec toi…</p>
    <p>Ne t’inquiète pas. Il ne s’agit que d’une petite conversation entre collègues, pas d’un nouvel examen. Ton instruction basique est terminée. Je veux juste parler, d’un homme de la Sécurité Planétaire à un autre. De collègue à collègue. Oublie que je suis sergent.</p>
    <p>En réalité, nous sommes presque pareils. Toi, un simple agent, et moi, un sergent en disgrâce…</p>
    <p>Non, ça n’a rien de secret. Cela ne me gêne pas. Je peux te raconter. Un simple incident sans importance, avec une travailleuse sociale très susceptible, à l’astroport, il y a deux semaines. Une dénommée Buca… Son visage était tartiné de ce maquillage waterproof qu’elles utilisent, de nos jours, comme un masque. Je suppose que ça les aide à se ressembler toutes. Et les xénoïdes adorent ça.</p>
    <p>Je te jure que j’ai essayé d’être aimable avec cette petite pute. Elle en avait besoin : elle paraissait terrifiée après les tirs qu’avait balancés un de ces dingues de l’Union Xénophobe. Nous l’avons immédiatement neutralisé, bien sûr. Mais l’un de mes agents s’est montré grossier avec la fille. J’ai voulu y remédier… et je me retrouve ici. Je ne lui ai pas paru sympathique et elle s’est plainte auprès de ma hiérarchie.</p>
    <p>Des histoires comme ça arrivent tous les jours. La procédure normale est d’archiver la plainte, et point final. Mais comme cette Buca avait été choisie par un Gordien pour être incubée, cela m’a été fatal. Les plaintes des gros bonnets xénoïdes jettent toujours le trouble dans nos rangs… Et ce n’est jamais bien pour nous autres, les gens de la base. Il vaut mieux que tu saches ça dès maintenant. Le résultat ? Le sergent Romualdo a été sanctionné par un mois de rondes dans les rues, une nuit de garde sur trois, avec réduction de sa solde.</p>
    <p>J’espère qu’un truc comme ça ne t’arrivera jamais.</p>
    <p>Quoique, si mon instinct ne me trahit pas, tu iras loin. Tu ne me crois pas ? Fais attention : le sergent Romualdo Concepción Perez se trompe rarement. Je vois qu’une carrière prometteuse dans la Sécurité Planétaire t’attend. Aussi clairement que je te vois devant moi. Je me risquerais même à parier que, si tu fais des efforts, dans un an ou deux tu seras au moins devenu sous-officier.</p>
    <p>Moi ? Je suis sergent depuis douze ans. Mais ne crois pas que je t’envie. Dans la vie, chacun va jusqu’où il peut. Je ne me plains pas, sergent, cela me convient. En fin de compte, même si je me suis cultivé un peu, je ne suis qu’un pauvre ignorant qui sait à peine lire.</p>
    <p>Mais toi, avec ta formation… Un QI de 148… Ça se voit que tu es instruit. Je peux te poser une question ? Par pure curiosité. Pourquoi n’es-tu pas devenu ingénieur en physique si tu étais en deuxième année ? Tu n’en avais plus que deux à faire…</p>
    <p>Ah, des problèmes financiers. Laisse-moi deviner : tes parents te payaient tes études et leurs affaires ont périclité… Non ? Un accident d’aérobus ? Désolé, gamin. J’imagine que tu n’aimes pas en parler…</p>
    <p>Beaucoup de gars entrent à la Sécurité Planétaire pour ce genre de raisons. Le boulot a beau être impopulaire, c’est l’un des rares emplois où on cherche toujours du monde. Et en comparaison avec les salaires de misère de cette planète, nos trois cent cinquante crédits mensuels ne sont pas si mal, pas vrai ? Surtout si l’on considère qu’il ne faut ni études ni expérience. Tout ce que tu as besoin de savoir, on te renseigne à l’Académie, hein ?</p>
    <p>Quoi ? Comment je sais tout ça sur tes études ? Gamin, j’ai lu ton dossier. Oui, en théorie, il est secret et seuls les officiels connaissent les codes d’accès, et tout le reste… Mais mon statut de vétéran dans ce Commandement me confère certains privilèges, y compris sur les ordinateurs.</p>
    <p>C’est illégal ? Non, je n’irais pas jusque-là. C’est juste… inhabituel. Si nous devons être collègues, il est logique que je sois un peu curieux de ton passé, non ? En plus, je ne vois pas en quoi ça te dérange. Ton histoire est irréprochable.</p>
    <p>Dès le début, j’ai remarqué que tu étais un bon élément. Je t’ai observé et j’ai apprécié ce que j’ai vu : un gamin enthousiaste, vif, comme il sied à ton âge. Tu as vingt-quatre ans, non ? Mais tu sais réfléchir avant d’agir. Dans ce boulot, c’est essentiel.</p>
    <p>En plus, je m’entends bien avec toi, même si tu es taciturne. Ou peut-être, justement, parce que tu l’es. Il faut écouter avant de parler. Je déteste ces petits cadets pédants tout juste sortis de l’Académie qui croient qu’ils savent tout après quelques heures sur simulateur. La meilleure école, la seule qui vaille la peine, c’est la rue. C’est là, dans la lutte quotidienne, qu’on apprend réellement. Et durant toute la vie. Sache que, même si on est gradé, on ne connaît jamais toutes les règles de la rue.</p>
    <p>Les règles du Grand Jeu.</p>
    <p>Oui, Markus… La vie est un Grand Jeu, et un agent doit connaître les règles sur le bout des doigts… Surtout s’il aspire, comme j’imagine que c’est ton cas, à faire carrière. À être un gagnant, et non un perdant.</p>
    <p>Tu ne vois pas de quoi je parle ? Je vais te raconter une petite histoire pour t’aider à comprendre. Tu aimes les histoires ?</p>
    <p>Lorsque j’étais encore un bleu, comme toi, j’ai servi sous les ordres d’un vieux sergent, comme moi aujourd’hui. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il s’appelait Aniceto Echevarrai. Un type bien, compréhensif et courageux. Les enragés de l’Union Xénophobe l’ont buté, et pour le venger nous avons fait couler beaucoup de sang. Nous l’aimions tous.</p>
    <p>Comme le temps passe… Ça remonte à loin…</p>
    <p>Bref, il se trouve que le regretté Aniceto était passionné de pisciculture. Il avait lu un tas de trucs sur le sujet. Il parlait toujours d’espèces exotiques de poissons d’eau douce et d’eau de mer, d’aliments artificiels ou vivants, de températures et de PH de l’eau… Et de sa « petite collection », comme il la désignait avec autant d’affection dans la voix que les parents qui parlent de leurs enfants.</p>
    <p>Un jour, la deuxième semaine que nous patrouillions ensemble, il m’a invité chez lui, et… N’aie pas l’esprit mal tourné, Markus. Aniceto Echevarrai aimait les femmes. Et moi aussi. Alors efface ce sourire ironique ou je me fâche.</p>
    <p>Bien. C’est mieux.</p>
    <p>C’était un minuscule appartement, mais joli. Bien meublé, avec toutes sortes d’appareils électroménagers, mais sans luxe ni ostentation. Ce qui attirait le plus l’attention, c’était les énormes aquariums, un peu partout. Sa « petite collection » était presque mieux fournie que le Grand Aquarama de la Nouvelle Miami, crois-moi. Avec des pompes à air, des résistances-diffuseurs d’eau, des systèmes de filtrage… Il y avait de tout. Et en quantité ! Combien de poissons il avait ? Sans te mentir, derrière ces parois de cristal, le vieil Aniceto était parvenu à réunir l’équivalent en écailles de presque un demi-million de crédits.</p>
    <p>Et lorsque, ébloui devant tant de beauté, je lui ai demandé innocemment comment il parvenait à financer une passion aussi coûteuse avec une simple solde de sergent, il s’est contenté de sourire. Il a caressé sa moustache et m’a montré quelque chose que je n’oublierai jamais.</p>
    <p>Au fond d’un de ses aquariums d’eau de mer, il y avait une créature énorme. Elle ressemblait à une fleur, avec sa grosse tige et ses pétales rougeâtres, à moitié transparents, agités par le léger courant de l’eau. Une belle fleur sous-marine…</p>
    <p>Mais il s’agissait d’un animal vorace. Ce que je prenais pour des pétales était des tentacules qui pouvaient sécréter un puissant venin. Au centre, se trouvait une bouche, toujours affamée.</p>
    <p>Quoi ? Une anémone ? Si tu le dis… Je ne suis qu’un simple sergent pas très futé. Je ne connais rien aux animaux sauvages.</p>
    <p>Aniceto m’a dit de regarder très attentivement l’anémone. Elle était belle. Terriblement belle. Et elle m’a paru encore plus belle lorsqu’un poisson de taille moyenne qui passait par là s’est pris dans les tentacules meurtriers, tué et englouti en quelques secondes. Il y avait de la cruauté dans ce spectacle.</p>
    <p>Et ensuite, plusieurs poissons, beaucoup plus petits, ont nagé dans les parages sans que rien ne leur arrive.</p>
    <p>Émerveillé, j’ai interpellé le sergent Aniceto pour lui montrer ça. Mais il a juste lancé un regard vers l’aquarium et m’a répondu :</p>
    <p>« Continue de regarder. Observe cet aquarium avec attention, Romualdo. »</p>
    <p>Et alors, Markus, je me suis rendu compte que sur cette créature merveilleuse et meurtrière, d’autres petits poissons étaient apparus. Rouges, bleus et violets, colorés comme des clowns. Ils grignotaient les restes du plus gros poisson accrochés dans la jungle de tentacules, et la créature le leur permettait. Et ils se cachaient même au milieu de ces tentacules empoisonnés.</p>
    <p>Des symbiotes, dis-tu ? Bon, des symbiotes, alors.</p>
    <p>En me posant le bras autour des épaules, Aniceto m’a dit :</p>
    <p>« Cet animal venimeux est la Loi. Ou la Sécurité Planétaire, si tu préfères. C’est comme un réseau aveugle, mais intelligent. Les petits poissons ne l’intéressent pas et ils peuvent passer sans danger. Les grands poissons, qui pourraient constituer une menace s’ils sont trop forts, sont également ignorés. Seuls les poissons de taille moyenne, considérés comme de la nourriture, sont attaqués.</p>
    <p>— Et ces clowns colorés, c’est quoi ? lui ai-je demandé, amusé par ce qui me paraissait de la philosophie de comptoir.</p>
    <p>— C’est nous, a répondu le vieux sergent. Nous aidons la Loi à s’exercer, la Sécurité Planétaire à fonctionner. Nous faisons en sorte que les ordures ne s’accumulent pas, risquant d’encombrer le réseau ou d’étouffer l’animal toujours affamé. En échange, nous prospérons sous son ombre puissante, en toute impunité. Le monstre nous reconnaît et nous distingue par notre uniforme. C’est ainsi que fonctionnent les choses, en ce bas monde. Tu comprends, Romualdo ? »</p>
    <p>Et j’ai bien compris, Markus. Si bien que je n’ai jamais oublié.</p>
    <p>Tu saisis, à présent ?</p>
    <p>Ils ont perdu un grand acteur lorsque tu as choisi d’entrer à l’Académie, gamin. Tu rougis autant qu’une jeune vierge qui entend parler d’une orgie. Mais, avec moi, il est inutile de jouer les ingénus ou les innocents. Si à vingt-quatre ans tu n’as toujours pas compris que, aussi élevée qu’elle puisse te paraître, la solde que nous paie la Sécurité Planétaire ne nous permet même pas d’acheter la cire avec laquelle nous faisons briller nos uniformes, je vais croire que tu as triché lors de ton test de QI…</p>
    <p>Mais je ne crois pas que tu sois si bête.</p>
    <p>Ah, je sais. Il y a un autre point qui t’inquiète. Tu as peur des Affaires internes, hein ? Tu es un gamin prudent. Je connais les signes : cette façon de regarder partout comme un chat acculé…</p>
    <p>Mais, en toute honnêteté, dis-moi, est-ce que j’ai une tête de bœuf-carottes sous couverture ?</p>
    <p>Et je t’assure qu’il n’y a ni microphones ni nano-caméras planqués. Ici, nous sommes totalement à l’abri des oreilles et des regards indiscrets. Pourquoi crois-tu que j’ai tant insisté pour que nous entrions ? En réalité, la pluie n’était pas si forte…</p>
    <p>Aucun dispositif électronique d’enregistrement ne peut fonctionner ici. L’officier scientifique du Commandement pourrait te l’expliquer mieux que moi. C’est en rapport avec le pouls électromagnétique, indispensable à l’anabiose de certains types d’extraterrestres, comme les polypes d’Aldébaran.</p>
    <p>Et c’est justement pourquoi nous discutons ici. Moi aussi, j’aime bien prendre mes précautions.</p>
    <p>Ah, et ceux des Affaires internes… Ne crois pas tout ce qu’on raconte sur eux. Ils ne sont pas aussi mauvais qu’on le dit. Eux aussi, ils ont parfois besoin d’un cadeau pour leur fiancée ou d’un extra pour inscrire leurs enfants à l’Université, et ils font alors appel à nous. De collègue à collègue. Tu comprends ?</p>
    <p>Bien sûr, si tu perds les pédales et si tu tentes de devenir millionnaire en un mois, cela sera aussi visible que le nez au milieu de la figure. Et ils n’auront pas d’autre solution que de te prendre en chasse. C’est leur boulot. Il faut sauvegarder les apparences, maintenir la façade. Le système fonctionne à la perfection.</p>
    <p>Ne fais pas cette tête, mon garçon. Il est temps que tu te rendes compte une fois pour toute que protéger et servir, former une barrière entre la Terre et le chaos et tout ce que tu as appris par cœur à l’Académie est une pure mascarade. Travailler à la Sécurité Planétaire est différent de tout ce que tu imaginais, Markus. Crois-moi, et pas tes instructeurs.</p>
    <p>Alors que tu jouais encore avec tes figurines-robots, je patrouillais déjà dans les rues de cette ville. Oublie tous ces blabla sur le devoir d’un agent, le chemin de la gloire des agents de l’ordre public, tout ça. Ce sont des bobards pour impressionner les moutons qui nous entretiennent en payant leurs impôts.</p>
    <p>C’est un boulot d’esclave. Tu passes ton temps à te casser le dos et à risquer ta peau pour un paquet de civils ingrats qui ne te voient pas comme leur sauveur, mais comme leur ennemi. Nous ne sommes pas des chiens de berger, mais seulement d’autres loups. Voilà comment ils nous traitent. Ils nous méprisent, nous mettent à part… Pourquoi crois-tu que nous épousons tous des femmes de la Sécurité Planétaire ?</p>
    <p>Tout ça pour un salaire de misère et une pension de merde… si on arrive en vie jusqu’à la retraite.</p>
    <p>J’imagine ce que tu dois te demander : si cette vie est si pourrie, pourquoi trouve-t-on encore des agents ? Pourquoi tous les gens de la Sécurité Planétaire n’ont-ils pas jeté leurs vibro-plaques aux orties ? Pourquoi l’entrée à l’Académie est-elle toujours aussi difficile et pourquoi les jeunes se battent-ils pour la décrocher ? Pourquoi as-tu dû travailler si dur, malgré ton QI ? Hein ?</p>
    <p>En réalité, bien que la paie soit médiocre, l’uniforme offre certaines opportunités… Je préfère appeler ça des « droits non publics ». Une simple justice. Il faut bien retirer un bénéfice pour risquer sa peau lorsqu’un de ces drogués débiles de l’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne veut chercher des crosses à un Gordien parce que les insectoïdes le dégoûtent depuis l’enfance.</p>
    <p>De la corruption, dis-tu ? Oh, Markus, c’est un bien grand mot. Et pas très joli. Je constate que, toi et moi, nous avons un sérieux problème de vocabulaire.</p>
    <p>Moi, j’appellerais plutôt ça une compensation. Mais si tu le prends de cette façon, d’accord. De la corruption. Appelons un chat un chat.</p>
    <p>Ne te mets pas à trembler au son de ces trois syllabes. Cor-rup-tion. Oui. Et pas seulement au sein de la Sécurité Planétaire… C’est quasiment le sport officiel de toute cette planète. Tous ces fonctionnaires qui jouent les vertueux et sèment leurs belles paroles dans les interviews sur l’holo-réseau, avec leurs diatribes contre « <emphasis>l’insupportable vénalité de la Sécurité Planétaire</emphasis> », reçoivent bien davantage que nous autres… Et ils risquent moins. Critiquer la saleté des autres est le meilleur moyen de dissimuler la sienne. Alors oublie tes réticences et vis ta vie, mon garçon.</p>
    <p>Ainsi vont les choses.</p>
    <p>Mais ne va pas croire non plus que tu es un dieu parce que tu portes une arme à la ceinture et une vibro-plaque d’identification. Ni que tu peux tout te permettre tant que de l’argent est en jeu. Tu tomberais dans le grand piège et ça te coûterait très cher.</p>
    <p>Nous maintenons l’ordre… Bien que celui-ci soit différent de ce qui est écrit dans le manuel. Mais ce n’est pas le chaos, c’est clair ? Le chaos est mauvais pour tout le monde, même pour la Mafia et les Yakuzas, les gros poissons. Personne ne profite du désordre.</p>
    <p>C’est pourquoi il existe des règles que tout le monde suit. Pour que ça fonctionne bien, Markus. Et c’est ce que j’essaie de t’expliquer depuis le début… Excuse-moi pour mes digressions autour de l’histoire de l’aquarium du défunt Aniceto.</p>
    <p>Au moins, c’est une bonne histoire, pas vrai ?</p>
    <p>Je ne suis pas très à l’aise avec les mots. Je n’aurais jamais fait un bon agent instructeur. Par chance, je préfère la rue. Je suis plus habitué à utiliser l’électro-matraque et la mini-mitrailleuse que ma langue. Bien que, depuis mon arrivée en ville, je me sois beaucoup amélioré.</p>
    <p>Regarde, en somme… Tout ça, c’est à cause de l’embrouille de l’autre jour. Lorsque nous patrouillions dans La Petite Havane et que cette face de rat a arraché son sac à une dame cétienne. Tu as eu de bons réflexes et tu t’es précipité à la poursuite du voleur, au milieu des gens. Parfait. C’est ce qu’on attend de toi… et tes jambes sont beaucoup plus jeunes que les miennes.</p>
    <p>Tu as attrapé l’individu et rendu son sac à cette xénoïde pomponnée et attifée de plumes phosphorescences. Tu as tout fait comme il faut. Et elle ? À peine un « <emphasis>Merci, officier, ces Terriens sont redoutables… »,</emphasis> comme si tu étais un Colossien et non un humain. Et pas un crédit. Pas de chance… Les touristes sont souvent plus reconnaissants que ça. Mais c’est le boulot.</p>
    <p>Mais après, tu t’es comporté comme un parfait idiot. Tu as perdu du temps et de l’argent, et tu t’es créé des problèmes inutiles. Malgré tous mes signes de dissuasion, tu as déclaré publiquement que tu allais emmener le pauvre gamin au Commandement. Et pire, tu l’as fait. Sans tenir compte de ses pleurs ni du fait qu’il te disait appartenir à Ahimasa, tu l’as fiché dans l’ordinateur. Tout comme c’est expliqué dans le manuel.</p>
    <p>Et maintenant, le petit voleur a sur le bras un tatouage réactif aux ultraviolets. On ne peut plus le confondre avec un autre. Tu es fier de tes actes ? Marquer un jeune délinquant pour faciliter son identification et l’empêcher de commettre de futurs délits ? Un modèle d’officier de la force publique. En plus, tu es persuadé de t’être montré généreux avec lui en ne portant pas l’affaire en justice. Parce que si tu n’avais pas clos le dossier, le mioche aurait dû passer deux mois en reconditionnement corporel, hein ?</p>
    <p>Eh bien, je vais te dire ce que tu as fait, en réalité. Tu l’as condamné à mort… À moins qu’il ait suffisamment de courage pour s’arracher lui-même ce morceau de chair sur le bras, seule façon de se débarrasser du tatouage.</p>
    <p>Et j’espère que tu as agi par ignorance. Parce que si tu t’es comporté comme ça sciemment… je ne donne pas cher de ta peau. Au sein de la Sécurité Planétaire, le pire que tu puisses commettre, c’est ne pas avoir l’esprit de corps. Violer les règles, c’est se mettre automatiquement hors jeu.</p>
    <p>Markus, si tu ne le sais pas, ces gosses nés dans les cloaques sont précieux pour certains « boulots ». Pas très légaux, bien sûr. Comme ces mômes n’ont pas été déclarés par leurs parents ou leur famille, ils n’ont pas de numéro de sécurité sociale et ne sont pas des citoyens identifiables. Ainsi, ils peuvent se glisser partout sans être détectés.</p>
    <p>C’est pourquoi on leur permet de vivre. Dommage que leurs chefs les paient une misère et qu’ils doivent, en conséquence, commettre de menus larcins pour leur compte. La vie d’un orphelin des rues est dure. Seul un sur cent atteint l’âge de quatorze ans.</p>
    <p>Lorsqu’un xénoïde plus attentif que les autres les surprend à chaparder et appelle à l’aide, c’est là que tu interviens. Tu joues ta petite comédie du « <emphasis>Arrêtez ce délinquant ! ».</emphasis> Tu le poursuis, tu l’attrapes, tu rends sa bourse à l’extraterrestre, comme le dit le manuel, et tu reçois – ou pas – une récompense… Mais ensuite tu oublies les instructions et tu demandes au gamin qui est son maître.</p>
    <p>Le maître d’un gosse est toujours disposé à payer. Ahimasa t’aurait remis une coquette somme pour que tu ne tatoues pas son gamin. Une affaire rondement menée, et tout le monde était content… Même le petit qui, bien qu’il reçoive quelques coups, plus pour sa maladresse que pour le chapardage en soi, reste au moins en vie, avec un travail.</p>
    <p>Si cela choque ton sens moral que le gosse ne soit pas châtié pour son larcin, je t’assure que la raclée que lui aurait donnée Ahimasa aurait ôté l’envie au petit de voler pour un bon moment. Les Yakuzas ont la main lourde et ne rechignent pas à utiliser le neuro-fouet. Si ce môme devait se remettre à chaparder, il serait plus prudent et ferait en sorte que sa victime ne s’en rende pas compte.</p>
    <p>En échange, qu’est-ce qui leur reste, à présent ? Un gamin fiché qui ne vaut plus rien et qui en sait trop. Ahimasa va devoir s’en débarrasser rapidement.</p>
    <p>Par ta faute, pour avoir suivi au pied de la lettre les procédures du manuel sans respecter les règles du jeu, nous avons maintenant un marchand, peut-être pas totalement dans la légalité mais honnête à sa manière, obligé d’engager un exécuteur pour qu’il le débarrasse d’un pauvre gosse. Auquel, qui sait, il s’est peut-être attaché. Et un mineur, en fuite et mort de peur, qui a peu de chances d’en réchapper vivant. Une perte de temps, de crédits et de matériel humain, en plus d’autres désagréments…</p>
    <p>Les choses ne se passent pas comme ça, Markus.</p>
    <p>As-tu vu combien de gens me saluent lorsque nous sommes en patrouille ? Certains d’entre eux étaient des gamins comme ce môme, il y a bien longtemps… Et je suis sûr que, chaque soir avant de dormir, ils remercient Dieu et la Vierge que ce soit moi qui les ai attrapés, la première fois. Je me sens fier d’appartenir à la Sécurité Planétaire lorsque j’en reconnais un… Ils sont vivants et sont devenus des hommes grâce à moi.</p>
    <p>C’est ça, être généreux et servir l’intérêt général, Markus.</p>
    <p>Tu comprends la différence ?</p>
    <p>Tu vois déjà que tout ça est plus complexe qu’il n’y paraît. Ce qu’on t’a dit à l’Académie, que les rues de la planète sont le théâtre d’une guerre à mort entre nos forces et la délinquance… Oublie-le dès maintenant. Nous ne sommes pas dans deux camps différents. Nous sommes pareils. Des poissons qui nagent dans la même eau. La seule chose qui nous distingue, c’est cet uniforme.</p>
    <p>Tu es un gamin cultivé, Markus. J’imagine que tu as entendu parler de Jean-Jacques Rousseau et de son contrat social. Eh bien, sur la Terre, fonctionne un autre contrat social et nous en sommes les gardiens. Comme nul ne peut vivre en respectant toutes les lois, nous fermons les yeux sur les petites violations indispensables à la survie… Si bien que les contrevenants ne questionnent pas trop le système en lui-même.</p>
    <p>Tout citoyen honnête en apparence enfreint la loi d’une manière ou d’une autre. Sois sincère. Toi-même, as-tu toujours payé tes impôts à temps et comme il faut ? N’as-tu jamais triché sur les compteurs d’énergie ? Ah ! Tu vois ?</p>
    <p>Nous nous assurons que la petite marge d’illégalité dans laquelle nous vivons tous reste sous contrôle, à un niveau acceptable pour tout le monde. Je ne parle pas de meurtres en série ou de terrorisme xénophobe. Mais le reste ? Le jeu illégal, les drogues douces, les services non officiels, les petits délits, les vols mineurs… Ce ne sont pas les ennemis. Les vrais adversaires, ce sont les <emphasis>autres.</emphasis> Les xénoïdes. Tu comprends ?</p>
    <p>Comment insultais-tu les agents, lorsque tu étais môme ? Que leur criais-tu ? « Lèche-bottes », pas vrai ? Des serviteurs des extraterrestres, c’est ce que tu pensais que nous étions. Ne le nie pas…</p>
    <p>D’une certaine manière, notre salaire est payé par ces types venus d’autres Soleils pour que nous maintenions l’ordre sur leur paradis touristique et fiscal. Et ça ne leur fait ni chaud ni froid si nous nous entretuons… Tant que l’on ne s’en prend pas à leurs majestés inhumaines.</p>
    <p>Cette planète peut voler en éclats ; si aucun xénoïde n’est blessé, ça ne fera même pas l’objet d’un fait divers dans les holo-journaux de la galaxie. Mais il suffit qu’un touriste stupide se coupe un tentacule ici pour que la ville soit mise à feu et à sang.</p>
    <p>C’est comme l’histoire du gamin qui tripotait la chaîne du macaque de cet homme jouant de l’accordéon. Le singe ne réagissait pas. Il a suffi que le gosse s’approche, touche l’animal, et… MIAM ! Il s’est mis à crier parce qu’il s’était fait mordre. Et qu’a répondu son maître ? « Tu l’as cherché. Joue avec la chaîne, mais ne touche pas le singe. » Sur cette planète, le singe est tout ce qui vient d’ailleurs.</p>
    <p>Toutefois, tu dois savoir que, pour nous, la devise secrète de l’Agence Touristique Planétaire est aussi valable : <emphasis>Il faut leur soutirer leurs crédits, à tout prix, par tous les moyens.</emphasis> Ce qui, traduit à notre échelle, signifie quelque chose comme : <emphasis>C’est toujours la faute du touriste et il doit payer.</emphasis> Et je te parle de payer en crédits, n’oublie pas.</p>
    <p>Ce n’est pas si difficile.</p>
    <p>Les xénoïdes qui viennent nous visiter montrent, fort heureusement, un respect considérable envers la Loi et ses représentants. Peut-être que, sur leurs mondes, les choses fonctionnent d’une autre manière et que ceux qui occupent notre fonction suivent le manuel au pied de la lettre. Quoique je n’imagine pas comment c’est possible…</p>
    <p>Le fait est que, si tu es suffisamment intelligent, autoritaire et aimable, vu leur conception de la force publique, ils te croiront toujours. Voilà comment il faut agir : se débrouiller pour qu’ils se croient responsables de l’accident d’aérobus dans lequel un humain a percuté leur véhicule par l’arrière, toutes lumières éteintes. Ou qu’ils se sentent coupables de s’être fait voler parce qu’ils portaient leur liasse de cartes de crédits dans une bourse sur le ventre, où le couteau de n’importe quel petit voleur peut le soustraire en un jeu d’enfant.</p>
    <p>Il faut les entourer de tous les dispositifs juridiques existants ou à venir pour qu’ils paient.</p>
    <p>Je te sous-estime probablement. Tu dois déjà savoir tout ça. Si tu as décidé de nous rejoindre, je parie que ce n’est pas par esprit civique, ni pour l’attrait de l’arme et de l’uniforme, du pouvoir et de l’autorité qu’ils représentent face aux amis du quartier, aux travailleuses sociales et aux filles en général.</p>
    <p>Bien que ce soit un autre de nos avantages. Gamin, si je te racontais la moitié de mes expériences sexuelles, tu aurais de quoi te masturber pendant une année entière. Je ne me suis jamais marié. Pourquoi ? J’ai tout ce que je désire, et même davantage.</p>
    <p>De belles adolescentes inexpérimentées, lâchées dans la rue par nécessité, qui s’installent sans le savoir dans des zones prohibées de l’astroport et qui sont prêtes à tout pourvu qu’on n’ouvre pas une procédure pour prostitution illégale perpétrée par des mineures. Écoute-moi bien, Markus, quand je dis « prêtes à tout », je ne plaisante pas… J’ai défloré plus de vierges qu’un millionnaire cétien.</p>
    <p>Et des travailleuses légales, celles qui ont la sécurité sociale, les vraies artistes du sexe, qui savent si bien te remercier lorsque tu interviens à temps pour les libérer d’un client aux goûts plus sadiques que la normale.</p>
    <p>Nous les protégeons, et elles nous remercient de la façon qu’elles connaissent le mieux. On peut considérer ça comme un échange de bons procédés.</p>
    <p>Bien que ça ne soit qu’une option, bien sûr. Certaines préfèrent les crédits sonnants et trébuchants, d’où qu’ils viennent. Mais la vie d’un agent est si instable et solitaire… Il y a peu de chance qu’en patrouillant dans les rues on rencontre la fille de ses rêves. Et encore moins de chance qu’on arrive à la garder.</p>
    <p>Si la seule façon d’obtenir du sexe à volonté est d’avoir recours à des professionnelles, je préfère au moins l’avoir gratuitement, avec des femmes connues, reconnaissantes, parfois même presque des amies. Avec elles, je me sens plus en sécurité qu’avec une travailleuse sociale étrangère. Celles-là, tu ne sais jamais si elles cachent un couteau sous leur oreiller, attendant que tu t’endormes pour t’assassiner et te voler.</p>
    <p>Enfin, c’est mon choix. Toi, tu feras ce que tu voudras.</p>
    <p>Il y a certaines choses que tu ne peux pas tolérer. Et si on tente de profiter de ton inexpérience et de te soudoyer pour que tu détournes les yeux, je veux que tu me le dises immédiatement. Je me chargerai de ces canailles de trafiquants…</p>
    <p>J’ai lu des bouquins d’histoire, et je sais qu’autrefois on poursuivait le trafic de drogue. Mais de toutes les drogues. Quelle idiotie ! Notre système est bien plus rationnel : tu peux te procurer tout ce que tu veux dans les Centres médicalisés de distractions. À bon prix, avec une qualité garantie et la surveillance d’internes spécialisés en toxicologie. C’est l’une des attractions basiques pour le tourisme, financé par les autorités.</p>
    <p>C’est pourquoi les vendeurs clandestins de substances chimiques frelatées sont un discrédit planétaire et une menace intolérable. Dans leur cas, pas de quartier. La conduite à suivre lorsqu’on en capture un est simple et efficace : pas de prisonniers. Ces déchets ne méritent même pas le reconditionnement corporel. Presque toujours, ils sont accros aux produits douteux qu’ils vendent, et aucun extraterrestre ayant toute sa tête ne voudrait « monter » un corps au métabolisme si détérioré.</p>
    <p>D’un autre côté, il y a des priorités. Inutile de dire que si un xénoïde décède dans des circonstances douteuses, toute autre affaire doit être reléguée au second plan pour rechercher les causes de la mort. Et si nous ne trouvons pas de coupable… nous devons nous débrouiller pour l’inventer. Trop de choses dépendent de notre efficacité en de pareils cas.</p>
    <p>Souviens-toi toujours de la façon dont ils ont rayé Philadelphie de la carte. Quelqu’un, probablement lors d’une bagarre pour une histoire de fille, a tranché la gorge à un Cétien et les agents du Commandement local n’ont pas réussi à trouver le coupable. Les représailles de ces types de Tau Ceti ont été terribles : deux millions d’humains vaporisés. Je crois que tu n’aimerais pas renouveler la démonstration dans une autre ville… avec toi dedans.</p>
    <p>Mais la seule chose plus urgente que la recherche d’un tueur de xénoïdes, c’est de régler son compte à celui qui assassine l’un d’entre nous. S’assurer qu’il n’arrive jamais jusqu’au jugement… vivant. C’est ça, la solidarité et l’esprit de corps. Ça rassure de savoir qu’on sera vengé, si le pire survient.</p>
    <p>Ne fais pas cette tête, Markus. Notre boulot n’est pas qu’une histoire de risques et de vengeances. Il existe également de nombreuses manières, pour un agent malin, d’obtenir des crédits supplémentaires, en dehors de ses heures de service, et de manière relativement sûre.</p>
    <p>Par exemple, dans le négoce de la protection.</p>
    <p>Les Yakuzas et la Triade le trustent, et ils contrôlent même la majeure partie des indépendants. Mais si tu aimes gagner à la sueur de ton front chaque crédit qui arrive sur ton compte, et si tu veux y consacrer ton temps libre, ceux du crime organisé ne s’interposeront pas.</p>
    <p>Bien que certains indépendants soient très doués, beaucoup de détaillants pensent que les services d’un agent de la Sécurité Planétaire sont meilleurs. Avec nous, ils engagent une qualité supplémentaire, au-delà de notre entraînement physique : notre permis de port d’armes. Nous pouvons les utiliser, même en dehors du service. La Clause de protection personnelle de l’agent, tu te souviens ?</p>
    <p>C’est ainsi, Markus. Ce boulot de protection présente l’avantage de ne pas être illégal. Si tu ne portes pas ton uniforme, bien sûr. Ah, ah ! Si quelque chose tourne mal, il te suffit de déclarer que tu passais par là et que tu as tiré pour te défendre. L’agent des Homicides qui mènera l’enquête saura comment te dégager de toute responsabilité. L’esprit de corps, tu vois ?</p>
    <p>Un conseil d’expert : si tu t’intéresses sérieusement au négoce de la protection, le mieux est de dépenser quelques crédits pour un petit investissement initial auprès de l’agent responsable de la logistique au Commandement. Il te remettra lui-même un gilet en kevlar, ainsi qu’une arme non enregistrée. Et à un prix moins élevé qu’il n’y paraît si tu y réfléchis un peu. Pense que tu éviteras ainsi qu’un coup de feu tiré en dehors du service laisse une trace dans l’ordinateur central auquel sont connectées nos mini-mitrailleuses, comme on te l’a appris à l’Académie.</p>
    <p>Les commerçants récompenseront ton effort par une prime très juteuse. Un vigile qui peut faire usage de son arme sans souci est toujours plus efficace qu’un autre ne pouvant y recourir qu’en cas extrême, tu ne crois pas ?</p>
    <p>Après l’homme sans l’uniforme, une petite explication à propos de l’uniforme sans l’homme. Et là, nous nous éloignons de la Loi. Au cas où tu serais ambitieux et où tu aimerais jouer les caïds.</p>
    <p>De temps en temps, un de ces entrepreneurs à son compte, comme notre ami Ahimasa, t’approchera et te proposera une somme considérable pour le prêt de ton uniforme-armure en kevlar. Une somme vraiment importante. N’hésite pas une seconde, donne-le lui. Sans le moindre remords, ni sans te sentir traître à notre corporation.</p>
    <p>Il n’y aucun mal à accéder à sa requête : il est rare qu’ils utilisent nos uniformes autrement que pour des règlements de comptes internes. Et si le grabuge est trop important et que nous devons intervenir… un uniforme en kevlar ne constitue pas une assurance-vie pour ceux qui nous affrontent. Tout exécuteur qui se respecte sait que nos balles à tête creuse peuvent traverser nos propres cuirasses. Par chance, aucune autre arme terrestre ne possède la puissance de feu nécessaire.</p>
    <p>C’est la raison pour laquelle nous poursuivons avec une telle hargne les trafiquants d’armes qui vendent des masers et des projectiles à charge explosive. Si ces trucs-là circulaient au marché noir, nous perdrions complètement le contrôle de la situation.</p>
    <p>Ah, et encore quelques détails. Lorsque tu loues ton uniforme, n’oublie pas deux précautions importantes. Premièrement, et c’est presque une lapalissade, retire la vibro-plaque d’identification et tout insigne de la corporation, au cas où tes « clients » seraient capturés. Deuxièmement, demande un nouvel uniforme pour vol de l’ancien. Et assure-toi que la date de ta demande soit au moins trois jours antérieure à celle où tu le « prêtes ». Si on te rend ton gilet sans problème, annule la demande. Mais si tes « clients » sont capturés ou tués, ce sera ton meilleur alibi : on m’a volé mon uniforme, ce n’est pas ma faute, je m’en suis rendu compte à temps, il n’y a plus de morale, on a dû le prendre sur mon étendoir à linge lorsqu’il séchait, sûrement un type de mon quartier qui me déteste et qui l’a ensuite revendu à des assassins…</p>
    <p>Et ne proteste pas si l’officiel chargé de l’intendance te fait payer ton nouvel uniforme-armure de kevlar un peu plus cher. Il n’est pas idiot, et comme il a peu de contacts réguliers avec l’extérieur, il doit assurer ses extras comme il peut, n’est-ce pas ? Nous avons tous le droit de vivre.</p>
    <p>Ah, à propos des commerçants en alimentation…</p>
    <p>Bien que tu m’aies l’air d’être un de ces obsédés des légumes cultivés naturellement, de la viande sans hormones synthétiques et de tout ce vieux discours écologique, je vais te dire une chose : ça fait des années que je ne dépense quasiment rien en nourriture. Mon four à microondes brille comme un sou neuf. Mais, chaque jour, je mange comme un roi. À tous les repas. Regarde le ventre que je commence à prendre, bien que quotidiennement je passe une demi-heure dans le simulateur de jogging.</p>
    <p>Le secret ? C’est très facile…</p>
    <p>L’un des cours que je trouvais les plus difficiles, à l’Académie, c’était l’hygiène alimentaire. Toi aussi ? Je ne sais pas pour toi, mais j’ai eu toutes les peines du monde à apprendre les normes élémentaires du transport, de la conservation, de la préparation et de la vente des matières comestibles. Mais je dois admettre que ce cours s’est révélé le plus utile de ma formation. Parce que, surprise ! Presque aucune de ces normes n’est appliquée dans la vie réelle. Comme pour tout, sur Terre.</p>
    <p>Si les commerçants suivaient au pied de la lettre chacune des mille et une spécifications de la Loi, ils seraient ruinés. Ils le savent, nous le savons… la Loi le sait. Auparavant, il existait un corps d’inspecteurs sanitaires qui encaissaient des pots-de-vin pour fermer les yeux. Par chance, il y a cinq ans, la Directive 538 nous a donné les pleins pouvoirs sur le contrôle sanitaire de la planète. D’après moi, on nous a rendu justice.</p>
    <p>Si tu vois un détaillant en train de vendre des légumes à l’odeur de dextrine, ou des poulets un peu gonflés aux stéroïdes synthétiques, et qu’il t’invite à déjeuner… N’hésite pas. Accepte. Oui, il s’agit d’un pot-de-vin… Mais tu peux être sûr qu’il ne met pas sur sa table les cochonneries qu’il vend. Il les réserve très probablement aux extraterrestres, et tu ne nuis donc à aucun humain en laissant faire.</p>
    <p>Et je t’assure qu’en échange de ta tolérance tu mangeras des légumes exquis. Voilà les grands plaisirs de la vie, les plus élémentaires : le sexe et la bouffe. On a le droit de respecter son propre palais, non ? Nous ne sommes pas des xénoïdes à l’estomac d’acier. Parce que ces aliens, ils se fichent de bouffer de la merde ou du caviar, tant que le chef leur jure que c’est un plat exotique terrien. Les imbéciles.</p>
    <p>Au-delà de l’épicurisme, je te conseille, si tu envisages de devenir père un jour, de ne pas manger ces succulents légumes produits en serre ou de ne pas te laisser tenter par l’aspect juteux et bon marché de ces poulets de dix jours qui en paraissent quarante, tant ils sont grands et gros. Bien qu’inoffensives pour les métabolismes de ces créatures bizarres venus d’autres mondes, les hormones synthétiques peuvent causer de grands dommages au tien… ou à celui de tes enfants, si ta femme et toi vous décidez d’en avoir de façon naturelle. Bien que, si c’était moi, je mettrais un paquet de crédits dans un bon design génétique. C’est propre, sûr et efficace.</p>
    <p>Il faut être dur avec ces commerçants et ces petits industriels qui contaminent l’environnement en déversant directement dans les égouts leurs résidus pourris et cancérigènes, leurs déchets non biodégradables et leurs eaux résiduelles non traitées. Ils méritent des amendes ! Et autant de fois que nécessaire ! Pour qu’ils finissent par comprendre qu’à la longue, cela leur coûtera moins cher d’installer une station d’épuration que de continuer à violer les Lois de protection écologique.</p>
    <p>Comme tu le vois, bien que je taquine, je me préoccupe, moi aussi, d’écologie et de conservation. Par simple pragmatisme, par instinct de survie, plus que par passion pour les bestioles et les plantes.</p>
    <p>La Terre est notre planète, non ? Que des quidams de la grande banlieue de Pluton soient les maîtres aujourd’hui ne signifie pas que tout nous soit égal, ni que nous devions nous suicider en nous laissant contaminer par notre propre merde. Sans compter que nous perdrions ces touristes qui profitent tant de nos forêts vierges, et du reste, et qui nous maintiennent encore à flot.</p>
    <p>Qu’est-ce que j’ai oublié ?</p>
    <p>Ah oui ! Le plus important. À l’Académie, on a dû te parler de la rotation du personnel. Trois mois ici, aux Patrouilles, trois à la Force dissuasive, trois aux Homicides, et ça, à l’infini. Cet amusant système est venu à l’esprit d’un petit chef… Je suppose qu’il voulait éviter que les pauvres agents et sergents de rue ne soient trop tentés de tomber dans l’horrible péché véniel de la corruption… Sûrement que cet imbécile s’est pris pour un génie avec son idée.</p>
    <p>Mais ne t’inquiète pas. Celui qui crée la Loi crée, par la même occasion, les interstices qui permettent de la contourner. Nous avons notre propre système. On ne déplace jamais tout un département à la fois. Si bien que, lorsque qu’on nous séparera et que tu connaîtras ta nouvelle affectation, je te dirai qui établit les règles, là-bas… Et il te donnera les instructions, les contacts et tout ce dont tu auras besoin pour occuper la place de l’agent que tu remplaceras dans tous les sens du terme.</p>
    <p>Tu comprends ? Oui, Markus, tu es un gosse intelligent. C’est bien ce qu’il me semblait. Tu captes tout au quart de tour. Et tu souris. Je suis content que ça te plaise. Comme tu le vois, appartenir à la glorieuse corporation de la Sécurité Planétaire n’est pas si mauvais que certains le croient.</p>
    <p>Encore quelques conseils. Excuse-moi si j’ai l’air pédant. Je deviens vieux et, comme je n’ai pas eu d’enfants, je suis un peu paternaliste avec les jeunes recrues, qui ne connaissent encore rien de la vie. Et je te trouve vraiment sympathique.</p>
    <p>Habitue-toi à improviser. Oublie le manuel. Aucun système de règles ne peut prévoir tous les cas de figure. Un agent doit faire face tous les jours à des situations imprévues.</p>
    <p>Par exemple, si, en patrouillant dans une rue obscure tu trouves un mini-conteneur avec deux kilos de télé-crack, sans témoins… Ou si une petite dame clonique cétienne, impressionnée par la raideur qui gonfle ton pantalon d’uniforme, veut savoir quelle est ta marque favorite de lubrifiant sexuel… La décision t’appartient.</p>
    <p>J’ai une règle personnelle : ne jamais décevoir les enfants, les femmes et les camés. On doit toujours faire un effort pour son prochain. Tu ne crois pas, Markus ?</p>
    <p>Évidemment, si tu attires l’attention d’une Colossienne, je te recommande de te préparer à t’excuser comme un auxiliaire du Corps diplomatique. Certains racontent que même leur vagin est cuirassé. Sans parler des sécrétions d’acide acétique des guzoïdes de Rigel… Je ne souhaiterais pas ça à mon pire ennemi.</p>
    <p>Ah, je pourrais t’en raconter des anecdotes épicées…</p>
    <p>Tu ne sais pas la chance que tu as d’être entré à la Sécurité Planétaire aujourd’hui. Il y a quelques années, l’agent qui disait non un peu trop souvent pouvait finir en animation suspendue à l’intérieur d’un caisson comme ceux-là. Les xénoïdes étaient nos maîtres absolus, et ils n’aimaient pas se voir opposer un refus.</p>
    <p>À présent, nous avons certains droits.</p>
    <p>Et nous avons bataillé dur pour les obtenir, je t’assure. Il y a dix ans, « agent de la Sécurité Planétaire » et « déchet » étaient synonymes. Pour qu’on nous prenne au sérieux, nous avons dû montrer à ces xénoïdes omnipotents que sans nous, ils n’avaient aucun moyen de contrôler la Terre. Du moins, sans annihiler les trois quarts de sa population.</p>
    <p>Par curiosité, tu es né où, Markus ? Ici, à la Nouvelle Miami ? Tu es un gosse intelligent de la ville. Moi, je ne suis qu’un paysan mal dégrossi. Je viens d’une petite bourgade au bord d’une rivière, perdu entre les collines et la jungle : Baracuya del Jiqui. Là-bas, ils n’ont pas encore réalisé qu’on était au XXIe siècle. Ils continuent de vivre au XIXe.</p>
    <p>À chaque fois qu’il pleut un peu et que la rivière Jiqui sort de son lit, la rue principale – et l’unique – de mon village se change en lac et il faut circuler en barque. Dans ma maison, il n’y avait pas d’accès à l’holo-réseau… Pas même d’électricité. On prenait l’eau à la rivière, dans des seaux.</p>
    <p>J’ai vu mon premier aérobus à dix ans. Jusque-là, mon idéal ultime en matière de transport avait été de posséder mon propre cheval. Ma mère et mon père, sans traitements alternatifs ni la moindre idée de ce qu’étaient les anticonceptionnels, ont eu quinze enfants, neuf garçons et six filles. Dix ont survécu. Sept garçons et trois filles. À quarante-trois ans, ma mère en paraissait soixante-dix.</p>
    <p>Je n’étais pas assez âgé pour qu’on me prenne au sérieux, ni assez jeune pour qu’on me gâte. J’ai eu la pire place, au milieu. Je recevais des coups de mes aînés, parce qu’ils étaient plus forts que moi, et je devais prendre soin des petits, parce qu’ils étaient plus jeunes que moi.</p>
    <p>À dix ans, j’ai réalisé que je n’avais pas envie de labourer la poussière de la petite parcelle que cultivait mon père. Je n’aimais pas rester toute la journée à creuser des sillons. Ce que je voulais, c’était vivre dans une vraie ville et ne pas crever en retournant la terre. Déjà à l’époque, j’étais assez baraqué. Mais comme je n’étais pas doué en sport, cette grande carcasse ne me servait à rien, et la seule façon de réaliser mon rêve était de prendre l’uniforme. C’est pourquoi, dès que j’ai eu seize ans, j’ai fui la maison avec mon balluchon et mon unique paire de chaussures. J’ai cédé à l’appel de ces holo-affiches qui promettent monts et merveilles et je me suis enrôlé dans la Sécurité Planétaire. Je l’aurais fait plus tôt si j’avais pu les berner davantage sur mon âge. Même si je paraissais avoir vingt ans, je n’en avais pas dix-huit.</p>
    <p>Ah, Baracuya del Jiqui… Parfois, je deviens nostalgique et je me demande ce que sont devenus mes frères. S’ils se sont mariés, si j’ai des neveux, s’ils se sont tués au travail sur leur lopin de terre. Si Maman et Papa sont toujours vivants, ils doivent être bigrement âgés. Je n’y suis jamais retourné, et je ne leur ai pas même envoyé une holo-vidéo. Ça a été dur, crois-moi, mais je me suis dit : « Romualdo Concepción Perez, si tu regardes en arrière, tu n’avanceras jamais. » Et je suis toujours allé de l’avant.</p>
    <p>Une grande partie de la vieille garde de la Sécurité Planétaire vient d’endroits comme mon petit bourg… ou pires. Notre chef, le colonel Kharman, était un Dayak de Bornéo, une tribu qui vit encore à l’état primitif, se perçant la narine avec un os et réduisant les têtes de ses ennemis.</p>
    <p>À l’époque, aucun jeune citadin ne voulait mettre cet uniforme ni arborer cet insigne. D’accord, aujourd’hui non plus… Tu es l’exception, et non la règle. Tes petits amis de la ville pensent à tout sauf à devenir des « sbires des aliens », comme nous appellent encore ces imbéciles.</p>
    <p>Si j’ai été studieux à l’Académie ? Bien sûr que j’ai travaillé ! Il m’a fallu apprendre à utiliser les installations sanitaires, les terminaux d’ordinateurs… Et je me suis battu, oui. Parfois jusqu’au sang. Si je n’avais pas appris à me défendre, à rendre sans pleurnicher les coups que j’ai reçus dès que j’ai su marcher, mes quatre frères aînés m’auraient réduit en bouillie. Ou mon père m’aurait corrigé parce que j’étais une chochotte qui pleurniche.</p>
    <p>En ce temps-là, la formation, à l’Académie, ne durait qu’un an et on nous mettait tout de suite dans la rue. Si nous survivions les trois premiers mois, c’est que nous avions été de bons élèves. Si nous y restions… Eh bien, les xénoïdes de la Commission de sélection avaient des milliers de demandes en attente d’un poste libre dans la Corporation.</p>
    <p>Au début, sans amis, sans connaissances, ni la moindre idée de ce qui se passait dans les villes, nous tentions d’appliquer le manuel à la lettre. Tout le poids de la Loi portait sur les contrevenants, de la même façon, sans égards d’aucune sorte. Pour personne.</p>
    <p>Quant à moi, je ne risquais pas d’être renvoyé à Baracuya del Jiqui si je ne prenais pas de gants avec un civil. Ils étaient aussi pauvres et désespérés que moi… Mais si c’était eux ou moi, alors moi d’abord. Et avec les grèves, pareil : s’il fallait distribuer des coups d’électro-matraque à des mineurs d’uranium qui, au lieu de travailler, demandaient de meilleures combinaisons anti-radiations, alors j’en distribuais. Ces pauvres gars avaient l’air aussi malheureux que nous… Mais on me payait pour ça, on m’habillait et on me laissait tranquille. Tu vois, dans la vie, tout se paie.</p>
    <p>Petits voleurs, trafiquants, Mafia, Triade, Yakuzas ? Pour moi, ils étaient tous pareils. J’étais dur avec tout le monde. C’était une époque sauvage.</p>
    <p>C’est de ces jours-là qu’est née la légende de la guerre urbaine entre les délinquants et nous. Parce qu’ils n’étaient pas tendres. Pour chaque Yakuza que nous envoyions au reconditionnement corporel, ses amis butaient un agent. Œil pour œil, dent pour dent.</p>
    <p>J’étais stupide. Je m’en rends compte aujourd’hui. Sans cette leçon que m’a donnée le vieil Aniceto avec son monstre bouffeur de poissons, dans l’aquarium de son appartement, je serais probablement mort aujourd’hui. Comme beaucoup de ceux qui sont sortis de l’Académie en même temps que moi et qui n’ont pas eu la chance de rencontrer un ancien pour leur expliquer les règles du jeu.</p>
    <p>Je n’ai pas à me plaindre, à vrai dire. J’ai vécu comme un prince.</p>
    <p>Après deux années passées dans la rue, les Yakuzas et la Mafia savaient qui j’étais et me traitaient comme un roi. C’est alors qu’est sortie la Directive 456 donnant aux agents de la Sécurité Planétaire le statut automatique de citoyens de la ville dans laquelle ils travaillaient. Moi, Romualdo Concepción Perez, né à Baracuya del Jiqui… j’étais citoyen de la Nouvelle Miami !</p>
    <p>Je me suis senti maître du monde. Quelques mois plus tard, ils m’ont nommé sergent, m’ont attribué un appartement personnel et j’ai quitté le dortoir collectif. Et depuis, je suis tranquille.</p>
    <p>Pourquoi je ne suis pas monté plus haut ? Je vais te confier un secret, Markus. Et tu en fais ce que tu veux. Le sergent est comme une clé de voûte. Oui, mon garçon. Je n’arrive pas à croire qu’un gamin cultivé comme toi ne connaisse pas ça… La clé de voûte, la pierre sur laquelle repose tout l’édifice. Celle qui va au centre. La plus sûre.</p>
    <p>Qui en pâtit lorsqu’il vexe un xénoïde mal élevé ? L’agent de base. Et qui doit mettre le cou sur le billot du bourreau lorsqu’on tue un touriste stupide et que les xénoïdes font tomber des têtes humaines pour calmer leurs semblables ? Les chefs. Et qui est la cible invisible des enragés du Front Xénophobe chaque fois qu’ils décident d’orchestrer une nouvelle campagne contre les « aliens et leurs sbires » ? L’officier. Pas un de ceux qui a commencé avec moi ne semble avoir compris ça. Oh, bien sûr, les types intelligents se sont élevés dans la hiérarchie. Ils sont devenus lieutenants, capitaines, majors, colonels. Il y en a même un qui est arrivé au grade de général. Et où sont-ils aujourd’hui ? Retraités sans honneur avec la moitié de leur pension, prisonniers, fusillés, mendiants dans les rues où ils ont été un jour les maîtres, ou recyclés comme engrais dans les cultures organoponiques. La machine les a dévorés.</p>
    <p>Sergent, ça me suffit. Ni plus haut ni plus bas.</p>
    <p>La cupidité est mauvaise conseillère, Markus. À petite échelle, on peut contrôler les événements et il y a peu de trahisons possibles. À trop grande échelle, on fait concurrence aux Yakuzas. Des requins plus gros que toi voudront leur part… et il existera toujours un xénoïde plus puissant qui te brisera. Si tu savais combien j’ai vu de gars de la Sécurité Planétaire s’élever puis tomber sous la botte extraterrestre avec, dans les yeux, la certitude qu’ils vont être jetés au recycleur…</p>
    <p>En revanche, le bon sergent a juste assez d’autorité, c’est lui qui transmet les ordres, l’huile qui lubrifie les rouages. Il est à l’abri et nul ne se dresse contre lui. Je ne me suis jamais fourré dans les grosses opérations, surtout si on ne me l’a pas demandé. Vivre et laisser vivre, c’est ma devise, Markus. Pour toi aussi, tout ira bien si tu la suis.</p>
    <p>Parfois pourtant, il faut être méchant. Et ça fait mal. Oui, ça fait mal.</p>
    <p>Il y a quelques mois, j’ai dû arrêter un jeune homme, et je ne parviens pas à l’oublier. Il se prenait pour un protecteur indépendant. Mais il était trop naïf pour ce boulot. Il s’appelait Jowe, c’était un artiste. J’ai vu ses toiles… Elles étaient peut-être bonnes, mais je ne les ai pas aimées. Elles étaient bizarres. En même temps, je n’y connais pas grand-chose.</p>
    <p>Il semble que ce petit peintre avait oublié de payer sa cotisation mensuelle aux Yakuzas. Ou plutôt, il n’avait pas les moyens, parce qu’il ne faisait pas payer une travailleuse sociale pour laquelle il bossait. Une certaine María Elena.</p>
    <p>Je ne me souviens pas bien de son visage. Une petite pute comme les autres, grande et mince. Je ne l’ai même pas regardée : j’aime les femmes bien en chair et je laisse les sacs d’os aux xénoïdes. En revanche, ce Jowe, il me fixait d’une façon… Markus, je croyais être revenu de tout, mais ça m’a fendu le cœur de devoir l’emmener. C’était comme si j’arrêtais le fils que je n’avais jamais eu. Je suis même allé assister au procès, après mon service. Ça a été rapide, comme toujours depuis que l’ordinateur central juge. Le pauvre gars a écopé de trois années de reconditionnement corporel… Il ne tiendrait pas, j’en étais sûr. C’était quasiment un meurtre.</p>
    <p>En fait, je ne l’ai pas arrêté parce qu’il n’avait pas payé sa cotisation, mais suite à une dénonciation l’accusant de verser de l’argent à l’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne. Une dénonciation des Yakuzas qui se sont servis de nous pour lui régler son compte élégamment. Et le pire, c’est que c’était vrai… Imagine-toi que ce pauvre gosse idéaliste et stupide envoyait le peu d’argent qu’il avait à ces tarés de drogués.</p>
    <p>Lorsque je l’ai emmené, il lançait des regards désespérés à la dénommée María Elena. Elle a couru, ils se sont étreints, embrassés. Ils pleuraient, tout ça. Mais lui était sincère. Il sanglotait de toute son âme. On voyait qu’il l’aimait, le pauvre. Quant à elle, eh bien, j’ai vu de meilleures prestations au club de théâtre, ici, au Commandement.</p>
    <p>Ça a été si dur que ça me hérisse encore le poil et que j’ai les larmes aux yeux rien que d’y penser… J’ai eu l’impression d’être le dernier des salauds, Markus. Vraiment.</p>
    <p>Une chose encore, pas de sergent à agent, mais d’homme expérimenté à gamin débutant. Et profites-en pendant que je suis d’humeur sentimentale. Oublie l’honneur de la corporation si ça tourne vraiment mal. Sérieusement.</p>
    <p>Il vaut mieux être un trouillard vivant qu’un héros mort. Celui qui fuit sauve sa peau pour combattre une autre fois. Il y a beaucoup d’agents à la Sécurité Planétaire, mais aucun ne te donnera une vie de rechange si tu perds la tienne en te battant pour de grandes idées comme la gloire ou l’esprit d’équipe. Et l’auto-clonage est si cher qu’ils le réservent aux chefs. Les lampistes comme toi et moi ne meurent qu’une seule fois.</p>
    <p>Je te le dis parce que, depuis plusieurs années, les rues sont tranquilles, et je sais d’expérience que sur cette planète le calme précède la tempête. Je suis persuadé que ça va péter de nouveau. L’électro-matraque a beau être l’un des arguments les plus dissuasifs qu’on n’ait jamais inventés, elle n’empêche pas les cocktails Molotov de pleuvoir… C’est très sérieux, une émeute urbaine. C’est là que tu te rends compte, pour de vrai, que cette planète nous hait.</p>
    <p>Une de ces échauffourées qui cherche à verser le sang xénoïde est gérable. Nous avons toujours su les contrôler. Mais, tous les dix ou douze ans, arrive un jour où la plèbe est si désespérée qu’elle se fiche éperdument qu’on lui troue la peau. Où les gens comprennent qu’ils sont si misérables qu’ils n’ont rien d’autre à perdre que leur vie d’échec et de merde, et que celle-ci n’a plus aucune importance s’ils peuvent s’en prendre à l’un d’entre nous.</p>
    <p>Les vrais coupables sont les xénoïdes, bien sûr, mais ils ne sont jamais là pour se faire casser la gueule ; ces bestioles fuient les troubles encore plus vite que des rats mutants.</p>
    <p>Si tu vois ta première insurrection péter dans les mains de tes collègues de l’Anti-émeutes, ne crois pas plus à la solidarité de corps qu’aux contes de fées. Cours, cache ton uniforme et cherche un abri sûr, le plus loin possible de la ville. Ça se produit tous les dix ou douze ans, et ça aboutit toujours à la même chose. À rien.</p>
    <p>Les clampins de la grande banlieue de Pluton arrivent avec l’artillerie lourde, évacuent leurs gens et vaporisent l’endroit. Peu leur importe si nous, les « lèche-bottes », nous sommes à l’intérieur à risquer notre peau pour la tranquillité de leur paradis touristique. Après tout, nous ne sommes que leur chair à canon locale. Si la situation leur échappe, ils éradiquent le mal à la racine : ils rasent la ville entière, voire tout le continent. Regarde ce qu’ils ont fait à l’Afrique lors du Contact.</p>
    <p>Crois-moi, tu ne voudrais pas voir ce qu’il reste d’une cité lorsque tout s’est évaporé, comme ça, en quelques secondes. Il subsiste peu de ruines, et à peine des restes humains. On ne trouve ni radiations nocives ni gaz toxiques. Le sol n’est pas empoisonné. Ceux qui se sont enfuis avant les troubles peuvent revenir et reprendre une vie normale. Enfin, s’il leur reste un lieu où s’installer. Parce que, sinon, ils n’ont plus qu’à serrer les dents, baisser la tête, ravaler leur rage et se mettre à travailler comme des bêtes pour reconstruire leur ville rasée.</p>
    <p>Mais à certains endroits du sol et sur certains murs qui ont tenu debout on ne sait comment, il reste les ombres des corps vaporisés. Comme des fantômes accusant on ne sait qui. Jusqu’à ce que les murs s’écroulent ou qu’on les repeigne.</p>
    <p>Et personne ne les pleure, du moins en public. Une fois les troubles oubliés, la vie reprend son cours. Jusqu’à l’explosion suivante.</p>
    <p>Un jour, j’ai vu une holo-vidéo sur de petits animaux qui ressemblent à de grosses marmottes, et qui vivent dans l’Arctique, mangeant des mousses et des cochonneries. Les renards, les ours polaires, les chouettes, et même les Esquimaux, lorsqu’ils ne veulent pas mourir de faim, les chassent et les consomment en abondance. Mais ils se reproduisent, et se reproduisent encore. Comme des marmottes, tu m’entends, Markus ? Et, à chaque fois, ils sont plus nombreux… jusqu’à ce qu’il ne reste plus de mousse ni rien à manger.</p>
    <p>Ils se réunissent alors en colonnes de millions d’individus et émigrent. Comme des fous, sans que rien ne puisse les arrêter. Ils ne cherchent plus de nourriture ou de nouveaux territoires ; ils cherchent la mer. Et les loups, les renards, tous les prédateurs les suivent, les dévorant sur le chemin… jusqu’à ce que les grosses marmottes plongent tête la première dans la mer et nagent au large. Les requins et les mouettes à leur tour les mangent, et des milliers se noient… jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucune.</p>
    <p>Et les deux ou trois qui n’ont pas émigré recommencent à se reproduire, à être mangées, jusqu’à ce que, au bout de dix ou quinze ans, le cycle se répète. À l’infini.</p>
    <p>J’aimerais penser que ça finira un jour. Bien que je préfère être un renard ou un aigle qu’une de ces marmottes…</p>
    <p>Que dis-tu ? Des lemmings ? Si tu le dis. C’est toi qui es cultivé. Je t’ai déjà dit que le sergent Romualdo ne…</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>CLIC.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le colonel Kharman interrompit l’enregistrement et passa son mouchoir de soie sur son front couvert de sueur.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Ça suffit Ensuite</emphasis> ; <emphasis>ce ne sont que des spéculations biologico-philosophiques de comptoir qui ne vous intéresseront pas, Excellence Murfal.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Cela pourrait être… instructif », répondit son interlocuteur, dont le corps humain se mouvait avec l’imperceptible temps de retard caractéristique d’un « cheval ».</emphasis></p>
    <p><emphasis>Murfal était un Auyari.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Je n’en doute pas, insista Kharman, tamponnant son front. Mais nous avons suffisamment de preuves pour envoyer ce pauvre diable de sergent en reconditionnement corporel pour le restant de ses jours. Et nous en savons assez sur l’état et les méthodes de la corruption dans notre corporation pour prendre les mesures adéquates… Je ne sais comment vous remercier pour votre coopération… »</emphasis></p>
    <p><emphasis>L’Auyari lui coupa la parole d’un ton sec.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« C’est inutile. Même vous, vous devez réaliser que le mal est trop répandu pour y remédier par des moyens locaux, colonel. Ou peut-être devrions-nous également enquêter sur vous ? »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Kharman ne répondit pas à la menace voilée</emphasis>, <emphasis>mais il recommença à transpirer. Il lui fallut deux secondes avant de pouvoir demander, d’une voix peu assurée :</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Avez-vous une… proposition concrète ? »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le sourire du corps « cheval</emphasis> » <emphasis>de Murfal grimaça comme celui d’une marionnette mal contrôlée.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Évidemment. Croyez-vous que nous vous avons livré notre prototype de huborg seulement pour le tester ?</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Je pensais que… balbutia Kharman.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Je me fiche de ce que vous pensez, l’interrompit de nouveau l’Auyari. Vous avez constaté que nous sommes capables de construire des répliques biomécaniques parfaites des êtres humains. Si nous avons pu tromper votre sergent, aucun Terrien ne verra la différence. »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Kharman transpirait de plus en plus.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Je suis très impressionné par la manière dont vous avez pu créer tout un passé à votre Markus. Des parents, des études, tout… »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Murfal prit tout son temps pour répondre et sourit de nouveau.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« De la simple routine… Mais nous n’avons pas créé ce prototype pour le plaisir d’expérimenter. Votre Sécurité Planétaire ne sert plus à rien, colonel Kharman. Elle est pourrie jusqu’à la racine… Et nous n’aimons pas ça. Nous avons besoin d’un corps de maintien de l’ordre solide et incorruptible</emphasis>, <emphasis>qui donne toutes les garanties à nos touristes.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Mais… ce ne sont que des êtres humains, tenta d’argumenter Kharman en s’épongeant le front.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Oui. Lamentablement limités, comme vous</emphasis>, <emphasis>acquiesça l’Auyari. Voilà pourquoi notre idée est de les remplacer par des huborgs.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Toute la Sécurité Planétaire ? » demanda l’officier humain horrifié</emphasis>.</p>
    <p><emphasis>Son teint olivâtre avait pris une couleur de cendre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Mais</emphasis>… <emphasis>c’est impossible, poursuivit-il. Ce ne sont que des biomécanismes… Leur programmation est souple</emphasis>, <emphasis>oui… mais ils ont besoin de recevoir des ordres, d’être supervisés… Et vos touristes n’aimeraient pas être encadrés par des répliques biomécaniques d’humains, aussi parfaites soient-elles.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Ils n</emphasis>’<emphasis>en sauront rien, affirma l’Auyari en haussant les épaules. Nos huborgs peuvent être PLUS humains que les humains. Ils donneront aux touristes xénoïdes tout ce qu’ils attendent d’un membre des forces de l’ordre, même s’il appartient à une espèce primitive et inférieure. Mais ne vous inquiétez pas, Kharman. Nous ne les substituerons qu’à votre personnel de patrouille des rues. Les hauts gradés continueront d’être des humains. Mais ils seront surveillés par nos techniciens. Vous travaillerez ensemble pour… des raisons scientifiques. Les huborgs restent très fragiles.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Ah, répliqua le colonel Kharman, l’air abattu.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Ce ne sera pas si terrible</emphasis>, <emphasis>le consola Murfal</emphasis>, <emphasis>condescendant. De nombreux détails de la programmation de nos huborgs doivent encore être perfectionnés. Pour l’heure</emphasis>, <emphasis>nous commencerons par votre Commandement, à titre d’expérience pilote. Peut-être nous faudra-t-il un ou deux ans, voire davantage, pour implanter le système sur toute la Terre. Et vous ne pouvez pas nier que nous ferons économiser beaucoup à votre planète</emphasis>, <emphasis>en termes de salaires. Du coup, le vôtre, par exemple</emphasis>, <emphasis>pourrait peut-être se voir… considérablement augmenté. »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Kharman sourit sans grand enthousiasme et se leva.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Bien, Excellence Murfal… Si tout est dit, je vais me retirer… »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le xénoïde l’arrêta :</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Attendez. Je voudrais vous demander une faveur. Je suis curieux. Possédez-vous des holo-images de ce sergent Romualdo ? Je voudrais voir son visage. C’est un homme malin, on ne peut le nier</emphasis>. <emphasis>Il a eu suffisamment d’adresse pour ne révéler son jeu qu’à l’intérieur de la banque-dépôt de reconditionnement corporel. Il savait qu’aucun équipement électronique ne pourrait y enregistrer la conversation.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Oui, mais il n’a pas anticipé la mémoire eidétique de votre prototype d’huborg, le flatta Kharman.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Il ne pouvait pas le savoir. Mais effectivement notre huborg a reproduit mot pour mot, les paroles de Romualdo</emphasis>… »</p>
    <p><emphasis>Les doigts de l’ex-Dayak colonel de la Sécurité Planétaire pianotèrent rapidement sur un clavier et une holo-image surgit entre lui et Murfal.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Voilà le sergent Romualdo. »</emphasis></p>
    <p><emphasis>L’Auyari contempla les traits de l’homme. Un visage comme taillé dans le cuir, avec la mélancolie de ceux qui ont tout vu et n’ont plus foi en rien. Le visage de quelqu’un qui sait que s’il ne se charge pas du sale boulot</emphasis>, <emphasis>un autre le fera</emphasis>, <emphasis>mais pas mieux que lui. Un homme qui n’y prend aucun plaisir, qui remplit juste un devoir pénible.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Assez. Éteignez ça, murmura Murfal en soupirant, l’air plus humain que jamais. Colonel… Puis-je vous demander une autre faveur ?</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Je vous écoute, Excellence Murfal, répondit Kharman, mal à l’aise.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Détruisez cet enregistrement. Je veux que le secret demeure entre vous et moi. Que les Affaires internes ne prennent aucune mesure contre ce Romualdo. »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le xénoïde poursuivit distraitement :</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Si c’est possible, mettez-le en retraite. Dès maintenant. Avec les honneurs et une double pension. Je paierai, si cela génère trop de complications bureaucratiques. Pouvez-vous le faire ?</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Bien sûr, Votre Excellence, répondit Kharman, très étonné. Mais… pourquoi ?</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Pourquoi ai-je décidé de l’épargner ? »</emphasis></p>
    <p><emphasis>L’Auyari se leva et fit un geste vague.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Parce que cela m’a amusé de l’écouter. Parce que j’ai aimé ses histoires : celle de l’anémone et des petits poissons</emphasis>, <emphasis>celle du gamin, du joueur d’accordéon et de son singe… Et surtout, celle du suicide des lemmings. Parce qu’en définitive</emphasis>, <emphasis>si la Sécurité Planétaire est l’organisme le plus vénal de cette planète corrompue</emphasis>, <emphasis>ce n’est pas sa faute. Il l’a dit lui-même : il n’a jamais fait que suivre les règles du jeu. Ce n’est pas le bon sergent Romualdo qui les a créées. C’est nous. Et il n’avait aucun moyen de savoir que ces règles ont déjà commencé à changer… Bonne nuit</emphasis>, <emphasis>colonel Kharman.</emphasis></p>
    <p>— <emphasis>Bonne nuit</emphasis>, <emphasis>Excellence Murfal », répondit l’ex-Dayak.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Une fois arrivé sur le seuil, l’Auyari se retourna.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Un autre léger détail… Croyez-vous qu’il sera difficile de m’organiser un voyage jusqu’à cette bourgade de… Baracuya del Jiqui ? Puisque je suis sur Terre</emphasis>, <emphasis>j’aimerais beaucoup la visiter. Si ce qu’a dit le sergent est vrai, ce doit être un endroit intéressant. J’aurai peut-être de la chance. Les sites humains si primitifs commencent à se faire rares, d’après ce que j’ai lu dans un guide touristique… »</emphasis></p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>5.</p>
    <p>L’ACTIONNAIRE MAJORITAIRE</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>Dès qu</emphasis>’<emphasis>ils comprennent que l’Agence Touristique Planétaire est le véritable pouvoir contrôlant la Terre</emphasis>, <emphasis>les financiers et les investisseurs xénoïdes demandent à leurs amphitryons humains pourquoi cette organisation n’est pas dirigée par une personne unique</emphasis>, <emphasis>au lieu de l’empoisonnant Conseil des Actionnaires</emphasis>, <emphasis>où presque deux cents humains discutent interminablement avant de parvenir à tout accord.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Agacés par les délais qui découlent inévitablement d’un tel système de prise de décision</emphasis>, <emphasis>les xénoïdes insistent de temps en temps sur la nécessité de nommer un actionnaire majoritaire ayant les pleins pouvoirs. Cet individu serait soutenu par un vote de confiance de ses semblables et disposerait d’une autorité suffisante pour traiter avec tout investisseur non humain et discuter directement des budgets</emphasis>, <emphasis>négocier des accords</emphasis>, <emphasis>etc.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils basent leur raisonnement sur le fait que la démocratie représentative</emphasis>, <emphasis>tellement décriée par leurs partenaires humains</emphasis>, <emphasis>est par essence un système plus rapide que la démocratie participative. Ils reconnaissent toutefois qu’elle est moins juste…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les deux cents actionnaires du Conseil écoutent toujours cette proposition avec respect</emphasis>, <emphasis>mais ils se regardent avec des sourires voilés.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Bien sûr que la représentativité gagnerait du temps.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais</emphasis>, <emphasis>en l’espèce, ce n’est pas le concept clé. Ce qui compte</emphasis>, <emphasis>c’est la confiance. Et aucun des membres du Conseil n’en a assez envers les autres pour penser que l’un d’entre eux</emphasis>, <emphasis>s’il était Actionnaire Majoritaire</emphasis>, <emphasis>défendrait équitablement les intérêts de tous et de chacun.</emphasis></p>
    <p><emphasis>C’est surtout pour cette raison que l’Agence Touristique Planétaire n’a pas d’actionnaire majoritaire</emphasis>, <emphasis>ou quelque chose qui y ressemble. Après réflexion</emphasis>, <emphasis>les financiers xénoïdes qui ont plaidé pour la création d’une telle fonction reconsidèrent leur position et se félicitent de l’organisation actuelle. Parfois</emphasis>, <emphasis>certains changent même radicalement de point de vue et parlent d’un « excès de concentration du pouvoir »… Puis ils proposent de passer de deux cents actionnaires à quatre cents</emphasis>, <emphasis>voire à mille.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Si on partage la Terre entre deux cents personnes, elle est parfaitement contrôlable. Si on l’unifie sous la volonté d’un seul homme qui compterait sur la confiance des autres</emphasis>, <emphasis>c’est une autre affaire.</emphasis></p>
    <p><emphasis>C’est pourquoi, entre les plans d’urgence xénoïdes et les projets d’éradication de la célèbre Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne, le Projet Karolides tient une place très particulière.</emphasis></p>
    <p><emphasis>« Karolides » était le nom d’un charismatique homme d’État grec qui a presque réussi à unifier les Balkans, au milieu du XXe siècle. S’il y était parvenu, l’Allemagne n’aurait peut-être pas précipité l’Europe et le monde dans la Seconde Guerre mondiale. Mais il a été assassiné, et la région des Balkans s’est désagrégée. Et depuis, lorsqu’on parle de fractionnement politique, le terme le plus utilisé est celui de « balkanisation ».</emphasis></p>
    <p><emphasis>S’il surgissait un nouveau Karolides parmi les actionnaires de l’Agence Touristique Planétaire –une hypothèse improbable mais pas impossible–, tout le monde sait quel triste sort lui réserveraient les vrais maîtres de la planète.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La politique est inexorable. Diviser pour mieux régner.</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>L’ENTRETIEN D’APTITUDE</p>
    </title>
    <p>« <emphasis>Nous allons commencer. Pouvez-vous vous identifier ? Vos nom et prénom, s’il vous plaît. »</emphasis></p>
    <p>Oh, je suis devenu scientifique totalement par hasard. Bien que je dispose de ce qu’ils appellent des « capacités exceptionnelles », j’aurais pu mourir sans que le monde ne s’en rende compte, sans cet incident béni.</p>
    <p>Mais laissez-moi vous raconter toute l’aventure. J’ai l’impression que nous avons le temps et l’histoire de ce qui est arrivé ce jour-là en vaut la peine…</p>
    <p>J’avais quatorze ans lorsque le système d’équilibre antigrav de cet aérobus s’est détraqué en plein vol. Précisément au moment où celui-ci passait au-dessus de mon village natal, Baracuya del Jiqui, dans les montagnes de la Sierra Cristal… En fait, c’est plus une bourgade qu’un village.</p>
    <p>Les deux professeurs du Centre des Hautes Études physico-mathématiques qui voyageaient dans le véhicule ont dû avoir la trouille de leur vie… Le pilote n’a eu d’autre choix que de tenter un atterrissage d’urgence avec son aérobus qui se balançait comme un canard ivre. Mais nous avons eu de la chance : il s’est posé sur l’esplanade devant la maison où mes frères et moi avions l’habitude de jouer au baseball.</p>
    <p>Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions en train de parlementer. Mon frère Romualdo venait de s’enfuir de la maison et, sans lui, nous n’étions plus que six garçons et trois filles. Et aucune équipe ne voulait prendre la petite Gisela, qui n’aurait pas touché une pastèque avec une planche à repasser. Ils ne me voulaient pas non plus : bien que je jouais correctement, ils disaient que j’avais du vent dans la tête. Et j’étais le plus jeune.</p>
    <p>Lorsque le véhicule s’est immobilisé, mes trois sœurs avaient déjà couru vers la cuisine pour rejoindre ma mère, comme le leur avait appris mon père. Pour lui, les femmes décentes doivent se cacher lorsque des étrangers se présentent. Deux de mes frères – Hermenegildo et Esbertido – et moi, qui étions encore des enfants, sommes allés grimper sur le moteur encore chaud de l’aérobus. Nous avions déjà vu des appareils comme celui-là, mais jamais d’aussi près.</p>
    <p>Après les avoir salués et leur avoir offert du <emphasis>bacan</emphasis>,<a l:href="#n_2" type="note">(2)</a> du <emphasis>casabe</emphasis><a l:href="#n_3" type="note">(3)</a> et du <emphasis>pru</emphasis><a l:href="#n_4" type="note">(4)</a> qu’ils n’ont pas voulu goûter, mon père et mes frères aînés ont tenté d’expliquer au pilote, aussi grand et maigre qu’un poteau, et aux deux docteurs qu’ici il n’y avait ni centre commercial ni réparateur susceptible de leur fournir des équilibreurs antigrav de rechange, ni d’holo-réseau ou autre moyen de connexion informatique avec l’extérieur. Et que le plus rapide pour communiquer avec la ville un peu plus importante de Songo Très Palmeras, était la jument du vieux Robustiano, parce que les pigeons voyageurs de Segismundo, mon oncle, étaient à demi crevés à cause du coryza et des averses du mois passé…</p>
    <p>Le pilote – qui s’appelait Larsen – a ouvert le compartiment moteur, trifouillé un peu, prononcé une vingtaine de mots, soupiré, et conclu qu’il n’y avait pas grand-chose à faire… Ensuite, il a accepté de manger du casabe et du bacan, et il a bu du pru et du café fort de montagne qu’avait apporté mon père.</p>
    <p>Comme il avait oublié de refermer le capot du compartiment moteur, je me suis glissé dessous et j’ai commencé à fouiner. Tout était propre, huilé avec une graisse transparente qui sentait bon, pas comme la graisse de veau puante que mon père m’envoyait jeter dans les rouages du moulin à canne à sucre et sur les axes de la charrette pour éviter qu’ils ne se grippent. Tout me semblait parfait… à l’exception du système d’équilibre antigrav – dont j’ai appris le nom après coup.</p>
    <p>Quelque chose me paraissait bancal. J’ai toujours été doué avec les outils et j’adorais réviser et fabriquer des choses. Et comme j’étais le plus jeune, c’était mon rôle d’aiguiser les haches, les machettes et les socs des charrues, et de graisser le moulin à canne à sucre. Presque sans m’en rendre compte, je me suis mis à bricoler le moteur. Un petit bout de fil de fer par-ci, un morceau de bois par-là, une petite boule de terre ailleurs, un caillou entre ces deux pièces de métal, et…</p>
    <p>Quelle frayeur ! L’appareil s’est mis à ruer comme un cheval enfermé. Devant notre porte, le pilote nommé Larsen a recraché son café. J’ai eu la trouille de ma vie. J’ai filé comme une flèche pour ne pas me faire attraper.</p>
    <p>Mais mon père savait par où j’allais passer… Au moment où il saisissait un bâton de peuplier pour me le casser sur le dos, Larsen a tenté de l’en dissuader. Mon père a vu rouge. Imaginez-vous : jamais personne n’avait élevé la voix chez lui, et cette grande perche de la ville qui tenait à peine debout se pointait et prétendait savoir mieux que lui comment se comporter avec l’un de ses fils ! Il lui a foncé dessus et… Heureusement que ma mère s’est interposée et lui a dit, très bas : « Celedonio, enfin, laisse-le parler… ». Sinon, il l’aurait tué sur place.</p>
    <p>Larsen s’est expliqué… Puis mon père, très fier, a jeté le bâton de peuplier et m’a serré dans ses bras, disant que j’étais bien son fils, pour sûr. Que j’avais toujours été comme ça, un peu bizarre, mais doué comme personne pour ces choses mécaniques…</p>
    <p>Et du coup, sans savoir ce que je faisais, j’ai fini de dépanner le système d’équilibrage antigrav. Le pire, c’est que, plus tard, j’ai réalisé qu’en théorie aucun être humain n’est capable de réparer une de ces unités que seuls les xénoïdes savent fabriquer. Elles duraient très longtemps et étaient hyper résistantes, mais lorsqu’elles tombaient en panne, il fallait les changer.</p>
    <p>Et c’est là que les docteurs, tous deux aussi barbus, décoiffés et avec des yeux de fous, se sont mis à me poser des tas de questions. Ils m’ont dit qu’ils s’appelaient Hermann et Sigimer et qu’ils étaient astrophysiciens. Ils m’ont parlé d’électromagnétisme, de théorie du champ unifié, et de plein d’autres choses. Et je n’ai rien compris à ce qu’ils racontaient. Puis Hermann a réfléchi, il m’a donné son crayon laser, qui ne fonctionnait plus depuis des jours… Et je l’ai réparé tout de suite avec un petit bout de verre.</p>
    <p>Ensuite, les deux scientifiques ont conclu que j’avais un don spécial, que j’étais un génie naturel, un diamant brut. Moi, j’ouvrais des yeux comme des soucoupes, sans rien comprendre. Je croyais qu’ils se moquaient de moi, comme mes frères… Mais ils se sont mis à discuter avec mon père et ma mère, les prenant à part. Ils ont parlé un bon moment et j’ai vu qu’ils leur donnaient de l’argent… Puis ma mère a pleuré et est venue m’étreindre. Elle m’a mis dans les mains un petit sac contenant mes plus beaux vêtements, six canettes de jus de goyave à la noix de coco et deux grandes bouteilles de pru. Elle m’a embrassé et m’a dit de ne jamais oublier qu’ils m’aimaient et qu’ils étaient mes parents. Et le vieux m’a aussi serré dans ses bras, les yeux humides, mais en se détournant parce que les hommes ne pleurent pas. Et il m’a dit que j’allais partir avec les docteurs et que ce serait mieux pour tout le monde. Que j’étais un homme et que je devais aller de l’avant.</p>
    <p>Au début, je ne voulais pas. Mais quand Hermann et Sigimer m’ont expliqué que j’allais rejoindre la ville pour voir des choses, découvrir des appareils, étudier pour devenir comme eux et travailler pour la Terre, je n’ai plus eu envie de pleurer et je suis monté dans l’aérobus, tout content.</p>
    <p>Et vous n’allez pas le croire. Bien que Larsen et les docteurs ne soient pas rassurés, ma réparation du système d’équilibrage antigrav a tenu pendant tout le voyage.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Est-ce votre vrai nom ? »</emphasis></p>
    <p>Je ne suis jamais retourné à Baracuya del Jiqui. Ça a surpris ma famille, mais depuis que je suis arrivé à la ville, j’ai été impliqué dans tant de projets secrets qu’on ne me laissait même pas sortir au coin de la rue pour acheter du pru. Ils disent que mon cerveau est une arme stratégique.</p>
    <p>Oh, tout ce que je demande, ils me l’apportent. Je veux un oiseau qui parle ? J’ai un oiseau qui parle. Du coup, j’ai pu retrouver Romualdo. Parmi mes frères, c’était le plus gentil avec moi. Il y a deux ans, je me suis senti seul et j’ai demandé des nouvelles de lui : comme il s’était enfui, et qu’il parlait toujours d’aller vivre à la ville… Cependant, ils m’ont prévenu que je ne pourrais le voir que de loin.</p>
    <p>Moins d’une semaine plus tard, ils m’ont remis son dossier et plein d’holo-vidéos où on le voyait parler. Mon frère est sergent dans la Sécurité Planétaire. Il vit et travaille à Nouveau Miami.</p>
    <p>L’obtention de ces informations et des holo-vidéos m’a suffi. Pourquoi le voir de loin, sans pouvoir lui parler ? Pour me sentir encore plus seul ? Après ça, je n’ai plus jamais pris de nouvelles d’aucun membre de ma famille et je ne les ai jamais revus.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« À quel domaine scientifique vous consacrez-vous actuellement ? »</emphasis></p>
    <p>Alex Gens Smith, scientifique. Terrien, humain. Taille : 1,84 m. Poids : 78 kg. Vous pouvez vérifier.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Avez-vous des contacts réguliers avec votre famille ? »</emphasis></p>
    <p>Non. Mais lorsqu’Hermann et Sigimer m’ont amené ici, ceux du Centre m’ont dit que si je voulais être un scientifique, il me fallait un nom qui fasse plus sérieux. Et ils ont changé le mien. Je le porte depuis tellement longtemps que si quelqu’un m’appelait « Alesio », je ne répondrais même pas.</p>
    <p>Mon vrai nom est Alesio Concepción Perez De La Iglesia Fernandez Olarticochea Vallecidos y Corrales. Ils ont choisi Alex pour Alesio, et comme Concepción a le même sens que le terme génèse, ils l’ont raccourci en Gens. Et le Smith anglo-saxon est aussi commun que le Perez hispanique. Une simple transposition d’éléments.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Avez-vous une forme de relation sentimentale stable et/ou permanente sur Terre ? »</emphasis></p>
    <p>Depuis quatre ans, ils m’occupent sur un projet extrêmement barbant, à caractère militaire, comme quasiment tout ce que j’ai déjà créé. C’est confidentiel, évidemment. Mais si vous m’acceptez, je n’aurai pas de secrets pour vous.</p>
    <p>Je travaille sur un principe énoncé par un théoricien à propos d’un jouet que j’ai construit, un jour, pour me distraire. Je ne connais pas grand-chose aux formules et aux tenseurs matriciels, mais je peux vous dire que c’est en relation avec les systèmes résonateurs de gravitons.</p>
    <p>Vous savez, bien sûr, que le graviton est la particule élémentaire ayant la plus grande concentration de moment, ce qui lui permet, suivant la théorie du champ unifié, de convertir toute force magnétique ou électrique en énergie gravitationnelle. Même les enfants le savent, mais moi je m’en suis rendu compte lorsque j’ai réparé ce système d’équilibrage de l’aérobus.</p>
    <p>Mon jouet était un réducteur de matière basé sur les résonateurs de gravitons. On mettait n’importe quelle substance entre les pôles d’un aimant triphasique, on la refroidissait jusqu’au zéro Kelvin tout en la bombardant de positrons dans un champ d’ultrasons puisés et boum ! La matière rétrécissait. L’effet était provoqué par sur-stimulation de l’attraction mutuelle entre les gravitons du morceau de matière. D’après la Loi de conservation de la masse, elle gardait son poids original. Mais elle devenait plus dure que du bicrovan. J’avais créé artificiellement de la matière hyper dense, comme dans les noyaux des étoiles à neutrons. Et celle-ci était stable ; elle ne récupérait son volume d’origine qu’en inversant le processus, ce qui consommait une grande quantité de puissance.</p>
    <p>Ceux du Centre étaient enthousiastes. Ils m’ont fait préparer des projectiles hyper denses qui perforaient n’importe quoi, et des plaques super blindées de liège compacté qui pesaient autant que de l’acier. Puis j’ai essayé de rétrécir davantage les objets… et j’ai créé de très jolis nano-trous noirs. Évidemment, quelqu’un s’est mis à réfléchir à la fabrication d’une arme qui transformerait l’ennemi en néant. Ils m’ont écarté de tout ce qui avait un lien avec les trous noirs – ce qui m’intéressait, en réalité – et ils ont donné le projet à une équipe de savants pleins de titres ronflants qui n’avaient rien découvert de concret. Ils m’ont dit de créer un miniaturiseur d’action à distance. Et quand je leur ai expliqué que c’était impossible, parce que ça violait la loi des carrés inverses et la conversion relativiste masse-énergie, ils se sont fâchés et m’ont menacé de ne me faire travailler sur aucun autre projet avant que j’y arrive.</p>
    <p>C’est aussi pour cela que je suis venu. Parce que ça me fatigue de me tourner les pouces et que ça n’a pas de sens de gaspiller des efforts sur un projet impossible. Mais, entre temps, j’ai travaillé – en secret, bien sûr – sur d’autres petites choses…</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Alex… Quel est le motif officiel de votre visite sur notre planète ? »</emphasis></p>
    <p>Non. Je n’ai jamais eu de relations stables ou permanentes. Depuis l’enfance, j’ai toujours été très timide avec les filles… J’ai toujours trouvé qu’elles parlaient trop, pour ne rien dire. Comme certains théoriciens, d’ailleurs. Ma mère disait que c’est la raison pour laquelle j’étais si doué avec les machines, parce qu’elles ne parlaient pas. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Lorsque je travaillais sur l’intelligence artificielle, je me suis bien entendu avec une IA que j’avais baptisée Ménisque.</p>
    <p>Tout a commencé parce que l’on s’ennuyait tous les deux, et que, pour nous distraire, nous nous affrontions au calcul mental… Je perdais toujours en arithmétique, mais si nous prenions des équations topologiques ou de phase, je mettais une pâtée à Ménisque. Ensuite, lorsque nous avons été plus en confiance, nous avons abordé de nombreux sujets : la vie, l’intellect, le fait d’avoir des sensations et de ne pas être qu’un ensemble d’impulsions électriques à l’intérieur d’une boîte de circuits, d’être conscient sans être vraiment vivant.</p>
    <p>Ils ont effacé Ménisque au troisième mois de mes recherches. Ils disaient que cette IA n’était pas « stable ». Je ne leur ai jamais pardonné.</p>
    <p>En réalité, je crois que mon problème avec les femmes est très différent. Leur odeur, la manière qu’elles ont de regarder, de bouger. Elles me rendent nerveux. Elles ne sont pas… réductibles à des paramètres logiques. Je sais que ça vient des hormones ; je sais même desquelles il s’agit. Mais la synergie hormonale me déconcerte. Bien que j’en comprenne les effets partiels, je ne parviens pas à rester objectif face au résultat final. Je perds le contrôle, j’oublie la logique.</p>
    <p>Bien sûr, j’ai eu des expériences. Un certain nombre, même. Mais… très spéciales. Lorsque j’ai eu dix-huit ans, les psychologues du Centre, qui m’accordaient une attention particulière, m’ont mis en contact avec plusieurs… professionnelles. Des travailleuses sociales, évidemment. Toutes légales, sûres, discrètes, saines. Jolies. Ils pensaient que je gagnerais en stabilité émotionnelle si j’avais l’occasion de tempérer mon trouble par des expériences pratiques.</p>
    <p>Ils avaient raison. Je me suis senti mieux.</p>
    <p>Au plan sensoriel, la femme est un être d’une perfection étonnante, et qui paraît conçue pour donner et recevoir du plaisir. Les rendez-vous, trois fois par semaine, avec mes nouvelles « amies » et leurs aptitudes érotiques ont déclenché chez moi une période d’hyperactivité mentale. C’est à cette époque que j’ai mis au point le champ d’invisibilité et posé les principes de ce qui serait plus tard le générateur de silence.</p>
    <p>J’ai eu aussi quelques expériences homosexuelles. Par pure curiosité scientifique, plus que par véritable inclination. Pour avoir un point de comparaison : comment dire qu’on n’aime pas quelque chose si on n’a pas essayé ?</p>
    <p>Mais ça n’a pas bien fonctionné. Je suppose que l’éducation machiste reçue durant mon enfance a été plus forte que la conscience qu’il s’agissait de préjugés. Ces mâles épilés aux longues jambes, aux manières douces et aux voix flûtées me semblaient des caricatures. Ils imitaient la femme sans y parvenir. Quant aux autres, musclés, velus, à la voix rocailleuse et hyper sexués, ils me rappelaient trop mon père pour m’inspirer toute pensée érotique.</p>
    <p>Je me suis donc dédié exclusivement au sexe féminin. Le temps a passé… Et, bien qu’elles me disent que j’étais un véritable étalon et qu’elles s’étaient plus attachées à moi qu’à n’importe quel client xénoïde, tout a fini par me sembler… incomplet. C’était trop facile. Trop artificiel. Je voulais davantage. Et je croyais savoir comment l’obtenir.</p>
    <p>Une des rares fois où ils m’avaient laissé sortir pour me promener en dehors du Centre, j’ai faussé compagnie aux deux agents qui me suivaient – ils croyaient que je ne les avais pas remarqués.</p>
    <p>J’ai pris toutes les précautions nécessaires. J’ai masqué mes odeurs corporelles pour que les chiens de chasse mutants ne puissent pas me pister. J’ai inondé d’interférences la balise sous-cutanée qu’ils m’avaient implantée dans le sternum. En un mot, j’ai disparu.</p>
    <p>Je voulais, au moins un moment, vivre ma vie par moi-même. Je m’étais procuré une carte de crédit fantôme qu’ils ne pourraient pas tracer. J’ai pris un vol jusqu’à Nouveau Paris, la ville de l’amour. J’ai loué un studio, je me suis préparé à profiter du <emphasis>dolce far niente</emphasis> et je m’en suis remis à la chance pour rencontrer celle qui ferait vibrer mon cœur.</p>
    <p>Mais les femmes ordinaires ne me trouvaient pas attirant. Je ne suis pas un canon de beauté masculine… J’aurais pu avoir recours à la reconstruction faciale, mais ce visage me plaît. Il me rappelle ma famille à chaque fois que je me regarde dans un miroir.</p>
    <p>Au bout d’une semaine de solitude, alors que je me débrouillais plutôt bien au quotidien, je suis retourné voir les professionnelles. Durant trois nuits, j’ai jeté mon argent par les fenêtres, jusqu’à ce que je me lasse du sexe tarifé, puis je suis retourné à ma solitude inactive.</p>
    <p>Une nuit, alors que je me promenais dans le Quartier Latin reconstruit, j’ai rencontré Yleka. Au dehors, une femme d’émeraude et de chocolat, à l’intérieur, une panthère de feu et de miel, comme dit un vers de Juan Valera.<a l:href="#n_5" type="note">(5)</a> Vous le connaissez ? J’imagine que non. Quel dommage. Essayez de le lire.</p>
    <p>Yleka avait été larguée à Paris par un Centaurien malhonnête. Elle n’avait plus un crédit en poche ni un endroit où dormir. Moi oui, et je me sentais plus seul que jamais… Nous avons dormi ensemble. Et plus que cela même. Mais je ne lui ai pas dit que j’étais riche. Je voulais voir si elle s’en fichait.</p>
    <p>Ça a été une grande semaine. Elle était tendre et drôle, et cela ne la dérangeait pas trop que je ne sois doué qu’avec les objets et les appareils. Ou que je parle peu. Elle parlait pour deux, et j’adorais l’écouter.</p>
    <p>Pendant ces sept jours, elle n’a pas remis son body de plasti-peau hyper moulant, et n’est pas sortie dans les rues à la recherche de xénoïdes. Elle disait que je lui suffisais. Et moi, je voulais lui consacrer tout mon temps. Je crois que nous avons perdu plusieurs kilos.</p>
    <p>La situation aurait pu durer plus longtemps, je suppose. Enfin, si j’étais parvenu à calmer mon cerveau turbulent. Dans mon studio isolé, avec des instruments maison, j’ai essayé de poursuivre mes travaux sur le générateur de silence, mais ce n’était pas pareil. Je me trouvais bien loin des laboratoires du Centre et de leurs moyens illimités. Chasser le naturel, il revient au galop.</p>
    <p>Je crois que mon subconscient m’a trahi ; j’ai commencé à faire des erreurs. À commettre de petites imprudences. À laisser des indices. À acheter toujours dans les mêmes boutiques, à aller aux expositions d’inventeurs… Je voulais qu’ils me trouvent… Et, bien sûr, ils m’ont trouvé.</p>
    <p>Moins de trois jours après mon retour au Centre, ils m’ont amené Yleka. Mais ce n’était plus pareil. La magie avait cessé morte. À présent qu’elle connaissait l’état de mon compte bancaire, je ne l’intéressais probablement plus que comme client. Humain, au lieu d’être xénoïde, mais cela revenait au même. Même si elle continuait d’affirmer qu’elle m’aimait, et bien que ses orgasmes aient l’air passionnés, ils me paraissaient simulés.</p>
    <p>Peut-être que, par sa froideur, elle voulait se venger. Parce que je lui avais menti. Parce que je n’étais pas ce que je prétendais être. Parce que j’avais brisé ses illusions d’être heureuse auprès d’un homme bon et simple. Même une travailleuse sociale a des rêves, non ?</p>
    <p>Lorsqu’il est devenu évident que cela ne fonctionnait plus comme avant, je lui ai dit que je ne souhaitais plus la revoir. Ça a été une erreur. Elle a pleuré à chaudes larmes et a juré qu’elle m’aimait. Mais comment savoir si elle m’aimait, moi, et pas mes crédits ? Je lui ai dit que son amour n’était pas démontrable.</p>
    <p>Alors, elle m’a traité de « saleté d’autiste » et de « monstre insensible ». Cela m’a rendu furieux. Qu’on me dise que je suis un savant idiot et stupide, passe encore. Mais que je suis froid et sans cœur… Je me battais avec mes frères pour beaucoup moins que ça, jusqu’à ce qu’ils me laissent par terre, couvert de bleus. Mais, dans le village, ils cassaient la figure à quiconque osait me parler de la sorte.</p>
    <p>J’ai perdu mon sang froid. Nous nous sommes disputés, j’ai crié… et je l’ai frappée. Une seule fois. J’étais hors de moi, vous comprenez ? Si je ne m’étais pas retenu, j’aurais continué de la battre. Pour son propre bien, j’ai demandé aux gardes de l’emmener. Je la haïssais pour m’avoir obligé à la malmener.</p>
    <p>Sous le coup de la colère, j’ai fait du chantage à ceux du Centre. Il ne me suffisait pas de la sortir de ma vie ; je voulais qu’on la détruise. Pas qu’on la tue, mais qu’on lui fasse beaucoup de mal. Et qu’elle ne puisse plus jamais travailler. Nulle part.</p>
    <p>Au début, ils m’ont ignoré. Alors j’ai cessé de travailler. Hermann et Sigimer ont essayé de me raisonner, en vain. Ensuite, ils ont utilisé des drogues, mais il est impossible d’obliger un cerveau à penser. Je refusais de toucher le moindre appareil.</p>
    <p>Au bout de deux semaines, ils ont capitulé. Ils sont capables de tout pour obtenir ce qu’ils veulent. Je le savais, et j’en ai profité. Ils ne s’intéressaient qu’à ce que je pouvais créer. Mon bien-être n’intervenait qu’indirectement, de façon secondaire. Je n’étais qu’un de leurs instruments. Coûteux, comme un radiotélescope ou un synchrophasotron… Et, comme tel, il fallait prendre soin de moi et veiller à mon bonheur.</p>
    <p>Voilà l’autre raison pour laquelle je suis ici. J’étais fatigué de porter sur le front un numéro d’inventaire invisible.</p>
    <p>Une semaine plus tard, ils m’ont montré des holo-vidéos d’Ykela. Elle était devenue un déchet humain. Ils l’avaient rendue accro au télé-crack. Je me suis senti vengé, mais ça ne m’a pas rendu plus heureux.</p>
    <p>Je me suis noyé dans le travail. Toutes ces années, je n’ai rien fait d’autre que ça : résoudre des problèmes physico-mathématiques hautement intéressants, mortellement absorbants. Pour ne plus penser à elle.</p>
    <p>De temps en temps, je demandais une travailleuse sociale et nous avions une relation sexuelle simple et tarifée, sans implication. De la pure gymnastique pour relaxer le corps.</p>
    <p>Un jour, il y a quelques mois, alors que je buvais un verre avec le lieutenant Dabiel, un officier de la Section Spéciale de la Sécurité Planétaire du Centre – et l’un des rares humains que je peux appeler mon ami–, il m’a raconté combien il avait été facile de créer l’addiction d’Yleka. Comment elle avait reçu la drogue comme une bénédiction… parce qu’elle voulait oublier. M’oublier.</p>
    <p>C’est là que j’ai su qu’elle m’avait vraiment aimé. J’ai réalisé mon erreur et j’ai voulu réparer le mal que j’avais fait. J’ai ordonné qu’on la retrouve… Je sais qu’il existe des traitements pour de telles addictions, et j’étais disposé à les lui payer. À quoi sert l’argent, sinon à satisfaire les caprices ?</p>
    <p>Mais Dabiel et les siens m’ont informé qu’il était trop tard : Yleka était partie avec Cauldar, un Cétien qui recrutait du personnel pour un bordel d’esclaves sur Ningando. Or, la juridiction et le pouvoir de la Sécurité Planétaire s’arrêtaient aux frontières de l’atmosphère terrestre…</p>
    <p>En résumé, je n’ai aucune relation sentimentale stable ou permanente. Je n’en ai jamais eu, à vrai dire. Mais je suis ici pour y remédier…</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Quel est votre avis sur l’actuelle politique scientifique du gouvernement de la Terre ? »</emphasis></p>
    <p>Depuis des années, je suis pratiquement devenu un reclus au Centre des Hautes Études physico-mathématiques.</p>
    <p>Mes travaux ont un caractère à quatre-vingt-dix-neuf pour cent secret, et même leurs résultats ne filtrent pas sur l’holo-réseau. Je ne publie pas dans la presse scientifique et je ne participe jamais à aucun congrès ou symposium d’aucun type, sur Terre ou en dehors de la planète. La Section Spéciale de la Sécurité Planétaire me surveille constamment. Je suis assuré pour plusieurs millions de crédits. Je suis considéré comme une réserve scientifique planétaire à moi tout seul.</p>
    <p>Jamais, auparavant, je n’ai participé à un séminaire ou à un cours. Et je ne l’ai jamais voulu. Je suis inconnu dans mon domaine. On ne m’a donc jamais invité à ce genre de manifestation.</p>
    <p>Mon voyage ici, sur votre planète, pour assister aux CCCIXe Rencontres galactiques d’astrophysique de l’hyper-espace n’est pas un hasard, mais le résultat d’un plan méticuleux, bien qu’il ait l’air aléatoire. Son objectif était de parvenir jusqu’à vous et à cet entretien… Et, surtout, à ses effets. Je ne veux pas rentrer sur Terre.</p>
    <p>Je suis las d’être un pantin. Las d’être seul. Las d’être un phénomène, d’être un bel oiseau précieux qu’on ne laisse jamais sortir de sa cage.</p>
    <p>Durant la visite d’une délégation de scientifiques xénoïdes dans l’une des rares zones non secrètes du Centre des Hautes Études physico-mathématiques, j’ai quitté mon laboratoire avec la complicité de Dabiel. J’étais vêtu d’un uniforme du personnel de service, les traits dissimulés par un habile maquillage de plasti-peau réalisé par le lieutenant. Et je portais une serpillère et un seau d’eau, comme n’importe quel agent de nettoyage.</p>
    <p>Alors que le groupe de scientifiques extraterrestres écoutait attentivement l’explication du guide montrant un artefact que j’avais créé pour transformer un mur en un champ de forces stable, j’ai engagé la conversation avec l’un des physiciens cétiens.</p>
    <p>Je savais déjà que Ningando serait le siège des CCCIXe  Rencontres, et ma maîtrise du cétien m’a permis de lui susurrer à l’oreille quelques corrections éclaircissant considérablement le sens de l’aride traduction cybernétique qu’il écoutait.</p>
    <p>Intéressé et surpris de découvrir une telle connaissance et une telle maîtrise de son langage complexe chez un simple agent d’entretien, le scientifique, qui s’appelait Jourkar – vous pouvez vérifier, si vous voulez – s’est lancé dans un échange technique avec moi.</p>
    <p>Je vous ai déjà dit qu’en général je ne me débrouille pas bien avec les abstractions et les théories, mais en l’occurrence il s’agissait de mon propre artefact…</p>
    <p>En moins d’une minute, Jourkar avait rassemblé autour de moi les trois quarts de la délégation. Pour sa part, le guide – qui, grâce au ciel, ne m’avait pas reconnu avec mon uniforme et mes postiches de plasti-peau – se demandait probablement quel genre de blagues salaces cet agent de nettoyage racontait aux xénoïdes.</p>
    <p>Sa surprise a dû être totale lorsque, risquant le tout pour le tout, j’ai connecté l’appareil pour faire une démonstration aux scientifiques. Par chance, muet de stupéfaction, il a mis plus d’une minute à retrouver ses moyens et à saisir son vocodeur pour faire part à ses supérieurs de ce qui se passait. Bien évidemment, le générateur d’interférences que je portais dans ma poche a empêché son communicateur personnel de fonctionner.</p>
    <p>Il a encore mis trente secondes à se décider à nous abandonner et courir à la recherche d’hommes de la Sécurité Planétaire pour les informer de l’incident. Et, non pas par une chance extraordinaire mais grâce au lieutenant Dabiel. D’ailleurs, bien que nous soyons amis, il m’avait soutiré quelques milliers de crédits pour prix de son aide, mais grâce à lui il s’est écoulé encore deux minutes avant que des gardes n’arrivent.</p>
    <p>Ce temps a été plus que suffisant pour que j’ôte mon maquillage, montrant mon vrai visage aux savants xénoïdes, et peaufine ma démonstration.</p>
    <p>Une fois l’appareil activé, j’ai construit en quelques secondes un petit cube qui flottait à cinquante centimètres du sol. Et lorsque j’ai terminé mon œuvre de « maçonnerie énergétique », stabilisant vibratoirement tout le système, sa consommation de puissance était à peine supérieure à celle d’une lampe de poche. J’ai même réussi, en jouant avec les propriétés topologiques de la bande de Möbius et la bouteille de Klein, à multiplier par dix l’espace interne de ma « construction », par rapport à ce que la géométrie purement euclidienne aurait permis d’obtenir.</p>
    <p>Bien évidemment, étonnés par une telle démonstration de talent – toute modestie mise à part – Jourkar et les autres m’ont immédiatement promis une invitation officielle pour assister aux CCCIXe Rencontres. Ils se sont engagés à exercer toutes les pressions possibles pour que les organismes terriens correspondants comprennent qu’il était tout à fait souhaitable, pour ne pas perturber leurs relations avec le reste de la galaxie, de me permettre d’assister à l’événement sans entraves ni obstacles.</p>
    <p>Ensuite, j’ai pris congé, détruit mon petit cube, déposé l’uniforme d’agent d’entretien, la serpillère et le seau dans un coin et je suis retourné à mon laboratoire… vingt secondes avant que l’alarme générale ne résonne dans le Centre.</p>
    <p>Le lieutenant Dabiel et plusieurs nano-caméras – dont je connaissais l’existence depuis leur installation et qu’il m’avait été facile de faire fonctionner en boucle – ont été témoins je ne n’avais pas quitté mon travail un seul instant.</p>
    <p>Les responsables du Centre n’ont toujours pas compris ce qui s’était passé ce jour-là. Ils ont encore moins compris lorsque l’invitation est arrivée, un mois plus tard. Jourkar et les autres s’étaient débrouillés pour tenir leur promesse. Leur holo-vidéo comportait tant de logotypes et de codes de priorité que, plus qu’une invitation, il s’agissait d’un ordre au gouvernement terrien de me permettre d’assister à l’événement… ou il en subirait les conséquences.</p>
    <p>Tous les responsables du Centre sont venus m’interroger. Plusieurs pontes de la Sécurité Planétaire, aussi. Et pas seulement de la Section Spéciale du Centre. Comment les xénoïdes avaient-ils eu vent de mon existence et de mes travaux, malgré le secret rigoureux auquel j’étais soumis ? Et, bien sûr, je ne savais rien.</p>
    <p>J’ai continué à ne rien savoir lorsqu’ils ont analysé la courbe de mes ondes cérébrales alors qu’ils me reposaient les questions. La neurologie n’est pas un de mes points forts, mais je m’étais préparé à affronter le détecteur de mensonges. Il ne m’a pas été très difficile de construire le nano-interféromètre cohérent de fréquences cérébrales, et de le manipuler avec un contrôle sublingual, pour qu’ils ne soupçonnent rien.</p>
    <p>Et pourtant, ils étaient méfiants. Ne l’auriez-vous pas été ? Il n’était pas logique qu’un scientifique humain assiste à un événement d’astrophysique de premier ordre sans pouvoir raconter, après coup, ce qu’il y avait vu… De fait, cela ne s’était encore jamais produit dans ce domaine. Lorsque les humains sont invités à des manifestations scientifiques en dehors du Système solaire, ceux-ci traitent généralement de sociologie, de psychologie ou d’histoire.</p>
    <p>Mais l’invitation était si impérative qu’ils ont dû vaincre leurs réticences et me donner l’autorisation de venir à Ningando.</p>
    <p>Ils n’ont pas capitulé facilement. Depuis le début, je savais que je ne viendrais pas seul, mais accompagné par toute une délégation humaine, malgré le coût astronomique.</p>
    <p>Je suis arrivé avec un cortège fourni. Soixante-dix pour cent d’agents secrets de la Sécurité Planétaire chargés de me surveiller, et qui ne comprendraient rien à ce qui se dirait, et trente pour cent de physiciens médiocres chargés de participer laborieusement au congrès, tout en veillant à ce que je n’aille pas révéler des données secrètes qu’ils ignoraient eux-mêmes. Ces derniers, au moins, bien qu’ils soient au service de la police scientifique tout en la haïssant, allaient être enchantés de tout ce qu’ils allaient voir. Ils se moquaient bien que leurs mémoires soient bloquées avant leur départ pour la Terre, et certainement effacées par notre Sécurité Planétaire à leur arrivée.</p>
    <p>Pendant tout ce temps, j’ai dissimulé la satisfaction que mon plan se déroule parfaitement derrière mon habituel masque de confusion face à l’inconnu. Je n’ai pas eu à fournir beaucoup d’efforts : depuis que je suis arrivé à l’astroport, je suis totalement terrifié.</p>
    <p>Je n’ai pas ouvert les yeux une seule fois durant le voyage du lanceur jusqu’à l’hyper-vaisseau en orbite. J’avais entrepris la plus grande expérience de ma vie, en risquant tout. Et bien que j’aie la possibilité de renoncer au dernier moment, une voix en moi murmurait : « Alex, il n’y a pas de retour en arrière possible. »</p>
    <p>Lorsque je suis arrivé à Ningando, j’ai su que j’avais gagné. Avec l’aide de Jourkar, j’ai pu tromper facilement mes cerbères et venir jusqu’ici. Maintenant… tout dépend de vous. J’ai joué cartes sur table : je ne veux pas retourner sur Terre, et c’est mon dernier mot.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Qu’est-ce qui vous a poussé à vous présenter ici et demander la citoyenneté adoptive cétienne ? »</emphasis></p>
    <p>Avant tout, que ce soit bien clair : je ne suis pas le meilleur candidat pour donner un avis objectif sur la politique du gouvernement terrien envers ses scientifiques. Bien que je n’aie jamais été considéré comme un « vrai scientifique » puisque je ne possède aucun doctorat, j’ai quelques diplômes de premier cycle. Et, la plupart du temps, les professeurs paraissaient plus avides d’apprendre de moi que de m’enseigner leur matière.</p>
    <p>On me considère pratiquement comme un « idiot savant ». Vous connaissez le terme ? Je suis un électron libre, incapable de faire partie du moindre groupe d’experts ou de la plus petite équipe scientifique, du fait de mes méthodes de travail instinctives et hétérodoxes. Je suis apprécié, et bien traité… Mais ni compris ni aimé. Je suis seul. Totalement seul, comme j’ai essayé de vous l’expliquer un peu plus tôt. Et cet état de fait a cessé de me convenir.</p>
    <p>Mais, bien que je sois l’exception qui confirme la règle, j’ai côtoyé suffisamment de scientifiques « typiques » pour avoir une idée précise de leurs conflits et préoccupations. Peut-être pourrez-vous mieux les comprendre si je vous résume le parcours moyen d’un scientifique humain ?</p>
    <p>Mais peut-être possédez-vous déjà quatre-vingt-dix pour cent de cette information, et votre question est davantage à caractère politico-subjectif… Si c’est le cas, je suis désolé de vous décevoir. Je ne connais pas grand-chose à la politique. Cela ne m’a jamais intéressé. Ce n’est pas… scientifique.</p>
    <p>Le gouvernement terrien – c’est-à-dire les grands actionnaires humains de l’Agence Touristique Planétaire, avec l’aval du Parlement Mondial – a eu la bonne idée de garantir gratuitement à quatre-vingt-dix-neuf pour cent des enfants de la planète une éducation primaire et secondaire. Et je dis bien quatre-vingt-dix-neuf, pas cent pour cent, parce qu’il y a toujours des exceptions. Ma bourgade de Baracuya del Jiqui, sans holo-réseau ni autre moyen de contact, doit toujours se trouver complètement en dehors du Système mondial d’éducation.</p>
    <p>D’après les neurologues et les psychologues, cette « virginité » presque totale de mon intellect est l’un des facteurs essentiels qui ont fait de moi le phénomène que je suis actuellement.</p>
    <p>Ensuite, lorsque l’adolescent termine son secondaire, il a deux possibilités : soit il réussit les examens d’aptitude et de QI et entre en cycle universitaire, soit il échoue et se retrouve en cours technique préparatoire. Ou bien il commence à travailler, la seule solution qui reste à la majorité de ceux qui ont raté leurs examens.</p>
    <p>Pour les quelques chanceux qui ont réussi à intégrer le cycle universitaire, l’État continue de financer la scolarité… du moins, à ce moment-là. Car il va contracter une dette et celle-ci devra être remboursée jusqu’au dernier centime, intérêts compris, dans le futur.</p>
    <p>On peut accéder à l’université de deux façons : soit gratuitement, si on se montre suffisamment brillant en passant une deuxième – et encore plus exhaustive – série d’examens, soit en payant pour s’en défiler, si la famille, ou l’étudiant lui-même, sont disposés à prendre en charge le coût de chaque cours, de chaque livre, etc. Les rares privilégiés capables de le faire sont des cas à part. Payer offre également la possibilité de choisir la filière que l’on souhaite poursuivre.</p>
    <p>La majorité des futurs scientifiques terriens provient des rangs de ceux qui sont admis gratuitement à l’université après avoir accepté de rembourser le coût de leurs études. Et lorsque je dis la majorité, je veux dire seulement un pour cent des inscrits en cycle universitaire.</p>
    <p>Dans la pratique, seuls les rares étudiants ayant le potentiel pour devenir des génies absolus peuvent réellement choisir le domaine scientifique auquel ils souhaitent se consacrer. Le destin académique du reste dépend d’une sorte de roulette russe influencée par leurs qualifications… mais, surtout, par les plans à moyen terme de l’Agence Touristique Planétaire, ou du gouvernement, ce qui revient au même.</p>
    <p>Peu importe si un jeune rêve depuis l’enfance de devenir astrophysicien. Si les « besoins de la Terre » exigent qu’il y ait un nombre « x » de sociologues dans les sept ans à venir… il devra étudier la sociologie ou renoncer à l’université.</p>
    <p>Par voie de conséquence, deux jeunes sur trois entrent par dépit dans des filières qui ne les intéressent pas. S’ils veulent poursuivre des études supérieures, c’est toujours mieux que rien, n’est-ce pas ?</p>
    <p>Heureusement, il reste toujours la possibilité de changer. Le mécanisme a été conçu pour ceux qui découvrent à mi-parcours qu’ils n’ont aucune vocation pour les études qu’ils poursuivent. Trente pour cent des étudiants de la Terre sont diplômés dans des domaines différents de ceux initialement choisis. Et, d’après les statistiques, sur les soixante-dix pour cent restants, presque la moitié aurait aimé changer… Mais ils n’ont pas eu des résultats assez brillants pour pouvoir demander un transfert. En effet, seuls les étudiants obtenant une moyenne de 9,5 ou plus, dans le système d’évaluation décimal, sont autorisés à faire une telle demande, et seulement à la fin de la deuxième année. Et, malgré tout, les doyens de chaque faculté peuvent rejeter la demande s’ils considèrent que l’étudiant sera plus utile dans la spécialité où il se trouve actuellement.</p>
    <p>L’état lamentable de l’équipement technique des universités terriennes est connu dans toute la galaxie. Nous sommes une planète de troisième ordre… Notre Faculté de Physique des hautes énergies ne dispose même pas du plus petit accélérateur de particules, et les futurs astronomes ne peuvent voir les étoiles qu’au travers de vieux télescopes réflecteurs équipés de miroirs de deux à trois mètres, au mieux. Inutile de rêver de réflecteurs modulaires de champ en orbite. Et encore moins d’excursions pédagogiques en dehors de la planète.</p>
    <p>Notre prochaine génération de biologistes ne connaît certaines techniques aussi élémentaires que l’auto-clonage ou le reconditionnement corporel que par le biais de simulations grossières ou d’holo-vidéos rebattues. Ils n’ont pas d’autre moyen d’accéder à la faune des différents mondes, les spécimens vivants étant d’un coût prohibitif. Nos géophysiciens ont très peu de chances d’envoyer des sondes à l’intérieur de notre planète et la connaissent moins bien que n’importe quel touriste intéressé par notre monde.</p>
    <p>Seuls les futurs médecins ont le luxe de travailler dès le début avec de vrais patients, des patients humains pris en charge par l’Aide sociale et qui reçoivent des soins médicaux gratuits. On teste aussi sur eux les nouveaux médicaments. Personne ne se plaint : une vie humaine vaut bien peu face au besoin de médecins et de médicaments… C’est peut-être pour cela que la médecine et les spécialistes terriens ont si bonne réputation dans la galaxie : ils ne manquent pas d’expérience.</p>
    <p>Les sociologues n’ont pas non plus la possibilité de réaliser des enquêtes réelles pour apprendre à utiliser les programmes de statistiques complexes qui sont la base de leur science. Comme tout le monde, ils travaillent avec des simulateurs.</p>
    <p>Ce manque de moyens se fait moins criant dans les établissements d’études privées directement rattachés à la réserve scientifique terrienne, où étudient ceux qui peuvent payer ou ceux qui sont particulièrement talentueux… Mais pratiquement aucune université ne dispose de moyens suffisants pour se permettre d’acquérir autre chose que des simulations. Qui, très logiquement, ont un retard de quatre à cinq ans sur les modèles commercialisés dans toute la galaxie.</p>
    <p>Ainsi, il n’y a aucun contact possible, pour le futur scientifique, avec la réalité. De fait, la doctrine terrienne de l’enseignement supérieur pourrait s’énoncer un peu comme : « acquiers ici les rudiments théoriques, tu feras ensuite le véritable apprentissage sur le tas… et bonne chance ! »</p>
    <p>C’est avec son diplôme que commence la véritable odyssée du tout nouveau scientifique. L’astucieuse bureaucratie de la Terre lui présente alors la facture de ses études « gratuites ». Pour solder sa dette, il devra travailler durant un minimum de cinq ans à un poste que lui assignera le gouvernement. Et pour un salaire presque risible.</p>
    <p>Il ne peut pas se dégager de cette obligation – on lui retirerait son titre universitaire –, sauf en cas de raisons majeures, et après de complexes tractations qui peuvent durer des années.</p>
    <p>Par chance ou par malheur, l’état chaotique de l’économie terrienne ne peut offrir des débouchés qu’à soixante-cinq pour cent de ces diplômés. Chaque année, de plus en plus de jeunes entrent dans les universités, et de moins en moins de nouveaux diplômés parviennent à travailler dans leur domaine.</p>
    <p>On trouve des biologistes devenus laborantins dans des hôpitaux de province, des physiciens ou des chimistes faisant office d’inspecteurs sanitaires dans des usines de fabrication d’aliments synthétiques, ou des sociologues transformés en reporters sur des holo-réseaux de troisième zone.</p>
    <p>Et ce n’est pas le pire.</p>
    <p>De nombreux tour-opérateurs, guides ou chauffeurs d’aérobus ont, accrochée dans la salle à manger de leur maison, la belle, et inutile, holographie d’un diplôme universitaire. D’autres, encore plus pragmatiques ou cyniques, oublient pour toujours leur titre et montent de petites entreprises pour survivre. On les appelle la « réserve scientifique de deuxième catégorie », susceptible d’être sollicitée un jour… du prochain millénaire.</p>
    <p>Entre temps, il faut bien vivre. Et l’Agence Touristique Planétaire semble toujours intéressée par des jeunes gens intelligents, surtout s’ils présentent bien.</p>
    <p>Pour un scientifique, travailler dans le tourisme n’est pas si négatif qu’on pourrait le penser à première vue. Au moins, on les paie bien, et ils sont ; en contact avec la vraie source de richesse de la Terre : le tourisme xénoïde. Parfois, ils sont même mieux informés sur les avancées de la science, qu’ils n’exercent plus, que leurs collègues employés par le gouvernement.</p>
    <p>C’est pathétique, mais presque un tiers du personnel de l’Agence Touristique Planétaire est constitué de chercheurs frustrés.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Pourquoi Tau Ceti, et non Alpha du Centaure ou Colossa ? »</emphasis></p>
    <p>Quoi qu’il en soit, je suis un scientifique. Et, à une époque, j’ai cru au futur de la Terre. Mais quel développement peut avoir une planète qui jette chaque jour son intelligence à la poubelle ? De quel idéalisme absurde a-t-on besoin pour continuer la recherche si on gagne bien davantage dans le tourisme ? Quel sens cela a-t-il, pour un jeune diplômé, de travailler dans un endroit qui ne l’intéresse pas, comme un esclave, durant cinq ans ? Entouré de vieux qui voient ses initiatives comme une menace et l’écartent constamment sous prétexte de son « inexpérience » ? Pour un salaire de misère, après sept années d’efforts intellectuels, à l’université, en rêvant d’être utile à sa planète ?</p>
    <p>Le pire – et cela me peine de le dire lors de cet entretien, dans ces circonstances particulières, mais c’est une évidence… –, c’est que vous autres, les xénoïdes, vous êtes parfaitement au courant de la situation et que vous en profitez. Vous n’avez pas inventé la fuite des cerveaux, mais vous l’avez perfectionné et institutionnalisé.</p>
    <p>Pour un scientifique humain qui, en dépit de tout, ne veut pas laisser tomber son domaine, il est plus intéressant, particulièrement au plan économique, de se faire embaucher dans n’importe quelle filiale d’une entreprise xénoïde plutôt que dans la majeure partie des centres de recherche terriens. Il sentira que son intelligence y est mieux utilisée, et il y trouvera davantage de perspectives. On ne lui permettra d’accéder qu’à des informations partielles, mais c’est toujours ça… Cette petite fraction de connaissances vaut son pesant d’or pour lui.</p>
    <p>Il est de temps à autre autorisé à voyager en dehors de la planète de temps en temps, même s’il ne peut raconter à personne ce qu’il a vu. Et, rêve inaccessible pour beaucoup, il aura l’opportunité, s’il montre l’exceptionnel potentiel de ses neurones et travaille dur, de signer un contrat pour quitter définitivement la Terre.</p>
    <p>Aimez-vous la musique classique ? Non ? Dommage… De toute façon, vous ne connaissez probablement pas les chansons de Joan Manuel Serrât. Un humain, catalan, du XXe siècle… C’est bien ce qu’il me semblait.</p>
    <p>Ses enregistrements, presque oubliés aujourd’hui, sont le clou de ma collection. L’une des petites choses que je regretterai de laisser derrière moi, si vous donnez suite à ma requête…</p>
    <p>Une de ses chansons, « Pueblo blanco », dit… Non, n’ayez pas peur, je ne vais pas vous la chanter. Mon sens du rythme et de la mélodie est proche de zéro. Je vais vous en réciter un passage.</p>
    <poem>
     <stanza>
      <v><emphasis>Escapad gente tierna.</emphasis></v>
      <v><emphasis>Que esta tierra está enferma,</emphasis></v>
      <v><emphasis>Y no espereís mañana</emphasis></v>
      <v><emphasis>Lo que no te dió ayer,</emphasis></v>
      <v><emphasis>Que no hay nada que hacer.</emphasis></v>
      <v><emphasis>Toma tu mula, tu hembra y tu arreo,</emphasis></v>
      <v><emphasis>Sigue el camino del pueblo hebreo…</emphasis><a l:href="#n_6" type="note">(6)</a></v>
     </stanza>
    </poem>
    <p>C’est-à-dire, l’Exode. Vous connaissez la Bible ? Un petit peu ? Oui, les Juifs. La Terre Promise, tout ça…</p>
    <p>Lorsqu’il disait <emphasis>malade</emphasis>, le chanteur parlait de la terre, avec une minuscule. Mais aujourd’hui, avec une majuscule, ses couplets s’avèrent prophétiques. Cette Terre est malade…</p>
    <p>L’époque où nous croyions que le futur nous appartenait est loin derrière nous. Aujourd’hui, nous ne sommes plus maîtres de notre présent et la gloire du passé ne suffit pas pour vivre.</p>
    <p>Artistes, sportifs, scientifiques… Tous les humains possédant des capacités physiques ou intellectuelles espèrent qu’elles leur serviront à quitter la Terre et à réussir ailleurs, quelque part dans la galaxie. Jusqu’à ce qu’ils doivent ravaler leur orgueil et boire l’amer calice de l’exil et de l’humiliation par les autres espèces.</p>
    <p>Les femmes rêvent d’être assez belles et effrontées pour devenir travailleuses sociales, dans l’espoir de rencontrer un xénoïde qui les emmènera loin de leur monde pour toujours. Certains hommes en rêvent aussi.</p>
    <p>Et les plus désespérés, ceux qui ne sont ni jeunes ni beaux, et n’ont aucun don particulier, ceux qui ne voient aucune autre échappatoire, préfèrent s’en remettre à la roulette russe de l’espace. Et affronter l’infinité du cosmos avec leurs vaisseaux de bric et de broc, se condamnant peut-être à flotter pour l’éternité en rêvant d’atteindre, un jour, un endroit meilleur que leur planète.</p>
    <poem>
     <stanza>
      <v><emphasis>Elias sueñan con él</emphasis></v>
      <v><emphasis>Y él con irse muy lejos…</emphasis><a l:href="#n_7" type="note">(7)</a></v>
     </stanza>
    </poem>
    <p>C’est encore la même chanson. Mais, dans les deux strophes, il ne s’agit pas du même <emphasis>lui.</emphasis> Le premier <emphasis>lui,</emphasis> c’est vous. Le second <emphasis>lui,</emphasis> c’est nous.</p>
    <p>Quel est le futur d’une planète que les habitants rêvent tous de quitter ?</p>
    <p>L’Exode. Fuir. C’est aujourd’hui l’obsession de tout humain. Fuir, si possible pour toujours, de la Terre épuisée, soumise, vaincue, stérile, malade. Et vous, les vainqueurs xénoïdes, les maîtres de la galaxie, êtes les virus de cette maladie.</p>
    <p>Et vous me demandez comment j’ai été contaminé ?</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Qu’est-ce qui vous fait croire que nous vous trouverons apte à mériter la citoyenneté adoptive ? »</emphasis></p>
    <p>Lorsqu’un homme veut rompre avec son passé pour commencer une nouvelle vie, il doit choisir avec soin le où, le comment et le quand. Et parfois de petits détails prennent une grande importance.</p>
    <p>Je vous ai choisis pour des questions d’affinité biologique. Ni les Colossiens ni les Gordiens ne sont humanoïdes. Parmi eux, ma vie serait beaucoup plus dure qu’au milieu des Cétiens ou des Centauriens. Mais vous, vous êtes beaux…</p>
    <p>Oh, je ne me fais aucune illusion quant à mon succès auprès de vos jolies représentantes du sexe féminin. Je vous ai déjà dit que, même chez moi, je ne suis pas considéré comme un bel homme. Et bien qu’il soit exceptionnel, mon cerveau n’est apprécié d’aucune femelle, quelle que soit son espèce… Du moins au premier abord.</p>
    <p>En vérité, j’ignore pourquoi… Peut-être que je possède des tendances masochistes. J’ai toujours été un paria, un étranger, qui prend part au jeu mais sait qu’il n’en fait pas partie. Parfois, j’ai été tenté d’ignorer ma différence, mais la réalité m’a rappelé à l’ordre. Et, même si je vis ici, à Ningando, au milieu de tant de beauté, je crois que je ne pourrai plus jamais faire semblant de l’oublier. Je suppose que cela doit vous paraître étrange, ce désir de se sentir être la seule personne qui ne soit pas heureuse au paradis…</p>
    <p>Je vous ai également choisis parce que je suis un incorrigible romantique, je ne vais pas le nier. J’imagine qu’il y a des milliers de bordels d’esclaves dans cette ville, et peut-être des centaines de Cauldar. Mais je les visiterai un par un. En dépit de tout, j’ai l’espoir de retrouver Yleka vivante. Je suis sûr qu’elle se souviendra de moi… Peut-être aurons-nous une seconde chance. Ne croyez-vous pas que nous la méritons ?</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Êtes-vous sûr qu’aucun autre scientifique terrien n’a eu connaissance de votre découverte ? »</emphasis></p>
    <p>Je sais parfaitement que la politique de Tau Ceti est de ne pas accorder la citoyenneté à un humain qui arrive à genoux en pleurnichant. Mais je crois que vous ferez une exception pour moi…</p>
    <p>Je connais les lois de quarantaine techno-scientifique qui ont tant retardé la science et la technologie terrestres. Je comprends parfaitement leur but, derrière toute la démagogie altruiste : nous disqualifier. Vous assurer que nous soyons éternellement des clients et non des producteurs. Des acheteurs et non des vendeurs. Dépendants, en un mot. Vous voulez nous écarter de la lutte galactique pour le pouvoir.</p>
    <p>C’est pourquoi vous ne nous permettez pas de connaître les mécanismes de la fission thermonucléaire contrôlée, ni le fonctionnement des systèmes antigrav, ni la théorie du vol hyper-spatial…</p>
    <p>Eh bien, imaginez-vous ce qui arriverait au délicat équilibre inter-espèces si les humains développaient soudain un système universel de transport instantané. Le chaos qui se déchaînerait si toutes les flottes de vaisseaux hyper-spatiaux que possèdent les xénoïdes devenaient soudain obsolètes.</p>
    <p>J’ai créé ce système. Basé sur le télé-transport classique… mais avec la capacité de translater instantanément des masses virtuellement infinies entre des points séparés par des distances galactiques.</p>
    <p>Pour l’installer, il n’est pas nécessaire de recourir à des quantités astronomiques d’énergie ni d’avoir de grandes connaissances. Un équipement similaire au point d’arrivée n’est pas obligatoire non plus, comme dans les systèmes connus jusqu’à présent. Quoique, pour rentrer, un tel système est indispensable… Mais on peut également l’envoyer par télé-transport. Le système est, pardonnez-moi mon manque de modestie, simplement génial. Ou génialement simple, si vous préférez.</p>
    <p>Et si vous ne m’accordez pas la citoyenneté cétienne, je révélerai tous les détails de ma découverte au public.</p>
    <p>Imaginez chaque Terrien construisant sa propre cabine de télé-transport galactique, et mon espèce se répandant sur tous vos mondes comme le fléau que vous avez toujours tenté d’éviter.</p>
    <p>Je vois que vous souriez… Peut-être pensez-vous qu’en me soumettant à un effacement de mémoire ou, en dernier recours, en m’éliminant physiquement, vous pourrez empêcher facilement une telle éventualité. Je regrette, mais j’ai également pensé à cela.</p>
    <p>Dans un endroit secret et sûr de mon laboratoire au Centre, et dans cinq autres endroits, au cas où, j’ai laissé un ordinateur avec toutes les données en mémoire. Ils sont tous reliés à des accès à un holo-réseau. Si je disparais, ou si mon nom, mes empreintes digitales et rétiniennes apparaissent sur une liste de passagers en partance pour la Terre, ou encore si, simplement, je n’envoie pas chaque mois un signal spécifique, le monde entier connaîtra mon invention.</p>
    <p>Je suppose que cela peut être considéré comme du chantage. En même temps, ne croyez-vous pas que cela soit une raison plus que suffisante pour me déclarer immédiatement apte à devenir citoyen adoptif de Tau Ceti ?</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Vous considérez-vous comme un individu sain d’esprit ? »</emphasis></p>
    <p>Mon système de télé-transport galactique est, je l’ai dit, très simple. Mais il se base sur des principes et des théories extrêmement originaux et diamétralement opposés aux concepts sur lesquels travaille actuellement la science terrienne de pointe. Cette circonstance est la conséquence logique de mon modèle mental de raisonnement si particulier…</p>
    <p>Je vous ai déjà dit que j’appartiens à cette étrange catégorie de phénomènes mentaux que certains appellent des « idiots savants », et d’autres, comme Hermann et Sigimer, des « génies naturels ».</p>
    <p>Mon activité émotionnelle et sociale est presque complètement atrophiée en faveur d’un développement démesuré de mes aptitudes logiques, intuitives et mémorielles. J’ai des limites, bien sûr. Par exemple, vous avez dû vous rendre compte que ma capacité d’abstraction est seulement… normale. Même si, depuis quelque temps, je suis de plus en plus capable de m’exprimer dans ce système abscons de formules physico-mathématiques qu’est le langage scientifique.</p>
    <p>Toutefois, je reste plus à l’aise lorsque je travaille sur des objets physiques ou des analogies que sur des hypothèses. Mon esprit fonctionne mieux avec des images qu’avec des mots ou des concepts. Je suis un empiriste né, pas un théoricien. C’est grâce à cela que j’ai pu faire ma… découverte.</p>
    <p>J’ai également une mémoire eidétique… si bien que j’ai dû vous donner l’impression de posséder une intelligence et une capacité d’analyse sociale qu’en réalité je n’ai pas. C’est un effet purement involontaire ; je vous ai juste répété textuellement certaines analyses que je me suis procurées par des moyens détournés, mais dont je partage à cent pour cent les points de vue, bien que j’admette être incapable de parvenir à de telles conclusions par moi-même.</p>
    <p>Je regrette la gêne que je vous ai causée. Recourir aussi constamment à ma mémoire automatique conditionne chez moi une certaine tendance à la logorrhée et à l’incohérence… Je divague et réponds à des questions qu’on ne m’a pas encore posées ou que je me suis formulées un long moment plus tôt.</p>
    <p>Ma mère me disait toujours que j’avais déjà toutes les réponses, et que mon vrai problème était de trouver les questions qui y correspondaient. Peut-être est-ce le dilemme de l’homme et de toute l’intelligence.</p>
    <p>Mais assez de philosophie de comptoir. Pour répondre à votre question, en somme, je considère que, d’un point de vue statistique, il est simplement impossible qu’un autre être humain soit parvenu, au même moment, à la même découverte que moi.</p>
    <p>Définitivement non.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« Bien… Cet entretien est terminé. Alex Gens Smith, vous avez été considéré apte à la citoyenneté adoptive cétienne. Nos collaborateurs vont en informer le reste de votre délégation. Vos bagages vont être récupérés rapidement dans le logement réservé aux humains que vous occupiez. Une demande officielle va être envoyée à la Terre pour que tout objet personnel que vous souhaitez conserver vous soit immédiatement envoyé. Y compris vos enregistrements de Joanma Juelse Rrat. Nous vous donnerons tous les éléments nécessaires pour vous apprendre le plus vite possible à vous débrouiller dans notre société.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Bienvenue sur Ningando, Alex.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Excusez ma froideur antérieure. Nous ne sommes pas des Centauriens</emphasis>, <emphasis>mais c’est l’attitude officielle</emphasis>, <emphasis>devant des cas comme le vôtre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>À présent</emphasis>, <emphasis>de façon officieuse</emphasis>, <emphasis>j’aimerais vous donner une information qui</emphasis>, <emphasis>évidemment, ne plaide pas en votre faveur, et vous poser une question plus… privée.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Votre « découverte » de la téléportation galactique a été faite il y a huit ans par les xénoïdes. Actuellement</emphasis>, <emphasis>elle se trouve en phase expérimentale. Si elle n’est pas encore appliquée à grande échelle</emphasis>, <emphasis>c’est parce que</emphasis>, <emphasis>comme vous le supposiez</emphasis>, <emphasis>elle transformerait de façon radicale tout le système de lignes de communication de la galaxie, rendant inutiles et obsolètes les immenses investissements de plusieurs espèces dans la flotte de transport hyper-spatial.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Il y a trois ans, un autre physicien humain, Dien Ling Chuan, docteur en sciences de l’université de Pékin – peut-être avez-vous entendu parler de lui–, s’est présenté devant nos collègues centauriens avec la même découverte. Et il a formulé une demande identique à la vôtre. Je suis autorisé à vous informer que Dien Ling Chang est actuellement citoyen centaurien à part entière</emphasis>…</p>
    <p><emphasis>Ma question, maintenant. Êtes-vous pleinement conscient que si le résultat de cet entretien vous est favorable, c’est exclusivement parce que les espèces que vous appelez xénoïdes souhaitent interdire à l’espèce humaine toute possibilité de développement technologique ? »</emphasis></p>
    <p>La folie est une notion très relative, n’est-ce pas ?</p>
    <p>Un ancien poète et philosophe arabe, anonyme, a dit, un jour : « Dans ce monde, la plus grande folie est de se prétendre sage ». J’ai aussi entendu dire que la folie est caractérisée par tout comportement ou toute pensée qui seraient distincts de la « normale ».</p>
    <p>Ma vie ne peut être considérée comme très « normale », je crois. Et chaque homme pense comme il a vécu. Si bien que, suivant les deux critères, je dois être fou… Mais je m’en fiche. Au contraire, même, j’en suis fier.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>« J’aimerais vous comprendre, Alex, sincèrement. Vous êtes un individu très singulier. Durant toutes mes années d’expérience ici, au Bureau des Affaires humaines, je n’avais jamais rencontré un Terrien comme vous. Pardonnez-moi si ma curiosité vous paraît excessive. Je ne suis pas fonctionnaire tout le temps. J’ai, moi aussi, une famille, des hobbies… et l’un d’eux est l’étude de la nature humaine. Mais, dites-moi, Alex… Quelqu’un comme vous ne se sent-il pas comme… un déserteur ? Un traître à son espèce et à sa planète ? »</emphasis></p>
    <p>Oui, j’en suis pleinement conscient.. Mais, qu’est-ce que j’y peux ?</p>
    <p>Il faut bien vivre, non ?</p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>6.</p>
    <p>LES RÉCUPÉRATEURS</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>Pour certains sociologues</emphasis>, <emphasis>le meilleur indicateur du degré de civilisation d’une culture est la distance à laquelle elle est capable d’éloigner ses propres excréments</emphasis>.</p>
    <p><emphasis>Pour certains écologistes, le meilleur indicateur du degré de civilisation d’une culture est le recyclage qu’elle est capable d’appliquer à ses propres excréments.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Pour certains individus</emphasis>, <emphasis>le meilleur indicateur du degré de civilisation d’une culture est la capacité à tirer profit des excréments qu’elle produit.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ceux-là</emphasis>, <emphasis>ce sont les récupérateurs.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils ne sont pas nouveaux sur Terre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils ne sont pas apparus après le Contact.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils semblent avoir toujours existé : chez les Sumériens, les Égyptiens</emphasis>, <emphasis>les Grecs et les Romains</emphasis>, <emphasis>il y a toujours eu des humains vivant du profit – ou</emphasis>, <emphasis>d’une certaine façon, du recyclage– des déchets que les autres êtres humains produisent.</emphasis></p>
    <p><emphasis>On leur a donné le nom de chiffonniers, fripiers, et bien d’autres appellations encore. C’est un des métiers – certains parlent même de culte – les plus vieux du monde.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Toute civilisation moderne, se comportant suivant le principe du « utiliser et jeter », met aux ordures une grande quantité d’objets qui fonctionnent encore, ou presque. Mais il est plus facile et plus économique d’en produire de nouveaux que de les réparer. Quoique, dans le cas de la Terre, les nouveaux objets sont importés depuis des étoiles situées à des années-lumière.</emphasis></p>
    <p><emphasis>C’est peut-être la raison pour laquelle la planète, aujourd’hui, grouille de récupérateurs.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils fouillent dans les poubelles, à la recherche de morceaux de bois, de pièces de métaux rares, d’éléments mécaniques</emphasis>, <emphasis>de cartes de circuits cybernétiques défectueuses, de fragments de systèmes robotiques mis au rebut. Presque tout les intéresse.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils mangent les aliments qu’ils trouvent et s’habillent avec les vêtements jetés par d’autres humains plus exigeants. Eux se contentent de peu.</emphasis></p>
    <p><emphasis>On dirait qu’ils sont à part : perdus dans leurs pensées</emphasis>, <emphasis>étrangers aux bandes de gamins qui se moquent de leur mauvaise odeur et de leurs vêtements loqueteux.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Concentrés sur leur difficile art de distinguer le véritable déchet de ce qui est encore utilisable. Certains murmurent d’étranges litanies tandis qu’ils épluchent les poubelles de leurs doigts habiles</emphasis>, <emphasis>prenant des objets et en jetant d’autres</emphasis>, <emphasis>d’après des critères seulement connus d’eux. Jusqu’à ce qu’ils s’en aillent</emphasis>, <emphasis>de leur pas lent, leurs innombrables sacs remplis de trésors</emphasis>, <emphasis>chercher une autre mine d’or déguisée en tas d’ordures où récolter d’autres merveilles.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Il existe deux catégories de récupérateurs.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La première</emphasis>, <emphasis>ceux qui vendent leurs trouvailles aux petits revendeurs de matières premières qui ne sont que des récupérateurs ayant décidé de travailler en gros</emphasis>, <emphasis>et sont par conséquent montés d’un échelon dans la pyramide des éboueurs. Ceux-là, qui comprennent encore la signification de l’argent</emphasis>, <emphasis>vivent parfois dans de minuscules logements</emphasis>, <emphasis>regardent les programmes de l’holo-réseau sur de petits holo-écrans</emphasis>, <emphasis>suivent les jeux de Voxl… Ils ont encore un pied dans le monde</emphasis>, <emphasis>même s’ils ressassent son passé glorieux et croient en un impossible lendemain. Ils ont un travail, même si celui-ci est sale et mal payé.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les seconds sont très différents. Ils ne vendent jamais rien aux revendeurs de matières premières. Ils préfèrent garder leurs trouvailles. Et ensuite</emphasis>, <emphasis>dans leurs refuges sous les ponts, ou dans une ruelle obscure</emphasis>, <emphasis>ils assemblent</emphasis>, <emphasis>lient</emphasis>, <emphasis>soudent</emphasis>, <emphasis>joignent les pièces de vieux ordinateurs à des tronçons de tuyaux rouillés et oxydés ou à des morceaux de carrosserie arrachés à des aérobus. Ils sourient toujours quand ils façonnent</emphasis>, <emphasis>comme s’ils regardaient au-delà des déchets qu’ils manipulent si amoureusement. Ils se tuent au travail pendant des heures et des heures</emphasis>, <emphasis>les yeux pleins d’espoir, et finissent par mettre soigneusement de côté le résultat de leurs efforts. Puis ils recommencent un autre assemblage.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Nul ne sait s’ils croient créer de l’art. Certains marchands ont tenté de vendre comme « sculptures » les monuments exotiques et chaotiques de ces récupérateurs. Mais</emphasis>, <emphasis>pour le public xénoïde sophistiqué, les déchets ne sont définitivement pas compatibles avec le concept d’art.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Nul ne sait s’ils pensent réellement que leurs étranges créations fonctionneront, d’une façon ou d’une autre</emphasis>, <emphasis>un jour. Ni ce qu’ils en attendent. S’agit-il de machines vengeresses qui expulseront définitivement les xénoïdes de la Terre</emphasis>, <emphasis>la rendant aux humains ? Ou de dispositifs destinés à détruire toute civilisation, l’humanité incluse</emphasis>, <emphasis>effaçant l’ordure et la honte pour qu’une autre espèce, primate ou non, recommence tout à zéro ? Ou cherchent-ils à atteindre</emphasis>, <emphasis>avec leurs monstres</emphasis>, <emphasis>une telle avancée sur la science terrienne rachitique que la domination xénoïde s’effondre pour toujours face à la puissance intellectuelle de l’homme ?</emphasis></p>
    <p><emphasis>Nul ne le sait… Et peu cherchent à le vérifier. Ou prennent le temps de le faire. Il existe des choses plus importantes. Comme gagner de l’argent</emphasis> : <emphasis>Ou survivre.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Et eux</emphasis>, <emphasis>ils continuent</emphasis>, <emphasis>infatigables</emphasis>, <emphasis>à unir des morceaux</emphasis>, <emphasis>à rechercher des pièces en murmurant leurs incompréhensibles litanies</emphasis>, <emphasis>oubliés du monde.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Parfois</emphasis>, <emphasis>l’un d’entre eux</emphasis>, <emphasis>très vieux</emphasis>, <emphasis>disparaît. On cesse simplement de le voir, et c’est comme s’il s’était fondu dans ses déchets adorés. Mais il en arrive toujours d’autres, plus jeunes, pour prendre sa place. Ils ont la peau moins ridée, davantage de dents, mais le même regard perdu… rarement lumineux.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les gens ordinaires passent à côté d’eux en hochant tristement la tête. Parfois</emphasis>, <emphasis>ils chassent les sales gosses qui veulent les frapper et leur voler leurs « trésors », tout en murmurant : « Pauvres fous ! »</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils font semblant de les ignorer, mais arborent toujours une moue étrange lorsqu’ils les voient. Comprennent-ils que, d’une certaine façon, les récupérateurs possèdent quelque chose qu’ils ont perdu pour toujours ?</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>LE TUNNEL DE FUITE</p>
    </title>
    <p>L’ÉQUIPAGE</p>
    <empty-line/>
    <p>Ils sont trois.</p>
    <p>Trois personnes qui ont décidé de s’unir.</p>
    <p>Trois êtres humains : deux hommes et une femme.</p>
    <p>La femelle s’appelle Friga.</p>
    <empty-line/>
    <p>FRIGA</p>
    <empty-line/>
    <p>Friga ressemble peu à l’idée que l’on se fait de l’idéal féminin. Elle n’a ni les hanches larges, ni les jambes longues, ni les seins doucement rebondis. Elle ne possède pas une bouche en cœur et des yeux de poupée. Elle n’est même pas féconde.</p>
    <p>Friga a la peau noire comme l’ébène et des dents très blanches. Elle mesure 1,89 mètre pour 92 kilos de muscles gonflés par des stéroïdes illégaux qui lui ont atrophié les ovaires jusqu’à ce qu’ils soient aussi petits que des haricots secs.</p>
    <p>Elle a le menton comme un bloc de béton, et un mauvais caractère légendaire.</p>
    <p>On peut la qualifier de vraie virago ou de garçon manqué. Mais ceux qui savent comment elle réagit à ces appellations ne se risquent pas à les employer devant elle. Le dernier qui l’a fait n’osera plus… jamais.</p>
    <p>Friga n’est pas devenue lesbienne par choix ; elle a de plus en plus de mal à rencontrer un homme qui se risque à une relation, même occasionnelle, avec elle. Et comme certaines femmes la trouvent désirable, et qu’elle n’a jamais été trop regardante…</p>
    <p>Friga ne vit que de la délinquance. Elle n’a jamais rien fait d’autre. Elle a été voleuse, trafiquante et prend tout ce qui se présente et qui paie suffisamment. Son physique est trop remarquable pour qu’elle soit escroc ou joueuse.</p>
    <p>Elle a déjà tué plusieurs fois. Sous le coup de la colère, et non pour le travail ou le plaisir. Elle n’est ni une tueuse professionnelle ni une forcenée.</p>
    <p>Elle a passé huit atroces années de sa vie en reconditionnement corporel, condamnée pour divers délits. Elle ne se rappelle pas bien cette époque… Elle sait seulement qu’elle ne veut plus renouveler l’expérience. C’est ce qui l’a motivée à entreprendre le Voyage.</p>
    <p>On raconte qu’elle a une fille, une enfant appelée Leilah, mais qu’elle ne s’en occupe pas beaucoup.</p>
    <p>Bien qu’elle soit inculte, grossière, et au vocabulaire limité, elle est une parfaite survivante et un leader né. Elle a toujours su comment réagir, dans toutes les situations. Les deux hommes trouvent très pratique de lui obéir, ce qu’ils font sans broncher.</p>
    <empty-line/>
    <p>LES DEUX HOMMES</p>
    <empty-line/>
    <p>Ce sont Adam et Jowe.</p>
    <p>Adam est un grand jeune homme dégingandé et maladroit. Il porte des cristallins artificiels : il a perdu les siens depuis longtemps, à se fatiguer les yeux devant les holo-écrans et les manuels de références techniques si vieux qu’ils sont encore imprimés.</p>
    <p>Avec des bouts de rien, de la patience et de l’inventivité, Adam peut construire n’importe quoi, de l’hyper-moteur au laser à rubis de haute puissance. Il possède des « mains magiques ». C’est un génie du bricolage technologique, persuadé qu’il gaspille lamentablement son talent à construire des armes illégales et d’autres ingénieux gadgets pour des clients comme Friga.</p>
    <p>Il vient de passer huit mois en reconditionnement corporel pour avoir construit deux masers saisis chez les Yakuzas, et il n’a pas aimé. Loin de là. Il est resté conscient tout le temps qu’il a été « cheval ». Il était monté par un guzoïde de Rigel très intéressé par les expériences limites. Sexuelles, mais pas seulement.</p>
    <p>Il a survécu, mais en a gardé des séquelles… Sa plus grande terreur est de revivre un tel cauchemar tout en sachant qu’il lui sera difficile de l’éviter, vu le type de vie qu’il mène.</p>
    <p>Sa condamnation, toutefois, lui a permis de rencontrer Jowe.</p>
    <p>Jowe est encore jeune, mais son visage paraît sans âge. Il serait beau, avec sa frange dorée et ses grands yeux bleus, si ce bleu n’était pas aussi froid que de l’acier au chrome-vanadium.</p>
    <p>Jowe a les yeux vides. Les yeux de quelqu’un dont on aurait congelé l’âme. Il semble avoir vu tout ce qu’il est possible de voir sur la douleur, la traîtrise, la désillusion… et bien plus encore.</p>
    <p>Intelligent, cultivé, il a les mains habiles, délicates et sensibles d’un artiste.</p>
    <p>Il ne parle jamais de son passé. En fait, Jowe parle rarement. Il se contente de regarder les étoiles de ses yeux tragiquement vides. Sans le moindre espoir. Sans la moindre raison de vivre. Même Friga, qui n’a peur de rien ni de personne, frémit lorsqu’elle est près de lui.</p>
    <p>L’idée du Voyage est de Jowe, et lorsqu’il en parle, ses mots sont merveilleux…</p>
    <empty-line/>
    <p>L’IDÉE DU VOYAGE</p>
    <empty-line/>
    <p>Le Voyage, c’est l’Exode.</p>
    <p>Fuir le règne de Pharaon, à la recherche de la Terre promise.</p>
    <p>Sur la Terre promise, il y a des grappes de raisin si grosses qu’il faut deux hommes pour les porter. Il y a du travail et des opportunités pour tous. Il y coule des rivières de lait et de miel, et tout homme entreprenant peut réaliser ses rêves de richesse.</p>
    <p>La Terre promise se trouve ailleurs que sur Terre. Les humains ne sont pas exactement le Peuple élu, mais…</p>
    <p>La Terre promise appartient aux Philistins, ceux qui détiennent le pouvoir dans l’ombre de Pharaon. Ce sont les xénoïdes qui manipulent les pantins de l’Agence Touristique Planétaire et méprisent les Terriens. Or, ces Philistins-là ne veulent pas que les humains jouissent de leur bien-être : ils ont peur que l’espèce inférieure vienne souiller leurs mondes.</p>
    <p>Les xénoïdes sont puissants, en armes et en richesses. L’épée ou la bourse ne peuvent pas les vaincre, eux et leurs marionnettes de l’Agence Touristique Planétaire. Il reste donc l’astuce et l’intelligence pour entrer secrètement sur la Terre promise : tous les Philistins n’ont pas les mêmes opinions et certains sont à la recherche de bras pour travailler dans leurs champs. En effet, il existe certains « compatissants » qui reçoivent les humains en fuite et, en échange d’un travail d’esclaves dans leurs usines, les cachent durant trois ans et trois jours. Après ce délai, si l’humain peut démontrer qu’il est resté tout ce temps chez les Philistins, il a une chance de devenir citoyen de la Terre promise. Un citoyen de seconde classe, toutefois.</p>
    <p>Mais mieux vaut souffrir sous le joug philistin que sous celui de Pharaon. Mieux vaut la Terre promise que sa colonie.</p>
    <p>Dès lors, l’astuce et l’intelligence ne poussent qu’à une seule chose : partir.</p>
    <p>Le Voyage, c’est la fuite.</p>
    <empty-line/>
    <p>S’ENFUIR : LA DISTANCE</p>
    <empty-line/>
    <p>La fuite n’est pas simple. Elle comporte deux obstacles majeurs : la distance et la surveillance.</p>
    <p>La distance, rien qu’en elle-même, constitue un problème sérieux. Pour arriver à la Terre promise, il faut toujours traverser un désert.</p>
    <p>Les étoiles autour desquelles gravitent les mondes xénoïdes sont à des années-lumière. Elles sont séparées de la Terre par un désert d’espace infini que les hyper-vaisseaux peuvent traverser en quelques secondes. Mais seuls les xénoïdes possèdent la technologie pour en construire de sûrs.</p>
    <p>Bien que la construction d’un hyper-moteur soit une entreprise parfaitement à la portée de nombre de « mains magiques » comme celles d’Adam, les mécanismes de contrôle et de direction sont une autre affaire.</p>
    <p>Un hyper-moteur artisanal construit sur Terre fonctionne une seule fois… Et le vaisseau qui l’utilise peut sortir de l’hyper-espace n’importe où. Que ce soit au milieu d’un Système solaire plein de xénoïdes, à mille parsecs de toute étoile, au milieu d’une nébuleuse de gaz ou à l’intérieur d’un amas globulaire.</p>
    <p>Heureusement, la structure même de l’hyper-moteur l’empêche de fonctionner près de grandes masses. Cela prévient le risque d’une réentrée dans un espace déjà occupé par un Soleil ou une planète.</p>
    <p>En contrepartie, pour activer un hyper-moteur artisanal sans système de contrôle, il faut s’éloigner à une certaine distance du plan de l’écliptique que parcourent le Soleil, la Terre et les autres planètes. Cet éloignement doit obligatoirement se produire à vitesse conventionnelle, suivant la loi des actions réciproques.</p>
    <p>Balistiquement parlant, la trajectoire la plus sûre pour atteindre rapidement le meilleur éloignement du plan de l’écliptique avec une consommation minimale de carburant est presque perpendiculaire à la Terre. Elle comprend à peine vingt minutes d’arc. Dans l’argot technique secret des aspirants au Voyage, cette route s’appelle le Tunnel de fuite.</p>
    <p>La Sécurité Planétaire la connaît également, et la surveille constamment.</p>
    <empty-line/>
    <p>LA SURVEILLANCE : LA SÉCURITÉ PLANÉTAIRE</p>
    <empty-line/>
    <p>La Sécurité Planétaire n’existe que pour contrôler.</p>
    <p>Contrôler signifie, entre autres choses, empêcher le Voyage par tous les moyens possibles grâce à un système divisé en plusieurs niveaux.</p>
    <p>Le premier niveau inclut la recherche de cachettes où se construisent des vaisseaux artisanaux via un important réseau d’informateurs grassement rémunérés et l’organisation de descentes surprise, ainsi que la vente très contrôlée de tout matériau ou instrument susceptible d’être transformé en pièces d’ingénierie spatiale.</p>
    <p>Le deuxième niveau est constitué par un réseau de radars basés sur Terre. Jour et nuit, ils scrutent l’atmosphère de leurs yeux invisibles pour repérer, au milieu des vols commerciaux des aérobus, tout objet volant non identifié quittant la planète.</p>
    <p>Le troisième niveau comprend les radars orbitaux qui cherchent à détecter, au milieu des lanceurs apportant leur cargaison aux hyper-vaisseaux arrimés aux points d’accouplement, tout objet volant non identifié atteignant la deuxième vitesse cosmique.</p>
    <p>À ces deux niveaux, les vaisseaux patrouilleurs à haute technologie fournis par les xénoïdes à la Sécurité Planétaire jouent un rôle primordial. Avec six membres d’équipage, hyper-aérodynamiques, capables d’atteindre des vitesses trisoniques et de résister à des transitions atmosphériques répétées, les patrouilleurs suborbitaux sont très bien armés. Si l’objet volant non identifié cesse de l’être et devient un vaisseau de fabrication artisanale qui se dirige vers le Tunnel de fuite, les membres d’équipage de tout patrouilleur ont l’ordre de communiquer avec lui par radio et de l’obliger à se rendre par tous les moyens. S’ils n’y parviennent pas, ils doivent ouvrir le feu et le détruire.</p>
    <p>En général, les équipements de communication primitifs des vaisseaux de fabrication artisanale sont totalement incapables de fonctionner durant leur ascension vers l’orbite qui les soumet à des accélérations de plusieurs g et à des perturbations statiques. C’est pourquoi, bien souvent, ceux de la Sécurité Planétaire négligent de s’annoncer et tirent sans sommation.</p>
    <p>Si les vaisseaux parviennent à tromper les trois premiers niveaux du système de surveillance, il reste encore le quatrième et dernier. Le plus difficile.</p>
    <p>Après certaines modifications, les patrouilleurs suborbitaux, conçus pour opérer dans l’atmosphère ou dans ses environs, deviennent également capables de fonctionner dans l’espace profond. Avec un équipage réduit à trois membres pour emporter davantage de combustible, réalisant des gardes de plusieurs semaines, ces patrouilleurs modifiés tournent autour du Tunnel de fuite, le fouillant continuellement.</p>
    <p>La surveillance se révèle, de toute évidence, très difficile à contourner. Mais c’est toujours possible.</p>
    <p>Friga, Adam et Jowe ont tout misé sur cette possibilité.</p>
    <p>Et sur leur analyse des autres tentatives pour préparer la leur.</p>
    <empty-line/>
    <p>LES AUTRES TENTATIVES : LE FOLKLORE DU VOYAGE</p>
    <empty-line/>
    <p>Après des décennies d’essais ratés et de tentatives réussies – une fois sur cinquante –, les aspirants au Voyage ont à leur disposition une masse importante de données techniques. Une information qui, bien sûr, ne se transmet que sous le manteau. Inutile de dire que tout commentaire sur le Tunnel de fuite est interdit et ultra censuré.</p>
    <p>Les données proviennent de trois sources principales. Premièrement, les récits des quelques fortunés qui sont parvenus à atteindre les mondes xénoïdes et peuvent ensuite raconter comment ils y sont arrivés. Deuxièmement, l’information issue des membres de leurs « équipes de soutien » qui sont restés sur Terre et font circuler, sous forme de rumeurs, les techniques et modèles de vaisseaux les plus susceptibles de réussir. Et, troisièmement, les histoires de tous ceux qui ont échoué et la façon dont ils s’y sont mal pris.</p>
    <p>Si on réunissait tout le folklore du Voyage et de ses véhicules, il faudrait plusieurs milliers de gigabits de mémoire pour en stocker les informations.</p>
    <p>Il y a de tout.</p>
    <p>Des vaisseaux déguisés en aérobus commerciaux pour tromper la surveillance terrestre.</p>
    <p>Des voiles solaires, un moyen de propulsion passif presque indétectable par les instruments des patrouilleurs, pour s’approcher du Tunnel de fuite en passant inaperçu.</p>
    <p>Des vaisseaux équipés de plusieurs hyper-moteurs « jetables » afin d’augmenter leur probabilité d’arriver quelque part en réalisant plus d’un saut hyper-spatial.</p>
    <p>Des véhicules blindés artisanalement et armés de technologies illégales comme les lasers et les masers, pour résister et riposter à toute attaque des vaisseaux de la Sécurité Planétaire.</p>
    <p>Des vaisseaux modulaires qui se séparent en de petits navires indépendants, pour tromper la poursuite des patrouilleurs ou, si c’est impossible, s’échapper et revenir en vie vers la Terre pour réessayer plus tard.</p>
    <p>Des véhicules équipés de systèmes d’anabiose pour rester en suspension animée, éternellement, si la chance n’est pas au rendez-vous et qu’on ne quitte pas l’hyper-espace près d’un territoire xénoïde.</p>
    <p>Oui, il y a de tout.</p>
    <p>Face à tant de solutions aussi inventives que désespérées, Friga, Adam et Jowe ont conçu et fabriqué avec une ingénuité et une patience infinies leur passeport pour le bonheur.</p>
    <p>Leur véhicule de fuite, qu’ils ont baptisé <emphasis>L’Espoir.</emphasis></p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>L’ESPOIR</emphasis> : LE VÉHICULE</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>L’Espoir</emphasis> est une merveille d’improvisation.</p>
    <p>Sur sa proue méritante, est inscrite en lettres d’or la maxime : « La nécessité aiguise l’intelligence ».</p>
    <p>Le plan conçu pour l’amener jusqu’au Tunnel de fuite est également un prodige de dissimulation, d’astuce… et d’optimisme.</p>
    <p><emphasis>L’Espoir</emphasis> décollera, caché à l’intérieur d’un aérostat météorologique de grande taille, pour tromper les radars terrestres.</p>
    <p>Les quatre kilomètres carrés de syntho-plast réfléchissant, nécessaires à un tel mimétisme, proviennent du butin d’un hold-up perpétré par Friga, des années plus tôt, dans les entrepôts d’une entreprise importatrice gordienne. Par chance, elle n’a jamais trouvé aucun acheteur pour une telle quantité de ce matériau…</p>
    <p>À son arrivée dans l’ionosphère, <emphasis>L’Espoir</emphasis> abandonnera son enveloppe de camouflage et prendra une route commerciale vers l’orbite. Son aspect extérieur est presque similaire à celui d’un lanceur classe Tornado, de fabrication cétienne, l’un des plus utilisés dans les astroports terrestres.</p>
    <p>Bien qu’ils n’aient travaillé qu’avec des matériaux de récupération, Adam et Jowe sont parvenus à une imitation très acceptable du fini parfait des coques de technologie xénoïde. L’apparence de <emphasis>L’Espoir</emphasis> est pour moitié un miracle de bidouillage technologique, et pour moitié une œuvre d’art sculptural.</p>
    <p>Grâce à ses contacts et à une quantité raisonnable de crédits, Friga a mis la main sur l’équipement de communication d’un authentique lanceur classe Tornado en cours de démantèlement. Adam l’a réparé à la perfection. Le vaisseau pourra établir une connexion avec plusieurs astroports.</p>
    <p>Prévoyant, Adam a passé plusieurs dizaines d’heures à écouter les conversations entre les contrôleurs et les pilotes des lanceurs. Le moment venu, il est sûr de parvenir à imiter leur jargon…</p>
    <p>Avec cela, et avec les codes de communication – qui, eux, ont coûté vraiment cher à Friga, malgré toutes ses relations –, ils pensent échapper au deuxième niveau de surveillance.</p>
    <p>Si les patrouilleurs qui les voient et les entendent suspectent qu’ils n’ont pas affaire à un vulgaire lanceur montant en orbite pour s’accoupler à un hyper-vaisseau, c’est qu’ils seront devins.</p>
    <p>Et s’ils découvrent la supercherie… tout ne sera pas encore perdu. Sous sa coque imitant un patrouilleur de classe Tornado sans défense, <emphasis>L’Espoir</emphasis> dissimule un système à pulsation de champ de force. Cela ne vaudra pas la cuirasse quasiment invulnérable d’un patrouilleur de fabrication xénoïde, mais le vaisseau pourra résister à une certaine puissance de feu. Et pour riposter aux armes à particules des vaisseaux de la Sécurité Planétaire, <emphasis>L’Espoir</emphasis> comporte plusieurs masers à grande puissance qui peuvent leur causer quelques dommages.</p>
    <p>De cette manière, ils espèrent atteindre le Tunnel de fuite sans trop de dommages structurels ou pertes de combustible.</p>
    <p>Et, une fois là, le saut en hyper-espace… vers ailleurs.</p>
    <empty-line/>
    <p>L’HYPER-ESPACE… ET AILLEURS</p>
    <empty-line/>
    <p>Bien que Friga, Adam et Jowe aient préféré compter sur un nombre plus important, l’armement et les générateurs d’énergie pour le blindage de champ de force n’ont laissé de place que pour deux hyper-moteurs. Le premier, pour s’éloigner du Système solaire, et le deuxième, au cas où ils se retrouveraient trop loin dans le vide intersidéral.</p>
    <p>En échange, ils possèdent un système d’animation suspendue adapté par Adam. Le jeune homme aux « mains magiques » assure que le système pourra les maintenir tous trois en parfaite anabiose pendant cinq cents ans, au minimum. En théorie, c’est un laps de temps suffisant pour que, si aucun des deux hyper-moteurs ne fonctionne comme prévu, <emphasis>L’Espoir</emphasis> à la dérive finisse par arriver quelque part.</p>
    <p>Quelque part chez les xénoïdes. De bonne volonté, si possible.</p>
    <empty-line/>
    <p>LES XÉNOÏDES DE BONNE VOLONTÉ</p>
    <empty-line/>
    <p>Friga ne possède aucune formation technico-scientifique, ni aucune autre forme d’éducation. Pourtant, elle espère que sa force physique, sa résistance, son manque de scrupules et son autorité naturelle pourront intéresser un xénoïde se livrant à des activités peu légales. Elle sait qu’elle peut être le meilleur contremaître de l’univers. Sinon, elle est disposée à y arriver par tous les moyens et à résister à tout.</p>
    <p>Adam fonde de grands espoirs sur son incroyable habileté comme techno-réparateur… Bien qu’il ne l’ait jamais dit, il doute un peu de son utilité dans la société consumériste xénoïde, où rien ne se répare et où tout s’utilise jusqu’à tomber en panne et être jeté. Mais il est prêt à apprendre à construire, puisqu’il sait déjà réparer…</p>
    <p>En définitive, leur authentique atout est Jowe.</p>
    <p>Et son mystérieux ami Moy.</p>
    <empty-line/>
    <p>JOWE ET MOY</p>
    <empty-line/>
    <p>Jowe, qui parle peu, évoque rarement Moy. Il a seulement expliqué que c’est un artiste, un ancien compagnon, et qu’il a du succès chez les xénoïdes.</p>
    <p>Mais tout semble indiquer qu’ils ont été vraiment amis. Peut-être davantage, pensent quelquefois Friga et Adam. Parce qu’il est rare qu’un individu, aussi riche soit-il, envoie des virements de près d’un demi-million de crédits à un simple ami.</p>
    <p>Les versements de Moy ont financé la fabrication de <emphasis>L’Espoir</emphasis>, l’achat des vivres, du système d’animation suspendue, du combustible et des armes. Tout cela a coûté fort cher. Et pourtant, il reste encore des crédits… Friga a appelé cet argent le « Fonds d’urgence », en cas d’imprévu. Elle a fait transiter ces crédits par Bételgeuse jusqu’à Aldébaran, au cas où des xénoïdes assez accommodants pour les cacher trois ans et trois jours n’apparaitraient pas tout de suite… Il vaut mieux compter sur une petite réserve.</p>
    <p>Moy, avec l’argent, envoie constamment des messages comme : « Viens vite ! J’ai besoin de toi. Je suis très seul… » ou « Débrouille-toi pour venir à n’importe quel prix. » Jowe n’a jamais dit s’il était au courant que, vu sa condamnation au reconditionnement corporel, on ne lui accorderait jamais un permis de sortie légal. Friga et Adam espèrent que Moy a compris que son argent sert à favoriser la venue de Jowe par le seul moyen possible : la sortie illégale du Système solaire et de l’atmosphère terrestre.</p>
    <p>Friga et Adam espèrent également que le dénommé Moy intercédera en faveur de Jowe, une fois celui-ci loin de la planète. Et en leur faveur, par la même occasion.</p>
    <p>C’est pourquoi ils prennent en charge le plus gros du travail. Parce que si l’idée du Voyage est de Jowe, il ne fait pas grand-chose pour la concrétiser. Son effort se limite à donner du style à <emphasis>L’Espoir.</emphasis> Quand il veut bien s’y mettre.</p>
    <p>Pendant que Friga et Adam se tuent au travail à réviser ce qu’ils ont déjà vérifié mille fois, à collecter des provisions et des outils pour parer à toute éventualité Jowe déambule, silencieux, le regard toujours tourné vers le ciel. Et ses yeux vides s’éclairent d’une étincelle lorsque les autres lui parlent du jour du départ qui approche.</p>
    <empty-line/>
    <p>LE JOUR DU DÉPART</p>
    <empty-line/>
    <p>Le décollage a été judicieusement fixé à la nuit du dimanche. Les fins de semaine, le trafic est important et les contrôleurs aériens, épuisés, aspirent à la relative trêve du lundi.</p>
    <p>La veille du jour J, chacun des trois membres d’équipage de <emphasis>L’Espoir</emphasis> préfère s’isoler.</p>
    <p>Adam reste à bord de <emphasis>L’Espoir.</emphasis> Son bébé, sa création… Le meilleur travail qu’il ait jamais réalisé. Il caresse fièrement les planches de plasti-acier raccommodées et le panneau de commandes hétérodoxe. Il rêve éveillé d’un futur où il dessinerait et fabriquerait des prototypes de vaisseaux à grande vitesse pour une entreprise xénoïde… De temps en temps, il jette un regard curieux vers l’extérieur du hangar qui dissimule <emphasis>L’Espoir</emphasis> ; et il voit Jowe, au loin, qui se promène.</p>
    <p>Le hangar n’est qu’un toit en tôles sur une île de la baie de l’Hudson, au milieu d’un tas de bâtiments qui, il y a trente ans, constituaient une petite ville construite autour d’une usine chimique. Les xénoïdes ont fermé l’usine parce qu’elle était polluante. Et la ville est morte.</p>
    <p>Il n’y a pas une seule âme à la ronde. Humaine, s’entend. Les mouettes et les rats pullulent, nichent et jouent dans les constructions abandonnées et sur les hautes cheminées de l’usine désaffectée, en passe de s’écrouler. La mer rugit, ses vagues se brisant sur la plage qui paraît aussi vierge que si l’homme n’avait jamais existé sur Terre.</p>
    <p>Jowe erre le long du rivage. Il lance des pierres dans l’eau et crie mais le vent emporte ses paroles. Peut-être hurle-t-il sa colère, sa frustration, son espoir. Ou le tout conjugué.</p>
    <p>À la nuit tombée, Jowe rentre, silencieux, fermé. Presque aphone. Adam hausse les épaules : cela ne change pas de l’habitude…</p>
    <p>Deux heures avant le départ, Friga ne s’est toujours pas montrée et ses compagnons commencent à s’inquiéter.</p>
    <p>Une heure avant, Adam, qui fume cigarette sur cigarette, marmonne que, s’il le faut, ils partiront sans elle… Jowe le regarde sans répondre. Il sait qu’ils l’attendront.</p>
    <p>Une demi-heure avant le départ, Friga rentre enfin. Elle arrive en boitant, les vêtements en lambeaux, une arcade sourcilière enflée, la lèvre fendue, un œil bouffi et les phalanges rougies. Sur la poussière qui couvre son visage, les larmes ont creusé des sillons. Mais elle sourit presque béatement.</p>
    <p>Ils ne lui demandent pas si elle vient de se battre ou de faire l’amour, pour Friga, les deux actes se ressemblent. Mais ils soupçonnent tous deux que ce sourire heureux a un rapport avec sa fille. Et, sans doute, ses larmes aussi. Il doit être difficile de laisser sa famille derrière soi, même si on lui consacre peu d’attention…</p>
    <p>Ils évitent de lui en parler. Friga peut être très susceptible.</p>
    <p>Nerveux, ils sortent <emphasis>L’Espoir</emphasis> du hangar et commencent à gonfler l’immense poire que forme le ballon de camouflage. Quinze minutes plus tard, lorsque tout est prêt, Adam et Friga montent à bord.</p>
    <p>Jowe, qui se fiche bien que les autres le voient, se baisse pour embrasser la terre sableuse de l’île. Il en prend un peu pour la verser dans un petit sac qu’il glisse dans sa poche. Puis il connecte la mèche à retardement qui rompra les amarres et s’installe, à son tour, dans le vaisseau.</p>
    <p>Ils peuvent décoller.</p>
    <empty-line/>
    <p>LE DÉCOLLAGE</p>
    <empty-line/>
    <p>Après trente secondes de tension, la mèche agit parfaitement. Les ancrages se détachent et le ballon s’élève à toute vitesse. À l’intérieur, les trois fugitifs hurlent de joie, sautent et s’étreignent. Friga remercie Dieu. N’importe quel dieu, peu importe, ils sont en chemin.</p>
    <p>L’altimètre indique un, deux, cinq, dix, quinze, vingt, trente, trente-cinq kilomètres et Adam, si concentré sur ses écouteurs que parfois il capte son propre rythme cardiaque, n’entend aucun signal d’alarme dans l’éther.</p>
    <p>Tout est OK.</p>
    <p>Même si, à deux reprises, ils se figent lorsque le <emphasis>bip bip</emphasis> du récepteur radar indique qu’ils sont scrutés par un radar terrestre.</p>
    <p>À quarante-cinq kilomètres d’altitude, Friga allume les réacteurs à plasma de <emphasis>L’Espoir.</emphasis> La flamme à plusieurs centaines de degrés troue l’enveloppe du ballon. Des charges explosives alignées à des endroits stratégiques éclatent et finissent de l’ouvrir comme la peau d’une banane.</p>
    <p>Habituellement, les ballons météorologiques utilisent de l’hydrogène comme gaz ascensionnel, pour son efficacité et son faible coût. Celui qui camoufle <emphasis>L’Espoir</emphasis> a été gonflé à l’hélium. C’est un peu moins efficace… et beaucoup plus cher. Mais s’ils avaient utilisé de l’hydrogène, l’explosion, à l’allumage des moteurs, aurait détruit <emphasis>L’Espoir</emphasis> avant que le vaisseau atteigne l’orbite.</p>
    <p>Adam a pensé à tout.</p>
    <p>Comme prévu, en s’ouvrant, le ballon est parti en vrille. Ils perdent de l’altitude et, au passage, se libèrent du reste de l’enveloppe. Les robustes ailes delta de <emphasis>L’Espoir</emphasis> trouvent enfin un appui sur la faible atmosphère et la vrille se transforme en piqué. À vitesse croissante, mais totalement contrôlé. L’accélération augmente : 2 g, 3 g…</p>
    <p>Friga compte jusqu’à dix, sort les volets et donne toute leur puissance aux réacteurs. De nouvelles acclamations retentissent lorsque <emphasis>L’Espoir</emphasis> trace une élégante courbe vers le haut. Mais l’équipage ne s’étreint pas, cette fois : ils sont cloués sur leurs sièges hydrauliques par la gravité.</p>
    <p>Alors qu’il a l’impression que ses joues descendent jusqu’à sa ceinture, Adam pense combien ce serait facile si, comme dans les vrais lanceurs classe Tornado, ils disposaient d’une gravité artificielle et d’une unité de propulsion antigrav… Mais seuls les xénoïdes les fabriquent et leur importation sur Terre est trop contrôlée.</p>
    <p>Dans les écouteurs des trois membres d’équipage retentit soudain l’appel du contrôleur aérien de l’astroport :</p>
    <p>« Lanceur non identifié classe Tornado, ici l’astroport de Gander. Attention, vous êtes entré dans le couloir de Rigel… Votre trajectoire est bizarre… Avez-vous des problèmes ? Identifiez-vous, s’il vous plaît… »</p>
    <p>Adam déglutit. C’est l’heure de vérité.</p>
    <empty-line/>
    <p>L’HEURE DE VÉRITÉ</p>
    <empty-line/>
    <p>Vu la latitude, il aurait été plus logique que leur vol soit repéré par l’astroport de Toronto, plutôt que par celui de Gander…</p>
    <p>Essayant de faire en sorte que les 5 g de l’ascension vers l’orbite ne déforment pas trop sa voix, Adam répond ce qui était préalablement convenu :</p>
    <p>« Gander, ici Tornado LZ-35, de Wellington. Je suis pris dans un courant jet avec des ailerons défectueux. J’ai heurté un ballon météorologique. Probable destruction de l’objet. Je demande un rayon guide jusqu’au point d’embarquement vers Rigel et un couloir libre. »</p>
    <p>Pendant un instant, seul le grésillement de la radio leur répond.</p>
    <p>Les fugitifs se regardent, blêmes. Tout est déjà perdu ? Si vite ?</p>
    <p>Friga tripote les boutons de commande de l’armement du vaisseau et regarde nerveusement l’écran du radar, comme si elle s’attendait à voir apparaître, à tout moment, un patrouilleur suborbital. Elle vendra chèrement sa peau…</p>
    <p>Jowe a pâli, mais il ne bouge pas un muscle.</p>
    <p>Adam transpire. A-t-il commis une erreur ? Il est sûr que non : Wellington, en Nouvelle Zélande, est de l’autre côté de la planète, et il est peu probable que le contrôleur vérifie. Qui serait assez fou pour aller se mettre dans un couloir orbital et s’annoncer sans être à cent pour cent en règle ?</p>
    <p>« Tornado LZ-35, ici Gander. Rayon guide activé. Le couloir est libre. Nous détectons les restes du ballon sonde en chute libre. Faites plus attention, à l’avenir ! Demandez un contrôle de coque au point d’embarquement. Et bonjour à Rigel. »</p>
    <p>La voie est libre.</p>
    <p>Incrédule mais soulagée, Friga lâche les contrôles d’armement avec un soupir et se concentre de nouveau sur les commandes de <emphasis>L’Espoir.</emphasis> Pour l’heure, le danger est passé. Du moins, à ce qu’il semble…</p>
    <p>Au moment d’atteindre la vitesse d’échappement, toutes les soudures artisanales de <emphasis>L’Espoir</emphasis> se mettent à vibrer. Le vaisseau semble sur le point de partir en morceaux.</p>
    <p>Friga tourne la tête vers le concepteur, l’air interrogateur.</p>
    <p>« Ça va tenir. Je vous le jure sur la tête de ma mère ! » hurle Adam, aussi terrifié que la pilote, mais décidé à lui redonner confiance.</p>
    <p>Jowe demeure impavide.</p>
    <p>Enfin, le cadran affiche 11,2 kilomètres par seconde et Friga éteint les réacteurs à plasma pour qu’ils se reposent et refroidissent. La réserve d’hydrogène est épuisée à quatre-vingt-cinq pour cent. Mais ils sont déjà en orbite hyperbolique d’échappement. À chaque seconde, ils s’éloignent un peu plus de la Terre.</p>
    <p>Une minute s’écoule.</p>
    <p>Sur le radar, le grand écho du point d’embarquement vers Rigel, où les hyper-vaisseaux attendent que les lanceurs leur amènent les passagers en partance vers la lointaine étoile, diminue de plus en plus.</p>
    <p>Mais un autre écho s’approche, beaucoup plus petit et plus rapide. Il ne sort pas de l’atmosphère terrestre. Il vient de l’orbite. Un patrouilleur.</p>
    <p>Friga jure et connecte le champ collecteur d’hydrogène pour réactiver les réacteurs.</p>
    <p>Jowe calcule sans se presser les trajectoires et les vitesses relatives des deux véhicules spatiaux.</p>
    <p>Adam se plaint de leur malchance : pourquoi fallait-il qu’ils soient détectés si rapidement ?</p>
    <p>Friga lui rappelle que seuls les faibles croient en la chance.</p>
    <p>Les invisibles mâchoires magnétiques du champ collecteur se déploient devant <emphasis>L’Espoir,</emphasis> capturant les atomes d’hydrogène qui flottent dans l’espace, à raison d’un ou deux par mètre cube.</p>
    <p>Les quinze pour cent d’hydrogène des réservoirs seront suffisants pour rallumer les réacteurs, mais pas plus. Le champ collecteur augmente leur efficacité avec la vitesse : après vingt secondes, les moteurs atteignent un régime stable. La capture et la consommation d’hydrogène s’équilibrent.</p>
    <p>Jowe sort de son mutisme pour informer les autres d’une voix enrouée que le patrouilleur est en train de gagner du terrain.</p>
    <p>Adam, hystérique, lui répond que ceux de la Sécurité Planétaire possèdent des moteurs inertiels basés sur l’antigravitation, qui ne nécessitent ni combustible externe ni préchauffage… Mais qu’ils ne les rattraperont pas, vu l’avance qu’ils ont.</p>
    <p>Jowe le détrompe. D’après ses calculs, la trajectoire du patrouilleur est inéluctable : ils arriveront à distance de tir avant que <emphasis>L’Espoir se</emphasis> soit avancé suffisamment dans le Tunnel de fuite pour activer l’hyper-moteur et que celui-ci fonctionne. Et cela doit se produire dans environ une heure.</p>
    <p>Adam explose et hurle à Jowe qu’il peut aller tout de suite en enfer : il lui suffit d’ouvrir l’écoutille, de sortir et de se mettre à courir dans l’espace, s’il a si peur.</p>
    <p>Friga s’en mêle. De sa voix rocailleuse, elle leur rappelle qu’il s’agit d’un patrouilleur isolé et que <emphasis>L’Espoir</emphasis> est blindé et armé. De nouveau, elle tripote les commandes de tir.</p>
    <p>Le patrouilleur doit maintenant les avoir identifiés comme vaisseau fugitif : il maintient le silence radio tandis qu’il s’approche. Au cas où, Adam émet un faisceau d’interférences pour éviter que leur poursuivant ne demande de l’aide à d’autres vaisseaux de la Sécurité Planétaire.</p>
    <p>Manœuvrant les commandes avec l’adresse d’un pianiste, Friga corrige le cap de <emphasis>L’Espoir et</emphasis> lance les réacteurs à plasma à pleine puissance. À vitesse toujours croissante, le vaisseau s’éloigne du plan de l’écliptique. D’ici deux heures, il sera à distance suffisante pour le saut en hyper-espace.</p>
    <p>Si le patrouilleur ne les détruit pas avant… Il ne leur a pas encore demandé de se rendre.</p>
    <p>Ce que, de toute façon, ils ne feront pas sans lutter. Le combat est inévitable.</p>
    <empty-line/>
    <p>LE COMBAT</p>
    <empty-line/>
    <p>L’heure s’écoule.</p>
    <p>Friga, impatiente, brûle du désir de tirer sur le patrouilleur.</p>
    <p>Malgré la notable avance prise par <emphasis>L’Espoir</emphasis> ; le vaisseau de la Sécurité Planétaire et sa vitesse supérieure ont réduit considérablement la distance qui les sépare.</p>
    <p>Jowe rappelle à Friga que la portée des masers de <emphasis>L’Espoir</emphasis> est supérieure d’un ou deux kilomètres à celle des canons à particules du patrouilleur. Mais, en contrepartie, il leur faut presque une minute pour se recharger après chaque tir, contre seulement dix secondes pour les armes ennemies.</p>
    <p>Adam acquiesce et regarde la chef-pilote.</p>
    <p>Friga sourit : au moins elle aura l’avantage de la surprise et du premier tir, et elle compte bien en profiter. En outre, elle connaît quelques petits trucs… Ce n’est pas parce que les patrouilleurs ont été construits par des xénoïdes que leur conception est parfaite. Certes, le vaisseau de la Sécurité Planétaire a une cabine hyper blindée et un moteur inertiel super protégé, mais les tourelles desquelles émergent ses armes redoutables constituent son point faible.</p>
    <p>Lorsque l’indicateur de distance est positionné au point qu’elle a fixé, elle appuie d’un geste décidé sur les déclencheurs de ses masers. Ce qui déconnecte soudain les moteurs.</p>
    <p>Sous l’effet du brusque arrêt de l’accélération, l’apesanteur soulève les trois passagers qui flottent au-dessus de leurs sièges, retenus par leurs ceintures de sécurité, et guettent les effets du tir de leur vaisseau.</p>
    <p>« Rallume les moteurs ! crie Adam, hystérique. Pourquoi as-tu fait ça ? »</p>
    <p>Sur l’écran radar, l’ennemi paraît indemne.</p>
    <p>« Calme-toi, Adam, répond Jowe. Il est logique d’éteindre les réacteurs. Cela réserve de la puissance pour les boucliers, et le changement d’accélération complique le calcul de notre position. »</p>
    <p>Huit secondes après son attaque, <emphasis>L’Espoir</emphasis> est la cible du faisceau de particules ionisées tiré par le patrouilleur. Sur le radar, la décharge ressemble à un jet de points lumineux qui unit les deux vaisseaux pendant une seconde.</p>
    <p>Malgré le bouclier de leur champ de force, l’impact est parfait… et désastreux pour <emphasis>L’Espoir.</emphasis> Les planches de plasti-acier du vaisseau artisanal se fissurent d’un bout à l’autre, plusieurs renforts structurels volent en éclats, et les réservoirs d’hydrogène – fort heureusement presque vides – explosent, lançant de grandes flammes dans l’espace.</p>
    <p>Pire, le champ de force cesse inexplicablement de fonctionner. Adam, affolé, pianote désespérément sur les contrôles du système, essayant de le réactiver. Sans succès…</p>
    <p>« Un autre tir comme ça et le voyage est fini », déclare Jowe, d’une voix sereine.</p>
    <p>Friga ne prononce pas un mot. Elle surveille le rechargement de ses armes. Si elle doit mourir, ce sera en se battant. À l’évidence, son stratagème n’a pas fonctionné… L’adversaire lancera son deuxième tir avant que <emphasis>L’Espoir</emphasis> puisse riposter. Et sans bouclier, il les détruira à coup sûr.</p>
    <p>Le délai s’écoule : sept secondes, huit, neuf…</p>
    <p>La femme et les deux hommes ferment les yeux…</p>
    <p>Trois secondes plus tard, ils sont toujours vivants. Il semble que l’ennemi n’ait pas pu tirer… Sur l’écran radar, le vaisseau patrouilleur entame une manœuvre d’esquive. Il est entouré d’une myriade de points lumineux intermittents.</p>
    <p>Friga lance son cri de guerre et fait feu de nouveau.</p>
    <p>« Je le savais ! rugit-elle en riant. Si je parvenais à endommager l’isolateur de leur canon à particules, leur premier tir serait le dernier ! Prends-toi ça dans les dents, Sécurité Planétaire de mes deux ! »</p>
    <p>Les deux hommes comprennent alors ce qui est arrivé à leur poursuivant. Les points lumineux sont les « balles » de son propre canon : les particules chargées. À cause du court-circuit provoqué dans l’arme par le tir de Friga, elles n’ont pas pu être projetées au loin. Et, attirées par l’électricité statique de la coque du patrouilleur, elles s’agglutinent autour de celle-ci sans que le champ de force leur permette d’y adhérer.</p>
    <p>Le second tir des masers de <emphasis>L’Espoir</emphasis> n’a pas d’effet visible. Mais l’ennemi bat prudemment en retraite.</p>
    <p>Il n’y a pas d’autre patrouilleur sur le radar. Sans autre poursuivant, Friga décide de ne pas reconnecter les réacteurs. Le vaisseau suit sa trajectoire inertielle dans le Tunnel de fuite.</p>
    <p>Les trois aspirants au voyage hyper-spatial, voyant se profiler l’infini et l’éternité devant eux, se détachent de leurs sièges en riant et jouent en apesanteur comme des gamins. Ils répareront plus tard les dégâts provoqués par l’attaque du patrouilleur. Pour l’heure, il faut relâcher la pression. Oublier, au moins pour quelques instants, qu’en comparaison de ce qui les attend, tout ce qu’ils viennent de réaliser n’était qu’un jeu d’enfant.</p>
    <p>Si jusqu’à présent leur habileté personnelle et les précautions qu’ils ont prises ont fait la différence, tout va dépendre de la chance lorsqu’ils actionneront la roulette russe de l’hyper-espace. Et surtout, quand ils en sortiront…</p>
    <empty-line/>
    <p>L’HYPER-ESPACE</p>
    <empty-line/>
    <p>Ils sont de nouveau dans leurs sièges, la bouche sèche.</p>
    <p>Sur le radar, très loin, deux points s’approchent.</p>
    <p>Dans leurs combinaisons spatiales aussi artisanales que le reste du vaisseau, Friga et Adam ressentent la fatigue de leur activité extra véhiculaire. Des muscles dont ils n’avaient pas conscience auparavant les font souffrir horriblement, après les deux heures passées à l’extérieur du vaisseau pour réparer les dommages subis durant le combat. Ils paient leur manque d’entraînement, et ils le savent.</p>
    <p>Mais comment pratiquer le déplacement dans l’espace sans simulateurs antigrav ou de coûteuses piscines pour s’entraîner sous l’eau ? De toute façon, ils espèrent ne pas avoir à recommencer.</p>
    <p>À présent, <emphasis>L’Espoir</emphasis>, plus rapiécé que jamais, va activer l’un de ses deux hyper-moteurs « jetables ». Les passagers sourient, malgré leur angoisse : les deux points éloignés sur le radar sont certainement d’autres patrouilleurs qui se dirigent vers eux. Mais ils seront loin du Système solaire avant que les vaisseaux de la Sécurité Planétaire ne parviennent à s’approcher suffisamment.</p>
    <p>« Pour la liberté ! » déclare solennellement Friga en actionnant l’hyper-moteur.</p>
    <p>Malgré tout ce qu’ils ont entendu dire sur la sensation causée par le saut en hyper-espace, les trois voyageurs s’absorbent en elle.</p>
    <p><emphasis>C’est comme si on me retournait à l’envers,</emphasis> pense Friga, peu douée pour les images. <emphasis>Comme si tout ce que j’avais en moi était dehors, et tout ce qui est dehors, à l’intérieur de moi.</emphasis></p>
    <p><emphasis>On dirait que chaque molécule de mon corps est de la limaille de fer autour d’un aimant… et qu’on a soudain inversé la polarité du champ magnétique</emphasis>, spécule Adam.</p>
    <p>Jowe a l’esprit vide. Pour lui, ce n’est qu’une nouveauté angoissante. Mais pas autant que ses souvenirs.</p>
    <p>La contraction de l’espace temporel dure à la fois mille ans et une longue seconde. Puis l’hyper-moteur artisanal s’arrête et ils réintègrent l’espace tridimensionnel.</p>
    <p>Ils ignorent où. En tout cas, pas très loin.</p>
    <p>Pour ne pas prendre de risques et à cause du faible espace disponible à bord de <emphasis>L’Espoir</emphasis>, Adam n’a pas donné beaucoup de puissance aux deux hyper-moteurs jumeaux. Où qu’ils soient, ce n’est pas à plus de cinquante années-lumière de la Terre.</p>
    <p>Nerveux, ils vérifient les relevés de l’ordinateur couplé aux instruments. Après avoir détecté les étoiles les plus brillantes et les avoir comparées aux relevés de parallélisme et de distance qu’il garde en mémoire, l’ordinateur identifie la position du vaisseau.</p>
    <p>Tout le monde pousse des cris de joie. Ceux-ci s’estompent à mesure que la carte holographique se dessine devant leurs yeux. Ils sont près de la constellation de la Baleine… mais à huit années-lumière de l’étoile la plus proche, qui est précisément Tau Ceti.</p>
    <p>« Arriver si près du paradis et ne pas tomber dessus ! fulmine Adam en frappant furieusement une traverse.</p>
    <p>— Il reste toujours l’anabiose, déclare Friga, qui tente de rester calme. Nous ne sommes qu’à huit années-lumière. Avec le maximum d’accélération que nous pouvons tirer des moteurs, si aucun astéroïde ne s’interpose, nous arriverons à Tau Ceti d’ici… »</p>
    <p>Elle calcule approximativement et poursuit :</p>
    <p>« Un siècle et demi. Je suis désolée pour Moy, Jowe, mais il ne reste pas d’autre possibilité. Nous devons garder l’autre hyper-moteur en dernier recours. Et de toute façon, l’utiliser serait dangereux : nous pourrions nous éloigner encore davantage… »</p>
    <p>Adam gémit de découragement. Friga le fait taire en lui couvrant la bouche de son énorme main. Jowe lance un seul coup d’œil à l’énorme carte holographique.</p>
    <p>« Un siècle et demi… soupire-t-il. Pauvre Moy… Peut-être que la situation se sera un peu améliorée lorsque nous arriverons. Il n’y a rien d’autre à dire. Allons aux congélateurs. On tente l’anabiose. »</p>
    <empty-line/>
    <p>L’ANABIOSE</p>
    <empty-line/>
    <p>Un hyper-vaisseau de ligne transporte des congélateurs, mais uniquement en cas de problème important. Comme, autrefois, les bateaux qui parcouraient les océans de la Terre possédaient des canots de sauvetage.</p>
    <p>Il s’agit de congélateurs de haute technologie : confortables, sûrs. Et individuels, bien sûr. Cela évite que, si l’un d’eux tombe en panne et qu’un passager meure, les autres ne subissent le même sort.</p>
    <p><emphasis>L’Espoir</emphasis> possède trois congélateurs qui, en réalité, n’en sont qu’un seul, à trois alcôves. Au lieu de trois systèmes de supervision biologique indépendante, ce sont trois sous-systèmes interconnectés. Le temps et l’argent manquaient pour faire mieux.</p>
    <p>En revanche, le vaisseau n’étant prévu que pour un seul voyage, Adam a adapté chaque alcôve aux paramètres physiques de son possible occupant. L’une est longue et large, pour Friga. L’autre, longue et étroite, pour lui-même. La troisième, la plus petite, est pour Jowe.</p>
    <p>La femme est la première à se déshabiller, à se glisser dans sa niche et à installer ses biocapteurs. Mais elle attend que les autres l’imitent pour injecter dans ses veines le mélange d’anti-congelant et de drogue retardo-métabolique.</p>
    <p>Adam programme le pilote automatique de <emphasis>L’Espoir</emphasis> pour qu’il les sorte de leur sommeil glacé dès que l’éclat de Tau Ceti sera suffisamment proche. Et pour qu’il évite prudemment la trajectoire de tout astéroïde.</p>
    <p>Dès que les trois passagers sont dans leurs « cercueils », Friga attend que ses compagnons se plantent leur seringue dans le bras avant de les imiter.</p>
    <p>Lorsque Adam sent la froideur puis la torpeur lui parcourir les veines, il active la seconde phase. Le cryogel entre en bouillonnant dans les cercueils. L’engourdissement du froid les envahit… La conjonction de la substance colloïdale à basse température, de l’anti-congelant et de la drogue retardo-métabolique doit le plonger dans l’inconscience et maintenir en suspension ses fonctions vitales pendant que <emphasis>L’Espoir</emphasis> dévorera lentement les minutes, les jours, et au bout du compte les années-lumière.</p>
    <p>En théorie…</p>
    <p>Friga est la première à réaliser que quelque chose va mal. Malgré la drogue qui circule dans ses veines, la morsure du froid lui inflige une gêne qui ne la laisse pas plonger dans l’inconscience. Une gêne qui, quelques secondes plus tard, se change en douleur.</p>
    <p>La douleur… Tout son corps est gelé, mais il brûle. Et ses poumons encore actifs ont besoin d’air. De l’air qu’ils ne peuvent pas prendre puisque son corps est plongé dans le cryogel.</p>
    <p>De l’air… De l’air !</p>
    <p>Friga inspire désespérément et une gorgée de la substance gelée entre dans sa bouche, descendant dans son estomac et ses poumons. Elle est aussi amère que la mort…</p>
    <p>La drogue obscurcit sa pensée. La mort ? Elle est en train de se noyer ! Et elle veut vivre !</p>
    <p>La panique la gagne : elle se tord, lutte, avale d’autres bouchées du mélange répugnant et glacé qui l’entoure, au lieu de l’air salvateur dont elle a besoin. Ses poumons sont en feu et la terreur lui ordonne de fuir. De fuir dehors, à l’air libre, à tout prix.</p>
    <p>Du calme, il existe un moyen de sortir… Ses doigts tâtent l’alcôve, finissent par trouver la poignée du couvercle et l’actionnent. Celui-ci ne s’ouvre pas. Adam a peaufiné le système de sécurité : le cryogel étant très coûteux, les cercueils sont conçus pour ne pas s’ouvrir avant que les pompes en aient extrait jusqu’à la dernière goutte. Or, il n’y a pas de bouton pour activer les pompes avant que le délai programmé dans l’ordinateur n’expire.</p>
    <p>Friga frappe rageusement le couvercle transparent de cristal-acier de son cercueil. Comme au travers d’un voile d’épouvante, elle entend les coups agonisants des deux hommes qui luttent également pour s’échapper.</p>
    <p>Un cercueil. Morte en sursis, morte, morte… NON !</p>
    <p>Les muscles puissants de la femme se tendent jusqu’à ce que leurs fibres soient sur le point de se rompre. Et ils accomplissent le miracle. Si le cristal-acier du couvercle est un matériau très résistant, les joints en syntho-plast des angles du congélateur cèdent. Le couvercle entier saute, expulsant du cryogel, et une Friga à moitié étouffée tombe en roulant sur le sol, le corps endolori et à moitié gelé. Mais vivante !</p>
    <p>Elle tousse, expulse le liquide colloïdal de ses poumons. Elle respire… et court aider les autres. Elle trébuche : la torpeur de la drogue trouble ses processus mentaux. Mais elle parvient à saisir une clé hydraulique… et à briser les couvercles des congélateurs de ses compagnons.</p>
    <p>Adam est immobile, la bouche et les yeux ouverts. Son expression d’étonnement ressemble à celle d’un poisson hors de l’eau.</p>
    <p>Jowe lutte encore, avec la froide obstination de l’instinct, mais de moins en moins fort. Lorsqu’il sort de son alcôve, Friga et lui, à moitié évanouis, tentent maladroitement de ranimer leur ami aux « mains magiques ». Ils savent que leurs vies dépendent de ses capacités…</p>
    <p>Ils lui font un massage cardiaque, pratiquent une défibrillation électrique, lui injectent, les mains tremblantes, le neurostimulant qu’ils ont pris pour combattre l’étourdissement de la drogue retardo-métabolique.</p>
    <p>Rien n’y fait. Adam s’est noyé.</p>
    <p>Épuisés par leur lutte stérile, nus, couverts de cryogel et d’hématomes, l’homme et la femme survivants s’endorment en pleurant et en s’étreignant au-dessus du cadavre.</p>
    <p>Ils n’ont plus de forces.</p>
    <p>Et encore moins pour affronter la crise.</p>
    <empty-line/>
    <p>LA CRISE</p>
    <empty-line/>
    <p>Six heures plus tard, enveloppé dans son linceul improvisé, les restes d’Adam s’éloignent de l’écoutille en tournant lentement. Friga et Jowe le contemplent, muets. Il n’y a plus rien à dire…</p>
    <p>Ils ont des provisions pour deux semaines.</p>
    <p>Ils récupèrent le cryogel maintenant presque solidifié, lavent le pont feutré, révisent les instruments. Durant trois jours, ils tentent de réparer le système de suspension animée.</p>
    <p>Les couvercles brisés des congélateurs leur donnent du fil à retordre… Mais après un examen minutieux, Jowe révèle à Friga le principal problème : l’attaque du patrouilleur a endommagé les spirales à fréon et il y a des fuites de gaz congelant. Le cryogel n’est pas parvenu à descendre à la température voulue, proche du zéro absolu, pour entraîner l’anabiose.</p>
    <p>Ils pourraient réparer les spirales, mais ils n’ont plus de fréon. Ni de cryogel. Adam aurait peut-être trouvé une solution au problème… Mais Adam est mort.</p>
    <p>Friga maudit sa malchance, renie Dieu et la Vierge, ainsi que tous les Saints, et demande de l’aide à Satan et à Moloch, à Zeus ou à qui que se soit, s’il peut changer le cours des événements. Jowe, muet, l’observe de ses yeux vides.</p>
    <p>Lorsque la colère de la femme retombe sous l’effet de la fatigue, Jowe lui donne une tape sur l’épaule et lui montre les commandes de l’hyper-moteur restant. Friga le regarde avec une furieuse envie de le démolir, mais acquiesce imperceptiblement.</p>
    <p>Ils savent qu’à présent, c’est leur dernier recours.</p>
    <empty-line/>
    <p>LE DERNIER RECOURS</p>
    <empty-line/>
    <p>Les doigts de Friga tremblent sur la commande d’activation de l’hyper-moteur. À voix basse, elle lance une prière désespérée dans laquelle elle se recommande à tous les dieux et regarde Jowe en coin.</p>
    <p>Il a les lèvres immobiles. Et les yeux aussi inexpressifs que d’habitude.</p>
    <p>La femme actionne l’hyper-moteur.</p>
    <p>Cette seconde fois, les étranges sensations de la contraction spatio-temporelle ne surprennent plus les survivants de <emphasis>L’Espoir.</emphasis> À présent, ils se délectent presque du vertige et de la désorientation du saut en hyper-espace.</p>
    <p>Au bout d’un temps infini, le second moteur s’arrête, et <emphasis>L’Espoir</emphasis> regagne de nouveau l’espace tridimensionnel. Friga et Jowe répriment un accès de joie – ils sont encore vivants ! – et attendent que l’ordinateur de bord leur donne leur nouvelle position.</p>
    <p>À mesure que les données forment l’image holographique, Friga respire plus tranquillement. Ils semblent avoir eu de la chance : une étoile, avec des planètes qui brillent, pleines de promesses. Et <emphasis>L’Espoir</emphasis> est presque à l’intérieur du système. Ils ne mettront que quelques heures à atteindre l’une d’elles avec les réacteurs à plasma.</p>
    <p>Friga ne s’y connaît pas beaucoup en astronomie. Mais Jowe pâlit lorsque les données apparaissent une à une, dessinant la carte. Cette étoile de classe G et les constellations qui l’entourent sont familières… Trop familières.</p>
    <p>Friga, qui se croit sauvée, ne comprend pas pourquoi le visage de son compagnon se décompose. Jusqu’à ce que deux points surgissent sur le radar, et qu’une voix autoritaire résonne dans ses écouteurs :</p>
    <p>« Vaisseau non identifié, ici le patrouilleur VV-98 de la Sécurité Planétaire. Préparez-vous à être abordés. Ne tentez pas de résister ou vous serez détruit. »</p>
    <p>La femme comprenant soudain hurle en donnant un coup de poing sur le tableau de bord.</p>
    <p>« Nooooooon ! Pas l’effet rebond ! Ce n’est pas juste ! »</p>
    <empty-line/>
    <p>CE N’EST PAS JUSTE</p>
    <empty-line/>
    <p>Friga s’est calmée… en apparence. Elle tambourine sur les commandes et caresse de temps en temps la mini-mitrailleuse et le vibro-couteau qu’elle porte, dissimulés sous ses vêtements.</p>
    <p>Jowe regarde vers l’infini, sans rien dire.</p>
    <p>Au paroxysme de sa fureur, Friga explose :</p>
    <p>« Ce n’est pas possible que nous ayons si peu de chance ! Malgré l’immensité du cosmos, nous voilà revenus ici ! Adam parlait de l’effet rebond comme d’une curiosité ! Il disait que ça n’arrivait qu’une fois sur dix mille ! »</p>
    <p>Jowe contemple l’espace, et nul ne sait à quoi il songe. Il rit probablement de l’ironique destin qui les a fait toucher du doigt la liberté pour ensuite leur jouer ce mauvais tour. Il pense peut-être à la déception de son ami Moy qui espère sa venue à Ningando. Ou aux longues années de reconditionnement corporel qui les attendent, lui et Friga, condamnés pour tentative de sortie illégale de la planète.</p>
    <p>Mais il ne dit rien.</p>
    <p>De même que Friga, lorsque le premier patrouilleur aborde <emphasis>L’Espoir.</emphasis> Elle se laisse conduire docilement et passivement par les agents de la Sécurité Planétaire.</p>
    <p>Ils ne les enchaînent même pas. Pour quoi faire ? Dans l’espace, il est impossible de s’enfuir.</p>
    <p>Comme elle, Jowe regarde par le hublot leur vaisseau artisanal, abandonné et en piteux état, de plus en plus petit à mesure que le patrouilleur s’éloigne, propulsé par son moteur inertiel. Lorsque la charge que les agents ont posée sur <emphasis>L’Espoir</emphasis> avant de l’abandonner explose, Jowe contemple en silence le vaisseau qui vole en éclats. De son œil droit s’échappe une larme solitaire.</p>
    <p>Friga ne gaspille pas son énergie à pleurer. Elle a profité de la distraction provoquée par l’explosion pour sortir ses armes et pour se dégager, d’un puissant coup de coude, des agents qui la tenaient.</p>
    <p>À présent, elle est libre.</p>
    <empty-line/>
    <p>LIBRE</p>
    <empty-line/>
    <p>Friga est de celles qui ne se rendent jamais. Elle savait que <emphasis>L’Espoir</emphasis> était trop endommagé pour pouvoir s’échapper ou affronter deux patrouilleurs à la fois. Elle s’est donc laissé capturer.</p>
    <p>Un patrouilleur contre un autre, c’est un combat plus équilibré. Et elle se trouve à bord de l’un d’eux… Elle doit juste se débarrasser de trois membres d’équipage. Elle lutte à un contre trois : un jeu d’enfants. Elle a connu des luttes bien pires dans sa vie.</p>
    <p>À bord du patrouilleur, il y a un système de gravité artificielle, simulant celle de la Terre. Cela facilitera les choses.</p>
    <p>Friga n’a jamais été vaincue au corps à corps. Elle mitraille le ventre de l’agent le plus éloigné. Elle plante son vibro-couteau dans la poitrine du deuxième, qui tentait de sortir son arme.</p>
    <p>Assaillie par le troisième, elle lui attrape le cou sous son énorme bras en une prise de strangulation et serre, serre, lui frappant dans le même temps le visage contre son genou. Trois secondes plus tard, l’agent de la Sécurité Planétaire cesse de se débattre. Il doit être asphyxié ou avoir les vertèbres cervicales brisées. Friga se demande pourquoi il ne saigne pas.</p>
    <p>Et où est Jowe ? Pourquoi ne l’aide-t-il pas ?</p>
    <p>C’est alors qu’elle sent le coup sur sa nuque. Et la douleur. Étonnée, elle se retourne pour recevoir en plein visage le second coup de crosse. Elle tombe en lâchant sa victime, sans comprendre comment un homme avec un vibro-couteau planté jusqu’au manche en pleine poitrine peut frapper avec tant de force.</p>
    <p>Elle tente de se relever, mais l’agent au ventre criblé de balles lui écrase les doigts, avant de lui balancer un coup de pied.</p>
    <p>Avant de s’évanouir, Friga réalise enfin ce qu’il se passe.</p>
    <p>D’abord, elle voit l’éclat de métal derrière les pseudo-viscères troués de l’agent de la Sécurité Planétaire et comprend qu’il ne s’agit pas d’un humain, mais d’un huborg. Comme les deux autres. Au moins n’a-t-elle pas été battue par des hommes…</p>
    <p>Ensuite, alors que les brumes de l’inconscience l’appellent, elle regarde l’écoutille et identifie ce qui s’en éloigne, flottant vers l’immensité de l’espace. Si elle n’était pas si fatiguée… Si l’obscurité n’était pas si accueillante, elle rirait de bon cœur.</p>
    <p>Parce qu’elle sait où est Jowe.</p>
    <p>Parce que, malgré tout, il a réussi.</p>
    <p>Il ne retournera jamais en reconditionnement corporel.</p>
    <p>À présent, son destin, c’est l’infini. Sans scaphandre, congelé, mort.</p>
    <p>Mais libre.</p>
    <p>Finalement, complètement et définitivement LIBRE.</p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>7.</p>
    <p>QUELQUE PART, DEMAIN</p>
   </title>
   <section>
    <p><emphasis>Autrefois, la Terre était saturée de futurologues.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Autrefois, lorsque le Contact n’était qu’un cauchemar né de la plume de quelques écrivains de science-fiction pessimistes…</emphasis></p>
    <p><emphasis>À l’époque, les futurologues semblaient avoir le monopole de l’optimiste. On ne savait pas si le passé – quelle qu’en soit la période– avait été heureux. Le futur serait toujours plus lumineux, plus humain, plus riche</emphasis>, <emphasis>plus écologique, plus…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ou alors</emphasis>, <emphasis>il ne serait simplement pas.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les plus pessimistes des nouveaux augures évoquaient l’éventualité que l’homo sapiens, avec ses armes nucléaires – ou ses armes biologiques, ou ses déchets, il y avait plusieurs apocalypses possibles, – détruise sa civilisation et son espèce. Et peut-être, au passage, la planète. Mais quel individu se soucierait des péripéties du scénario une fois la scène quittée ?</emphasis></p>
    <p><emphasis>Quoi qu’il en soit</emphasis>, <emphasis>les décisions concernant son futur appartenaient totalement à l’homme. Les options paraissaient très limitées : le développement vertigineux et rationnel, ou bien le suicide.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais les xénoïdes sont arrivés. À première vue, ils ne connaissaient pas la futurologie</emphasis>, <emphasis>dont ils se fichaient éperdument. Du moins, celle des hommes</emphasis>. <emphasis>Après leur Ultimatum, le monopole du futur a cessé d’appartenir aux nouveaux augures. Et à l’ensemble de l’espèce humaine.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Il ne reste à l’homo sapiens que le présent</emphasis>, <emphasis>comme on laisse un os à un chien pour qu’il le ronge</emphasis>, <emphasis>une fois que son maître a mangé toute la chair. Il n’y a plus de « pronostics pour les cinquante prochaines années ». Ni pour les dix prochaines. Ni même pour demain.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Chaque matin, l’être humain s’éveille avec espoir et peur, pour découvrir avec découragement – et soulagement – que tout est pareil. Ce n’est pas un cauchemar. Les xénoïdes existent, ils sont les maîtres. Et nul ne sait ce qu’ils décideront pour demain.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les travailleuses sociales, le reconditionnement corporel, l’effacement de mémoire des humains qui voyagent loin de la Terre, les huborgs auyaris substitués à l’humanité faillible de la Sécurité Planétaire</emphasis>, <emphasis>les métis fabriqués en série</emphasis>, <emphasis>l’écologie et l’histoire terriennes vendues au plus offrant</emphasis>…</p>
    <p><emphasis>Nul l’aurait imaginé.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Nul ne sait ce qu’il y aura après.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Même les descendants de ces pessimistes auteurs de science-fiction ont cessé de rêver et d’écrire</emphasis> ; <emphasis>dépassés par la folie vertigineuse de la réalité.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais ils savent tous</emphasis>, <emphasis>comme le condamné à mort sait qu’il n’y aura pas de grâce</emphasis>, <emphasis>que la situation n’est qu’un étrange interrègne</emphasis>, <emphasis>qu’elle ne peut durer éternellement.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Et tous tremblent de peur : si c’est dur aujourd’hui</emphasis>, <emphasis>qu’en sera-t-il demain ?</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mieux vaut un mal connu qu’un pire à venir</emphasis>…</p>
    <p><emphasis>Certains visionnaires essaient désespérément de trouver une échappatoire.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La Terre découvrant un nouveau type de propulsion hyper-ultraluminique et abandonnant le Système solaire et la galaxie</emphasis>, <emphasis>loin des vautours xénoïdes qui dévorent chaque nuit le foie des hommes qui se régénère sans cesse.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La Terre découvrant l’arme définitive et menaçant la galaxie d’annihilation si on ne la laissait pas sortir pour toujours du sous-développement.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La Terre</emphasis>, <emphasis>découvrant le remède définitif contre le vieillissement et la mort et le donnant à la galaxie, en échange d’un futur autodéterminé.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais les scientifiques-galériens, depuis leurs laboratoires-ergastules, savent trop bien que la science ne sera pas la solution. Peu importe ce qu’ils inventent, ils n’ont pas les moyens de l’appliquer à une échelle suffisamment grande pour concurrencer les xénoïdes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>D’autres parlent de la dignité humaine et proposent un suicide collectif de la Terre. Mieux vaut cesser d’exister que de demeurer esclaves.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais les psychologues savent fort bien que la vie et l’instinct de conservation sont des forces trop puissantes. Bien plus que l’orgueil et le désespoir… La Terre entière ne sera pas une nouvelle Numance</emphasis>, <emphasis>ni une nouvelle Sagonte. Mieux vaut être esclaves des Romains-xénoïdes que morts</emphasis>…</p>
    <p><emphasis>D’autres, encore plus éloignés de la réalité</emphasis>, <emphasis>rêvent d’un altruisme galactique qui, à un moment du futur, concédera la liberté de développement à la colonie terrienne. Comme l’a aimablement fait l’Angleterre avec l’Inde à la fin de la Seconde Guerre mondiale.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils oublient que la Reine Elisabeth II n’avait envoyé son ultime vice-roi, Lord Louis Mountbatten, donner l’indépendance au sous-continent qu’au moment où elle n’avait plus été capable de le contrôler. Lorsque ni les Anglais ni les spahis n’étaient en mesure de maintenir leur domination sur des millions de personnes.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Tant que les Anglais-xénoïdes et leurs spahis-Agence Touristique Planétaire continueront de contrôler la Terre</emphasis>, <emphasis>il n’y aura pas d’indépendance. Nul ne rend sa poule aux œufs d’or si on ne l’y oblige pas.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Certains font confiance au temps</emphasis>, <emphasis>qui peut tout</emphasis>, <emphasis>pour que la décadence s’empare des races xénoïdes vieillissantes et fatiguées et fasse s’effondrer leur empire</emphasis>, <emphasis>comme la Rome antique.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les historiens sont dubitatifs : nul empire ne s’effondre par lui-même si des barbares hurlants ne viennent pas frapper à la porte de leurs murailles. La rébellion de Sparte</emphasis>, <emphasis>bien qu’héroïque</emphasis>, <emphasis>a échoué…</emphasis></p>
    <p><emphasis>D’autres croient en des choses encore plus illogiques et improbables. En un second Avènement du Christ – ou de Mahomet</emphasis>, <emphasis>ou de Bouddha</emphasis>, <emphasis>ou de Joseph Smith… – dans le rôle du lion et non plus de l’agneau, pour expulser les espèces démoniaques et non humaines du monde de ses enfants. En un Dieu</emphasis>, <emphasis>ou quelque chose de cosmique et d’indéfinissable appelé la « justice homéostatique » – à défaut d’un meilleur nom– qui châtierait inévitablement l’impiété et l’arrogance xénoïdes par des cataclysmes stellaires et des fléaux exterminateurs devant lesquels la maladie magenta de Colossa ne serait qu’une timide éruption cutanée.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais les croyants les plus orthodoxes commencent à croire que Dieu, s’il existe</emphasis>, <emphasis>n’est peut-être pas du côté des humains…</emphasis></p>
    <p><emphasis>D’autres espèrent l’apparition d’une espèce xénoïde extra-galactique</emphasis>, <emphasis>forte et tyrannique</emphasis>, <emphasis>qui réduira en esclavage toute la Voie lactée</emphasis>, <emphasis>mettant au même niveau les maîtres et les serfs d’aujourd’hui…</emphasis></p>
    <p><emphasis>De nombreux idéologues, sectes ou théoriciens discutent interminablement</emphasis> ; <emphasis>en secret</emphasis>, <emphasis>sur les futurs possibles de la Terre et de la galaxie. Aucun d’entre eux ne lève le petit doigt pour défendre ces futurs en lesquels ils disent croire.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Pourtant</emphasis>, <emphasis>tout n’est pas discussion stérile</emphasis>…</p>
    <p><emphasis>La célèbre et irréductible Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne agit. Bien que sa devise « Peu importent que cent humains meurent si un seul xénoïde disparaît » semble oublier qu’il y a beaucoup moins d’humains que de xénoïdes</emphasis>, <emphasis>on ne peut nier que leurs attentats et leurs bombes dérangent au moins les maîtres de la planète.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Le pire est que l’Union</emphasis>, <emphasis>comme de nombreuses organisations terroristes pré-Contact</emphasis>, <emphasis>ne possède rien qui ressemble à une stratégie de libération. Ce sont des tacticiens, même pas brillants. Et de fait</emphasis>, <emphasis>il en meurt presque cent pour chaque xénoïde… La Sécurité Planétaire est beaucoup plus efficace.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Ils n’ont aucun plan pour prendre le pouvoir que détient actuellement l’Agence Touristique Planétaire</emphasis>, <emphasis>et ils ne sauraient pas comment le garder, ensuite…</emphasis></p>
    <p><emphasis>D’après les idées de Bakounine et de Netchaïev, ils ne font que planter leurs aiguillons dans la dure peau du monstre oppresseur. Et comme les abeilles</emphasis>, <emphasis>ils meurent très souvent en le faisant. Et le monstre gratte ses piqûres</emphasis>, <emphasis>sourit et continue son chemin.</emphasis></p>
    <p><emphasis>L’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne a souvent été accusée de faire le jeu des xénoïdes en servant de soupape à l’agressivité et la frustration humaines. Et de drainer vers la mort des forces qui devraient s’organiser pour défendre la vie… Les dirigeants anonymes de l’Union n’ont même pas pris la peine de réfuter ces accusations. Beaucoup pensent qu’ils ne sauraient pas comment faire…</emphasis></p>
    <p><emphasis>La vie continue, les années passent, le présent paraît éternel et égal à lui-même</emphasis>, <emphasis>malgré les changements qui prétendent donner l’impression que la Terre avance vers le futur.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Les humains ordinaires</emphasis>, <emphasis>la fameuse « majorité silencieuse », sont fatigués des futurs impossibles</emphasis>, <emphasis>avant même qu’ils n’arrivent.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La question demeure : quel destin attend une espèce qui a perdu sa foi dans le futur, regrette son passé et supporte le présent ?</emphasis></p>
    <p><emphasis>Parce que les futurologues se trompent : pour la Terre</emphasis>, <emphasis>toute époque avant le Contact était réellement meilleure.</emphasis></p>
    <p><emphasis>L’homo sapiens, bloqué pour toujours dans un présent qui ne lui appartient pas et sur lequel il n’a aucun contrôle</emphasis>, <emphasis>ne peut aspirer qu’à une seule chose : que cet hypothétique et terrible futur n’arrive jamais. Que le présent demeure éternel.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Craignant que</emphasis>, <emphasis>au train où vont les choses</emphasis>, <emphasis>tout changement ne puisse qu’empirer la situation…</emphasis></p>
   </section>
   <section>
    <title>
     <p>LA CARTE PLATINE</p>
    </title>
    <p>Il est apparu dans ma vie un mardi d’août, en milieu d’après-midi. Un de ces jours d’été durant lesquels la chaleur ressemble à une toile d’araignée collante dont on n’arrive pas à se dégager.</p>
    <p>L’air bouillant au-dessus de l’asphalte lui donnait l’apparence d’une étendue d’eau ou d’un miroir, au loin. Tout le Quartier 13 paraissait engourdi. J’avais laissé ma grand-mère, endormie d’un sommeil alcoolique après sa troisième bouteille de vodka « Sept Rats », et j’étais descendue voir la bande.</p>
    <p>Ils venaient d’arracher une bouche à incendie à l’aide d’un petit morceau d’explosif plastique que Dingo avait récupéré sur le trottoir après le dernier assaut de la Triade. Tous les gamins batifolaient gaiement sous le jet d’eau qui éclaboussait la moitié de la rue. Quelques adultes étaient même venus se rafraîchir : la chaleur était intense et il n’y a ni air conditionné ni piscines dans le Quartier 13. Ils s’aspergeaient avec un petit sourire, comme s’ils avaient dix ans de moins…</p>
    <p>Nous en profitions d’autant plus que nous savions que cela ne durerait pas : d’ici une demi-heure, les lèche-bottes de la Sécurité Planétaire arriveraient avec une équipe de plombiers. Ils nous chasseraient et se mettraient à rechercher le coupable du « sabotage » pendant que les autres boucheraient la fuite d’eau.</p>
    <p>Il est arrivé, vêtu d’un pardessus gris, essayant de passer inaperçu. Ce n’était pas simple, vu qu’il mesurait trois mètres de haut et que son armure rougeâtre de Colossien apparaissait entre les plis du tissu. Si, sur Terre, il lui était difficile de se fondre dans le décor, c’était carrément impossible dans le Quartier 13, où nous repérions un xénoïde à dix années-lumière même s’il arrivait en montant un « cheval » humain du reconditionnement corporel.</p>
    <p>Lorsque Dingo a vu qu’il s’agissait d’un Colossien et qu’il était seul, il a fait un signe et les triplés ont couru vers lui en geignant :</p>
    <p>« Quelques crédits, votre Excellence, s’il vous plaît. »</p>
    <p>S’il avait été de n’importe quelle autre espèce, et non un natif de Colossa, peut-être que nous l’aurions tous attaqué. Pour le frapper et le dévaliser, bien sûr. Que peut-on faire d’autre avec un xénoïde qui se promène seul dans le Quartier 13 ?</p>
    <p>Mais quinze gamins ne peuvent rivaliser avec un de ces monstres cuirassés, même en lui tombant dessus à plusieurs sans prévenir. Mieux valait utiliser la ruse que la force.</p>
    <p>Bubo, Babo et Bibe étaient les meilleurs mendiants de la bande. Ils savaient se fabriquer des plaies qui paraissaient authentiques avec de l’encre d’imprimante et du papier de verre. Leur spécialité était les Colossiens. Ceux-ci s’émouvaient devant ce qu’ils prenaient pour des pustules de la maladie magenta, et la culpabilité les rendait généreux. Chez eux, le virus est endémique et ils l’ont apporté sur notre planète…</p>
    <p>Comment n’ai-je rien soupçonné dès le début ? Il n’a pas tenté de rejeter les triplés par peur de la contagion, comme le font tous ceux de son espèce. Mais il ne leur a pas donné un seul crédit. Très étrange… Et comme tout ce qui est étrange est suspect, nous lui avons lancé des pierres. Pour l’effrayer et qu’il s’en aille. Mais nous ne risquions pas de causer la moindre égratignure à ses plaques blindées sur lesquelles rebondissent les balles des armes à feu.</p>
    <p>Puis il a déclaré, de cette voix rauque qu’ils possèdent tous :</p>
    <p>« Les enfants, je cherche Leilah, la fille de Friga. On m’a dit qu’elle vivait ici… »</p>
    <p>Nous avons cessé de jouer et nous nous sommes approchés, intrigués, tout en essayant de ne pas trop montrer notre intérêt. La première chose qu’on apprend, dans la rue, c’est que celui qui montre ses émotions en retire rarement du bien.</p>
    <p>Certains gosses venaient d’intégrer la bande et ne me connaissaient que sous mon nom de guerre : Liya. Les autres me regardaient de côté. Comme pour me jauger, pour vérifier combien je pourrais valoir si j’intéressais ce xénoïde, et quel degré de féminité émanait de la fillette de neuf ans que j’étais. Je me sentais étrangère à tous ces regards.</p>
    <p>Bien que je n’aie pas vu le geste de Dingo intimant à la bande de se taire, je n’étais pas assez bête pour m’identifier devant le premier xénoïde qui me cherchait. Dans le Quartier 13, quand on vient de loin pour poser des questions sur les gens, ça n’est pas bon signe.</p>
    <p>Bien sûr, je n’avais aucun moyen de savoir que ce jour-là et ce Colossien-là allaient changer ma vie pour toujours.</p>
    <p>« Leilah… Ça me dit quelque chose », a déclaré Dingo d’un air craintif en regardant le sol.</p>
    <p>Il jouait son rôle à la perfection.</p>
    <p>« Vous la connaissez ? a insisté le Colossien.</p>
    <p>— Peut-être que oui, peut-être que non… »</p>
    <p>Notre petit chef a tendu innocemment la main, paume vers le haut, en un geste qui, n’importe où dans la galaxie, ne nécessitait pas de traduction. L’argent fait toujours parler, sur Terre comme sur Colossa.</p>
    <p>Et, si vite que nous n’avons quasiment pas perçu son geste, le xénoïde l’a attrapé par la ceinture, avec son énorme main tridactyle, et l’a soulevé. Ses petits yeux engoncés brillaient tandis qu’il le regardait de près, et bien que certains de nous ramassaient des pierres pour défendre Dingo, j’ai eu l’impression qu’il ne courait aucun danger.</p>
    <p>« Le sens des affaires depuis l’enfance… Ça me plaît », a déclaré le Colossien en reniflant les cheveux châtains, courts et drus auxquels Dingo devait son nom de guerre.</p>
    <p>Il l’a approché davantage de son museau.</p>
    <p>« Vous serez les héritiers de la Terre… ou de ce qu’il en restera quand nous en aurons terminé avec elle. »</p>
    <p>Dingo a froncé le nez. Le xénoïde devait sentir mauvais.</p>
    <p>« Comment t’appelles-tu, futur entrepreneur ? a demandé le Colossien.</p>
    <p>— Jeremias… Dingo. »</p>
    <p>Il était mort de peur. Mais sa position de chef de la bande lui imposait de ne pas le montrer, ou bien n’importe quel morveux le provoquerait pour lui prendre le commandement. S’il survivait à cette confrontation…</p>
    <p>« Ah… Tu t’appelles Jeremias et ils te surnomment Dingo ? »</p>
    <p>La large bouche pleine de dents pointues se recourba en une caricature de sourire.</p>
    <p>« Écoute, Jeremias, tu as l’air d’un gosse intelligent, et je serais ravi de discuter un moment avec toi… Mais je n’ai pas le temps. »</p>
    <p>Il a désigné notre petite bande d’un geste vague.</p>
    <p>« Laquelle est Leilah ? Je ne vais pas la manger et je ne suis pas de la Sécurité Planétaire. J’ai une affaire qui peut l’intéresser…</p>
    <p>— Je pourrais… s’est risqué à suggérer Dingo, qui entrevoyait une possibilité de gain pour la bande et tentait de récupérer un peu de son autorité menacée.</p>
    <p>— Je n’ai aucun doute que tu pourrais parfaitement… Mais c’est elle que je veux, a insisté le Colossien. Disons que c’est pour des raisons… sentimentales.</p>
    <p>— Leilah est encore vierge. J’ai une sœur de onze ans qui ne te coûterait pas cher », a crié d’un ton joyeux le Mouton, qui n’avait jamais fait preuve d’une grande subtilité ni d’un grand sens de l’à-propos.</p>
    <p>Il venait d’admettre tacitement que j’étais là, l’imbécile.</p>
    <p>« Tais-toi, abruti ! » ai-je hurlé, furieuse, lui sautant dessus pour tenter de lui enfoncer sa casquette jusqu’au nez.</p>
    <p>En ce qui concerne ma virginité, c’était vrai… Mais on ne laisse pas un garçon dire ce genre de choses devant toute la bande. Et puis, c’était stupide de la part du Mouton de le raconter : lui et moi, nous sortions ensemble et toute la bande le savait… Si j’étais encore vierge, c’était avant tout sa faute. À dix ans, il était incapable de parvenir à une érection qui en vaille la peine. À part son visage d’enfant de chœur et ses cheveux blonds comme de la peluche de maïs, le Mouton était un parfait idiot. Je ne sais pas ce que je lui trouvais…</p>
    <p>Il a résisté et nous avons commencé à nous battre. Il avait beau être plus fort que moi, j’étais en colère et j’aurais fini par gagner. Mais avant que j’ai pu lui enfoncer sa casquette jusqu’au cou le Colossien m’a attrapée de son autre main et m’a levée en l’air pour m’examiner.</p>
    <p>J’ai sorti la langue et montré ma meilleure imitation du syndrome de Down, maudissant le moment où je m’étais mise à jouer dans le jet d’eau. Habituellement, je suis si sale que nul ne remarque mon visage… Nous appelons ça le « maquillage façon 13 ». Un déguisement très utile pour que les gamines comme nous ne se fassent pas remarquer par ces porcs de Cétiens, toujours à la recherche de fillettes pour leurs bordels d’esclaves.</p>
    <p>Ma grand-mère me disait toujours que mes yeux couleur café et mon teint chocolat me perdraient un jour.</p>
    <p>« Bonjour, Leilah, a dit le monstre, dans une tentative désespérée de politesse.</p>
    <p>— Ce n’est pas Leilah… ! » a hurlé en chœur la bande. Elle s’appelle…</p>
    <p>C’est là qu’ils m’ont trahie. Certains ont dit « Liya », mon nom de guerre, d’autres « Mary Jane », ce qui est sensiblement pareil que « John Doe » ou « Juan Perez ». C’est-à-dire, personne. J’étais perdue.</p>
    <p>« Ah. Même si ce n’est pas Leilah, elle me convient quand même. »</p>
    <p>Le Colossien a reposé Dingo et lui a donné quelque chose.</p>
    <p>« Tiens, petit chef… Pour le dérangement. Vous avez une demi-heure pour la vider. Ensuite, je déclarerai la perte et on fermera ce compte. »</p>
    <p>Les yeux de Dingo ont brillé d’avidité lorsqu’il a réalisé qu’il tenait une carte Or. Seuls ceux qui ont des comptes de plus de cent mille crédits en possèdent une… Et encore, pas à tous. Je n’en avais jamais vu que dans des holo-drames.</p>
    <p>« Mais… Et elle ? » a demandé Dingo en me désignant du menton.</p>
    <p>Il insistait pour le principe. Ses pieds fébriles trahissaient son envie de se mettre à courir avec son trésor et de m’oublier. Le chien galeux !</p>
    <p>Je l’ai dévisagé, furieuse. J’avais envie de le traiter de Judas, mais je n’étais pas sûre de pouvoir prononcer trois mots sans me mettre à pleurer. Il avait beau parler de solidarité de groupe, se gargariser de « Un pour tous et tous pour un », de « Nous contre le monde », il était en train de me vendre pour quelques crédits, la canaille ! J’allais lui casser la tête avec une grosse pierre et la bande serait à moi… Si je m’en sortais.</p>
    <p>Pendant un instant, tout a semblé se figer.</p>
    <p>« Les lèche-bottes ! » a soudain crié Babo, et quinze gamins se sont enfuis à toute vitesse, dans tous les sens, avant que l’aérobus blindé de la Sécurité Planétaire ne se pose au milieu de la route. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie heureuse de les voir apparaître. Si la bande m’avait trahie, au moins la Loi ne permettrait pas qu’on m’enlève dans mon propre quartier. Il allait voir, ce xénoïde… Je n’avais qu’à appeler au secours, et…</p>
    <p>Je me suis ravisée.</p>
    <p>Mon ravisseur a salué mes présumés sauveurs d’un petit geste de sa main libre, et s’est éloigné en me serrant contre sa poitrine, l’air de rien. Un xénoïde, même s’il portait, en guise de chapeau, une tête humaine récemment coupée, serait toujours en règle pour les lèche-bottes, ses serviteurs. Parce qu’en fin de compte, ils sont leurs maîtres, ceux qui paient leurs salaires. Et nous, ceux des quartiers numérotés, ne valons pas mieux que des déchets humains.</p>
    <p>Le Colossien marchait à grandes enjambées, s’éloignant de ma rue et du Quartier 13. Il avait l’air de savoir où il allait… et cela ne me plaisait pas du tout. On n’attend pas un pareil comportement d’un xénoïde ; ils sont supposés se perdre à tout moment dans nos labyrinthes urbains et nous donner, au passage, l’opportunité de gagner notre vie, pauvres Terriens que nous sommes…</p>
    <p>Sa cuirasse était si rugueuse qu’elle m’écorchait les genoux… Je n’ai pu retenir mes larmes plus longtemps. Furieuse contre moi-même, j’ai alors décidé que, tant qu’à pleurer, autant pleurer pour de bon. Trois secondes plus tard, je me suis mise à bêler comme un agneau. Si rien ne pouvait empêcher ce xénoïde de me sortir de mon territoire, qu’au moins je le gêne un peu… Et cela pouvait me donner une occasion de me sauver.</p>
    <p>Ça a fonctionné. Il m’a posée à terre, tout en gardant prudemment sa main pesante sur mon épaule.</p>
    <p>« Écoute, Leilah, a-t-il dit, je ne suis pas un voleur de petites filles, ni un de ces gourmets qui aiment le goût de la chair humaine. Mais comme tu n’as pas l’air disposé à venir avec moi sans faire un esclandre, je vais te parler clairement. Je suis venu sur Terre en… vacances, et j’ai besoin d’une fillette intelligente et habile pour m’accompagner. Je sais que tu n’as rien à perdre, parce que tu ne possèdes rien. Et ta grand-mère alcoolique y gagnera beaucoup plus de vodka que ce qu’elle pourrait boire en dix ans. Je te paierai bien, et tu vas voyager gratis sur toute ta planète. Je promets de ne jamais te toucher. Je sais que ça doit te paraître bizarre et que tu n’as pas confiance… Mais tu vas devoir me croire. Parce que je suis très têtu et quand je décide quelque chose… »</p>
    <p>Ma jérémiade a monté d’un ton – je n’avais pas d’autre option.</p>
    <p>« Oh, tu peux pleurer, ça ne changera rien. Mais je t’assure que tu seras bien avec moi… »</p>
    <p>Il a fouillé dans son pardessus et en a sorti un objet qui resplendissait d’un éclat métallique.</p>
    <p>« Donne-moi ta main, Leilah. S’il te plaît… »</p>
    <p>J’ai hésité en regardant du coin de l’œil la main qui me tenait l’épaule. S’il avait été un agent de la Sécurité Planétaire, je lui aurais coupé deux doigts d’une seule morsure et pendant qu’il aurait crié et saigné, je l’aurais semé pour toujours. Mais tenter de mordre la main d’un Colossien revient à vouloir gaspiller son argent chez le dentiste. J’y perdrais toutes mes dents et il ne s’en rendrait même pas compte. En outre, ce type avait l’air sérieusement décidé à me retrouver, où que je. me cache. De mauvais gré, j’ai fini par lui tendre la main.</p>
    <p>Il a pris mes doigts, les a posés contre cette chose qui brillait, puis me l’a donnée.</p>
    <p>J’ai regardé, ahurie : une carte Platine. De celles que les banques accordent à ceux qui possèdent des comptes d’un million de crédits ou plus. C’est à peine si j’avais entendu parler d’une carte pareille. Je ne connaissais aucun humain qui en possédât une. Ce devait être un piège, ou une erreur…</p>
    <p>« C’était une carte en blanc, Leilah, mais maintenant que j’y ai posé tes empreintes digitales, toi seule pourras avoir accès à ce compte », m’a-t-il expliqué.</p>
    <p>J’ai expiré longuement.</p>
    <p>« Maintenant, a-t-il poursuivi, tu peux t’en aller en courant si tu veux, et m’obliger à te retrouver. Ou venir avec moi, bien gentiment, et profiter de mon cadeau. »</p>
    <p>J’ai examiné la carte. Elle paraissait authentique. J’ai dévisagé le xénoïde. En réalité, il avait été très aimable, compte tenu de sa position, de la mienne et des circonstances…</p>
    <p>« J’imagine que tu crois à une supercherie, a-t-il grogné. Mais si je voulais te violer, te manger ou t’envoyer dans un bordel d’esclaves, je ne ferais pas autant d’efforts avec toi. Et je ne me risquerais pas à perdre tant d’argent…</p>
    <p>— Je veux vérifier que cette carte est vraie, ai-je déclaré en essayant de prendre un ton déterminé.</p>
    <p>— Bien sûr, princesse, a-t-il répondu en me montrant ses quatre rangées de dents. Tu m’accompagnes ? Je sais mieux que toi que tu ne trouveras pas de terminaux dans le Quartier 13… Ils n’ont pas beaucoup de clients, je suppose. »</p>
    <p>Il m’a lâché l’épaule et m’a tendu la main, comme s’il espérait que je la lui prenne. Je ne l’ai pas saisie. Je n’étais pas un bébé, et je ne voulais pas non plus me montrer trop amicale. J’avais ma dignité.</p>
    <p>Je me suis frotté l’épaule. Ils sont vraiment forts, ces Colossiens.</p>
    <p>« Tu offres des cartes de crédit à tous les gosses que tu rencontres ? Pourquoi me cherchais-tu ? Comment t’appelles-tu ? »</p>
    <p>J’avais débité les trois questions d’affilée, comme une mini-mitrailleuse.</p>
    <p>Il a arboré sa caricature de sourire.</p>
    <p>« Quelquefois. Celle emportée par ton petit copain Dingo n’est pas très provisionnée. Deux mille crédits… De toute façon, c’est un vrai trésor pour lui et le reste de tes amis, tu ne crois pas ? »</p>
    <p>Il avait prononcé le mot « amis » d’un ton ironique et ma réaction ne s’est pas fait pas attendre :</p>
    <p>« Les rats ! ai-je murmuré, me souvenant comment ils m’avaient abandonnée.</p>
    <p>— La deuxième réponse, a poursuivi le xénoïde, je préfère la garder pour moi… pour l’instant. Mais tu en sauras davantage plus tard, je te le promets. Un jour… Disons que c’est par… nostalgie. Pas pour toi, je ne t’ai jamais vue.</p>
    <p>— Pour ma mère ? » ai-je demandé, intéressée.</p>
    <p>Je ne possédais qu’une holo-vidéo d’elle, et quelques enregistrements de l’holo-réseau durant ses jugements et ses condamnations. Ma grand-mère ne me parlait pas beaucoup d’elle, même les rares fois où elle était sobre. Mais connaissant le type de vie que menait ma mère, il ne me semblait pas étrange que ce xénoïde la connaisse. Même intimement… Si quelqu’un pouvait être attiré par les énormes muscles de Friga, ça ne pouvait être qu’un mâle colossien. Et elle n’était pas laide, à dire vrai. Ma grand-mère me disait que j’étais son portrait craché.</p>
    <p>« Peut-être, a-t-il répondu, mystérieux. Et mon nom… Je crois qu’il est imprononçable pour les humains. Mais l’un d’entre eux, un grand ami, m’appelait ToiGrandeBrute…</p>
    <p>— Beurk. C’est trop long. Je peux t’appeler Brutos ? Combien de temps dois-je rester avec toi ? Est-ce que je peux prévenir ma grand-mère ? »</p>
    <p>Il a aboyé plusieurs fois. Apparemment, c’était la façon de rire de son espèce.</p>
    <p>« Tu lances toujours tes questions par groupe de trois ? Oui, Brutos, ça me va. Concernant le temps, je pense qu’un mois sera suffisant. Et appelle qui tu veux… Allons-y, Liya. »</p>
    <p>Il s’est mis à marcher de son pas à la fois rapide et pesant. Je l’ai laissé s’éloigner de quelques mètres avant de le suivre. Je ne voulais pas lui donner l’impression que j’étais pressée de partir avec lui. J’avais ma fierté, et après avoir été pratiquement enlevée, je tenais à maintenir une certaine… distance. Mais il m’avait appelée par mon nom de guerre, celui, que j’avais choisi. Les adultes ne le faisaient jamais. Du moins, pas ma grand-mère. Elle m’appelait toujours « p’tite Leilah » et me considérait encore comme un bébé, malgré mes neuf ans.</p>
    <p>Brutos paraissait différent. Il me prenait au sérieux et oubliait mon âge. L’idée de passer ce mois avec lui commençait à me tenter.</p>
    <empty-line/>
    <p>Je l’ai accompagné jusqu’à son hôtel. Après les cartes Or et Platine, je n’ai pas été surprise qu’il loge au célèbre Galaxie de Nouveau Cali. Comme il fallait s’y attendre, le portier a froncé les sourcils en me regardant entrer… même si, après le bain en pleine rue, j’étais presque présentable. Dans mon état habituel, il m’aurait probablement laissé passer, me prenant pour une petite xénoïde d’une espèce inconnue, et pas pour une gamine de neuf ans.</p>
    <p>Au début, j’ai fait semblant d’être habituée à ce luxe. Mais je ne parvenais pas à garder la bouche fermée plus de trois secondes. Je bavais presque d’étonnement, et je trébuchais à chaque pas, trop occupée à regarder partout.</p>
    <p>L’hôtel possédait six niveaux, et les trois du milieu flottaient sans support visible. Une technologie antigrav stable… si chère qu’aucun autre bâtiment de la ville n’y avait recours, à ma connaissance.</p>
    <p>Des cascades de cryogel rafraîchissaient agréablement l’endroit. Il y avait des distributeurs automatiques de boissons, de drogues et de friandises que je n’avais jamais vues… et d’autres choses auxquelles je n’avais jamais pensé.</p>
    <p>D’innombrables touristes entraient et sortaient, bavardant en mille dialectes. Les travailleuses sociales et leurs versions masculines camouflées pullulaient, abordant avec plus ou moins de discrétion les visiteurs qui passaient près d’eux.</p>
    <p>Les chiens de la Sécurité Planétaire, avec leurs uniformes de parade, paraissaient presque aimables, presque détendus… mais ils ne perdaient pas une miette de tout ce qui se passait autour d’eux.</p>
    <p>Je les ai vus réduire à l’impuissance, d’un élégant coup d’électro-matraque, un jeune homme qui protestait à cause du paiement minable que lui avait versé, pour ses services, une dame centaurienne emplumée. Lorsqu’il est tombé sur la moquette, assommé, les lèche-bottes ont salué servilement la xénoïde et elle a enjambé le corps inanimé sans se retourner. De la chair fraîche usagée, devait-elle penser. La Terre était une planète intéressante…</p>
    <p>Les chauffeurs d’aérobus privés murmuraient leurs prix, toujours inférieurs à ceux de l’Agence Touristique Planétaire. Les vendeurs de bricoles pseudo-folkloriques montraient leur marchandise, dissimulée dans les plis de leurs pardessus, avec un air mystérieux. Mais tous payaient un pourcentage aux lèche-bottes pour s’assurer une relative impunité.</p>
    <p>Toute la faune attrape-touristes des rues, mais plus raffinée et concentrée, se trouvait dans le hall de cet hôtel.</p>
    <p>Brutos a traversé ce capharnaüm charognard comme un brise-glace sur une mer gelée. Humains ou xénoïdes, ceux qui ne s’écartaient pas à temps devant sa masse déterminée étaient repoussés sur le côté sans un regard. L’élémentaire courtoisie de la force.</p>
    <p>Il m’a emmenée aux bains et m’a mise entre les mains de deux expertes qui devaient apparemment à la nano-chirurgie leurs corps de déesses et leurs visages de poupées. Souriantes, elles se sont employées à m’arracher la crasse accumulée durant neuf années. L’eau, le gel et les ultrasons étaient délicieux, et j’aurais profité tranquillement de l’hydro-massage si, sitôt le Colossien parti, ces rusées n’avaient pas commencé à me demander comment je l’avais connu, qui j’étais… avec un air d’envie qui ne me plaisait pas du tout. Et j’aimais encore moins la façon caressante avec laquelle elles ont commencé à me toucher, proposant des perles pour mes mamelons, un rasage exotique pour mon pubis…</p>
    <p>Je ne sais si elles étaient pédophiles, lesbiennes ou si elles tentaient seulement de me démontrer leurs qualités érotiques afin que je persuade Brutos de les utiliser… Mais j’avais décidé depuis bien longtemps que lorsque le moment de perdre ma virginité arriverait, je préférais que ce soit avec un mâle. Dingo disait toujours qu’une relation homosexuelle, c’est comme le dessert… raffiné et superflu, exquis. Mais qu’une relation hétérosexuelle est le plat principal : ce qui compte et nourrit vraiment. Il savait de quoi il parlait. Il projetait de se consacrer au travail social, et à son compte, dès qu’il aurait quatorze ans… Les occasions ne manquaient pas. Et il n’avait aucun scrupule.</p>
    <p>Par chance, Brutos est revenu à temps pour me sauver. Il m’apportait une tenue de plasti-soie et des bottes auto-laçantes à ma taille. Lorsque je lui ai parlé des insinuations des employées, il m’a sorti de là à toute allure. À peine a-t-il laissé un pourboire.</p>
    <p>Dans le vestiaire, il m’a donné ce qu’il venait de m’acheter et m’a dit de m’habiller. Il s’est détourné pendant que je m’exécutais, ce qui m’a surprise. Je m’étais imaginé, j’ignore pourquoi, qu’il était peut-être de ceux qui aiment regarder ce que les autres font…</p>
    <p>Une fois habillée et la carte Platine bien rangée au fond de ma poche, Brutos m’a emmenée vers les boutiques de l’hôtel. Il m’a laissé y aller la première et est resté dehors quelques instants, profitant du spectacle.</p>
    <p>Lorsque je suis entrée, les regards que m’ont lancé les vendeuses -d’autres corps-de-déesses-visages-de-poupées, à croire que les chirurgiens esthétiques les fabriquaient en série pour les hôtels Galaxie -n’étaient pas particulièrement aimables. Que faisait là cette enfant ? Les jouets se trouvaient dans un autre rayon ! Ici, il n’y avait que des articles exclusifs et très chers ! L’une d’elles a même tenté de me repousser d’un geste lent de sa main aux ongles manucurés, comme on chasse un petit animal gênant. Mais on ne survit pas, dans le Quartier 13, en se préoccupant des regards ou des manières des gens. Ni les airs de supériorité ni les gestes méprisants ne brisent les os. Moi aussi, j’ai des yeux… et très insolents, d’après ma grand-mère. Je me suis contentée de leur tirer la langue et de les ignorer. J’avais tant de choses à voir…</p>
    <p>Puis Brutos m’a rejointe. Il m’a caressé les cheveux comme un peu plus tôt, et elles se sont raidies, adoptant immédiatement leurs sourires de façade. Si j’étais avec lui, tout m’était permis.</p>
    <p>Courir à travers la boutique en fouillant un peu partout a été comme la fête d’anniversaire que je n’avais jamais eue. J’ai acheté tout ce que j’avais rêvé de posséder : des combinaisons de camouflage urbain, des vêtements-miroirs, des jupes tournantes, des pantalons de synthé-cuir high-speed, une veste aux tons changeants, des chaussures à semelles hydrauliques… Jusqu’à un long vêtement de plasti-argent qui, bien évidemment, n’était pas disponible dans ma taille mais que le cyber-tailleur a coupé et retouché en quelques secondes à l’aide de ses nano-manipulateurs. Si ce Colossien voulait m’emmener partout avec lui, un vêtement plus adulte serait approprié. Peut-être n’apprécierait-il pas de circuler avec une gamine de neuf ans habillée constamment comme un explorateur de la jungle ou un coureur de jet-skate…</p>
    <p>Lorsqu’il a été évident qu’il n’était pas venu pour faire des achats personnels, le regard que les employées posaient sur moi est passé du mépris à l’envie et à la spéculation. Aimables, elles se sont avancées pour « m’aider ». J’ai continué de les ignorer. Brutos m’a fait un clin d’œil et nous nous sommes mis à rire. Certaines travailleuses sociales qui faisaient des emplettes se sont approchées, attirées par cette espèce d’aboiement si visiblement xénoïde, flairant un possible client plein aux as. Mais je lui ai tendu la main et leur ai lancé un regard de défi, comme pour leur signifier qu’il m’appartenait. Et nous nous sommes remis à rire.</p>
    <p>La glace était rompue. Même si je ne parvenais pas encore à réaliser que tout cela n’était pas un rêve. C’est peut-être la raison pour laquelle je me tenais tranquille.</p>
    <p>La carte Platine était approvisionnée. Et, à l’évidence, plus que bien. J’ai pu le constater au moment de payer. L’attitude à présent condescendante et étonnée du personnel de la boutique est devenue assurément servile lorsque j’ai montré mon trésor. Que désire la demoiselle ? Veut-elle voir nos parfums ? Pouvons-nous l’accompagner jusqu’au rayon des jouets ?</p>
    <p>Qu’elles étaient répugnantes ! Je voyais bien que leur amabilité n’était pas sincère, qu’intérieurement elles étaient vertes de jalousie, se demandant : que peut bien avoir cette gamine maigrichonne que nous n’avons pas ? Qu’est-ce qu’il lui trouve ?</p>
    <p>Brutos m’a proposé d’aller au restaurant et je n’ai pas osé refuser, bien que j’aurais préféré manger un en-cas, tranquille, quelque part… J’avais eu trop d’émotions pour ce premier jour.</p>
    <p>En route vers le paradis des gloutons, nous sommes passés devant le rayon des jouets. Les yeux me sont presque sortis de la tête à contempler tant de merveilles, mais je n’ai pas osé m’arrêter. Si Brutos voulait une fillette qui paraisse grande, il l’aurait. Et je pourrais toujours m’éclipser à l’aube pour revenir voir tout ça… et même pour l’acheter, avec un peu de chance, si la magie de ma carte ne s’était pas épuisée.</p>
    <p>Je ne parvenais pas à m’habituer à l’idée que la carte Platine et le compte qui y était rattaché m’appartenaient réellement. Peut-être parce que je savais que je n’avais rien fait pour les mériter… et je me refusais à envisager ce que je devrais subir. Bien que Brutos ait l’air gentil, à neuf ans on sait depuis belle lurette que rien n’est gratuit, dans cette vie. Et probablement dans aucune autre… s’il en existe.</p>
    <p>Au restaurant, j’ai eu l’impression d’être au théâtre. Des couverts de platine et de jade. Une table ressemblant à une piste d’astroport. Six serveurs portant un ridicule habit de pingouin uniquement pour nous servir tous les deux. Et presque tout le temps à bavasser dans une langue qui n’avait rien à voir avec le planétaire – je n’ai su que deux semaines plus tard que c’était du français, la langue de la grande cuisine.</p>
    <p>Et le menu… Même en mangeant un plat différent chaque jour, il m’aurait fallu un an pour goûter la moitié de ceux qui apparaissaient à l’holo-écran, sur la table. Et ils avaient tous l’air si copieux et appétissants que je salivais sans savoir lequel choisir.</p>
    <p>Je l’ai dit à Brutos qui nous a commandé du poulet au Bellomonte,<a l:href="#n_8" type="note">(8)</a> sauf qu’il a demandé neuf portions pour lui. Mais il a mangé si vite qu’il avait quasiment terminé alors que je rongeais encore distraitement les os de mon poulet, m’essuyant les doigts sur ma serviette immaculée en soie naturelle sous les yeux horrifiés des serveurs.</p>
    <p>Et les vins… Pour moi qui n’avais jamais goûté que la vodka « Sept Rats » de ma grand-mère et les breuvages explosifs distillés dans l’alambic construit par Dingo et ceux de la bande, ce n’était pas de l’alcool, mais quelque chose de très différent. Et délicieux. J’ai tant bu que Brutos a dû me freiner, après que j’ai goûté au vin rouge, au Champagne, au Porto, au Madère, au Tokay et à différents Bordeaux, craignant toujours que tout cela ne soit qu’un rêve dont j’allais me réveiller à tout moment.</p>
    <p>Je ressentais une délicieuse ivresse lorsque Brutos m’a montée dans sa suite. La chambre était si grande qu’on aurait pu y jouer plusieurs parties de Voxl en même temps. Et le lit, rond, énorme, central, dominait toute la scène.</p>
    <p>Je me souviens que, dans mon état, j’ai pensé que si ma virginité était le prix d’autres journées comme celle-ci… ce n’était pas cher payer. Je me suis déshabillée maladroitement, sans m’inquiéter qu’il me voie. Puis je me suis allongée sur le lit, ouvrant largement les jambes et serrant les paupières et les poings de toutes mes forces. Si cela devait arriver, que cela se fasse tout de suite et rapidement, pour que je m’en rende à peine compte…</p>
    <p>Mais, lorsque je me suis réveillée, le jour suivant, j’étais dans la même position… et seule. Il n’y avait pas de sang sur les draps et mes entrailles n’étaient pas douloureuses. Brutos n’avait pas dormi dans l’immense lit.</p>
    <p>Il y avait une porte plus petite sur un côté de la vaste chambre, fermée à clé. Je n’ai pas pu l’ouvrir.</p>
    <p>J’ai été prise d’un horrible soupçon et j’ai couru vérifier le contenu de mes poches. La carte Platine s’y trouvait toujours, telle que je l’avais laissée la nuit précédente.</p>
    <p>J’ai alors décidé de faire entièrement confiance à Brutos. Je ne comprenais pas les raisons de son attitude, mais je savais qu’il n’agirait pas autrement. À cheval donné, on ne regarde pas les dents et lorsqu’on vit au paradis, on ne pose pas de questions. Surtout lorsqu’on vient du Quartier 13, qui n’est rien moins que l’enfer.</p>
    <p>Durant cinq jours, Brutos m’a laissé aller et venir librement, comme pour m’habituer aux merveilles du Galaxie. C’était étrange et délicieux de pouvoir me comporter comme une enfant, pour une fois, sans penser aux conséquences ni au prix que je payais pour tout.</p>
    <p>Je me suis baignée dans chacune des six piscines de l’hôtel, depuis la plus grande, ouverte à tous, jusqu’à la plus petite, très sélect, aux eaux tièdes, dans laquelle j’ai pataugé nue, près de trois ennuyeux couples de Cétiens et d’humaines et d’un polype d’Aldébaran contemplatif qui s’était totalement immergé.</p>
    <p>J’ai mangé autant de bonbons et de glaces qu’une enfant de neuf ans peut ingurgiter sans vomir. J’ai acheté assez de jouets pour équiper un internat entier. Des revues et des livres, allant des petites histoires holographiques aux classiques dont parlaient les grands, que j’avais toujours eu envie de lire sans avoir les moyens de me les offrir.</p>
    <p>Je me suis épuisée dans le magnifique gymnase de l’hôtel. Je jouais davantage avec les appareils que je n’exerçais réellement mes muscles infantiles.</p>
    <p>J’ai passé des heures devant l’holo-écran de la suite, sautant de canal en canal parmi les milliers auxquels l’holo-réseau de l’hôtel me donnait accès gratuitement, en ma qualité de cliente. J’ai vu des holo-drames qui en étaient au millième épisode, des documentaires sur la faune et la flore de la Terre et des autres mondes, des spectacles théâtralo-dansants qui m’ont ennuyée, des concerts de ces groupes traditionnels qu’affectionnent tant les xénoïdes, des dessins animés et de la pornographie de tous genres et pour tous les goûts.</p>
    <p>Durant ma frénésie de tout essayer et de tout avoir, Brutos ne constituait qu’une fugace présence rougeâtre, à peine entrevue lorsqu’il entrait ou sortait de <emphasis>ma</emphasis> suite, pour s’enfermer derrière sa porte secrète. Et je lui souriais, aimable, sans savoir quoi lui dire. Toute question indiscrète pouvait précipiter la fin de ce rêve merveilleux et je ne voulais pas m’y risquer. Il avait l’air occupé, mais il m’observait constamment. Et son sourire plein de crocs paraissait cloué sur son visage rabougri. Comme pour dire :</p>
    <p>« C’est bien, Liya. Ce que tu fais est très bien. Mais il y a plus… » Et il avait raison.</p>
    <p>Le cinquième jour, j’étais comme ce Gordien de la fable qui, après avoir traversé un désert immense, croyait que sa soif était infinie et qui s’est précipité la tête la première dans un lac, décidé à le vider tout entier. Et qui, après trois jours et trois nuits à boire, s’est rendu compte que le niveau de l’eau n’avait pas bougé d’un centimètre. En revanche, sa soif avait disparu… ainsi que toute envie de reboire un jour de l’eau.</p>
    <p>Le luxe et les objets que je n’avais jamais eus ne me servaient à rien si j’étais seule. Mes possessions toutes neuves ne valaient pas grand-chose si je ne pouvais les montrer, m’en vanter, les partager avec d’autres en épiant secrètement leur étonnement. Et, surtout, le fait de les avoir eues si facilement, sans avoir rien payé pour tous les trésors qui débordaient de ma chambre, leur ôtait la plus grande partie de leur valeur.</p>
    <p>Le sixième jour, je me suis enfuie. Avec ma carte, j’ai payé un cyber-taxi, un spacieux aérobus que j’ai bourré de jouets, de vêtements, de bonbons, de livres… et encore, j’ai dû en laisser à l’hôtel. Puis je suis retournée au Quartier 13. À quel autre endroit serais-je allée ?</p>
    <p>J’avais déjà parlé à ma grand-mère. Mais vu son désintérêt et son allergie aux gamineries, sans compter son ivresse constante, j’avais eu assez de bon sens pour ne pas lui révéler où j’étais. Et lorsque j’ai vu la bande, <emphasis>ma</emphasis> bande, en train de jouer, j’ai été suffisamment naïve pour demander qu’on me laisse en pleine rue, devant ma porte.</p>
    <p>Tout redeviendrait comme avant…</p>
    <p>J’étais disposée à pardonner. Je devais le faire. Ils m’avaient vendue à un Colossien. Ils étaient pires que des rats, mais ils étaient <emphasis>mes</emphasis> rats. L’unique véritable famille que j’avais… Et Brutos, malgré sa générosité, n’était qu’un xénoïde dont l’intérêt pour moi était bizarre…</p>
    <p>Pour Dingo et les autres, mon retour a été une vraie surprise, parce que j’étais vivante, heureuse et chargée de merveilles. Lorsque le cyber-taxi m’a déposée devant eux, étonnés, ils ont abandonné leur partie de football et m’ont dévisagée. Comme s’ils n’y croyaient pas, comme si je n’étais qu’un fantôme. Comme si je <emphasis>devais</emphasis> être morte.</p>
    <p>« Salut, les gars, ai-je déclaré, ravie. Je vous ai manqué ? »</p>
    <p>C’est alors que, sans un mot, sans un signe de Dingo, ils se sont mis à courir vers moi. Je croyais que c’était pour m’embrasser, pour me féliciter de ma ruse et de ma chance. Mais j’ai vu trop tard la rage qui déformait leur visage.</p>
    <p>Ils me sont tombés dessus, tapant, mordant, griffant, criant. Ils m’ont arraché des mains tout ce que j’avais apporté de bon cœur pour le partager avec eux. Je ressentais leur haine, leur envie, et leur besoin de me détruire pour continuer à être eux-mêmes. Ces sentiments étaient comme un masque monstrueux qui les changeait en quelque chose de bien différent de ma bande.</p>
    <p>Je n’étais plus l’une d’entre eux et ils me le montraient. D’une certaine façon, ils m’avaient tuée en me vendant à ce xénoïde. Ils m’avaient rejetée de leur monde qui, il y a encore cinq jours, était le mien. Au moins aurais-je dû avoir la décence de rester morte. De ne pas leur rappeler leur bassesse.</p>
    <p>Les enfants sont capables d’une cruauté infinie. Parce qu’ils n’ont rien, à l’intérieur d’eux, pour leur dire : « Assez, ça suffit ». Et dans le Quartier 13, les adultes n’ont pas l’habitude de s’immiscer dans les affaires des gosses. Ils en ont tué un ? Bien, une bouche de moins à nourrir ; un de moins qui tombera sous la coupe de la Triade ou des Yakuzas en grandissant.</p>
    <p>Au début, la cupidité a freiné l’ardeur de Dingo et des autres. Ils se contrôlaient pour ne pas casser l’une de ces « richesses » que je leur avais apportées si innocemment. Ma totale soumission les aurait peut-être calmés… je sais que cela se passe ainsi dans les rituels de groupe des primates inférieurs, comme les babouins. Mais lorsque Babo a voulu m’arracher les vêtements que je portais, dans la poche desquels se trouvait ma carte Platine, et que j’ai résisté, ils ont tout oublié et se sont changés en rats assoiffés de sang.</p>
    <p>Au milieu de l’odeur des flacons de parfum brisés, des bonbons au chocolat écrasés, du caviar répandu et du vin qui s’échappait des bouteilles brisées, trente mains et trente pieds agressaient mon corps. J’ai lutté comme une forcenée, comme la fillette habituée aux bagarres du Quartier 13 que j’étais. Mais lorsque j’ai senti dans ma bouche le goût de mon propre sang qui s’échappait de ma lèvre et de mon nez fendus, lorsque j’ai su qu’ils ne s’arrêteraient pas, j’ai eu peur pour ma vie. Comme jamais auparavant. Et j’ai crié, implorant une aide que je m’attendais à ne pas recevoir.</p>
    <p>Je hurlais, appelant ma grand-mère, ma mère, les voisins, la Sécurité Planétaire. Que quelqu’un vienne à mon secours, par pitié.</p>
    <p>Lorsque la douleur est devenue insupportable et que j’ai réalisé qu’ils allaient me tuer, j’ai appelé Brutos.</p>
    <p>Puis il est arrivé. Ça a été rapide, brutal et efficace. Deux coups de queue, deux coups de pied, une morsure, et la bande s’est enfuie, terrorisée. Mon ange colossien, sans un mot, m’a prise par la main, comme un père emmène sa fille, me traînant presque.</p>
    <p>Je saignais, j’avais un bras démis. J’étais abrutie par la douleur et le choc, mais je n’oublierais jamais le spectacle de deux des triplés, tordus sur l’asphalte dans des positions impossibles, et du corps de Dingo, décapité.</p>
    <p>Dingo, le chef de ma bande.</p>
    <p>De celle qui m’avait attaquée…</p>
    <p>Ce ne pouvait être vrai. Si, auparavant, tout avait été un rêve, il se transformait en cauchemar.</p>
    <p>Lorsque je suis arrivée à l’hôtel, j’ai dormi presque quinze heures d’affilée. Peut-être qu’on m’avait droguée, mais j’en avais besoin. Je me souviens vaguement des soins de Brutos et des trois médecins de l’hôtel, de l’explosion de douleur lorsqu’ils ont remis mon bras en place.</p>
    <p>Ensuite, au milieu des sensations brumeuses, j’ai perçu des mouvements et j’ai eu l’impression qu’on me transportait.</p>
    <p>Lorsque je me suis réveillée, je me trouvais dans une autre suite, presqu’identique, mais à un demi-monde de distance. D’après la brochure, c’était encore le Galaxie… mais celui de Tokyo. J’ai fouillé dans ma poche, à la recherche de la carte bénie, mais elle ne s’y trouvait plus.</p>
    <p>Je me souvenais que ni Babo ni un autre enfant n’était parvenu à me l’arracher. Par conséquent, c’était lui. Le Seigneur me l’avait donnée, le Seigneur me l’avait reprise… Maudit soit le Seigneur. Maudit soit le Seigneur xénoïde qui m’avait sauvé la vie et m’ôtait la possibilité d’en profiter.</p>
    <p>Cela a marqué la fin de ma fièvre acheteuse. Et le mur glacé que nous avions presque rompu s’est de nouveau élevé entre nous.</p>
    <p>Brutos continuait de payer sans broncher pour chaque repas, pour chaque chose dont j’avais besoin… Ou dont il croyait que j’avais besoin, parce que je ne lui demandais jamais rien. Je sentais qu’en m’ôtant la carte Platine, il m’avait retiré sa confiance. Pourquoi lui accorderais-je la mienne ? Il était xénoïde, j’étais humaine. Impossible de se fier l’un à l’autre…</p>
    <p>Ça a été le début du silence et de l’errance.</p>
    <p>Après Tokyo, nous n’avons plus eu de repos. Nous voyagions comme si nous poursuivions quelqu’un ou fuyions quelque chose. Brutos parlait, parlait, me montrant le monde, la Terre que je n’avais jamais connue. Je le suivais partout, muette, comme un chiot idolâtre qui marche dans les traces de son maître. Quoique l’adoration relevait plutôt de la peur. La peur de le perdre, lui aussi, après qu’il m’a eu sauvée de ma bande.</p>
    <p>La peur de me savoir inutile, parce que Brutos savait parfaitement se débrouiller. Il n’avait besoin de l’aide de personne pour se débarrasser des mendiants qui l’accostaient dans chaque ville, ni de ceux qui lui faisaient des propositions du genre : « Jolie fille pas cher, qui fait tout », « Bonne chambre, avec antigrav et connexion à l’holo-réseau, à bon prix », ou « Nourriture traditionnelle, satisfaction garantie, préparation au naturel, produits écologiques ». Il ne prêtait aucune attention à ceux qui l’approchaient en simulant une fausse amitié ou une prédilection pour son espèce, et encore moins à ceux qui parlaient de l’hospitalité terrienne et voulaient l’inviter à tout prix chez eux. Aucun des vautours qui rôdent toujours autour des xénoïdes, en n’importe quel endroit de la Terre, ne pouvaient l’impressionner.</p>
    <p>Nous ne dormions jamais deux nuits de suite dans le même hôtel. Après le Galaxie de Tokyo, il a préféré des hôtels plus simples et plus anonymes. Peut-être voulait-il passer inaperçu… ou il avait d’autres raisons. Il ne me consultait pas à ce propos. Ce ne devait pas être par souci d’économie, parce qu’il continuait de dépenser sans compter.</p>
    <p>Quoi qu’il en soit, même s’il m’avait emmenée dans l’hôtel le plus infect, c’était toujours mieux que mon minuscule appartement du Quartier 13. Neuf mètres carrés, en incluant la cuisine et la salle de bains, et l’odeur d’alcool, de vomi et de vieillesse de ma grand-mère, nuit et jour…</p>
    <p>Tokyo, Kuala Lumpur, Nouveau Bombay, Pékin, Florence, Berlin, Stockholm, Nouveau Paris, Barcelone, New York, La Havane, Nouveau Sao Paulo, Buenos Aires… En moins d’un mois nous avons fait le tour du monde.</p>
    <p>La question clé demeurait la même : pourquoi Brutos avait-il besoin de moi ? Ce n’était pas en tant que guide : à neuf ans, je n’étais jamais sortie de Nouveau Cali et à peine quelques fois du petit monde du Quartier 13. Il savait s’orienter bien mieux que moi dans chacune des villes où nous passions.</p>
    <p>Dans chaque cité, nous suivions la même routine. Arriver, chercher un hôtel, manger, laisser les bagages et… aller se promener. Nous marchions en regardant tout, de longues heures, dédaignant les cyber-taxis et les aérobus. Jusqu’à ce que j’aie mal aux pieds et que, observateur, il le remarque sans que je me plaigne, et me prenne sur ses épaules blindées sans que je le remercie.</p>
    <p>Il ne s’intéressait pas aux clubs-discothèques pleins de gens comme lui, ni aux spectacles pour touristes, ni à rien de la toile d’araignée tissée sur toute la Terre par l’Agence Touristique Planétaire et destinée à vider les comptes bancaires des xénoïdes.</p>
    <p>Il ne s’intéressait qu’au passé. Au passé, et à l’art.</p>
    <p>Il paraissait avide de regarder, de toucher, de mesurer par ses pas chaque morceau du passé artistique de la Terre. Il en savait tant sur l’architecture humaine et ses relations compliquées avec l’histoire. Il me parlait de chaque fontaine, de chaque palais, de chaque place et de chaque monument avec une admiration, un respect et en même temps une amertume dont je n’ai perçu et compris, à l’époque, qu’une infime partie.</p>
    <p>Il paraissait tout connaître. Quelle que soit la ville, il savait quoi chercher, et où. Les austères jardins de sable des monastères zen et les gracieux châteaux japonais. Les belles pagodes chinoises et leurs petits palais de bois surchargés. Les bas-reliefs des superbes temples en Inde. L’orgie des courbes des mosquées arabes avec leurs minarets, le naturalisme cru de l’architecture noire, l’explosion de couleurs des marbres et des coupoles florentines. La solidité des cathédrales germaniques, la profusion du baroque espagnol, la sveltesse d’acier de la fausse Tour Eiffel, la symphonie de ciment et de cristal du modernisme Scandinave et catalan. Le souffle européen mêlé à la patience indigène du Brésil, la prétentieuse européanisation des avenues et des palais de Buenos Aires, la fête colorée de l’éclectisme caribéen. Et le résumé du monde, la Babel de fer, où tous les styles se croisent et se raffinent, se combinant jusqu’au vertige. New York. Où nous allions rester.</p>
    <p>Mais il y aurait encore eu tant à voir…</p>
    <p>Brutos parlait de l’audacieuse prouesse humaine qu’était cette conquête de la hauteur et du volume, cette victoire sur la résistance de la forme à partir de matériaux primitifs et imparfaits. Mais il passait sans intérêt près des structures ultramodernes de la bio-architecture gordienne, qui se créaient plus qu’elles ne se construisaient. Il méprisait les angles parfaits de cristal-acier et de syntho-plast des astroports, leur préférant les châteaux médiévaux européens. Pour lui, l’architecture humaine avait eu une enfance, une adolescence, une maturité. Et leur décadence était cette perfection obscène et facile, apportée à la Terre par les espèces de la galaxie.</p>
    <p>Dans les musées, il contemplait les tableaux et les sculptures. Parfois, il leur parlait avec amour et familiarité, comme à de vieux amis. Les bronzes chinois, les délicats calligrammes japonais, les bas-reliefs érotiques du temple de Sûrya, à Konarak, les icônes orthodoxes grecques et les retables à la brillance rare des primitifs flamands, tout était pour lui un motif d’émerveillement. Les peintures aux couleurs bariolées des Noirs d’Afrique et d’Amérique, les abstractions du modernisme européen… Tout était préférable à la froide géométrie des réseaux de lumière des Cétiens, aux kaléidoscopes à fractales des Centauriens, aux surfaces vives de la bio-architecture gordienne. La beauté de l’imparfait, du vivant, était pour lui celle de l’art pictural humain.</p>
    <p>J’ai oublié nombre de ses paroles, mais certaines sont restées gravées, comme des gouttes d’eau jaillissant d’un ruisseau, mouillant la roche et y restant un moment. Insuffisantes en elles-mêmes, isolément, mais évoquant le torrent.</p>
    <p>Je l’écoutais, timide, étonnée qu’un xénoïde tout puissant prête autant d’attention à notre art mort. Je ne comprenais pas son obsession de déterrer nos gloires passées. Chez l’un de nos maîtres du présent et du futur, ce comportement n’avait aucun sens. Sa délectation pour les couleurs était d’autant plus inepte que la vue de son espèce, comme tout le monde le savait, ne captait que les tonalités de gris et non le miracle des couleurs.</p>
    <p>Lorsque j’ai rencontré d’autres Colossiens, des bêtes uniquement préoccupées par la force et le pouvoir, pour lesquelles l’art était une perte de temps et une faiblesse stupide, j’ai commencé à comprendre Brutos. Sa tragédie était d’être né sur cette planète trompeuse, sous ce Soleil erroné, à la mauvaise époque.</p>
    <p>Il y a peu de temps, j’ai lu un ouvrage qui parlait d’un roi, Louis II de Bavière. J’ai trouvé que l’un des qualificatifs dont on affublait cet homme cadrait parfaitement avec Brutos : malade de beauté.</p>
    <p>Il était étranger parmi les siens, un phénomène, un pestiféré, un paria. Et les arts du reste de la galaxie étaient trop élevés, abstraits et parfaits pour sa sensibilité, raffinée mais en même temps à fleur de peau. L’histoire de l’art humain correspondait exactement à ce qu’il aurait voulu que son histoire soit. Élémentaire, imparfaite, parfois ingénue, ouvrant son chemin par à-coups vers ce que les autres savaient déjà depuis le début. Mais elle était vivante, ne capitulait jamais…</p>
    <p>Et, bien sûr, il y avait son ami humain, le mystérieux Moy…</p>
    <p>Dans le Quartier 13, on ne posait pas de questions sur le passé des gens. Mais la curiosité m’a poussée à en savoir davantage ; il m’a suffi d’écouter avec attention.</p>
    <p>Parfois, il lui parlait comme s’il était présent. Au début, cela m’a effrayée… Un Colossien fou n’est pas précisément la compagnie la plus sûre de l’univers. Mais ensuite, à mesure que je captais des bribes ici et là, que je faisais correspondre un monologue avec un autre, le puzzle a pris forme et je me suis tranquillisée.</p>
    <p>Moy était un artiste humain, il était mort, et Brutos le savait parfaitement. D’une certaine façon, ils avaient également été amis. Durant leurs voyages, tous deux s’étaient sentis aussi seuls que deux gouttes d’eau dans le désert. Ils avaient donc fini par devenir intimes. Logique.</p>
    <p>Quelque temps auparavant, je ne serais pas allée plus loin. Dans le Quartier 13, on tire les choses au clair jusqu’à ce qu’on en arrive au sexe… Et on s’arrête là. Parce qu’il peut être dangereux de s’interroger sur ce qu’il y a au-delà. C’est presque toujours baveux, dégoûtant, mauvais et pathétique. Comme un crachat qui prendrait vie et tenterait de parler. Je pensais toutefois en savoir assez sur Brutos pour que rien ne me dégoûte. J’ai continué d’écouter.</p>
    <p>C’est ainsi que j’ai compris que Moy avait trouvé le surnom de ToiGrandeBrute, au début de leur relation. Ce qui avait commencé comme une plaisanterie un peu acerbe allait devenir un surnom affectueux.</p>
    <p>Clairement que leurs relations n’avaient été ni évidentes ni faciles. Ils faisaient semblant de se détester, mais ils avaient besoin l’un de l’autre. Moy se plaignait toujours d’être exploité par son agent, mais il ne parlait jamais chiffres avec lui. Brutos avait l’air de ne supporter l’humain que pour les crédits qu’il lui rapportait, mais sa vitalité et sa présence lui donnaient la force d’accepter son destin de gringalet rejeté par une espèce, un monde et une éthique de titans brutaux comme Colossa.</p>
    <p>Je n’ai jamais su quel type d’art pratiquait ce Moy. Il était probablement peintre ou architecte, d’après les goûts de Brutos. Et puis, les Colossiens, malgré leur ouïe très fine, manquent complètement de sens musical ou de rythme et, par voie de conséquence, des aptitudes les plus élémentaires à produire ou à apprécier la musique. Et les arts olfactifs n’avaient jamais été le fort des humains.</p>
    <p>Moy le peintre ou l’architecte donnait son corps en spectacle. C’était impressionnant, sauvagement beau et risqué. Cela l’épuisait tant qu’il en mourait à chaque représentation. Brutos admirait son talent et ses capacités théâtrales. Sa valeur, aussi. Et il était toujours prêt à le protéger de tout… surtout de lui-même. Moy était devenu accro au télé-crack et Brutos l’avait libéré de la dépendance.</p>
    <p>J’imagine qu’aucun d’eux ne s’était rendu compte qu’il avait besoin de l’autre… jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Parce que le pourquoi et le comment de ce « trop tard », je ne les ai appris que plus tard. À la fin.</p>
    <p>Lorsque nous avons fait le tour de la Terre, Brutos a paru se rendre compte que mille vies ne lui suffiraient pas pour appréhender toute l’histoire de l’art visuel humain. Nous nous sommes alors installés à New York. Il a loué une maison à States Island, retirée, immense et sûre, que j’ai immédiatement baptisée « Le Château ». Et il s’est consacré aux artistes. Cela me semblait logique. Après l’art mort du passé, les créateurs vivants.</p>
    <p>Logique, oui. Je n’imaginais pas à quel point c’était dramatiquement logique.</p>
    <p>Nous avons commencé à fréquenter les expositions et les performances des plasticiens les plus célèbres du moment. Enfin, pas tout à fait. Les plus célèbres de ceux qui vivaient encore sur Terre.</p>
    <p>J’appris la signification du mot « mécène » en le voyant agir. Bien qu’il fût un mécène très étrange. Il dépensait généreusement ses crédits, sans signer de contrat, sans s’engager à appuyer la carrière de personne. Mais il ne versait que de petites contributions, « pour améliorer la situation de l’artiste », comme il le disait lui-même en dévoilant son sourire plein de dents.</p>
    <p>Je ne trouvais aucun sens à son attitude. Pensait-il sérieusement se lancer dans le commerce de l’art ? Tout le monde savait que les grands marchands xénoïdes contrôlaient le marché des exportations terriennes. Brutos pouvait acheter toute la production artistique de la planète… S’il n’avait pas l’aval des requins galactiques, aucun collectionneur ne les lui achèterait.</p>
    <p>Et s’il aspirait réellement à aider les artistes humains, pourquoi distribuer au petit bonheur ces sommes insignifiantes qui pouvaient soulager leur vie pour un mois ou deux, mais pas plus ? Pourquoi ne choisissait-il pas trois ou quatre d’entre eux, les plus talentueux, pour les soutenir davantage ?</p>
    <p>Un jour, j’ai vu des pêcheurs dans la baie de Fundy. Avant de lancer leurs filets, ils jetaient à l’eau les restes de la capture précédente. Ils appelaient « appâter » cette opération qui attirait les poissons pressés de dévorer le sang et les entrailles de leurs infortunés congénères. À l’instar de ces pêcheurs, Brutos savait fort bien ce qu’il voulait. Et comment l’obtenir. Mais ce qu’il cherchait et pourquoi, je ne l’ai su que plus tard.</p>
    <p>C’est durant cette période, pendant laquelle le Colossien jouait les mécènes, que la confiance est revenue. Comme pour rattraper le temps perdu, nos relations ont été plus proches que jamais.</p>
    <p>Après la réserve guindée qu’il affectait durant les présentations des plasticiens, Brutos se détendait avec moi. Il s’amusait comme un gamin, oubliant ses discussions sérieuses et son masque de négociant. Nous jouions beaucoup. J’ai compris qu’à l’intérieur de ce gros corps blindé, il y avait un être plus semblable à un chiot espiègle qu’à la terrible machine de guerre que j’avais vue lorsqu’il m’avait sauvée de mon ex-bande.</p>
    <p>Il adorait me servir de monture durant nos jeux. Et chaque jour, je parvenais davantage à le voir comme un ami plutôt que comme un xénoïde dangereux et tout puissant. Peu à peu, sans s’imposer, il avait réalisé le miracle de me faire oublier Dingo et la bande, que je ne reverrais jamais.</p>
    <p>Lorsque nous allions aux présentations des plasticiens et aux soirées culturelles, je revêtais mes atours de petite femme, de poupée. Je me prêtais à la mascarade avec la dignité sérieuse et affectée d’une adulte, et je prenais grand soin de mes vêtements. Lorsque l’ennui me gagnait, au milieu des bavardages sur des théories obscures comme le trans-modernisme et l’holo-figuration, il me suffisait d’échanger un regard avec Brutos. Tout prenait alors l’allure d’un grand bal costumé dans lequel nous seuls étions réels : derrière le masque des autres il n’y avait rien. Ces événements n’étaient qu’une brève gêne que nous devions supporter pour, ensuite, retourner dans la vraie vie. Celle des jeux et des rires dans le Château.</p>
    <p>Pour mes dix ans, il a organisé une fête surprise qui a fait grand bruit dans tout New York. Tous les artistes et leurs condisciples y assistaient. Beaucoup m’ont offert leurs œuvres… J’en ai gardé plusieurs. Aujourd’hui, elles valent des centaines de milliers de crédits, puisque leurs auteurs n’en produiront plus d’autres…</p>
    <p>Il ne manquait qu’une chose : des enfants. Cela n’aurait rien coûté à Brutos d’inviter trois ou quatre douzaines de gamins des quartiers du Queens ou de Harlem, mais il a préféré s’en abstenir. De toute façon, j’avais retenu la leçon. L’enfance est un bien trop précieux pour le partager avec n’importe qui, au seul motif qu’il a le même âge.</p>
    <p>Toute ma méfiance envers ses intentions s’est définitivement évanouie ce jour-là. La semaine suivante, comme un magnifique post-anniversaire, il a oublié les expositions et les inaugurations pour me consacrer tout son temps. Nous avons parcouru ensemble les mille parcs d’attractions de la ville, acheté ou loué des animaux de compagnie et des montures variées qui circulaient en grognant ou en piaffant dans les immenses jardins du Château. Toutes ces bêtes rendaient fous les serviteurs huborgs, efficaces et coûteux, dont Brutos avait payé les services aux Auyaris pour six mois.</p>
    <p>Il est rapidement devenu évident que la situation pourrait durer bien plus longtemps que les « quelques mois » dont Brutos m’avait parlé au début. Il ne semblait pas pressé. Au contraire, il s’intéressait chaque jour davantage à mes souhaits et projets pour le futur, comme s’il pensait que nous passerions plusieurs années ensemble.</p>
    <p>Je n’étais pas sûre de ce que je voulais devenir. Danseuse ? Peintre ? Hôtesse de l’air sur un lanceur ? Cadre ? Des métiers qui n’auraient été qu’un rêve pour une gamine du Quartier 13 paraissaient à présent à portée de main.</p>
    <p>« Liya, tu as tout ton temps, me disait-il en me caressant la tête pour couper court à mes indécises ambitions. Alors profite, instruis-toi, apprends. Lorsque tu seras plus grande, tu pourras choisir. »</p>
    <p>Et Dieu sait que je me suis instruite et que j’ai appris ! Brutos m’a déniché les meilleurs programmes pédagogiques alternatifs. Une éducation par le jeu à laquelle avaient accès les enfants des grands actionnaires de l’Agence Touristique Planétaire, et dont je n’osais même pas rêver dans le Quartier 13.</p>
    <p>Il s’est même débrouillé pour me faire traduire certaines données sur l’histoire de la Terre, extraites des programmes éducatifs destinés aux autres espèces. Cela lui aurait coûté de fortes amendes, et peut-être un effacement de mémoire, si on l’avait surpris. Cette vision que les xénoïdes avaient de ma planète était crue et impitoyable dans sa froideur schématique. Elle authentifiait tout ce que les pamphlets de l’Union Xénophobe Pro-Libération Terrienne disaient, ce que tout humain apprend de façon quasi inconsciente depuis l’enfance : ils n’étaient pas nos amis, mais nos maîtres.</p>
    <p>Mais la voir confirmée par eux-mêmes, sans l’habituelle rhétorique altruiste, était très dur. J’en venais à souhaiter que tout cela ne soit qu’un ramassis de calomnies, de fausses informations véhiculées par l’administration terrienne, à cause de problèmes liés à la transmission de pouvoir…</p>
    <p>Au début, je n’ai pas compris pourquoi Brutos me révélait tout cela.</p>
    <p>« Tu te sens coupable pour moi ? lui ai-je demandé, furieuse, après avoir visionné l’une des holo-vidéos les plus explicites sur la politique économique des espèces galactiques envers la Terre. Parce que le fait d’être né sur Colossa te donne des privilèges auxquels je ne pourrai jamais accéder en tant qu’humaine ? »</p>
    <p>Il m’a souri. Mais je voulais le blesser, et j’ai insisté :</p>
    <p>« Crois-tu qu’en faisant de moi ta fille adoptive, je pardonnerai toute la galaxie en ton nom ? Crois-tu que je t’aimerai un jour ? »</p>
    <p>Il est redevenu sérieux et a déclaré, d’une voix neutre :</p>
    <p>« Liya, je n’aime pas parler de ça. Il y a une chose que je ne t’ai jamais dite : je ne peux pas avoir d’enfants. Je ne suis pas… fonctionnel. Sur Colossa, seuls ceux qui sont grands et forts ont le droit d’engendrer une descendance. On m’a laissé vivre… mais on m’a stérilisé. »</p>
    <p>Évidemment, je savais déjà ce que signifiait « stériliser » : ceux de la Sécurité Planétaire le faisaient quand ils survolaient mon quartier avec leurs émetteurs de radiations, « pour que la merde ne déborde pas », comme ils disaient. De nombreux adultes protestaient, criaient, se fâchaient. Mais les travailleuses sociales et la majorité des jeunes se contentaient de hausser les épaules et riaient, disant qu’au moins ils n’auraient pas à se préoccuper de cette maladie vénérienne dont les symptômes duraient neuf mois, pour une convalescence de toute une vie.</p>
    <p>Après mes petites crises et mes colères, je retournais toujours vers lui. Il était la seule personne que j’aie. Et, d’une certaine manière, je lui témoignais de la… pitié ? De l’affection ? Les deux sentiments ne sont pas si éloignés qu’on le croit.</p>
    <p>Je savais qu’il était seul. Beaucoup plus seul que moi. Moi, au moins, je me trouvais sur ma planète. Je n’étais personne, mais pareille aux autres. Lui était un étranger et il le serait toujours. Étranger sur son propre monde où on ne le trouvait pas assez colossien pour lui permettre de se reproduire. Étranger sur Terre, où il était trop colossien pour être autre chose.</p>
    <p>Nous ne parlions pas beaucoup de tout ça. Au milieu de nos discussions sur les jeux, sur l’histoire humaine – que je commençais à trouver plus passionnante que le meilleur des contes, parce qu’après tout c’était réel –, se glissaient parfois certains mots. Enfants… Amis… Espèce… Appartenance… Solitude… Amour…</p>
    <p>Non, je ne craignais pas les mots, mais les idées qui les enveloppaient, et je me débrouillais pour changer de sujet, comme pour fuir le vide qui brillait, bien visible, dans les petits yeux de Brutos.</p>
    <p>Un jour, il a amené un artiste à la maison. Ils ont bavardé un moment. Brutos était détendu, et l’autre paraissait désespéré. Puis il l’a invité à monter et ils sont restés un long moment dans ses appartements. Pas dans le saint des saints où il ne me laissait jamais entrer, mais dans sa chambre, avec le lit immense où il ne passait jamais la nuit.</p>
    <p>Puis l’artiste, un petit génie pédant des holo-projections, est sorti en se pavanant, satisfait, mais avec une étrange expression, mélange de dégoût et de terreur. Brutos a pris congé de lui avec un sourire à la fois triste… et irrévocable.</p>
    <p>J’ai couru à l’étage supérieur, prise d’un horrible doute… Le lit était défait, comme si quelqu’un de très lourd et très grand avait joué entre les draps. Il y avait des taches de liquides étranges sur la soie. Et l’odeur du sexe que je connaissais si bien se mêlait au parfum âcre et doucereux de Brutos.</p>
    <p>Il m’a surprise, et je suis restée muette. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je me suis sentie… trahie. Peut-être parce qu’il avait fait entrer le monde des adultes dans le paradis innocent qu’était la maison. Mais, au plus profond de moi, je savais que c’était autre chose.</p>
    <p>De la jalousie.</p>
    <p>Pourquoi eux, et pas moi ? Je n’étais plus aussi gamine que quelques mois plus tôt…</p>
    <p>Furieuse, les yeux humides, j’ai déchiré les coûteux draps de soie, en femme trompée. Et j’ai uriné sur le matelas, aussi vindicative que pouvait l’être une fillette offensée. Le jour suivant, Brutos a donné des instructions aux huborgs : ils ne devaient laisser entrer personne dans sa suite avant que toute trace de ses rencontres n’ait été effacée.</p>
    <p>Je n’ai plus jamais revu le moindre indice de ce que j’appelais sa luxure de xénoïde dégoûtant. Ah, si j’avais soupçonné la vérité…</p>
    <p>Les visites des artistes ont continué, finissant par devenir une sorte de routine. Ils étaient toujours différents, toujours aux abois et pleins d’espoir, toujours incrédules mais à l’affut d’une possibilité. Je les voyais arriver et je me retirais, comme pour montrer ma désapprobation face à tout ce cirque. Brutos bavardait longuement avec eux. Parfois, il les faisait monter, d’autres fois, non. Lorsqu’il les congédiait sans les inviter dans ses appartements, les visages des artistes étaient à la fois désolés et soulagés. À l’inverse, lorsqu’ils redescendaient après un moment, ils paraissaient heureux… mais avec une ombre de dégoût. Comme s’ils avaient vendu leur âme au diable.</p>
    <p>Tout en faisant semblant de jouer, je les espionnais. J’essayais de deviner suivant quels critères il choisissait certains d’entre eux pour son plaisir, tandis que d’autres ne méritaient pas cet « honneur ». Mon instinct me disait que cette routine du « nous discutons, puis nous montons, ou pas » était très importante pour Brutos. Et que les questions qu’il posait, ainsi que les réponses qu’il recevait, étaient la clé.</p>
    <p>Un jour, mourant de curiosité, je me suis risquée à aborder le sujet directement. À quoi rimait tout ça ? Qu’est-ce qu’il leur proposait ? Pourquoi les faisait-il monter ? Pour leur donner de l’argent ? Ça ne serait pas pareil en bas ? Était-ce tout ce qu’il était venu chercher sur Terre ? C’était pour ça, toute sa comédie de l’amoureux du Beau ? Pour cacher qu’il ne s’intéressait qu’au sexe facile et pas cher, comme tout le monde ? N’aurait-il pas été plus sincère, plus facile et moins coûteux de leur faire des propositions franches ?</p>
    <p>« Parfois, surtout lorsqu’il s’agit de choses difficiles, le chemin le plus facile n’est pas le meilleur », m’a-t-il répondu, très sérieux, en me regardant dans les yeux.</p>
    <p>Je ne comprenais plus. C’était étrange, contradictoire. Comme si j’avais soudain découvert un autre Brutos. Depuis des mois, je vivais innocemment avec lui, sans que jamais il n’ait rien tenté. Je ne lui avais connu aucun amant. Et, d’un coup, cet intérêt pour le sexe…</p>
    <p>Tout revenait au sexe, toujours. L’éternelle monnaie d’échange entre humains et xénoïdes. Ce pourquoi tout touriste débarquait sur Terre. Mais n’était-il pas aussi mon compagnon de jeu ? Cette sorte de père adoptif tantôt taciturne tantôt communicatif ?</p>
    <p>Le respect qu’il avait pour moi ne me semblait désormais que du simple mépris. Il ne me touchait pas parce que je ne l’attirais pas.</p>
    <p>Alors pourquoi avait-il besoin de moi ? Cela demeurait l’éternelle question.</p>
    <p>Cette nuit-là, je me suis enfuie. Je n’avais pas ma carte Platine, mais quelques cartes ordinaires. Avec assez de crédits pour… Pour quoi faire ? Je savais trop bien que je n’avais nulle part où aller. Même si ma grand-mère y vivait toujours et recevait l’argent que je lui envoyais pour qu’elle continue à détruire joyeusement son foie, je n’appartenais plus au Quartier 13. Et, pire encore, après ces mois de voyage autour de la planète et de vie extraordinaire au Château, je commençais à me demander si j’aurais ma place autre part.</p>
    <p>S’il existait pour moi un endroit en ce monde, c’était avec Brutos. Si quelqu’un comptait pour moi et s’il y avait une personne pour laquelle je comptais, c’était lui. Voilà justement ce que j’étais le moins disposée à accepter.</p>
    <p>J’ai loué une chambre dans un hôtel de troisième catégorie… En théorie, aucun mineur n’y est autorisé mais, dans la pratique, les crédits font des merveilles.</p>
    <p>La première nuit, j’ai eu beaucoup de mal à dormir. J’étais inquiète, je n’arrêtais pas de me retourner dans mon lit. J’étais furieuse. Jalouse. À cause de Brutos, bien que cela m’exaspère de l’admettre. Pourquoi ces artistes, et pas moi ? N’étais-je pas assez femme pour lui ? D’autres auraient volontiers payé pour profiter de mes dix années de vierge impatiente de ne plus l’être. Ce Colossien stupide et son obsession du Beau… En plus, ses artistes n’étaient pas si charmants que ça. Leur capacité à créer le Beau ne les rendait ni spéciaux ni meilleurs. Ils étaient pourris de l’intérieur, et Brutos le savait aussi bien que moi. J’étais bien plus jolie qu’eux tous…</p>
    <p>La nuit suivante, j’ai revêtu mes vêtements les plus provocants et je me suis rendue à la Lolita, un club-discothèque célèbre comme lieu de réunion d’adolescents des deux sexes… et de xénoïdes plus ou moins intéressés par la pédophilie.</p>
    <p>J’ai bu énormément, mélangeant les alcools comme la première fois au restaurant du Galaxie de Nouveau Cali. C’est peut-être parce que j’étais trop déterminée à chercher l’ivresse que je n’ai pas totalement perdu conscience de mes actes.</p>
    <p>J’ai dansé pendant des heures, avec des humains, des Gordiens, des Cétiens et des Centauriens. Je mettais dans chaque mouvement l’énergie, la rage et la confusion que je ressentais. Tous me regardaient et les propositions ne manquaient pas. Moins que je ne l’aurais espéré, je l’avoue. Visiblement, mon besoin évident de sexe, ici et maintenant, effrayait la majorité des candidats potentiels.</p>
    <p>Je souriais courtoisement à chaque proposition, et rien de plus. Je l’attendais, lui. Rien que lui. Idiote que j’étais, j’avais totalement oublié que ceux de Colossa n’ont pas le sens de la musique. Il ne serait jamais venu dans un endroit pareil. Ou peut-être était-ce justement la raison pour laquelle j’espérais tant qu’il vienne me chercher ici… Même pour me ramener à la maison, comme une sale gosse fugueuse. Parce que cela aurait signifié que je comptais pour lui. Qu’il me prenait un peu au sérieux. Qu’il m’aimait un peu… Comme moi je l’aimais, bien qu’il me coûtât de l’avouer.</p>
    <p>Il n’est pas venu. Alors, j’ai voulu oublier. Si je ne pouvais pas l’avoir, lui, ce serait un autre comme lui. C’était ma nuit, et ce stupide Colossien blindé n’allait pas la ruiner par son absence. J’ai continué de boire. J’ai fumé du cannabis, j’ai sniffé de la cocaïne. J’ai même accepté d’un Centaurien paraissant plus intéressé que les autres, une dose de télé-crack qui, par chance, s’est révélée frelatée.</p>
    <p>Et peu avant l’aube, alors que je tombais de fatigue, je suis partie avec lui. Vers un hôtel de troisième catégorie, de ceux qui puent la nourriture à moitié pourrie et le sperme séché. De ceux que l’on trouve dans chaque ville et où les xénoïdes les plus pingres louent les chambres une seule nuit pour s’adonner au sexe avec les humains.</p>
    <p>J’ai à peine senti que je devenais femme. Cela n’a été ni aussi merveilleux ni aussi douloureux que je l’avais entendu dire. Je n’ai ressenti ni plaisir ni souffrance. C’est arrivé. Point. Puis je me suis endormie, fière de mon triomphe, mais avec l’envie de pleurer.</p>
    <p>Au matin, le Centaurien était parti. En emportant mes cartes et mes vêtements, comme il fallait s’y attendre. Je n’avais pas envie de le dénoncer… Après tout, il m’avait rendu service. Et puis, il était xénoïde, et moi une simple humaine…</p>
    <p>J’avais mal à la tête, comme si un monstre tapi à l’intérieur de mon cerveau tentait de venir au monde à travers les os de mon crâne. Et je mourais de soif, mais je ne voyais d’eau nulle part dans la chambre. J’avais mal aux jambes, et mon ventre était douloureux. La semence bleue de l’humanoïde y avait séché, formant une croûte qui commençait à me piquer. J’ai pris une douche. Avec les taies d’oreiller dans lesquels j’ai percé quelques trous bien placés, je me suis fabriqué une tenue pas très élégante mais qui pouvait passer pour un vêtement mal cousu. Par chance, il m’avait laissé mes chaussures. Peut-être pensait-il qu’il aurait du mal à les vendre…</p>
    <p>Lorsque je suis descendue, Brutos m’attendait, assis tranquillement dans le hall. Comme si rien ne c’était passé. Il m’a simplement demandé :</p>
    <p>« Ça y est ? Comment c’était ? Tu es contente ? »</p>
    <p>Je lui ai lancé un regard rageur, haineux. J’aurais voulu lui dire tant de choses ! Pourquoi m’avait-il laissé agir ainsi ? Pourquoi n’avait-il pas cassé la figure à ce minable Centaurien avant qu’il me déflore ? Pourquoi ne l’avait-il pas fait, lui ? Qu’étais-je pour lui ? Pourquoi me traînait-il partout comme un objet, lui qui n’avait besoin d’aucun guide sur cette planète, qui la connaissait mieux que la majorité d’entre nous, ses habitants ?</p>
    <p>Mais je me suis tue. Et une idée m’est soudain venue à l’esprit. S’il n’aimait pas les vierges, peut-être que maintenant…</p>
    <p>Cette nuit-là, je l’ai guetté. Après que l’artiste-mendiant du jour fut sorti, et avant que Brutos n’ait le temps de s’enfermer dans sa pièce mystérieuse, je suis montée en courant pour l’affronter.</p>
    <p>Le grand lit rond et défait se tenait entre nous comme le sable de l’arène entre les gladiateurs. Je m’étais maquillée comme les travailleuses sociales de mon quartier : du cosmétique waterproof formant presque un masque sur mon visage, d’énormes faux-cils, des paillettes dans les cheveux.</p>
    <p>J’étais nue, les tétons dressés. L’arôme du parfum que j’avais versé sur le duvet de mon pubis emplissait toute la chambre.</p>
    <p>J’étais lasse d’attendre. Puisqu’il ne se décidait pas, j’allais faire le premier pas.</p>
    <p>« Brutos… Je ne suis plus une petite fille », ai-je déclaré.</p>
    <p>Et je me suis avancée. Mes chaussures à hauts talons s’enfonçaient dans le matelas moelleux du lit. J’étais prête à tout.</p>
    <p>« Tu as été très bon avec moi, Brutos, ai-je poursuivi. Je veux payer. Je ne veux rien te devoir. »</p>
    <p>Je le regardais dans les yeux, provocante… mais prête à me mettre à pleurer s’il me rejetait.</p>
    <p>Brutos n’a rien dit. Il s’est dirigé vers sa pièce secrète et a ouvert la porte.</p>
    <p>J’ai couru après lui. J’ai failli tomber, à cause de ces échasses immondes sur lesquelles je ne savais pas marcher. Lorsque j’ai voulu entrer avec lui, il m’en a empêchée. J’ai juste eu le temps de distinguer l’éclat d’instruments médicaux, d’un brancard antigrav et de récipients de sérum, avant que son énorme corps ne s’interpose entre la pièce et moi.</p>
    <p>« Brutos, je t’aime… »</p>
    <p>J’ai insisté, me serrant contre sa cuirasse rougeâtre, donnant des coups de poing dans son abdomen blindé, frottant mon pubis contre lui, avec le désespoir d’une chatte en chaleur et l’aveugle obstination de la petite fille que je n’étais plus. Et je pleurais.</p>
    <p>Il a tendu son énorme main tridactyle et m’a soulevée, comme le premier jour. Avec un plus gros effort, m’a-t-il semblé.</p>
    <p>Il m’a regardée longuement, les yeux brillants. Puis, d’un coup, il m’a projetée vers le lit, comme on balance un objet qui ne sert plus. Les chaussures à hauts talons, éjectées de mes pieds, ont résonné en tombant sur le sol.</p>
    <p>J’ai cru qu’il était furieux et j’ai tremblé en pensant aux coups qu’il pouvait m’infliger. Je me souvenais de la tête de Dingo et des corps tordus des triplés. Et j’ai eu peur. Je me suis recroquevillée pour me protéger. J’étais nue comme un ver, ridicule, et mon masque prétentieux de femelle adulte s’était brisé.</p>
    <p>Il s’est approché d’un pas et j’ai fermé les yeux, attendant la raclée. Mais sa voix a sonné étrangement triste, lorsqu’il a dit :</p>
    <p>« Non, Liya… Pas toi. Pardonne-moi, si tu le peux… Je crois que les événements ne se sont pas déroulés comme je le pensais, avec toi. Je me suis laissé entraîner beaucoup trop loin. Adieu. »</p>
    <p>Puis il a fermé la porte, et je suis restée là, à pleurer, mais de soulagement. Puis je me suis endormie. Il m’avait pardonnée. Tout allait redevenir comme avant, ou mieux, et peut-être, avec le temps, il…</p>
    <p>Le lendemain, lorsque je me suis réveillée, la pièce mystérieuse était ouverte. Et vide. Il ne restait aucune trace du laboratoire médical ultra équipé que j’avais entrevu.</p>
    <p>Brutos n’était nulle part dans la maison.</p>
    <p>Je l’ai fait rechercher. La Sécurité Planétaire de New York s’est montrée très efficace. On l’avait vu prendre un cyber-taxi en direction de Manhattan, d’où décollent les lanceurs, en fin de matinée. Il marchait lentement, l’air fatigué. Il n’avait pas de bagages. Son nom était enregistré au point d’embarquement pour Colossa. Il avait quitté la Terre pour retourner dans son monde. Pour me fuir, sans doute…</p>
    <p>J’ai su que je ne le reverrais jamais.</p>
    <p>Ensuite, cela a été un cauchemar. À l’exception des programmes pédagogiques et de quelques bricoles, le Château, les animaux, presque tout était à son nom. Je n’ai quasiment rien pu garder… Tout a été saisi par le gouvernement : une fillette de dix ans n’a pas le droit de posséder des biens.</p>
    <p>Moins de deux semaines plus tard, avec un millier de crédits et une boîte d’holo-vidéos éducatives pour tout bagage, un aérobus de la Sécurité Planétaire m’a déposée dans le Quartier 13 de Nouveau Cali. J’étais de retour dans l’appartement minuscule, avec ma grand-mère et son alcoolisme.</p>
    <p>Mais je n’étais plus la même.</p>
    <p>Nous avons dû déménager presque tout de suite. J’avais espéré que la bande et le reste du quartier oublieraient et me pardonneraient. Mais lorsqu’on a écrit le mot « lèche-bottes » avec des excréments sur notre porte, lorsque des ombres fugaces dans un recoin sombre m’ont jeté des pierres, à deux reprises, lorsqu’un groupe en jet-skate a fait tomber ma grand-mère ivre et qu’elle s’est cassé la hanche, j’ai su que j’étais marquée. Pour toujours.</p>
    <p>Nous sommes passées du Quartier 13 au 5, dont les loyers étaient plus élevés et le voisinage plus tranquille. Aucune bande n’y sévissait. Je passais mes journées à regarder les holo-vidéos. J’apprenais, tentant de combler les lacunes de mon éducation… et-de ne plus penser à ce que j’avais laissé derrière moi. Ni, surtout, à Brutos. Plus le temps passait, plus mon aventure ressemblait à un rêve. Un joli songe, dont j’aurais voulu ne jamais me réveiller.</p>
    <p>Ma grand-mère buvait l’équivalent de plusieurs centaines de crédits chaque nuit et rentrait en titubant au matin, redemandant de l’argent. Je ne refusais jamais. La laisser boire m’évitait d’entendre ses jérémiades et ses menaces lorsqu’elle était privée d’alcool. Peut-être avais-je le cynique espoir que si elle buvait suffisamment, la cirrhose me libérerait plus rapidement d’elle… Et je ne me trompais pas.</p>
    <p>« Il n’y a plus rien à faire, à moins de lui payer une greffe du foie. Et vous n’avez pas l’air d’avoir les moyens », a déclaré le vieux médecin de l’Aide Sociale, lorsque je l’ai emmenée à l’hôpital.</p>
    <p>Je l’avais trouvée évanouie, brûlante de fièvre, sa peau jaune et fripée comme du parchemin.</p>
    <p>Le docteur s’est contenté de lui soulever les paupières puis a conclu, dur et cynique :</p>
    <p>« Cirrhose explosive. Mieux vaut qu’elle ne reprenne pas conscience. Tu es sa petite fille, n’est-ce pas ? Alors tu vas devoir choisir pour elle : une semaine à souffrir et à consommer des drogues coûteuses, ou l’euthanasie immédiate. »</p>
    <p>J’ai opté pour l’euthanasie. À quarante-deux ans, déjà grand-mère, elle avait bu et vécu suffisamment longtemps. Maintenant, c’était mon tour. Sans elle, ce serait plus facile. Même si j’ignorais ce que j’allais devenir. J’avais toujours su qu’une gamine née dans le Quartier 13 n’a pas beaucoup d’options… Mais c’était difficile après tout ce que j’avais perdu.</p>
    <p>Je regrettais Brutos. Je sentais que j’avais tout gâché. Pour avoir voulu qu’il devienne mon amant, j’avais perdu l’être le plus proche que j’aie jamais connu, comme un père ou un ami. Je ne comprenais pas bien la motivation de ses actes, ou pourquoi il était ce qu’il était… mais cela n’avait plus d’importance. S’il voulait revenir, j’étais prête à tout… À le suivre à pied jusqu’au bout du monde, à refaire son lit après ses ébats avec ses répugnants artistes, et même à ne plus jamais lui poser de questions.</p>
    <p>À l’hôpital, tandis que je remplissais les formulaires pour la crémation de ma grand-mère, j’ai découvert l’épidémie. Et j’ai commencé à faire des recoupements.</p>
    <p>La maladie magenta, la terrible maladie vénérienne des Colossiens, faisait des ravages parmi les artistes plasticiens. Cinquante d’entre eux étaient morts, la peau couverte de plaques violacées, symptôme du mal. Le Département sanitaire de la Sécurité Planétaire ne s’expliquait pas l’apparition de ce foyer épidémico-contagieux et adoptait des mesures contre le fléau tout en recherchant désespérément le nouveau vecteur de la maladie. Parce qu’il paraissait peu probable que celle-ci se soit transmise à autant de monde par le mode habituel de contagion…</p>
    <p>Avant même de connaître leurs noms et ou de voir les holo-images de leur agonie, je savais qui ils étaient. Aux derniers stades de la maladie, leurs visages ne montraient plus grand-chose de la satisfaction avec laquelle ils étaient redescendus de la chambre de Brutos. Mais ils arboraient le même dégoût, et un horrible désespoir.</p>
    <p>Aucun d’entre eux n’a révélé comment il avait attrapé sa maladie. Ils se contentaient de peindre, de travailler, de créer comme des déments, sachant leur fin proche. C’est ainsi qu’ils utilisaient les crédits que Brutos leur avait donnés, en échange de leur vie et leur santé. Puis ils mouraient.</p>
    <p>Un jour, un paquet est arrivé par messagerie hyper-spatiale, directement de Colossa. Si j’ai su de qui il venait avant même de l’ouvrir, le contenu m’a beaucoup surprise : il s’agissait d’une lettre, rédigée à la main sur du papier ordinaire, d’une écriture grossière et tremblante. Elle n’était pas très longue.</p>
    <empty-line/>
    <p><emphasis>Bonjour, Liya. Comment vas-tu ? Bien, d’après ce qu’on m’a dit. Je regrette le décès de ta grand-mère : Mais, sans elle, ta vie est probablement plus… supportable. Une louve solitaire va toujours de l’avant… Et excuse-moi si mes propos te semblent inhumains. N’oublie pas ce que je suis.</emphasis></p>
    <p><emphasis>J’ai vu les informations et je sais ce qui se passe sur Terre. Je crois que tu sais déjà que je suis le vecteur qu’ils recherchent. Il n’est pas utile que tu les en informes : la maladie magenta est incurable</emphasis>… <emphasis>Et</emphasis>, <emphasis>de toute façon, lorsque cette lettre te parviendra, plus personne ne pourra prendre aucune mesure contre moi.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Je souffrais de ce mal depuis des années, sans le savoir. Apparemment, la stérilisation nous rend, nous autres Colossiens, plus contagieux. C’est comme porteur sans symptômes que j’ai contaminé Moy. Et tout l’argent que nous avons gagné ensemble n’a pas pu empêcher sa peau de se couvrir de ces pustules violacées avant de commencer à se dissoudre. Je l’ai tué, Liya. Moi, qui l’aimais tant. Il était l’un des rares êtres qui aient compté dans ma vie.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Durant ses derniers jours, il souhaitait avoir auprès de lui l’un des rares humains qu’il estimait. Un certain Jowe</emphasis>… <emphasis>Un artiste. Il disait qu’il ne lésinerait pas sur les crédits pour le faire venir. Jowe Raskel. Peut-être que son nom ne t’est pas inconnu. Il est mort dans le Tunnel de fuite avec Friga, ta mère, en tentant de sortir illégalement du Système solaire. Parce que le gouvernement terrien avait refusé de le laisser venir à Ningando, où Moy l’a attendu jusqu’à la fin…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais je ne savais rien de tout cela jusqu’à ce que je vienne sur Terre. Lorsque Moy est mort</emphasis> ; <emphasis>et que les premiers symptômes de la maladie commençaient à m’affaiblir, j’ai ressenti de la solitude et j’ai décidé de rechercher ce Jowe. Peut-être ressemblerait-il à Moy. Peut-être que cet ami commun décédé nous ferait partager quelque chose. Je cherchais juste un peu d’affection pour réchauffer mes derniers jours, tu comprends ?</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais Jowe était mort, et la dernière personne liée à lui était ta mère. Je ne sais pas quelle relation ils avaient, et cela ne m’intéressait pas. Lorsque j’ai su que Friga avait laissé une fille, je suis parti à ta recherche. Tu étais, d’une certaine manière</emphasis>, <emphasis>la dernière chose qui me restait.</emphasis></p>
    <p><emphasis>À l’époque</emphasis>, <emphasis>je n’avais pas encore conçu le plan de ma vengeance. L’idée m’est venue alors que nous parcourions le monde, une nuit où je pensais combien il était triste qu’une planète aussi riche soit en même temps aussi pauvre. La vengeance. Je devais venger Moy. Tu dois sans doute te poser des questions. Le venger de qui ? Pourquoi ? Quelle responsabilité avaient ces artistes dans la pauvreté de la Terre ? Je pourrais te répondre : aucune. Mais j’étais en colère, loin d’un monde qui me rejetait, et sur le point de mourir. Ce sont des raisons stupides, n’est-ce pas ?</emphasis></p>
    <p><emphasis>Mais ils étaient coupables. Coupables de solder leur art</emphasis>, <emphasis>de trahir l’histoire de leur monde</emphasis>, <emphasis>de ne pas défendre le Beau. Et ainsi, ma vengeance, d’une certaine manière</emphasis>, <emphasis>n’a été que justice.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Je n’ai pas agi sans discernement. De tous les artistes nécessiteux qui venaient me voir pour me demander mon aide, je n’ai choisi que ceux qui avaient connu Moy ou Jowe. Et parmi ceux-là, seuls ceux qui les avaient oubliés. La plupart du temps, ces misérables avaient décroché un succès qu’ils ne méritaient pas. En réalité, ces types ambitieux n’avaient même pas besoin de ma modeste aide financière… mais ils étaient si habitués à se vendre qu’ils agissaient par réflexe, appâtés par l’argent facile. Des rats pires que la plus cupide des travailleuses sociales. Le fait qu’ils soient vivants, et parfois même prospères, tandis que Moy et Jowe étaient morts les condamnait sans appel.</emphasis></p>
    <p><emphasis>La maladie magenta est extraordinairement contagieuse. C’est pourquoi je n’ai jamais voulu répondre à tes avances, et non parce que je ne te trouvais pas attirante. J’ai deviné tes intentions avant même que tu en sois consciente toi-même. Et j’admets que j’ai parfois envisagé l’idée sérieusement… Mais tu n’étais coupable de rien. Tu étais l’unique personne me montrant que j’étais capable d’autre chose que la destruction irrationnelle et la vengeance féroce.</emphasis></p>
    <p><emphasis>J’espère que tu vas bien. Trouve ta vocation au fond de ton cœur, pas en recherchant les crédits et les acclamations. Et, même si tu choisis de devenir ingénieur ou hôtesse de l’air, j’aimerais qu’un jour l’art soit important pour toi. Comme il l’a été pour Moy, pour Jowe, que tu n’as pas connus… et pour moi.</emphasis></p>
    <p><emphasis>J’espère que tu ne me détestes pas. Que tu me comprends, même un tout petit peu. Que tu réalises que, à ma façon, je t’aimé autant que les enfants qu’ils ne m’ont pas laissé avoir.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Souviens-toi de moi, Liya. Mais vis ta vie. Maintenant, en guise d’adieu, je vais t’aider un peu. Après tout, Moy m’a rendu riche… et je devais choisir une héritière. Ceci, au passage, est peut-être la réponse à ta question : tu voulais tant savoir pourquoi j’avais besoin de toi…</emphasis></p>
    <p><emphasis>Prends soin de toi.</emphasis></p>
    <p><emphasis>Brutos.</emphasis></p>
    <p><emphasis>PS. : Tu m’as toujours traité comme un individu de sexe masculin. Mais, bien que mon espèce possède sept sexes, je suis plus semblable à ta mère et à toi qu’à Moy et à Jowe. Mais j’aimais que tu me prennes pour un mâle. Cela me faisait me sentir plus… protectrice.</emphasis></p>
    <empty-line/>
    <p>Enveloppé dans le même papier que la lettre, il y avait un petit objet oblong. Ma carte Platine.</p>
    <empty-line/>
    <p>Six mois se sont écoulés. À présent, je vis dans un petit appartement à Nouveau Sidney, et je travaille avec acharnement pour me présenter aux auditions de l’école Baryshnikov de danse moderne. J’ai le sens du rythme et je suis souple, d’après le professeur privé que j’ai engagé, mais je manque encore de grâce. Et j’aurais bien besoin de chance si je veux concurrencer les adolescentes qui fréquentent les écoles de danse depuis qu’elles ont appris à marcher. Mais j’ai confiance en moi. Si je ne réussis pas, je retenterai l’année prochaine. Ou encore la suivante. Avec sa carte, Brutos m’a offert tout le temps du monde.</p>
    <p>J’habite dans un quartier discret où personne n’identifiera la fillette que recherche secrètement la Sécurité Planétaire comme complice du Colossien « vecteur de l’épidémie ». J’ai grandi, j’ai changé de coiffure… Et après ces deux ans qui ont passé, je n’ai plus rien à voir avec la petite Liya maigrichonne qui mesurait un mètre cinquante.</p>
    <p>La carte Platine paie toutes mes dépenses. Mais j’évite de la montrer. Les gens poseraient des questions auxquelles je ne pourrais répondre.</p>
    <p>Il y a peu de temps, j’ai commencé à utiliser une carte plastique, plus ordinaire, n’ayant qu’un solde créditeur de dix mille crédits. Cela attire moins l’attention.</p>
    <p>J’ai choisi un nouveau nom : Brutosa…</p>
    <p>Je pense à chaque instant à elle, à Moy, à Jowe, à ma mère… Et, curieusement, je me sens moins seule.</p>
    <p>En face de chez moi, vit un garçon de quatorze ans plutôt mignon. Il prépare l’école De Vinci d’arts plastiques, et nous nous sommes croisés quelques fois. Je crois que ses parents sont très fortunés…</p>
    <p>Un de ces jours, je l’inviterai à sortir. Aussi riche que soit sa famille, il sera sans doute très surpris de me voir avec une carte Platine. Il le serait beaucoup plus s’il connaissait toute l’histoire. Mais je ne la lui raconterai pas. Il n’en croirait rien et je n’aime pas qu’on me traite de menteuse.</p>
    <p>Je leur dirai que je suis la fille d’un couple mort dans un accident, et que l’assurance a payé… Ou quelque chose de ce genre. N’importe quoi, pourvu que cela paraisse moins incroyable que la vérité.</p>
    <p>La vérité… Même moi, j’ai peine à l’accepter… Passer de membre d’une bande du Quartier 13 à propriétaire d’une carte Platine, par la grâce d’un xénoïde ! Et sans même avoir couché avec lui…</p>
    <p>Et certains pensent que la réalité ne dépasse pas la fiction…</p>
   </section>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>REMERCIEMENTS</p>
   </title>
   <p>Je tiens à remercier un certain nombre de personnes. Certaines, parce que leurs vies m’ont inspiré et servi de matière première. D’autres, parce que ce sont leurs œuvres ou leurs commentaires qui m’ont inspiré. Le fait de citer leurs noms n’annulera en rien l’immense dette que j’ai envers eux, mais elle l’allégera peut-être… un tout petit peu.</p>
   <empty-line/>
   <p><emphasis>Pour leurs vies ; je dédie ce livre :</emphasis></p>
   <p>À Yanet, de San Miguel del Padron, et ses deux sœurs. À Mayelin, l’ex-belle-sœur d’Elda. Et aux autres « travailleuses sociales » de la rue L., entre les numéros 23 et 25.</p>
   <p>Au groupe Arte Calle. À Cuenca, et certains des sculpteurs parmi les quatre-vingt qui sont partis vivre de leur art sous d’autres soleils.</p>
   <p>Aux équipes cubaines de volley-ball, masculine et féminine. Au Duke Hernandez, à Roberto Urrutia et aux autres membres de « l’équipe championne ».</p>
   <p>À mes amis Adolfo et Ariel, ex-policiers, qui m’ont expliqué les règles du jeu.</p>
   <p>Aux diplômés de Biologie de l’année 1991 (moi inclus) qui ont dû aller travailler dans l’aquaculture, aux bureaux de capture et aux stations d’alevinage ; à ceux qui appartiennent toujours au Pôle scientifique ; à ceux qui sont allés participer à un Congrès et n’en sont jamais revenus ; à ceux qui végètent ou qui vendent des pizzas ; et à tous les scientifiques cubains qui, un jour, ont dû passer des entretiens d’aptitude et d’attitude…</p>
   <p>À mon ami Vlado, qui est parti en ramant dans le Tunnel de fuite, mais qui est revenu pour me le raconter. À tous les navigateurs improvisés de Pété 1994. Et, surtout, à tous ceux qui ne sont jamais arrivés.</p>
   <p>À Danilo Marena, étranger, italien, pour avoir tenté de nous comprendre, pour être une nouvelle victime de cette maladie qui s’appelle « cubanité », et, surtout, pour m’avoir donné la carte Platine de son amitié.</p>
   <p>À Cuba et à tout son peuple qui croit en un futur, malgré tout, parce qu’il a foi en lui-même.</p>
   <empty-line/>
   <p><emphasis>Pour leurs œuvres et leurs commentaires, je dédie ce livre :</emphasis></p>
   <p>À Domingo Santos, parce que son recueil de nouvelles intitulé <emphasis>Futur imparfait</emphasis> m’a donné l’idée de ce livre, il y a des années.</p>
   <p>À Frederik Pohl, parce que sa nouvelle « Altaïr 9 » m’a fait penser au cauchemar que pourrait être le reconditionnement corporel.</p>
   <p>À Plinio Apuleyo Mendoza, Carlos Alberto Montaner et Alvaro Vargas Llosa, parce que, grâce à leur pamphlet dans <emphasis>Le Manuel du parfait idiot latino-américain,</emphasis> je suis allé lire <emphasis>Les Veines ouvertes de l’Amérique latine</emphasis> pour voir s’ils avaient raison et si c’était si mauvais que ça.</p>
   <p>À Eduardo Galeano, pour <emphasis>Les Veines ouvertes de l’Amérique latine,</emphasis> évoqué plus haut, parce c’était tout le contraire. J’ai adoré.</p>
   <p>À Roberto Urias, pour sa nouvelle « Informez-vous, s’il vous plaît » à laquelle « Entretien d’aptitude » est un hommage explicite.</p>
   <p>À Ronaldo Menendez, parce que sa nouvelle « Autre côté » m’a inspiré l’idée originale du chapitre « Le Tunnel de fuite », et sa nouvelle « Une ville, un oiseau, un bus » l’idée de « La Carte Platine ». Et pour être, au-delà de nos différences théorico-esthétiques, un formidable narrateur et un ami.</p>
   <p>À Eduardo Heras Leon, le Chinois, parce que sa lecture du « Spectacle de la mort » m’a convaincu que la science-fiction pouvait être appréciée par des non-fans, si elle était bien construite et avait des choses à dire. Grâce à son élan, ce livre a cessé d’être un projet pour devenir une réalité.</p>
   <p>À Carlos, pour sa critique détaillée et implacable. À Fabricio, pour son attitude mesurée et presque pédante d’ami connaisseur. À Vlado, pour son enthousiasme démesuré et ses « petits livrets » de mon manuscrit. À Michel (Umbro), à Guillermo, à Ariel, à Roberto Estrada, et à tous les fans de science-fiction qui m’ont lu et qui m’ont fait confiance.</p>
   <p>À Sandra, qui a lu « La Travailleuse sociale » et a dit qu’elle en avait jusque-là des prostituées et qu’elle ne voulait pas en lire davantage. Pourvu qu’elle change d’avis… un jour.</p>
   <p>À Yailin, qui a trouvé « Le Spectacle de la mort » absolument horrible et s’est totalement refusé à l’illustrer et qui a trouvé le courage d’exprimer son avis, bien qu’il soit différent de celui de nombre de ses amis.</p>
   <p>À Milena, de loin, pour tout ce qui ne se dit pas habituellement dans des remerciements. Parce que.</p>
  </section>
  <section>
   <title>
    <p>Copyright</p>
   </title>
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   <empty-line/>
   <image l:href="#i_002.jpg"/>
   <p>Ouvrage publié sous la direction de Charlotte Volper</p>
   <p>Titre original :</p>
   <p><emphasis>Se alquila un planeta</emphasis></p>
   <p><emphasis>©</emphasis> Yoss, 2002</p>
   <p><emphasis>Pour la traduction française :</emphasis></p>
   <p>© Les Éditions MNÉMOS, janvier 2011</p>
   <p>2, rue Nicolas Chervin 69620</p>
   <p>SAINT LAURENT D’OINGT</p>
   <subtitle>*</subtitle>
   <p>ISBN : 978-2-35408-093-8</p>
   <p><a l:href="http://www.mnemos.com/">www.mnemos.com</a></p>
   <empty-line/>
   <p>Achevé d’imprimer en décembre 2010</p>
   <p>Sur les presse de l’Imprimerie Darantière</p>
   <p>21801 Quetigny</p>
   <p>Dépôt légal : décembre 2010</p>
   <p>Numéro d’impression : 10-1718</p>
   <p>Imprimé en France</p>
  </section>
 </body>
 <body name="notes">
  <title>
   <p>Notes</p>
  </title>
  <section id="n_1">
   <title>
    <p>1</p>
   </title>
   <p>Mammifère en voie d’extinction très rarement observé et endémique des îles de Cuba et d’Hispaniola. (<emphasis>N.d.T</emphasis>.)</p>
  </section>
  <section id="n_2">
   <title>
    <p>2</p>
   </title>
   <p>Plat à base de bananes vertes, lait de coco, viande de porc ou miettes de crabe, et épices. <emphasis>(N.d.T.)</emphasis></p>
  </section>
  <section id="n_3">
   <title>
    <p>3</p>
   </title>
   <p>Galette à base de farine de manioc. <emphasis>(N.d.T)</emphasis></p>
  </section>
  <section id="n_4">
   <title>
    <p>4</p>
   </title>
   <p>Boisson traditionnelle issue de la décoction et la fermentation de liane savon, de smilax, une herbe vivace, et de piment. <emphasis>(N.d.T.)</emphasis></p>
  </section>
  <section id="n_5">
   <title>
    <p>5</p>
   </title>
   <p>Écrivain espagnol (Cabra 1824 – Madrid 1905). Poète, critique littéraire et fondateur de la <emphasis>Revista ibèrica</emphasis> en 1861. <emphasis>(N.d.T</emphasis>.)</p>
  </section>
  <section id="n_6">
   <title>
    <p>6</p>
   </title>
   <p><emphasis>Fuis, jeune homme. / Cette terre est malade / Et ne donnera pas les lendemains / Qu’elle ne t’a pas donnés hier./Il n’y a rien à faire. / Prends ta mule</emphasis>, <emphasis>ta femme et tes biens / Et suis le chemin du village hébreu</emphasis>…</p>
  </section>
  <section id="n_7">
   <title>
    <p>7</p>
   </title>
   <p><emphasis>Elles rêvent avec lui / Et lui de partir très loin.</emphasis></p>
  </section>
  <section id="n_8">
   <title>
    <p>8</p>
   </title>
   <p>Cocktail cubain préparé avec de la grenadine, de la crème de cacao, du citron vert, du sucre, du marasquin, du rhum blanc, de la crème de menthe et de la glace pilée. <emphasis>(N.d.T.)</emphasis></p>
  </section>
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